Le bureau sentait le sang. Une âcre et puissante odeur de sang, assez comparable à celle d’un sous-bois mouillé après l’orage. Le pantalon de la victime séchait sur le radiateur sous la fenêtre. Son chandail à col roulé et sa veste de treillis, une vieille veste de combat assez comparable à celle de Schneider, étaient suspendus à la poignée de fenêtre. Chaque pièce de vêtement pouvait constituer un élément de preuve, aussi serait-il saisi et placé sous scellés, afin de pouvoir être présenté à l’audience des assises, en temps utile. Schneider savait aussi qu’on en habillerait un mannequin, transpercé de tiges d’acier, afin de matérialiser les trajectoires de balles. Quelle que fût la victime, Schneider avait l’impression de faire les poches des morts. Souvent, on n’emportait pas grand-chose avec soi — et parfois rien.
Dis-moi où je pourrais aller, où aller, où aller ? Dis-moi où je pourrais aller ?
Depuis la veille, Schneider avait la musique dans la tête. Il aurait pu l’interpréter les yeux fermés. Comme bien des chansons venues du fond des âges, elle emportait avec elle une effroyable et fervente nostalgie. La femme qui se faisait appelait Cheroquee, en termes de police la « soi-disant Cheroquee », avait des genoux aussi doux que des galets polis et il avait encore son odeur sur les doigts. Schneider avait le sentiment que seule la femme pouvait répondre à sa question. Il était extrêmement peu probable qu’elle y consentît et peut-être était-ce mieux ainsi.
Pour combattre l’odeur âcre du sang qui séchait, Schneider alluma une cigarette.
Aussitôt, il toussa dans son poing.
Meunier était parti pour ainsi dire les poches vides.
Un coupe-ongles ordinaire, un paquet de mouchoirs en papier.
Les clés de contact étaient restées sur l’Alfa.
Au tout dernier moment, ainsi certains morts font-ils preuve d’un extraordinaire dénuement, d’une intense humilité.
Meunier n’était pas mort : il figurait encore simplement en pole position sur la ligne de départ.
Un coupe-ongles, un paquet de mouchoirs en papier, et une enveloppe administrative en papier kraft empesée de sang. Les photos qu’elle avait contenues étaient étalées comme une donne de poker sur le sous-main de Schneider. Catala fumait aussi, les paupières serrées. Il combattait sur deux fronts, ce qui est toujours incertain et épuisant. Sur le flanc Sud, il se battait contre la gerbe et contre la migraine qui lui broyait les tempes sur le front Nord. Le sang lui martelait les tympans. Un nouveau front venait de s’ouvrir à l’instant.
Parmi les clichés anthropométriques, il y avait celui d’un jeune homme de vingt-cinq ans que les deux policiers connaissaient.
— Francky, hein ? murmura Catala.
— Francky, oui, reconnut Schneider.
Il avait fait remonter sa fiche des archives. Francky était connu, mais non recherché. Ce que les flics appellent une valeur sûre, celui qu’on commence par aller interpeller tout de suite, quels que soient les faits commis, à peu près certain que s’il ne sort pas sur cette affaire, il sortira sur une autre. Sur la photo de face, Francky portait un vieux blouson Flight de l’aviation américaine. Sur l’épaule, il arborait encore l’écusson délavé du 47e groupe de bombardement léger. Savoir où et quand le jeune homme l’avait récupéré était une tout autre paire de manches. Une seule chose était sûre : il l’avait sur les épaules dès la première arrestation. Conduite en état d’ivresse, deux fois. Outrage-rébellion, ce qui ne voulait pas dire grand-chose, compte tenu de la qualité douteuse des agents interpellateurs. Des kébours avides de faire des crânes à bon compte. Plus grave, Francky était tombé deux fois par la suite pour coups et blessures volontaires. Puis une dernière, pour tentative d’homicide volontaire.
Sur la photo qu’il avait entre les doigts, le jeune homme avait l’air farouche d’un jeune voyou buté, fort en gueule et retors. Il avait de faux airs de Reggiani dans Le Carrefour des enfants perdus. La différence était que Reggiani jouait la comédie, tandis que Francky ne la jouait pas. Il était réellement perdu. Les coups étaient de vrais coups, le sang du vrai sang.
Le malheur va au malheur, aussi sûrement que tout fleuve va à la mer.
Comme signe particulier, la fiche indiquait qu’il présentait de nombreuses et profondes scarifications sur les deux avant-bras. Il les devait à une obscure altercation avec des manouches d’un camp voisin, un combat à trois contre un à la serpette, dont les causes exactes n’avaient jamais pu être établies avec précision. Deux des agresseurs étaient morts des suites de leurs blessures, le troisième avait survécu par miracle.
Francky aussi.
Par sa mère, il était Gitan de Barcelone.
Schneider avait fait remonter son dossier individuel des archives.
Il s’assit à son bureau, lisant attentivement chaque acte de procédure, qu’il tendait ensuite à Charlie. Le jeune homme en prenait connaissance avec tout autant d’attention. Avant la moindre reconnaissance de terrain, Schneider avait pour règle de s’imprégner de la cible. Francky en faisait une toute choisie. Les deux policiers fumaient cigarette sur cigarette. L’odeur de sang faisait comme une présence obsédante, comme si la victime aussi leur lisait par-dessus l’épaule. La nuit tombait déjà, une nuit qui promettait d’être claire, froide et calme.
— Francky, dit Charles Catala en regardant dehors.
Son reflet dans la vitre avait les yeux creux et les pommettes saillantes, une vilaine bouche amère.
— Putain, je n’arrive pas à le voir en tueur de flics.
— Si tous les tueurs de flics avaient l’air de tueurs de flics, remarqua Schneider, la vie serait plus simple. Pas plus longue. Seulement un peu moins difficile à vivre.
Il avait un ton sourd, la face livide et ressemblait plus que jamais à un loup gris prêt à mordre. Ce qui compliquait tout, c’est que l’un et l’autre connaissaient Francky, et que, d’une certaine façon, tous deux avaient une sorte d’estime pour lui.
Schneider referma le dossier, glissa deux photos dans sa poche de poitrine. Puis il se leva, ramassa son arme, enfonça un chargeur dans la crosse. Le canon dirigé vers le plafond, il monta une cartouche dans la chambre et glissa l’arme dans l’étui de tir rapide sur la hanche droite. On ne laisse pas refroidir une piste. Catala se leva avec plus de nonchalance et moins de détermination. Il savait ce que cela voulait dire : une nuit blanche à courir derrière Francky. Une nouvelle nuit blanche. Schneider décrocha des clés de voiture au tableau.
— Vous ou moi ?
Catala se résigna du geste. Schneider lui expédia les clés, que le jeune homme intercepta au vol. Ils sortirent, Schneider en dernier, éteignant sur eux.
La jeune femme se réveilla à tâtons dans le grand lit, s’étira de manière méthodique et paresseuse. Il faisait tiède, la couette était presque aussi lourde que le corps de l’homme qu’on aime. Le vent se bornait à siffloter dans le conduit de cheminée. Cheroquee tendit le bras et ne rencontra que du drap froid. Elle était seule. Elle avait dû rêver. Elle fit rouler la nuque lentement sur l’oreiller. En se réveillant peu à peu, elle avait souvent le sentiment de se réapproprier son corps. Il avait vécu sa vie durant le sommeil. Maintenant, elle rentrait chez elle et y prenait un simple et vrai plaisir.
Cheroquee devait le reconnaître : elle aimait son corps. Non pas qu’elle le jugeât parfait, elle était loin de se considérer comme un canon de beauté, mais c’était le sien, elle l’habitait depuis toujours et s’y sentait bien — sauf une fois par mois. Elle alluma le chevet, considéra le foutoir alentour. On la suivait réellement à la trace. Blouson et chaussures, foulard, robe, bas et culotte dans l’ordre matérialisaient la trajectoire approximative qui menait de la porte d’entrée à celle de la salle de bains. Elle mettait toujours de l’ordre, et ne laissait jamais rien traîner mais seulement le lendemain matin avant de partir. Marina avait disposé un peignoir éponge et une paire de mules sur une chaise. Cheroquee s’assit au bord du lit, bâilla de toutes ses forces en s’étirant de nouveau puis se leva. Elle embroussailla sa lourde crinière tout en se dirigeant d’un œil vers la salle de bains. Elle avait conscience de l’odeur de tourbe qui émanait d’elle. Elle n’y pouvait rien. Elle avait beau prendre des douches à tout bout de champ, cela n’y changeait rien. C’était encore pire au moment des règles. Déséquilibre hormonal.
Nue devant la grande glace, elle s’observa sans complaisance. Des jambes de sportive assez courtes mais musclées, les attaches fines et de tout petits pieds. Les choses s’aggravaient aux hanches — un peu trop larges —, et surtout avec la poitrine, beaucoup trop lourde et qui lui faisait des petites épaules et le torse gracile. Un jour ou l’autre, elle avait l’intention de se faire opérer. Un jour ou l’autre.
Le fait qu’elle s’épilât complètement le sexe rendait sa nudité plus parfaite tout en lui donnant un attrait presque impubère.
Elle passa longuement sous la douche, se savonna partout, l’eau alternativement brûlante et glacée.
Se lava les cheveux.
Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Schneider. À ses mains sur lui.
Lorsqu’elle descendit, Marina l’attendait dans la cuisine. Elle avait fait du café et des toasts. Elle dit tout de suite :
— Il y a un flic qui s’est fait tirer dessus cette nuit.
Cheroquee ressentit comme un coup au bas-ventre et frissonna.
— Non, pas ton type, lâcha Marina du bout des lèvres. Un inspecteur des Stupéfiants. La victime est chez toi, aux urgences, entre la vie et la mort.
— Comment tu as su ?
— Passé à la radio.
— Tu ne l’aimes pas, observa Cheroquee. Schneider, pourquoi tu ne l’aimes pas ?
Marina garda le silence. Il allait être cinq heures. La nuit était déjà tombée.
Beaucoup plus tard, Marina remarqua :
— Tom n’a toujours pas quitté son bureau. Il y passe des nuits entières. Parfois il y travaille et parfois pas. Des jours et des nuits entières.
Elle pensa : une femme peut toujours se battre contre une autre femme avec une chance raisonnable de l’emporter. Personne ne peut jamais se battre contre une morte. Les mots lui brûlaient les lèvres, mais elle continua à garder le silence. Tout en tenant sa chope de café à deux mains, Cheroquee sourit et demanda :
— Est-ce que ça te dérange si je dors encore cette nuit, ici ?
— Bien sûr que non, sourit Marina en retour.
— C’est moi qui te fais rire ? demanda Cheroquee.
— Non, mentit Marina.
La crinière en bataille et la bouche alanguie, la figure encore lourde et gonflée de sommeil, Cheroquee donnait l’impression de sortir du lit après avoir passé la journée à baiser.
Ils avaient commencé par aller voir Novak à la station-service. Celui-ci leur avait offert un Johnny Walker dans des verres en Pyrex. En principe, c’était dans la règle : en service un flic ne boit pas, mais ni Schneider ni Charlie n’en tenaient compte. Personne ne les avait vus tourner ne serait-ce qu’éméchés, mais tous deux savaient qu’il fallait souvent faire mine de sympathiser avec l’ennemi et que l’alcool pouvait s’avérer, en quantité très modérée, un excellent agent de liaison. Schneider savait aussi qu’avant d’ouvrir le feu, il était bon de laisser progresser la cible en terrain découvert. Schneider laissa Novak pousser ses réflexions. Après tout, on était le 1er janvier. Un jour de fête en quelque sorte. Novak était brusquement allé dans le cagibi de la réserve qui lui servait de chambre. On l’avait entendu fourrager un instant. Il était revenu en brandissant un vieux Match. Il s’adressa à Schneider :
— Quand je vous ai vu, au Central, je me suis dit que votre tronche me disait quelque chose. En plus, un flic avec un prénom de gonzesse. En rentrant, j’ai cherché dans mes archives. Et j’ai trouvé.
En même temps, il feuilletait le magazine avec fébrilité et triompha subitement :
— Tenez. Regardez.
Schneider n’avait pas besoin de regarder. L’article relatait avec plus ou moins d’objectivité une opération qui s’était déroulée en mai 1961 dans le massif de l’Ouarsenis et avait permis le quasi-anéantissement d’une katiba. Sans doute parce qu’il était relativement photogénique avec ses traits émaciés, ses cheveux courts et ses yeux dissimulés derrière des Ray-Ban de pilote, le très jeune lieutenant Claude Schneider figurait pleine page, sur fond de talweg, de half-tracks et d’hélicoptères. Il avait la bouche amère, une expression crispée et l’air parfaitement furieux, poings gantés de noir aux hanches.
Les photographes de la Propagandastaffel raffolaient de ce genre de clichés, propres à faire la première des magazines et à redorer l’image de marque d’une armée qui en avait bien besoin en métropole.
La veste de combat ouverte à même la peau, Schneider portait un ceinturon US avec un .45 automatique dans un étui de tir rapide. Le même qu’il avait encore à la ceinture. Trois jours après la photo, au cours d’une banale opération de ratissage plus au sud, il était tombé sous le feu d’un fusil-mitrailleur embusqué. La plaisanterie lui avait valu quatre mois d’hôpital à Alger. À quelques centimètres près, la rafale lui sectionnait la moelle épinière.
À vingt-deux ans, le très jeune lieutenant Schneider était promis à la petite chaise.
— C’est vous, ça ? fit Catala, penché par-dessus l’épaule. Il lui arracha le magazine des doigts, s’étonna : Putain, une célébrité. Citation à l’ordre de l’armée, Légion d’honneur. Vous aviez quel âge, là-dessus ?
— Laissez tomber, Charles, murmura Schneider d’une voix blanche en lui reprenant Match des mains. Il le rendit à Novak. Il lui dit dans les yeux :
— Oubliez, Novak. Les vivants, comme les morts, ont droit à l’oubli.
C’était le même droit et Schneider réclamait la grâce d’être traité comme les autres.
— Non, dit Novak d’un ton sans réplique. Faut jamais rien oublier. Jamais. Ce truc, c’est plus à vous qu’à moi.
D’un geste résolu, il remit le magazine à Schneider. Celui-ci remercia, comme à son habitude, d’une brève inclinaison du torse, roula le journal et le glissa dans l’une de ses vastes poches de veste, dont il sortit plusieurs photos de Francky.
— C’est lui ?
Novak examina chaque cliché l’un après l’autre avec minutie, puis les rendit.
— Affirmatif, mon lieutenant.
— Vous seriez disposé à en témoigner par procès-verbal ?
— Affirmatif, mon lieutenant.
Schneider sortit une convocation bleue qu’il remplit rapidement de son écriture sèche et précise et la remit.
— Demain matin, dix heures dans mon bureau, ça vous va ?
— Affirmatif, mon lieutenant.
Il ne restait plus aux deux policiers qu’à terminer leurs verres et à s’en aller. Au moment de sortir, Schneider s’entendit appeler par son grade. Novak levait le verre qu’il venait de remplir. Le geste pouvait passer pour un toast.
— Vous vous rappelez, mon lieutenant, les triquées qu’on leur a mises à ces enculés de bougnoules. Putain, qu’est-ce qu’on leur a mis ! Vous vous rappelez ? Tout ça, pour qu’ils reviennent maintenant nous faire chier chez nous. Vous vous rappelez ?
— Je me rappelle, oui, admit Schneider.
Il savait reconnaître la haine lorsqu’il la rencontrait.
La porte s’était refermée. En allant à la voiture, Schneider dit à son jeune collègue :
— Je compte sur vous, Charles, pour que ce que vous venez d’apprendre demeure strictement confidentiel.
Durant tout le trajet qui les mena ensuite jusqu’au dernier domicile connu de Frankie, Charles Catala demeura sans fumer, muré derrière son volant dans un silence opaque.
Dans l’étroit faisceau lumineux de sa torche-crayon, Schneider vit un portail rouillé à demi entrouvert, une courte allée en ciment puis quelques marches menant à une porte aux carreaux de verre dépoli. Il balaya machinalement le jardinet étroit devant la maison. Un vieux bidon vide de deux cents litres avait servi de barbecue en des temps immémoriaux. Une carcasse de tricycle décharné gisait sur le flanc. Schneider dégagea la patte qui maintenait son automatique à l’étui, assura la prise de la crosse dans sa paume, actionna la pédale de sécurité. Check. Autant de gestes habituels, qui tenaient presque du réflexe. Derrière lui, il savait que Charles Catala se tenait en couverture, le torse effacé et le .357 dans le poing le long de la cuisse.
Il se trouvait sur la deuxième marche lorsque deux événements survinrent, qui le prirent au dépourvu. Une violente lumière blanche et crue illumina soudain la scène, tandis qu’une voix de femme, forte et cassée, retentit :
— C’est toi, Francky ?
— Non, fit machinalement Schneider, la main devant les yeux.
La lumière s’éteignit, il y eut le claquement sec d’une gâche électrique.
— Non, c’est pas Francky, répéta Schneider machinalement.
Encore ébloui, il passa la porte. Derrière lui, Catala changeait d’axe, passant de droite à gauche pour continuer à le couvrir. Schneider s’avança, les mains vides, bras le long du corps. Il se trouvait dans une longue cuisine mal éclairée. Il y faisait froid. Une suspension en porcelaine pendait au milieu de la table. Dans sa lumière, il y avait le visage d’une femme aux yeux aveugles et à laquelle on ne pouvait donner d’âge. Elle hocha lentement le front.
— Je me disais aussi. Si c’était mon Francky, je l’aurais reconnu.
Elle releva la tête. Schneider se demanda si elle y voyait ou pas.
— C’est comme ça, une mère, ça reconnaît quand c’est son fils qui rentre.
— Pas toujours, murmura Schneider.
Il avait perdu la main avec Novak et son magazine tiré du fin fond de l’enfer. Il était en train de la perdre de nouveau avec la femme. Un directeur d’enquête dirige l’enquête sans se laisser embarquer de droite et de gauche. Il est là pour faire son boulot, tout comme un baliseur de plage est là pour faire le sien, malgré les obus qui pleuvent à droite et à gauche. Il sortit sa carte et annonça :
— Police judiciaire.
— Comme si je m’étais pas douté ! s’esclaffa la femme. Qui c’est qui peut venir en douce, dix minutes avant l’heure légale, avec une Maglite, à deux, à bien regarder partout avant d’y aller…
Elle fit un signe à Schneider :
— Asseyez-vous.
De la main, elle montra la cafetière sur le fourneau à Charles.
— Gosse, tu nous la ramènes. Y a des verres sur la paillasse.
— Gosse, remarqua Charles en maugréant. Gosse.
— Tu veux que je t’appelle comment ? Tu préfères que je te dise mademoiselle ?
Schneider sortit ses cigarettes. Elle en accepta une. Il donna du feu. Charles servit tout le monde, attira une chaise et s’assit à califourchon, les bras sur le dossier. À l’examen, Schneider jugea que la femme n’avait guère plus de la soixantaine. Elle avait la peau sombre et profondément ridée, les cheveux ramenés en un chignon sévère sur la nuque. Elle avait pu avoir été très belle, dans un passé pas si lointain que cela. Ses mains ne l’étaient pas. Ses doigts étaient comme des serres crochues et déformées. La femme surprit le regard de Schneider, remonta une manche de tricot sur quelques centimètres. Elle avait des attelles à chaque poignet et mouvait les épaules avec une extrême difficulté. Elle avait conservé pourtant dans le regard une étrange douceur évasive.
— Qu’est-ce qu’il a encore fait, mon Francky ?
Schneider avait besoin de reprendre l’avantage. Il coupa au plus court.
— Homicide volontaire.
— Encore, fit la femme d’un ton sans joie. Ça lui aura donc pas servi de leçon, la dernière fois ? Mon Francky avait tiré deux ans de préventive et il a toujours dit qu’il retournerait pas au trou. Jamais.
Elle dévisagea Schneider, avec presque de la haine :
— Vous ne savez pas ce que c’est, le trou. C’est vrai que vous, vous y êtes jamais allé. Vous vous contentez d’envoyer les autres.
Elle donnait l’impression qu’elle ne s’adressait qu’à lui, que le jeune flic à côté, avec ses yeux très bruns et ses boucles noires, sa large bouche au sourire facilement avenant, et son gros .357 chromé à la hanche, ne revêtait aucune espèce de réalité. Elle demanda, en tapotant sa cigarette. C’était le couvercle d’une vieille boîte de cirage qui servait de cendrier. Elle demanda avec appréhension, sans regarder quiconque :
— Homicide de qui, cette fois ?
— Un flic, dit Schneider.
— Mon Francky, tuer un flic.
— Un policier des Stupéfiants.
Elle réfléchit.
— Un flic des Stups, ça ne m’étonne pas. Depuis le temps, je lui avais dit de se tenir à carreau avec la came. Il m’avait promis qu’il y toucherait plus, même avec des pincettes. Vous savez, mon Francky, c’est un homme de parole. La tête près du bonnet, comme on dit, mais un homme de parole.
Un homme de parole qui avait touché à la came avec des pincettes qui tiraient des balles à pointe creuse.
— Tuer un flic, c’est la bascule à Charlot*, se dit-elle à mi-voix.
Schneider se borna à hocher la tête. Puis il demanda :
— Depuis combien de temps, vous n’avez pas vu Francky ?
La femme réfléchit un bon moment, paupières mi-closes.
— Quatre ans. Ça va faire quatre ans en février. Il m’avait dit qu’il allait rentrer chez vous, chez les flics. À l’époque, il avait fait des conneries quand il était mineur, mais il avait pas de casier. Les flics ont pas voulu de lui parce qu’il avait eu un œil esquinté à l’armée.
Elle garda le silence. Schneider écrasa sa cigarette dans le cendrier improvisé, en allumant une autre. La femme observa :
— Vous risquez pas d’aller loin, à pomper comme ça.
Schneider se borna à un rictus dans lequel entrait plus d’amertume que de dédain.
Personne n’avait touché à son verre de café.
— Il était seul, la dernière fois ?
— Seul avec une gosse qui devait avoir à peu près son âge. Sale comme un peigne et qui devait pas se laver le cul bien souvent. Le cul, je veux dire…
— Je vois ce que vous voulez dire, coupa Schneider. Toxe ?
— Raide défoncée, se rappela la femme. Elle arrêtait pas de se gratter le dos de la main. Elle avait des mitaines et la peau en sang. J’ai jamais eu l’impression qu’il y avait quelque chose entre eux. (À la réflexion, elle ajouta.) Je suis sûre que mon Francky a jamais connu le renard. (Elle était formelle.) Une mère sent ce genre de truc.
— Plus de nouvelles ?
— De temps en temps, je reçois un mandat. Jamais un mot derrière ou quoi que ce soit.
— Un mandat de Francky ?
— Qui vous voulez que ce soit qui m’envoie des sous ? Le pape ?
— Vous les avez gardés ?
— Oui. Gosse, la boîte en fer sur le vaisselier.
Charles Catala se leva avec une sorte de résignation, teintée d’agacement. Il remit la boîte à Schneider.
— Saisie et placée sous scellés pour les nécessités de l’enquête, décida le policier après en avoir brièvement inventorié le contenu. Vous savez où est Francky, en ce moment ?
— Non.
— Dernier employeur connu ?
— Aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que la dernière fois qu’il est venu, mon Francky m’a dit qu’il travaillait chez un pépiniériste. Il s’occupait de l’entretien des parcs et jardins à la ville, quand ils manquaient de personnel. Mon Francky, avec les arbres, il avait de l’or dans les doigts. Il vous aurait fait pousser du mimosa en plein milieu de la banquise.
Schneider avait tenu un dernier briefing dans son bureau. Il était tard et tout le monde en avait assez. Il y avait là son staff au grand complet. Dumont avait l’air d’un professeur d’histoire-géographie chahuté. Il l’avait été. Décharné, le regard naturellement vitreux, le grand Müller avait l’air d’un sergent récemment démobilisé de la Waffen SS. Il ne l’avait jamais été. Il y avait aussi un bandit corse aux étranges yeux d’un vert jade et fixe, bâti sur le type d’un parpaing de vingt, dont il avait la rugosité et l’absence totale d’humour. Nello avait cependant une voix de stentor et un registre étendu qui allait sans difficulté de l’opérette la plus gracieuse et légère aux pires chansons de corps de garde. Il y avait enfin Courapied, dit Court à Genoux, l’as des filoches en djellaba, à l’inquiétant mutisme.
Charles Catala se tenait quant à lui dos tourné, face à la fenêtre où pendaient encore les effets de Meunier, à présent raides et comme cassants. Il scrutait l’obscurité comme si celle-ci pouvait lui apporter la moindre réponse aux questions qu’il ne se posait pas.
Dumont et Courapied avaient parcouru la ville toute la journée, chacun de son côté. Ils avaient fait les camés et les putes, les fourgues et les clients. Ils avaient fait les rares troquets ouverts. Chacun avait conclu que le soi-disant Bugsy avait comme disparu de la surface de la terre, dès l’instant qu’il avait soulagé son ampoule rectale de la bonbonne qu’elle contenait, dans les chiottes de Dagmar. Nello et Dumont avaient tiré la femme du lit qu’elle occupait à plusieurs et l’avaient prise en sandwich au central. Elle avait failli manger des baffes, mais le seul truc qu’elle avait répété ad libitum, c’est que Bugsy était bien venu et reparti, selon ses propres termes « comme un pet sur une toile cirée ». Et qu’après, Meunier était passé à son tour et qu’elle l’avait vu repartir brusquement et disparaître dans la pluie en direction des Stups.
Elle n’avait fait aucune difficulté pour reconnaître Francky sur photo. Le jeune homme avait bien disparu un bon bout de temps, mais elle l’avait revu plusieurs fois en ville. Il chevauchait une Harley Davidson qui semblait flambant neuve. Sans mesurer la portée de ses déclarations, Dagmar avait ajouté qu’elle savait même d’où provenait la machine. Bubu Wittgenstein l’avait achetée aux États-Unis. L’engin était dans un état pitoyable lorsqu’il l’avait réceptionné, sorti de container, et Bubu l’avait refait petit à petit, tout en pièces neuves d’importation. Francky et Bubu étaient cousins du côté de la mère, Francky rendait souvent service à la casse, quoi de plus normal que l’autre lui vendît la Harley.
Dagmar s’était même souvenue qu’elle avait vu Francky passer un soir rue de la Liberté. Il avançait au ralenti, cherchant sans doute une place où stationner. Il n’était pas seul, il avait un passager derrière. Un motard du même acabit. Pour Dagmar, Francky figurait tout au plus dans la catégorie des poids welter.
Le dernier clou du cercueil. Pourquoi le type avait agi, Schneider s’en foutait. Il avait consulté sa montre. Il allait être minuit. Schneider en avait conclu qu’ils avaient le tueur, et qu’il fallait à présent le loger et le serrer. La chasse et ses éventuelles péripéties qui pouvaient revêtir un tour inattendu, pathétique et cruel, ou parfois simplement loufoque, Schneider la considérait comme la phase la moins compliquée, la moins intéressante, du jeu. Un criminel identifié n’est plus qu’un homme en sursis, un homme comme un autre, en somme, et promis comme chacun à une fin proche. Ensuite suivraient les auditions, les aveux, le moment des causes et des raisons, des attendus et des considérants, des pourquoi et des parce que, aussi épuisants qu’inextricables. La dimension humaine, que Schneider redoutait par-dessus tout mais à laquelle il savait ne pouvoir échapper. Il avait donc consulté sa montre et sifflé la fin de mi-temps. Il avait proposé à Charlie Catala de le ramener chez lui au passage, mais le jeune homme avait refusé de la tête sans même se retourner.
Schneider avait verrouillé la porte du bureau derrière lui. Se guidant à la faible clarté des lampes de sécurité, il parcourut les couloirs silencieux, descendit au sous-sol. Au passage, il effectua un contrôle de geôles routinier. Elles sentaient la poussière, le confinement et le crésyl. À elles seules, elles avaient l’odeur du désespoir et du malheur, provoqué aussi bien que subi. Schneider avait entrebâillé la porte du local des gardes-détenus. Le fonctionnaire de service dormait tout son saoul, la tête entre les bras sur la table. Schneider avait refermé sans bruit : les cellules étaient vides, ainsi que les deux locaux de dégrisement.
En tant que patron du groupe criminel, on avait fourni un passe général à Schneider, qui pouvait ainsi accéder à tous les locaux, sauf naturellement ceux des étages de la DST et des RG, dont les portes en verre blindé comportaient des serrures contrôlées par digicode.
Dans une autre vie, Schneider avait appris à se mouvoir sans bruit. Dans la pénombre, lui revinrent l’odeur âcre et puissante des lentisques, ainsi que le bruit caractéristique que provoque une balle qui vous a frôlé de près. Elle ne chante ni ne chuinte, c’est comme un bref coup de fouet très sec. Seule vous touche celle qu’on n’entend pas.
Tout hôtel de police comporte une grosse chaudière, nécessaire au chauffage aussi bien qu’occasionnellement à la destruction, licite ou illicite, de came, d’objets ou de documents qui n’avaient pas lieu d’être, à quelque titre que ce soit. Lorsque Schneider pénétra dans la chaufferie, le brûleur grondait. Une main devant la figure, il entrouvrit la trappe de visite, jeta le magazine à l’intérieur et referma sans tarder.
Puis il recula d’un pas. À travers le verre épais du hublot de contrôle, la chaleur était soutenable, mais cependant, elle brûlait la figure. Schneider alluma une cigarette, les paupières serrées. Les quelques secondes durant lesquelles le papier s’enflamma, se consuma et s’entortilla en courtes flammèches multicolores avant de disparaître, aspiré par le conduit, il demeura immobile à fumer dans le vrombissement assourdi de la chaudière.
Schneider savait que la crémation ne suffisait pas à réduire le passé à l’oubli.
Rien ne suffisait à y parvenir tout à fait.
Un serrement de cœur lui rappela le visage de sa mère. Une belle femme au visage carré, la bouche moqueuse et le regard clair. Une femme aisément désirable par tout homme normalement constitué. D’autres flammes l’avaient fait taire à jamais. Fin 1944, elle avait refermé son piano et cessé de chanter pour toujours. Schneider avait contemplé une dernière fois les flammes puissantes de la tuyère et il était sorti en silence, en verrouillant derrière lui.
Comme de coutume, il avait effectué un contrôle en gare SNCF. Il y avait souvent des clochards qui venaient y dormir. Il y en avait de plus en plus. Sur instructions du commissaire central Jean-Jacques Alvarez, sous la pression du maire et à la demande expresse des commerçants locaux, les flics de la BAC et les équipages de police secours leur menaient une guerre sourde, acharnée et impitoyable. Les types étaient embarqués manu militari avec ou sans leurs maigres hardes, parfois tabassés et jetés à une quinzaine de kilomètres de la ville, été comme hiver, qu’il neige, qu’il vente ou qu’il gèle à glace. Il était tenu une comptabilité précise de chacune de ces opérations de nettoyage, qui étaient visées et contresignées chaque matin par les services de la police générale. Cette nuit-là, le hall était presque vide. Schneider braqua le mince faisceau de sa torche sur chacun des visages. Pas de Bugsy, pas de Francky. Leur présence était moins que probable, mais Schneider savait qu’un homme en cavale pouvait révéler à chaque instant d’insoupçonnées capacités d’invention.
Personne que connût le chef du groupe criminel. Des pauvres types et quelques femmes en partance pour nulle part et qui s’évanouissaient avec le jour. Quelqu’un ronflait avec solennité quelque part. Schneider demeura quelques secondes immobile, incertain. Puis il s’approcha d’une cabine, pianota un numéro de mémoire.
Le correspondant décrocha en une fraction de seconde.
— Faut qu’on se voie, dit Schneider dans sa paume.
— Maintenant ?
— Maintenant.
— Négociable ou pas négociable ?
— Pas négociable.
Schneider avait raccroché. Le type quelque part ne ronflait plus. Dans le hall glacé et sombre, régnait à présent un vaste silence de cathédrale.
Les coudes sur le maroquin de son bureau, Monsieur Tom tripotait la photo entre ses doigts épais, comme il l’eût fait d’une carte pourrie dans une donne qui ne l’était pas moins. Le genre de carte décisive qu’on hésite jusqu’au dernier moment à jeter sur la table. Vautré dans le fauteuil en face de lui, jambes étendues et chevilles croisées, Schneider fumait tout en ne le quittant pas des yeux. Son attitude suggérait soit la lassitude, soit la plus extrême décontraction, mais la dureté de son expression la démentait. Schneider était en chasse et scrutait sa proie. À un moment ou à un autre, Monsieur Tom finirait par s’avancer en terrain découvert et c’en serait fini de lui. Ce fut lui qui bougea le premier :
— Tu es sûr que c’est Francky ?
— Sûr que quoi ?
— Sûr que c’est lui qui a artillé ton flic ?
— Meunier n’était pas mon flic. Il était principal aux Stups.
Monsieur Tom ne quittait pas la photo des yeux.
— Tu as un témoin ?
— J’ai un témoin.
— Fiable ?
— Aucun témoin n’est jamais fiable à cent pour cent, remarqua Schneider d’un ton de reproche.
— Je peux savoir l’identité de ton témoin ?
— Non, dit Schneider d’un ton sans réplique.
Avant de se reconvertir dans les affaires, Tom avait été un redoutable avocat d’assises. Schneider avait compris que, dans son esprit agile et retors, l’homme avait déjà entrepris d’organiser la défense de Francky et espérait acquérir tout de suite une case d’avance. Tom n’avait pas son pareil pour démolir un témoin et mettre en pièces ses déclarations. Avec un bavard de cette trempe, le jeune homme avait une chance raisonnable d’échapper à la peine capitale. Tom pouvait lui obtenir trente ans, avec une peine de sûreté incompressible de quinze ans. Mais avec ou sans, Francky pouvait tout aussi bien ramasser la mort. Sans regarder, comme absorbé par le jeu qu’il avait en main, Tom demanda :
— Tu as d’autres éléments à charge ?
— Oui, reconnut Schneider.
— Je ne te demanderai pas lesquels.
— Tu me les demanderais, je ne te le dirais pas.
— Évidemment.
Il releva les yeux :
— Je ne vois pas Francky en tueur de flics. Les poings, le couteau, la serpette oui. Quand il a bousillé ces mecs, il a été reconnu qu’il se trouvait en état de légitime défense. Il était réellement en état de légitime défense. Ils l’avaient attaqué à trois contre un, sur un parking en sortie de boîte, pour une histoire de filles qu’on n’a jamais bien éclaircie.
— Laissé libre à l’audience, remarqua Schneider d’un ton glacial. (Il alluma une cigarette à la précédente.) Laissé libre après avoir tiré deux ans de préventive. Deux ans sans voir le jour.
— Fais pas chier, Schneider. C’est pas nous qui faisons les lois. Nous, on est juste là pour les faire appliquer.
Les traits de Monsieur Tom s’étaient subitement durcis. Sous le bronzage parfaitement artificiel et l’amabilité de façade, on pouvait distinguer parfois ce que Rilke appelait « les restes d’une colère ancienne ». Monsieur Tom lui aussi avait droppé le djebel. Lui aussi, il avait connu la faim, le froid, la soif et l’âcre odeur du sang, et plus terrible et inoubliable encore, celle de la tripaille et des charniers. Trapu et puissant, il était encore très capable de tuer un homme à main nue.
— Je ne crois pas que tu sois toujours inscrit au barreau, observa Schneider d’un ton qui feignait la paresse.
Monsieur Tom se pencha sur le bureau, posa la photo devant lui. Articulant chaque mot avec une rage très mal contenue, il dit au policier :
— Francky va tomber, je te fais confiance pour ça. Toi ou l’un de tes pareils. Ce que je veux, tu m’entends : ce que je veux, c’est être tenu au courant. Ce que je veux, c’est qu’il soit défendu et pas par un grouillot de seconde zone. Je m’en fous, ce que ça va coûter.
— Joli numéro, apprécia Schneider. C’est tout ?
— C’est tout.
Il était temps de pousser l’avantage, puisque Tom s’était découvert. Un homme en colère et qui a retourné ses cartes est comme un avion qui montre le ventre aux canons d’un autre chasseur. Pas foutu, mais en grand danger. Schneider haussa les épaules.
— Me fais pas perdre mon temps, Tom. Dis-moi juste où il est.
— Francky ?
— Dis-moi où on peut le trouver. Avec moi, il a une chance. Depuis cette nuit, il a une fiche de recherche au cul : individu dangereux, susceptible d’être armé. S’il tombe sur une ronde, sur un barrage de flics ou de pandores, ils commenceront par tirer et ensuite ils feront les sommations d’usage. Tu sais comment ça se passe, Tom. Dis-moi où il est.
— J’en sais rien. Je te jure que je n’en sais rien.
— Ne jure pas, Tom. Jurer ne va pas à un homme comme toi. Dernier domicile connu ?
— Il y a quatre ou cinq ans, il a travaillé ici quelques mois. Il s’occupait des jardins et de la pinède. Il voulait faire une école d’horticulture. Il voulait être poulet. Il voulait la lune et les étoiles. Il habitait le bungalow au fond du parc. Ensuite, pour qu’il ait quelque chose de stable, je l’ai fait entrer aux espaces verts de la ville. Ces enculés n’ont rien à me refuser. Un matin, il est parti et personne ne l’a plus revu. J’ai appris par la suite qu’il avait quitté la ville.
Tom remua doucement les épaules, avec une expression désemparée :
— Il s’était tiré. Il n’était même pas venu récupérer son chèque de fin de mois. Disparu.
— Moto ?
— Oui, il avait une vieille bécane genre Terrot. Il n’arrêtait pas de la bricoler, mais elle le lui rendait mal. Cette salope tombait en panne pour un oui pour un non. Il passait plus de temps à la bichonner qu’à la monter. On peut en dire autant de bien des femmes.
— Quoi d’autre ? demanda sèchement Schneider de son ton de flic.
— Rien d’autre. Tu es allé voir la mère ?
— Affirmatif.
— Elle aussi travaillait à la ville. Elle était femme de ménage, jusqu’au jour où elle n’a plus pu travailler. Arthrite rhumatoïde déformante. Il paraît que ceux qui en souffrent endurent le martyre. Elle survit d’une maigre pension d’invalidité.
— Et de mandats postaux, qui lui sont envoyés régulièrement chaque cinq du mois. Des mandats qui n’ont jamais cessé, même les cinq dernières années, même depuis que Francky a soi-disant disparu. Mes types vont dépouiller tous les talons de mandats, on va trouver les bureaux de poste d’où ils sont émis. On mettra des planques en place. Rien qu’une question de jours avant qu’il ne tombe.
— Tu as mis une surveillance sur la mère ?
— Pas la peine, déclara Schneider en se levant lentement. Avec ce que Francky a sur le dos, jamais il ne reviendrait chez elle, pas même pour prendre une fringue ou quoi que ce soit. Il l’aime trop pour risquer de la mouiller.
— Et c’est ce Francky-là, qui a tiré sur un flic.
— Oui, c’est le même qui a tiré cinq fois : une balle dans la main gauche, deux dans le torse et deux dans les couilles.
— Mauvais tireur, mauvais groupement.
— Oui, reconnut Schneider.
À la distance d’où Francky avait tiré, Schneider aurait mis deux balles dans la tête de la cible, deux balles coup sur coup, la seconde pour assurer. La marque de toutes les unités commando au monde. Il ajouta :
— Le type tire des projectiles de calibre .45 ACP, avec des balles à tête creuse.
Ce genre de balle laisse un orifice d’entrée de la taille d’une pièce d’un franc et une portée de rats adultes pourrait passer par l’orifice de sortie. Schneider écrasa sa cigarette.
— Si tu as des nouvelles…
— Va te faire foutre, grinça Monsieur Tom.
De son pas souple et silencieux, faisant seulement le V de la victoire avec deux doigts de la main droite en guise d’au revoir, Schneider marcha avec nonchalance à la porte capitonnée. Au moment où il sortait du bureau, l’autre le rappela. Schneider se retourna sur un pied, dans l’espoir que Monsieur Tom ait eu un brusque remords de conscience, ou que quelque chose lui fût subitement revenu à la mémoire, concernant ce qui les occupait. Tom se borna à déclarer, d’une voix sourde et égale, avec une férocité qu’il ne songeait nullement à masquer :
— Dans les années 40, la baraque a été réquisitionnée. Elle servait de boxon aux officiers allemands de passage. En 44, elle a servi de claque aux officiers alliés de passage. Ainsi vont toutes choses. Ta pouffe est au deuxième, dans la chambre bleue, face à l’escalier. Tu ferais mieux de monter vider l’abcès, l’abcès ou autre chose, avant que ça finisse par vous monter à la tête à tous les deux.
Schneider était monté marche par marche, dans le plus parfait silence. Spontanément, il avait adopté la méthode pour se déplacer, adaptée au saute-dessus*, sauf qu’il n’avait pas la main sur la crosse de son pistolet et qu’il avait emprunté le milieu de l’escalier au lieu de progresser plaqué de l’épaule le long des murs. Il ne se sentait pas en milieu hostile, mais pas rassuré pour autant. Il était resté plusieurs secondes planté sur le palier, l’oreille tendue. Le silence non plus n’est pas toujours de nature rassurante.
Ta pouffe est au deuxième, dans la chambre bleue, face à l’escalier.
La femme n’était pas sa pouffe, simplement comme une douleur lancinante sous les côtes. À l’endroit où il avait déjà été blessé grièvement une fois.
Il avait seulement effleuré le battant.
Il avait eu l’impression d’effleurer seulement le battant.
Aussitôt, il avait entendu sa voix rauque et directe, une voix reconnaissable entre toutes et qu’il avait l’impression d’avoir toujours entendue, de toute éternité. Elle disait d’entrer. Il était entré. Il y avait une petite lampe allumée sur le chevet, une lampe en porcelaine qui ne donnait guère de lumière, mais chaude et tendre. Une lampe de claque. Il n’avait d’abord aperçu qu’une frimousse, une grosse crinière embroussaillée et sa grande bouche qui riait. Puis, en une fraction de seconde, il avait vu la jeune femme nue, dressée sur un coude, lorsqu’elle avait brusquement rejeté la couette. Cheroquee dormait toujours nue. Elle disait :
— Venez, venez, venez… Venez…
En même temps, telle une gamine impatiente, elle tapait de la main sur le drap à côté d’elle, là où elle entendait qu’il vînt.
Alors, il était venu.