11

Reprise de service. Le petit cercueil était passé de main en main. Il n’y avait pas eu de commentaires particuliers. Seul Müller avait secoué pensivement la tête en l’examinant entre ses grands doigts. Visiblement, la chose ne lui plaisait pas. On ne menace pas de mort un officier de police, même pour rigoler. Le petit cercueil était à présent posé devant le cavalier qui indiquait le grade, le prénom et le nom de Schneider. Celui-ci fumait, de même que Charlie Catala, assis en balance sur une chaise, le dos au radiateur. Nello ouvrit le feu en premier :

— Selon la rue, les types qui ont repassé Bugsy étaient trois. L’un d’eux serait un concurrent mécontent. La ville a l’air calme, comme ça, en apparence. Sous la surface, ça n’arrête pas de grenouiller. Les gros chassent, surtout la nuit, le fretin se planque ou se fait bouffer. Les moyens attendent la première occasion de dézinguer les gros pour prendre leur place.

— Toute la vie est ainsi faite, observa Schneider. On a des noms ?

— Des soupçons assez précis sur le leader éventuel de la bande, les deux autres sont en cours d’identification.

— Fiabilité des sources ?

Nello hésita, puis leva la main, formant un zéro avec le pouce et l’index.

Il ajouta, non sans hésitation :

— Toujours selon la rue, qui fait le gros dos en attendant la suite, Bugsy aurait été balancé à la baille par des types de la bande à Stern. Un interrogatoire poussé qui aurait mal tourné. Là, on a un nom : Escobar aurait dirigé la manœuvre, et plus si affinités.

Il y avait eu un court silence (break de deux mesures), durant lequel Schneider avait paru quelque peu absent. Il se rappelait la jeune femme dormant paisiblement contre lui. Schneider s’était réveillé plusieurs fois, il lui avait recouvert les épaules. Il avait longuement réfléchi, en luttant contre l’envie d’allumer une cigarette. Il parut revenir à lui et déclara, brusquement, à regret :

— On a manqué quelque chose quelque part. Francky a descendu Meunier pour des raisons qu’on ignore. Il a reconnu les faits, on a tout ce qu’il faut pour qu’il se retrouve aux Assiettes*, mais il n’a rien expliqué.

Il porta les yeux sur le petit cercueil. Son auteur y avait mis une application louable.

— Le dernier client que Meunier ait eu entre les mains avant de se faire flinguer, c’était Bugsy. Bugsy est retrouvé mort dans le canal. Difficile de ne pas soupçonner un rapport entre les deux événements, mais lequel ?

Schneider avait horreur des questions sans réponse. Dumont avait terminé de nettoyer ses lunettes et les rechaussa. Il regarda autour de lui, puis, estimant son tour venu, il sortit son carnet, le feuilleta et exposa, lui aussi à regret.

— Ça va pas vous plaire. Ce matin, en arrivant, j’ai fait les fichiers. Je ne sais pas à quoi c’est dû, mais Bugsy fait l’objet de deux fiches distinctes. Sans domicile connu sur les deux. Sur l’une il est né de parents inconnus, sur l’autre, il a une filiation. Un semblant de filiation. J’ai appelé l’état civil du lieu de naissance. Bugsy a bien été reconnu quatre ans après sa naissance, par une femme dont tout laisse à penser que c’est la mère. Pour des raisons que personne n’explique, il semble que la transcription d’acte n’ait jamais eu lieu.

— Quelque chose sur la femme ?

— Son dernier domicile connu. J’ai envoyé des gardiens. Elle aurait disparu il y a sept ou huit ans. Partie sans laisser d’adresse. La maison est toujours là, les volets fermés. Il y a plus de deux mètres de ronces autour et les voisins se plaignent mais tout a l’air inhabité.

Il regretta :

— Dès qu’on touche à Bugsy, tout devient compliqué.

Schneider réfléchit et décida :

— Vous prenez du monde et vous allez taper une perquise. Maintenant.

Dumont se leva en prenant Müller en remorque. Les deux hommes étaient aussi laconiques l’un que l’autre, mais aussi minutieux et infatigables. S’il y avait quelque chose à trouver, ils trouveraient. S’il n’y avait rien à trouver, ils ne trouveraient rien. Ils se contenteraient de rédiger un acte de vaines recherches.

Au moment où ils sortaient, Dieu fit irruption, avec Manière dans son sillage. De mémoire de flic, nul n’avait jamais vu le commissaire central Alvarez quitter sa suite, si ce n’était pour passer une ronflante à l’un de ses chaouches. D’instinct, Courapied s’était terré dans sa parka, mais Dieu ne lui avait pas accordé le moindre regard. Les lunettes aux verres jaunes panoramiques étaient braquées sur Schneider, le doigt indigné de Dieu tendu en direction du cercueil.

— Vous, explosa Alvarez. Vous. Comment ça se fait qu’avec vous les choses se passent toujours mal ? Vous êtes une poisse, Schneider, une vraie poisse.

— Mes respects, monsieur le central, fit Schneider d’un ton suave, en se levant à demi de son fauteuil.

— Vous allez m’enlever cette… Cette, cette saloperie… De là… Vous…

— Je ne crois pas, fit Schneider en cherchant une cigarette.

Il l’alluma et déclara avec calme :

— Cette saloperie, comme vous dites, m’appartient personnellement. Elle m’a été expédiée en nom propre à mon domicile. Elle est donc ma propriété. Je peux en disposer à mon gré. Je lui trouve d’ailleurs un certain caractère décoratif.

— Pas dans des locaux administratifs, s’insurgea Alvarez. Dans des locaux de service public, vous êtes tenu, tenu, à la plus stricte, stricte, neutralité.

Quand il était en rogne, Alvarez avait tendance à bafouiller. Les mots se précipitaient trop vite et pas toujours dans le bon ordre. Il était contraint de reprendre souvent son souffle et parfois le cours de ses idées. Par-dessus l’épaule de Dieu, Schneider avait cru discerner une espèce d’amusement dans les yeux de Manière. Il lui avait même semblé que celui-ci faisait un réel effort pour ne pas éclater de rire.

— Honneur de la police, honneur de la police. Vous croyez quoi, Schneider, qu’on est revenu en 62 ?

— Je ne crois rien, dit Schneider d’un ton sec.

— Vous croyez quoi ? Que tout vous est permis ?

Schneider le fixa sans mot dire. On voyait bien qu’il avait blêmi, mais il demeura impassible et dangereusement calme.

— Et d’abord, glapit Alvarez, c’est quoi, cette descente à la Concorde, dimanche ?

— Nous y voilà, soupira Schneider. Il n’y a pas eu de descente de police à la Concorde dimanche. Il faisait froid, je suis passé prendre un pot.

— Avec une fille, je sais, coupa Dieu. Je connais vos méthodes. Vous êtes allé menacer Ramsès.

— Je ne suis pas allé menacer Ramsès, rectifia Schneider. Je suis allé le prier de faire savoir à ses petits copains du SAC, que s’ils avaient l’intention de mettre leurs menaces à exécution, il vaudrait mieux qu’ils m’aient du premier coup, parce que moi, je ne les louperai pas s’ils me manquent. Il ne s’agit pas de menaces, mais d’une simple promesse.

— Vous êtes un malade, Schneider. Le SAC n’a plus d’existence et depuis pas mal de temps.

— Comme je m’y attendais, poursuivit placidement Schneider, Ramsès n’a pas tardé à rendre compte.

Il y eut un instant de silence. Il ne fallait pas prendre Dieu à la légère. Lui aussi était capable d’être dangereux. Il en avait fait la preuve dans la répression de l’OAS en Algérie aussi bien que du FLN en France après l’indépendance. Tour à tour, Courapied et Charlie prirent discrètement la tangente. Seul Nello resta assis à califourchon sur sa chaise, avec un air somnolent. Nello faisait partie du mobilier. À son tour, Manière lui-même s’esquiva. Alvarez se pencha et gronda :

— Qu’est-ce que vous insinuez, Schneider ?

— Rien du tout.

— Vous pensez comme ces connards de gauchistes que je suis le patron local du SAC.

— Je croyais que le SAC n’existait plus, releva Schneider.

Alvarez affirma avec force :

— Je ne suis pas le patron local du SAC.

Il ajouta d’un ton de rage :

— Si vous voulez savoir qui est le boss, demandez plutôt à votre grand ami Tom.

À travers la fumée de cigarette, Schneider l’observait avec un mépris qu’il ne songeait même pas à dissimuler. Alvarez le regarda, droit dans les yeux :

— Si ça ne tenait qu’à moi, vous seriez relevé sur-le-champ.

— Je n’en doute pas, s’inclina Schneider avec ironie.

— En attendant, vous allez m’enlever cette saleté de là.

Dieu tourna les talons et sortit.

En claquant derrière lui, la porte fit une sourde détonation de fusil de chasse.

Schneider fuma un long instant en silence, en contemplant le petit cercueil.

Honneur de la police.

Puis Nello se leva et alla leur verser à chacun une chope de café. Il reprit position à califourchon et annonça :

— J’ai fait les cafés maures, les troquets, ce week-end. Toujours à plus de deux cents mètres du central. Un peu les putes maghrébines qui bossent en appartement sur la ZUP. Pour ce qui concerne Bubu, ça serait bien un projet de braquage, ou tout au moins un projet de projet, mais pas du tout ce qu’on imagine. Pas une banque ou un bureau de poste ni une bijouterie.

Schneider leva les yeux. Il semblait à la fois épuisé et en pleine forme. Nello en inféra, non sans satisfaction, que son chef avait dû dégorger le poireau pendant le week-end, d’autant que Catala avait fait discrètement état d’une présence féminine nouvellement apparue dans l’azimut de Schneider. Afin d’appuyer ses dires, Charlie Quine d’Acier avait figuré des deux mains deux énormes pamplemousses devant sa poitrine. Nello était content pour son chef. Jamais bon, quelqu’un qui roule sur les jantes*, ça risque toujours de monter à la tête. Pour éviter ce genre d’ennui, Nello se partageait équitablement entre sa femme et sa roue de secours, laquelle ressemblait à peu près trait pour trait à son épouse légitime.

Il rendit compte avec application, point par point.

— Selon ce que j’ai appris, on parlerait de vingt kilos de jonc. Vingt lingots parfaitement non négociables chez nous, mais tout prêts à partir en clandestin pour l’Algérie. Voiture, puis bateau. Les économies de toute une vie. Filière increvable. Personne pour aller porter le deuil chez les flics*. (Il demanda, mais sur un ton de certitude :) Vous voyez un manouche comme Bubu cracher sur vingt kilos d’or ?

— Non, reconnut Schneider, je ne vois pas un manouche comme Bubu cracher sur vingt kilos d’or.


Plus tard dans la matinée, le téléphone sonna à côté du petit cercueil. Passé la première surprise, les deux objets semblaient à présent s’entendre à merveille. Ils étaient partis pour une longue coexistence pacifique. Schneider croyait aux ententes tacites, tout comme aux sympathies immédiates. Il décrocha et perçut aussitôt la voix haut perchée de Dumont, lorsqu’il était en proie à une certaine surexcitation, au moment de l’arrivée du tiercé sur la télévision des Abattoirs, notamment.

— Venez vite, chef, on l’a.

— Vous avez qui ?

— La mère, on l’a.

— Adresse ?

Tout en se levant, Schneider avait griffonné l’adresse sur son bloc, tandis que Dumont insistait en gloussant de satisfaction :

— Venez vite, ça vaut le jus.


La femme avait la quarantaine. Elle était de taille moyenne, les cheveux rouges frisottés et une toute petite figure de souris un peu triste et vaguement traquée. Elle portait des bottines de couleur mauve aux talons un peu éculés, des jeans adhésifs et un blouson court boutonné jusqu’au col. Elle attendait à l’accueil des plaintes depuis plus d’une heure, en tenant son sac d’une main ferme sur ses genoux joints. C’était visiblement son sac à elle et ses propres genoux. Elle attendait avec une dizaine de ses semblables, mâles et femelles, qu’on vînt enfin s’occuper d’eux. À la différence des autres, elle était demeurée immobile tout ce temps, les yeux dans le vague, sans bouger ni répondre à quiconque. Elle était très maigre et semblait saisie de transe catatonique.

De temps à autre, un plaignant ou une plaignante se levait et suivait l’enquêteur chargé des plaintes qui l’emmenait dans son bureau. Tout le monde l’appelait Bogart, à cause de sa ressemblance avec le comédien, surtout lorsque celui-ci se trouvait en fin de vie. Il n’avait plus beaucoup de cheveux, lui non plus, et pas les moyens de se payer une moumoute. Ses joues et son front étaient labourés de rides profondes, et, lorsqu’on y prenait garde, son regard noisette était empreint d’une certaine douceur démunie. C’était un tout petit homme en complet gris étriqué, à la voix douce et aux manières courtoises. Sa capacité de compassion paraissait infinie, alors qu’il ne s’agissait que de résignation. En quinze ans aux plaintes, Bogart avait tout entendu.

Quand ce fut le tour de la femme et qu’elle s’assit en face de lui en tendant à l’aveugle sa carte d’identité, Bogart eut immédiatement la certitude qu’il s’agissait d’une toxico. C’était une toxico. Il l’écouta dérouler le fil de son histoire sans l’interrompre. À de rares exceptions près, la vie lui ne réservait pas de grandes affaires, seulement des petits malheurs de tous les jours. Bogart se présentait souvent comme un bobologue de la police. Il n’en tirait pas beaucoup de gloire et pas la moindre amertume.

La femme regardait à ses pieds et dit :

— Je suis professeur d’histoire.

Elle corrigea aussitôt en levant les yeux :

— Enfin, j’étais. Je suis actuellement en congé de maladie de longue durée, à cause de troubles neurologiques. J’ai eu un accident de voiture, il y a quatre ans. On m’a réformée.

— Maladie longue durée ou réforme ?

— Réforme, confessa la femme.

— Pourquoi vous êtes là ? demanda Bogart en allumant une cigarette.

Il poussa le paquet vers elle, mais la femme sortit les siennes, des extra-longues mentholées pas plus épaisses qu’un stylomine. Ses doigts à la peau livide, où les veines noueuses saillaient de façon pénible, étaient d’une extraordinaire maigreur et vibraient doucement, comme animés d’un courant continu de très basse intensité.

— J’ai appris qu’un de mes amis a été tué. On l’a jeté dans le canal.

— Ami ?

— Une connaissance.

— Quel genre de connaissance ?

Elle détourna le regard et reconnut :

— C’est lui qui me vendait la drogue.

— Vous savez qui l’a tué ?

— Non, dit la femme.

Elle parut subitement au bout du rouleau. Plus d’énergie. À plat.

— Pourquoi vous êtes venue, alors ?

— Je ne sais pas, reconnut la femme.

— Qui vous a dit qu’il était mort ? Vous en êtes sûre, d’abord ?

Elle fit signe que la chose n’avait pas d’importance. Au bout de la cigarette qu’elle semblait avoir oubliée, la cendre faisait à présent un très mince cylindre gris qui n’allait plus tarder à tomber sur le balatum. Bogart tendit son cendrier, et, ouvrant un lourd registre, il décida :

— Main courante.

La femme n’eut aucune réaction : elle se trouvait à des années-lumière de toute présence habitée.


— Surprise, fit Dumont.

Ils se trouvaient dans une chambre exiguë sur l’arrière de la maison. Une armoire à la glace ternie, un meuble de toilette avec une cuvette en porcelaine, un guéridon et un lit bateau. La clarté glaciale du jour entrait par la fenêtre ouverte en grand. Il y avait également un lit bateau en bois sombre. Le plâtre du plafond s’écaillait par plaques et de grands pans de tapisserie verdâtre bâillaient le long des murs.

— Surprise, répéta Dumont, tout en prenant entre le pouce et l’index la courtepointe d’un rose fané qui recouvrait le lit.

Schneider n’aimait pas les surprises. Plusieurs d’entre elles avaient failli lui coûter la vie. Un froid humide suintait des murs. Du menton, il eut un geste qui montrait une certaine impatience. Avec un geste de prestidigitateur, Dumont souleva la courtepointe et observa :

— D’après les fichiers, Bugsy était censé vivre chez sa mère.

Schneider demeura impassible, mais quelque chose passa dans son regard, que Dumont prit pour une sorte de répulsion instinctive. Il ajouta :

— Sauf que sa mère ne vivait plus chez elle. Elle était morte chez elle.

Il tapota un maigre méplat sombre du bout de l’index.

— Momifiée. Sans doute depuis un bon bout de temps. Malnutrition, mort naturelle, allez savoir, mais rien n’indique de violences, ou des mauvais traitements. Le médecin de l’état-civil est en route, il nous en dira peut-être plus. Par exemple qu’elle est morte.

Schneider se pencha. Une momie à la peau acajou, et qui portait encore une chemise de nuit en pilou et des chaussettes de laine d’une teinte indéfinissable qui montaient jusqu’à la moitié de ses mollets secs comme des tibias de cerf. Schneider l’examina en évitant de regarder sa face, tout au plus l’angle inférieur du maxillaire. La femme portait encore ses bijoux, elle avait un collier, des bagues et des bracelets, faits d’un métal jaune pouvant être de l’or, selon la prudente terminologie policière. Schneider n’était pas habilité à dire s’il s’agissait d’or ou non, et de quoi était mort un cadavre. Sa tâche se bornait à constater. Avec l’aide de Dumont, il retourna le corps qui semblait ne plus rien peser. Il procéda à un examen minutieux qui ne lui apprit rien. Un instant, il eut l’impression de déranger. La femme reposait en position fœtale depuis plusieurs années, qui auraient aussi bien pu être des siècles. Il alluma une cigarette.

La mort naturelle ne semblait guère faire de doute.

Dumont lui tendit un livret de famille recouvert de papier d’un bleu éteint. Ce même genre de papier dont on se servait pour couvrir les cahiers d’écolier dans les années quarante.

— Aucun doute sur son identité. Aucun doute non plus qu’elle avait reconnu Bugsy.

Schneider feuilleta le livret de famille.

— Personne autour ne s’est rendu compte de rien ?

— La cour, derrière, donne sur la voie ferrée. La morte percevait une petite pension. Elle avait pris ses dispositions pour que tout ce qu’elle devait soit payé par virement. C’était quelqu’un de très systématique, de très organisé. Jamais le moindre impayé.

Dumont appuya sur un interrupteur. Au plafond, une ampoule jaunâtre s’alluma sous un abat-jour en porcelaine. Dumont éteignit aussitôt. C’était un policier assez unanimement respecté, très apprécié autant pour sa minutie que pour son sens de l’économie.

Schneider semblait abîmé dans la contemplation de l’objet, qui, à un moment ou à un autre, avait été une femme couchée sur le côté, une main sur ce qui avait été la figure. Dumont remua les épaules, tira deux fois sur ses revers de veste et déclara, avec un contentement évident :

— Vous n’avez pas tout vu.

Du geste, il invita Schneider à s’avancer dans le couloir :

— À vous le soin, monsieur le principal.


Stupéfait, celui-ci découvrit que le pavillon se divisait schématiquement en deux. D’un côté, il y avait la petite chambre, dont on pouvait estimer qu’elle servait de tombe à la mère de Bugsy depuis déjà un certain temps. De l’autre, il y avait ce qu’on pouvait qualifier d’entrepôt. Des cartons empilés avec soin du sol au plafond, pour la plupart intacts, laissaient un étroit passage. Magnétoscopes, tourne-disques, amplis de toutes marques, autoradios. Du petit électroménager : batteurs et couteaux électriques, rasoirs à piles ou sur secteur, fers à repasser. Tout était neuf et n’avait jamais servi. Müller avait entrepris l’inventaire puis s’était assis sur une pile de chaises de jardin. Il dit :

— Il y a de tout. De tout et depuis plusieurs années. Des choses inutiles et d’autres qui servent à rien. Rien que du cul du camion. Dans le placard de la cuisine, il doit bien y avoir une trentaine d’appareils photo, de la Retinette Kodak à l’Hasselblad. On savait que Bugsy vendait de la came, on ne savait pas que c’était aussi un receleur.

Il remarqua avec amertume :

— Rien ne prouve d’ailleurs que cet abruti ait jamais revendu quoi que ce soit.

L’accablement de Müller n’était pas feint. Il voyait déjà venir l’instant où Schneider commanderait la saisie des objets volés, leur transport au service, l’établissement d’un inventaire détaillé aux fins de restitution aux légitimes propriétaires. Sans compter la momie d’à côté, c’était le genre de connerie à y laisser le reste de la journée et une bonne partie de la nuit. Schneider avait la réputation de ratisser large et de ne rien laisser au hasard.

Avec un certain fatalisme, Müller le vit saisir son storno. Il l’entendit commencer à passer ses ordres. Il comprit que ce qu’il redoutait le plus était en train d’arriver.

Le reste de la journée et une partie de la nuit.


Vers vingt-trois heures, Schneider décréta un cessez-le-feu unilatéral. La mère reposait avant autopsie dans un tiroir réfrigéré de la morgue, pas très loin de celui qui contenait Bugsy. Il n’avait pas fallu moins de trois fourgons de police-secours pour transporter les objets saisis. L’inventaire était en cours. Deux cartons contenaient les appareils photo découverts dans la cuisine, parmi lesquels un Nikon-moteur récent qui passa de main en main. Il y avait aussi des centaines de négatifs qu’il allait falloir examiner un par un.

Curieusement, les flics n’avaient pas découvert beaucoup de cash — tout au plus la mise de fonds nécessaire au réassort en came. L’avis commun était que Bugsy était un grand malade. Il fallait l’être avec sa mère morte dans la pièce à côté durant plusieurs années.

— Dans la pièce à côté ? se demanda Schneider à mi-voix.

Depuis quelques instants, il avait le visage sombre et ne semblait guère accorder d’attention à la cigarette qu’il avait entre les doigts. Il sentait la fatigue monter, une lassitude sans âge, sans contours, sans remède. Il n’aimait pas ce à quoi il pensait. Presque au même instant, chacun des flics dans le bureau pensa la même chose — et n’aima pas non plus.

— Merde, fit Charles Catala.

Schneider releva les yeux, le contempla comme par transparence.

— Dans toute la baraque, on n’a rien retrouvé qui ressemble à un autre endroit où dormir. Pas un lit, pas un matelas. Pas un divan. Pas un carton par terre. Ni couverture, ni sac de couchage. Aucun autre endroit. Vous en concluez quoi ?

Personne ne conclut à haute voix.

Lorsqu’il rentrait chez elle, Bugsy couchait dans son lit avec elle.

Avec cette chose qui avait été sa mère.

Morte.


Il faisait toujours aussi froid. Roulant presque au pas, Charlie Catala avait reconduit son chef à son domicile. Schneider avait gardé le silence tout du long, ce qui n’avait rien d’inhabituel de sa part. Ce qui était inhabituel, c’était qu’il semblait tourmenté et qu’à plusieurs reprises Charlie avait eu l’impression que Schneider entrouvrait la bouche pour dire quelque chose, mais qu’à chaque fois il s’était ravisé. En arrivant, il avait seulement indiqué :

— Laissez-moi là, je finirai à pied.

La chose se comprenait : l’accès du parking était recouvert d’une épaisse croûte glacée et vitreuse, difficilement praticable. Elle pouvait aussi se comprendre autrement : Schneider avait besoin de se reprendre avant de rentrer. Il le déposa au bord du trottoir, le vit s’avancer sans se retourner, pas à pas, avec précaution, puis disparaître. Schneider était son chef de groupe depuis des années, et c’était pour ainsi dire l’homme qui l’avait porté sur les fonts baptismaux de la police, pourtant le jeune homme avait souvent l’impression d’avoir affaire à un parfait inconnu. Schneider semblait parfois porter en lui des fantômes dont Charlie n’aurait voulu pour rien au monde. Et brusquement, il y avait eu cette jeune femme. Une grande crinière et des courbes difficiles à dissimuler. Un curieux mélange de sensualité brute et de candeur. Pas exactement belle. Seulement radieuse.

Voilà, Charles, comme ça, vous êtes au courant.

Le genre de femme que Catala aurait été très capable d’aimer lui aussi.

Pas pour une heure, ni pour une nuit.

Il embraya et, en s’éloignant lentement, il regarda une dernière fois dans le rétroviseur le parking où Schneider avait disparu.


La petite Austin n’était pas sur le parking. Schneider en inféra aussitôt que la jeune femme n’était pas rentrée. Il consulta sa montre. Il allait être une heure. Elle n’avait aucune raison d’être rentrée. Il régnait entre eux une sorte d’entente tacite que rien n’autorisait à transformer en certitude. Cheroquee pouvait être là, comme elle pouvait ne pas l’être. Schneider ne se reconnaissait aucune sorte de droit sur elle. Il dut seulement reconnaître que, planté debout dans la nuit glaciale, il souffrait comme il avait rarement souffert. De ses doigts engourdis et malhabiles, il alluma une cigarette avec difficulté, sans être tout à fait sûr qu’elle lui fût bien utile. Il tremblait de pied en cap, et pas seulement à cause des saloperies qu’il prenait. Il y avait le froid mais aussi autre chose.

Il renversa la tête en arrière, les mâchoires soudées. Il y avait des myriades d’étoiles comme des éclats d’acier plantés dans le ciel dur. Le froid lui brûlait les yeux. Elle n’était pas là. Il savait qu’elle n’était pas là et que c’était son droit le plus strict de ne pas être là. Nul n’a jamais le moindre droit sur quiconque. Et brusquement, en un éclair, il revit la face de la momie qu’il avait bien été contraint d’examiner. Il se revit lui enlevant ses bijoux. Il lui revint subitement l’image d’une crevasse dans un flanc de falaise, les buissons de lentisques et de grandes volées de pigeons qu’ils avaient fait naître sous leurs pas. Par-dessus tout, plus vaste encore que toutes les autres, plus dure et implacable, il y avait la souffrance de savoir que Cheroquee n’était pas là.

Qu’elle ne serait plus jamais là.

Jusqu’à présent, sauf une vie à laquelle il ne tenait guère, Schneider n’avait jamais rien eu à perdre. Il murmura son prénom d’une voix sourde, rien que pour soi, comme un secret qu’on hésite à confier.

Cheroquee.

Cheroquee était venue et elle était partie.


Nul n’a jamais le moindre droit sur quiconque. Il y avait un moyen que ça s’arrête. Il pensa avec détachement au Colt dans son étui, avec le drôle de petit cheval cabré sur la crosse, la pédale de sûreté qu’il fallait enfoncer avant d’ouvrir le feu. Sept cartouches dans le chargeur, une dans la culasse. Conformément aux instructions, le sien était chargé en permanence. Tout pouvait se passer en une fraction de seconde, rapidement, sobrement, et sans la moindre emphase inutile.

Brusquement, cassé en deux, il vomit de la bile.

Puis il s’essuya la bouche d’un revers de manche. Il était vide et froid.

Il resta comme hébété, à fumer toute une cigarette, puis une seconde. Et lentement, la glace craquant sous les talons, il se dirigea vers le hall de l’immeuble.


Il entra sans bruit, sans donner de lumière, persuadé que l’appartement était vide. Il s’assit sur le divan, retira son pistolet de l’étui et le déposa sur la table basse. La lumière orangée du parking suffisait à éclairer le plafond et il y voyait assez pour faire ce qu’il avait à faire. Il s’aperçut qu’il n’avait pas peur, ni froid. Il se sentait calme et détaché, parfaitement en paix avec lui-même. Il se passa les mains sur la figure à plusieurs reprises, puis se leva et alla jusqu’à la baie vitrée, d’où il contempla la ville un long moment. Dans le froid, les lumières semblaient à la fois immobiles et étrangement proches. Au loin, un poids-lourd passa lentement sur la rocade. On apercevait avec netteté les balises de l’héliport du Samu. Il consulta machinalement sa montre. Il n’avait pas vu le temps passer : il allait être deux heures.

Souvent, entre deux et quatre heures, la ville connaissait une sorte de paix étale. C’était le moment où les flics de permanence de nuit allaient casser la croûte à tour de rôle chez les pompiers, dans des odeurs de caoutchouc brûlé, de graillon et de frites. Souvent, c’était le moment où il allait dormir une heure ou deux dans la salle de repos au sous-sol avec le storno en veille. Il sursauta quand la machinerie de l’ascenseur se mit en branle. La cabine s’arrêta plus bas. Il chercha ses cigarettes et se rendit compte qu’il n’avait pas réellement envie de fumer. Il n’avait plus vraiment mal. Il n’avait pas peur, car il savait depuis longtemps que les choses s’achèveraient de cette manière, simplement, sans esbroufe. Durant toute sa carrière, il avait vu un certain nombre de types en finir sans mot dire, sans laisser quoi que ce soit derrière eux, sans un mot d’explication.

Expliquer quoi ? Il n’y avait rien à expliquer.

Elle n’était pas rentrée. Elle n’avait aucune raison de rentrer.

Rien que des chemins séparés.

Ça avait donc un sens, aimer à en mourir.

Il s’assit sur le divan. Il avait encore un peu le temps. Il savait à quoi ça allait ressembler, pour l’avoir constaté plusieurs fois, du sang, des débris d’os et de matière cérébrale et de cheveux, un magma gluant qui finissait par dégouliner le long du mur. C’est toujours l’arrière du crâne qui prend toute la pression de sortie et éclate comme une pastèque trop mûre. Il s’en foutait. Pour une fois, il n’aurait pas à s’infuser les constatations. À chacun sa merde, mon pote. Il consulta sa montre : il était deux heures dix. Au moment où il saisissait son arme pour la porter à la bouche, une lumière crue éclaira subitement la pièce. Cheroquee se tenait sur le seuil. Elle comprit sur-le-champ.

Schneider dit seulement :

— Je n’ai pas vu votre voiture, en bas.

Elle dit en écho :

— Panne de batterie. Je l’ai laissée sur le parking des urgences.

— Ah, fit Schneider.

— J’ai pris le bus pour venir.

Elle lui retira le pistolet des mains, le posa sur la table basse. L’arme lui parut incroyablement lourde et anguleuse. Jamais elle n’avait imaginé qu’elle pût peser un tel poids. Schneider ne la regardait pas. Il regardait à ses pieds en évitant les yeux de la jeune femme. Elle s’accroupit entre ses genoux. Elle avait compris sur-le-champ, mais maintenant seulement elle mesurait la gravité de ce qui avait failli se produire — ce qui se serait produit si elle ne s’était pas levée. C’était l’ascenseur qui l’avait réveillée, mais pas tout à fait, car elle se trouvait dans un état de demi-sommeil. Elle l’attendait depuis onze heures. Il lui avait semblé ensuite percevoir des pas étouffés. Elle s’était alors réveillée pour de bon, avait tendu l’oreille. Elle s’était levée parce qu’elle avait cru entendre s’asseoir. Dans son esprit, elle voulait juste lui demander pourquoi il ne venait pas au lit. Elle ne s’attendait à rien d’autre.

Elle dit, d’une voix douloureuse :

— Tout ça, parce que ma voiture n’était pas en bas.

— Oui, reconnut Schneider.

— Vous n’avez pas pensé que j’aurais pu prendre un bus ? Ou un taxi ?

— Non, dit Schneider.

— Parce que je n’étais pas là. C’est tout.

— C’est tout, avoua-t-il.

— Vous m’aimez donc vraiment à ce point ? souffla-t-elle.

Toujours en évitant ses yeux, il répéta :

— C’est tout.

Il lui adressa un court regard désemparé. Elle lui prit les mains et le fit se lever.

— J’avais préparé quelque chose à dîner. Je suppose que vous n’avez pas très faim.

— Non, dit Schneider.

— Venez, murmura Cheroquee en lui saisissant la main.

Il se laissa conduire en aveugle dans le couloir. Elle l’aida à se déshabiller, puis le fit s’étendre et se coucha contre lui en l’enlaçant de ses jambes glacées. Elle rabattit le duvet sur eux, le borda tant bien que mal. Alors seulement, elle s’aperçut qu’elle était entièrement nue et agitée de longs tressaillements nerveux, presque incoercibles. Elle se serra contre lui. Il n’avait pas très chaud non plus. Elle se serra plus fort encore et il finit par passer le bras autour de ses épaules, tout en posant la bouche sur ses cheveux, dans un geste de tendresse silencieux qui lui était devenu familier. À deux, ils arriveraient peut-être à quelque chose, maintenant qu’ils partageaient un même secret.

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