Posté au coin de la fenêtre, Charlie Catala vit la petite Austin arriver et stopper plus ou moins en crabe au ras des marches. La conductrice et le passager penchèrent leurs visages l’un vers l’autre un court instant, puis Schneider sortit de la voiture, qui ne tarda pas à s’en aller à petite vitesse. Quelques instants plus tard, Schneider entra dans le bureau. Il était à l’heure, mais Charlie et Dumont l’avaient devancé. Courapied quant à lui, se tenait engoncé sur une chaise qu’il ne semblait pas avoir quittée depuis des décennies. Il était enveloppé dans sa gandoura et avait la gueule des mauvais jours — celle qu’il arborait lorsqu’il préparait un mauvais coup. Schneider retira son arme de l’étui, la rangea au tiroir. Puis il enleva sa parka, la posa sur le dossier de son fauteuil à roulettes et s’installa à son bureau.
Charlie Catala lui apporta sa chope de café, qu’il plaça exactement devant le petit cercueil. Schneider le remercia d’un bref signe de tête. Lui aussi avait sa tête des mauvais jours, mais il ne préparait aucun mauvais coup. Il était seulement préoccupé. Ses flics travaillaient depuis assez longtemps avec lui pour le deviner.
On ne faisait pas chier Schneider pendant qu’il réparait sa Mobylette.
Son regard terne fit le tour de ses hommes et ne s’attarda guère que sur la gandoura de Courapied. Il le prévint cependant :
— Monsieur Courapied, je vous rappelle que votre tête est mise à prix. Dieu n’apprécie pas du tout certaines de vos facéties. On m’a chargé de vous dissuader de toute nouvelle exaction, sous-sol ou pas sous-sol.
Courapied ne tourna même pas la tête dans sa direction. Schneider ne se sentit ni l’envie ni le courage de pousser un coup de gueule. Après tout, chacun avait le droit de vivre dangereusement. Dumont agrippa ses revers de veste, agita le menton pour dégager la glotte et prit la parole en rajustant ses lunettes.
— Dans la caverne d’Ali Baba, chez Bugsy, on a trouvé des négatifs. Saisis pour être placés sous scellés. Format 24 × 36, de marque Ilford. Pellicule haute sensibilité. Les négatifs étaient conservés sous forme de bandes sous papier cristal transparent. Du travail de professionnel.
— On n’a pas trouvé de tirage papier ?
— Non. Aucune photographie. Seulement des négatifs. Bugsy était un chasseur de nuit. À ce que j’ai cru deviner, il avait quelques sujets de prédilection. Les putes de l’Arquebuse, les gens qui traînent la nuit vers le Lac, à deux ou à plusieurs. Mâles ou femelles, et parfois les deux. Quelques images de voitures de flics embossées aux Allées du Parc, avec des dames à côté.
— Faites passer les négatifs à l’Identité judiciaire, je veux un tirage de chaque cliché.
— À vue de nez, il n’y en a pas loin de trois cents.
Schneider garda le silence.
Müller arriva, salua tout le monde et alla se servir un café en demandant :
— J’ai manqué quelque chose ?
— Oui, d’être à l’heure, remarqua sèchement Schneider.
Il était huit heures trois. Chacun comprit que la journée allait être chaude. Pourtant, sur les vitres, le givre faisait à l’extérieur de fascinantes arborescences d’une gaieté factice. Schneider releva les yeux :
— Charles, vous retournez chez la mère de Francky. Je crois que le courant était bien passé entre vous deux. Démerdez-vous pour savoir ce que Chiquito est venu foutre chez elle, la veille qu’on stoppe son fils. Démerdez-vous pour savoir ce qu’il y avait dans le paquet qu’il semble lui avoir remis. Si besoin est, faites savoir que vous agissez sur commission rogatoire générale. S’il le faut, garde à vue. Interpellation. (Schneider sourit à part soi :) Usez de tout le charme et de toute la capacité de persuasion dont je vous sais capable. Exécution.
Charles Catala termina son café et sortit avec sa chope.
— Dumont, vous foncez au rectorat. Je veux tout savoir sur l’agression dont aurait fait l’objet la dame Mortier. Je suppose qu’il y aura eu un rapport. Secouez tout le monde du haut en bas de l’échelle. L’Éducation nationale est une vieille dame qui n’aime pas trop être bousculée. (Il répéta, froidement, pour être bien compris :) Commission rogatoire générale. Pour vous faire entendre de l’ennemi, vous en emporterez copie. Ne vous attendez pas à ce que les choses soient simples. Si on vous fait des misères, je suis en veille radio.
Dumont acquiesça. Il n’était pas sûr d’avoir besoin d’user de coercition. Sa grande force tenait dans son apparence insignifiante, un petit fonctionnaire étriqué en complet de confection, aux lunettes carrées et à la voix douce, et qui paraissait aussi dépourvu de malignité qu’un poisson rouge dans son bocal. Avant de se lever, il précisa cependant :
— Dans la boîte à chaussures, avec les négatifs, il y avait aussi un ticket, en date du 2 janvier. Bugsy a déposé une bobine chez un photographe. Seulement commandé les négatifs.
— Photographe connu ? supposa Schneider.
— Oh, oui, soupira Dumont. Oh, oui. De tout le tout petit monde partouzard de la ville et des environs. Sa réputation de discrétion n’est plus à faire, c’est pourquoi tout le monde le sait. Les Mœurs ont un dossier sur lui, ce qui fait qu’il n’a rien à nous cacher.
Il tendit le ticket à Schneider, qui l’examina avant de décider :
— Commencez par le rectorat. Je veux savoir dans quelle mesure les déclarations de la dame Fortier sont fiables ou pas. Il se peut que son histoire de mise à poil tienne du pur fantasme, il se peut aussi que ce soit vrai. Je veux savoir. Emportez une bécane portable, vous procéderez à audition sur place.
Schneider sortait la grosse artillerie. Dumont acquiesça et sortit à son tour.
Courapied tourna la tête :
— Votre Bugsy c’était une sous-merde. Vous bordurez pas. Il n’a pu se faire rectifier que par des sous-merdes. Si vous permettez, je vais draguer.
Draguer, dans la bouche de Courapied, signifiait qu’il allait passer la journée, et, s’il le fallait une partie de la nuit à traîner de place en place, de poubelle en poubelle, de squat en squat, à chercher les sous-merdes qui avaient bousillé une autre sous-merde. Schneider ne partageait pas entièrement les convictions de Courapied en matière de sous-merde, mais il avait une certaine confiance en lui. Il alluma une cigarette :
— J’aime mieux savoir que vous allez draguer, plutôt que d’imaginer vous êtes encore en train de préparer une de vos conneries.
Courapied se leva en haussant les épaules. Assis, il semblait un paquet de hardes d’une propreté douteuse. Debout, il ne semblait guère plus grand et à chaque mouvement, ses hardes propageaient une odeur aigrelette parfaitement identifiable. Lorsqu’on lui faisait la remarque qu’il puait considérablement, Courapied argumentait avec justesse que c’était à l’odeur que les clodos se reconnaissaient comme tels. Comme les clébards. Tandis qu’il passait la porte, Schneider ne put s’empêcher de prévenir d’un ton aussi ferme que possible :
— Monsieur Courapied, à la moindre récidive de votre part, j’ai pour instruction formelle du commissaire central Alvarez de saisir l’objet du délit.
Sans paraître avoir entendu, Courapied referma silencieusement la porte derrière lui.
— Merde, se résigna Dumont. À dix contre un, on va y avoir droit.
— Tenu, fit Schneider avec un demi-sourire.
Le téléphone sonna près de son coude.
Monsieur Tom se tenait dans l’un des fauteuils stratégiques de la Concorde, lorsque Schneider entra en coup de vent en cherchant des yeux. Il leva le bras et Schneider s’approcha. Le policier était visiblement pressé et se laissa tomber dans le fauteuil en face.
— Elle est revenue, dit Tom de but en blanc.
— Qui est revenue ?
— Anne est revenue. Un périple avec son chevalier servant et elle est revenue. Le patron de la clinique m’a appelé. Quelqu’un l’a déposée à l’accueil le soir du 1er janvier. Tu n’avais pas besoin de te bouger pour la retrouver.
Les yeux de Tom ne s’attachaient à rien de particulier. Ils erraient un peu partout en évitant avec soin le visage de Schneider.
— Son dernier voyage, Schneider.
— Dernier voyage ?
— Le toubib qui la soigne ne m’a pas caché qu’elle est dans un état grave. Il ne s’explique pas sa fugue. Il ne s’explique pas mieux pourquoi et comment elle est rentrée. La personne de l’accueil s’était absentée trois minutes. Quand elle est revenue, Anne était assise dans un fauteuil. Il y a une grande volière dans le hall. Une grande volière avec des perruches.
Il remua les épaules.
— C’est fait pour égayer les visiteurs. Les patients. Des oiseaux qui ne volent pas, qui ne mangent pas, qui ne chient pas. Qui ne font pas de bruit. Des perruches en papier. Tu y aurais pensé, toi ?
Schneider se contenta de garder le silence, puis il consulta sa montre.
— J’ai un de mes types qui m’attend dans la voiture, dehors.
— Une visite à faire ?
— Oui, dit Schneider.
— Une visite à qui ?
— Une visite. Motif du présent entretien ?
Monsieur Tom se pencha, les coudes aux genoux, joignit pensivement ses grosses mains.
— Je reprends moi-même la défense de Francky. Je n’avais plus plaidé aux assises depuis la mort de Françoise. J’ai fait le tour des as du barreau, d’ici ou d’ailleurs. L’argent n’était pas une question. Francky n’intéressait personne. Et puis, il y a eu autre chose.
Il releva brusquement les yeux et les planta dans ceux de Schneider. Ils contenaient autant de désarroi que de souffrance.
— La nuit où Francky s’est retrouvé au trou, je me suis réveillé brusquement. J’ai su que j’avais le devoir de le défendre. Je sais ce qu’il a fait et je n’entends pas l’excuser.
Il se tut un instant, puis se rappela :
— Pour moi, Francky, ce sont les jours heureux. Il était plus ou moins palefrenier dans un cercle équestre où j’avais inscrit Anne. C’était une cavalière hors pair. On aurait dit qu’elle était née collée sur un cheval. Il s’est passé un truc entre eux. Rien de sale, rien de crapoteux. Rien de moche. Il avait deux ans de plus qu’elle, il était trapu et costaud et c’était déjà une force de la nature. Le grand frère et la petite sœur. Pour moi, je me rappelle Francky avec Anne à califourchon sur les épaules. Il faisait le cheval tout autour du manège, en piaffant et en hennissant, comme une monture rétive, en caracolant avec elle sur le dos. Je me rappelle Anne riant aux éclats. Même Anne, un jour, a ri aux éclats.
— Tout le monde, un jour ou l’autre, a ri aux éclats, rappela Schneider avec froideur.
Ramsès approchait. Schneider lui fit signe qu’il ne voulait rien. Il n’y a que dans les troquets qu’on veut ceci ou cela, le reste du temps, on se contente de jouer en défense. Ramsès retourna prendre sa faction du côté de la caisse. Tom gardait le silence, le regard par terre. Il dit, de sa voix sourde :
— Tu n’as pas de gosse, Schneider. Tu ne sais pas ce que c’est.
Schneider n’avait pas de gosse. Il ne savait pas ce que c’était.
— J’aimerais être tenu au courant du progrès de ton enquête, ajouta Tom.
— J’agis sur commission rogatoire du juge Courtil. Il suffit que tu t’adresses à lui.
Tom avait parlé sans relever le front. Sans doute se trouvait-il encore au bord de la carrière, en train de les regarder faire les fous, Anne et Francky, car il remarqua avec amertume.
— Si Anne lui avait dit de brouter de l’herbe, Francky se serait mis à quatre pattes — et il aurait brouté.
Schneider consulta sa montre et se leva, en déclarant sèchement :
— Merci de m’avoir fait perdre mon temps. So long, Tom.
— Une seule question, prévint Schneider.
— Allez-y, se résigna Bubu Wittgenstein. Après tout, vous êtes ici chez vous.
— N’use pas ma patience, grinça Schneider.
Il ressentait un sourd malaise, dont il ne parvenait pas à déterminer la cause. Il était chez lui dans la casse de Bubu comme il était chez lui dans le monde entier. Le monde entier comporte un certain nombre de trous noirs. L’enquête sur la mort de Meunier n’en contenait pas moins, elle aussi. Si Anne lui avait dit de brouter de l’herbe, Francky se serait mis à quatre pattes tout de suite et il aurait brouté. Francky risquait la mort. Schneider se rappela Anne en une fraction de seconde. Elle avait quatre ou cinq ans et Françoise l’avait déguisée en papillon à la fête de l’école. Avec ses ailes en crépon, ses longs cheveux et son rire, Anne faisait un papillon très convaincant. Tout aussitôt, Schneider revint à lui. Bubu attendait la seule question. Müller n’attendait rien, silencieux, les pouces dans les poches de gilet et la nuque appuyée à la cloison.
— Une seule question, répéta Schneider, conscient d’avoir commis un break inopportun. Est-ce qu’il t’est arrivé de voir Francky avec une gonzesse ?
— Jamais, se récria Bubu. Jamais.
— Pourquoi ? C’est un pédé ? demanda Müller.
Sa voix semblait ne provenir de nulle part. Son visage n’exprimait aucune émotion. Comme un taulard, il parlait la face immobile. Il avait les yeux fixés sur l’une des pin-up fixées au mur. On ne pouvait dire s’il la voyait ou pas. Dans un interrogatoire, Müller était un précieux instrument de déstabilisation et Schneider s’en servait comme tel.
— Jamais de la vie, dit Bubu. J’ai jamais dit que Francky était pédé. J’ai dit que je l’ai jamais vu avec une femme.
— Jamais ? Il n’avait pas une copine ? demanda Schneider.
— Jamais, affirma Bubu. Il avait peut-être une copine, comme vous dites, mais il ne l’a jamais emmenée ici. (Il réfléchit.) Même, s’il en avait eu une, ça aurait fini par se savoir.
— Francky était donc une sorte de moine-soldat, observa la voix de Müller.
— Putain, les gars, pensez ce que vous voulez, soupira Bubu. Vous me posez une question. Je réponds à la question. Si la réponse vous plaît pas, c’est votre problème, pas le mien.
Schneider l’observait avec attention.
Bubu battit en retraite :
— Pourquoi vous demandez pas à sa mère ? Vous lui avez pas demandé ?
— Pas encore, murmura Schneider.
Il pensait visiblement à autre chose. Tu n’as pas de gosse, Schneider. Tu ne sais pas ce que c’est. Il y eut un instant de silence dans le bureau surchauffé, durant lequel on entendit le long meuglement sinistre de la presse hydraulique. Elle servait à compresser les épaves de voiture en cubes d’un mètre sur un mètre. Sans attendre que le mugissement se taise, Schneider hocha vaguement la tête et se dirigea vers la porte, ce que fit également Müller une seconde plus tard, mais sans hocher la tête et en laissant s’attarder son regard sur le visage de Bubu au passage. Le regard de Müller était inexpressif et par nature inquiétant.
La voirie avait effectué un travail surhumain sur les principales artères. À force de saler et de gratter la croûte de glace, on pouvait à présent rouler presque normalement, à condition de se déplacer à l’allure d’un cheval de fiacre. Les roues des voitures projetaient un mélange jaunâtre de gadoue et d’eau à des hauteurs prodigieuses. Il fallait mettre en phares au milieu de la journée. Schneider se taisait, faute d’avoir quelque chose à dire dans l’immédiat. Müller se taisait par respect pour son chef de groupe. La Mule respectait Schneider par principe, d’une part, et parce que ce qu’il savait de Schneider en tant qu’homme l’incitait au respect. Le peu qu’il en savait. Non pas le jeune lieutenant qui avait cassé la gueule à un colonel à l’état-major d’Alger en 1959, mais le garçon de vingt-deux ans qui sautait avec la peur au ventre, jour après jour, à la tête de son stick. Un garçon qui avait cessé d’être jeune bien avant qu’il en fût temps. Schneider n’était pas en paix avec lui-même. Il ne le serait jamais.
— Direction Novak, ordonna subitement celui-ci.
Müller acquiesça sans un mot et tourna le volant.
— Pas de bottines jaunes, affirma Novak. Vous voyez Francky porter des bottines jaunes ?
Il était en colère. Schneider l’avait tiré du sommeil pour venir l’emmerder avec une histoire de bottines jaunes. Francky était au trou et c’était bien fait pour sa gueule. Novak était partisan de la peine capitale et ne s’en cachait pas. Le policier fumait, avec la figure de travers et ce regard terne que Novak avait déjà vu quelque part et qu’il n’aimait pas beaucoup. Il essaya de distinguer le ciel de l’autre côté de la baie de lavage. Il était aussi gris, terne et uniforme, que les tôles qui couvraient la station. Pourtant, ses rhumatismes ne le trompaient pas. Il déclara de manière catégorique, comme sous serment, d’une voix rugueuse et mécontente. :
— Personne ne peut conduire une Harley avec des bottines.
Dans son esprit, cette affirmation était de l’ordre de la certitude.
Il ajouta :
— Il va y avoir un redoux.
— Comment pouvez-vous en être sûr ? demanda Schneider.
— À cause de mes rhumatismes.
— Les bottines, comment vous pouvez savoir ?
Novak serra les paupières avec force, ramassa son paquet de cigarettes et en alluma une, en toussant dans le poing.
— Francky ne portait pas des bottines jaunes. Il avait des santiags. Ces bottes aux talons biseautés, comme tous les bikers. Vous avez déjà vu des bikers ?
Schneider avait déjà vu des bikers. Il savait ce que c’était. Il en avait même rencontré personnellement. Quelques dizaines, au cours d’innombrables opérations de police. Une sirène résonna quelque part, ni très près ni très loin. Le policier consulta machinalement sa montre. Il était presque midi, à quelques minutes près. Il n’aurait su dire lesquelles. Novak le vit sortir du bureau, demeurer quelques secondes immobile à l’endroit où l’autre flic était tombé, puis s’éloigner vers la voiture où Müller l’attendait sans impatience, moteur tournant.
À mi-chemin de l’hôtel de police, il se mit à tomber une pluie lourde et grasse, qui ne tarda pas à transformer les rues en fondrières. Les essuie-glaces peinaient à la tâche. Le menton enfoncé dans son col roulé, Schneider fumait, silencieux. Il semblait endormi. Les combats que l’on se mène à soi-même sont des combats inutiles et coûteux dans la mesure où l’on a la certitude intime que l’ennemi, de toute façon, aura perdu d’avance.
Dumont était à la fois satisfait d’avoir mené à bien sa mission et mécontent du résultat. Il était dans la position du tireur qui, allant au résultat, constatait qu’il avait tout mis dans la cible, mais que le groupement des impacts était mauvais. Dumont était un homme qui trompait son monde. À l’entraînement, il était taillé comme un athlète, un athlète de poche, mais un athlète au souffle inépuisable. Il avait couru plusieurs marathons et s’entraînait pour celui qui lui paraissait le Graal, le marathon de Paris. C’était un tireur au pistolet assez remarquable, mais à la différence de Schneider, il se savait incapable de tirer pour tuer, ce qui fait qu’il ne sortait jamais son arme. Dumont déposa une chemise devant Schneider. Pour cela, il dut passer au-dessus du petit cercueil qui faisait maintenant partie des meubles.
— En deux mots ? demanda Schneider en feuilletant les liasses de procès-verbaux.
— En deux mots, dit Dumont en s’asseyant. Je n’ai pas eu à faire les gros yeux. Le rectorat avait bien constitué un dossier sur l’incident.
— Qui a donc bien existé, murmura Schneider.
— Qui a bien existé, mais pas exactement sous la forme que la dame Fortier le chante.
Schneider leva les yeux. Dumont consulta Müller du regard, mais celui-ci ne pouvait lui être d’aucun secours. Il avait repris sa faction, adossé à l’armoire et le visage indolent. La pluie giflait les vitres avec une hargne ancestrale. Tout était en train de dégeler à toute vitesse.
— Le chef d’établissement a bien fait un rapport, se résigna Dumont. La dame Fortier a bien été déshabillée par ses agresseurs. Elle a bien été retrouvée en état de choc dans un placard, plusieurs heures plus tard, par un agent de service. C’étaient bien les élèves d’une classe de chaudronnerie. Sur tous ces points, tout concorde.
— Sur d’autres ?
— Le chef d’établissement signale qu’à plusieurs reprises, il avait fait des remarques à la femme. Des remarques sur sa tenue.
— Sa tenue ?
— Il lui avait reproché plusieurs fois qu’elle s’habillait un peu court. Que certains pouvaient prendre sa manière de se vêtir pour de la provocation. Dans son rapport, dont j’ai joint copie en annexe, il était fait état de tenue et de comportement aguicheurs.
— Aguicheurs ? s’étonna Schneider.
— Si on apprécie le genre crevette grise, pourquoi pas ?
— En d’autres termes, si j’ai bien compris, la responsabilité de l’incident serait fifty-fifty, s’agaça Schneider. La dame Fortier aurait contribué elle-même à son propre malheur.
— Vous avez bien compris, dit Dumont.
Il consulta Müller du regard. Celui-ci était toujours aux abonnés absents, mais Dumont savait d’expérience que l’autre n’en perdait pas une miette. Schneider avait les yeux fixés sur le cercueil. Il remarqua, sans lever les yeux :
— Torts réciproques, en somme.
— Vous avez tout compris, dit Dumont. L’administration en général est une mère aimante, celle de l’Éducation nationale est encore plus aimante que les autres. Tout le monde a voulu se couvrir. Sauf la dame Fortier. Plus ou moins, elle s’est retrouvée en position d’accusée. On lui a fait remarquer que les crétins lui avaient quand même laissé sa culotte. Pour le reste, elle n’avait à s’en prendre qu’à elle.
— Il y a eu des sanctions ?
— Aucune sanction. Le chef d’établissement n’est pas parvenu à établir qui avait fait quoi, pour la bonne raison qu’il n’a pas cherché. Personne n’a réellement cherché. Tout le monde s’est ingénié à couvrir le feu. C’est tout.
— Mais la victime a bien été déshabillée et retrouvée dans un placard plusieurs heures plus tard.
— Prostrée et en état de choc, dit le rapport, précisa Dumont. Je vous ai joint la photocopie.
— Sur ce point, réfléchit Schneider, nous pouvons donc considérer ses déclarations comme fiables.
— Oui, affirma Dumont. La dame Fortier a bien été victime d’une agression à caractère plus ou moins sexuel, quelles que soient les raisons alléguées. Ensuite, elle a descendu la pente. Peut-être que si rien de ce genre ne s’était produit, elle aurait fini par la descendre toute seule comme une grande, mais les faits sont là : il y a bien eu agression.
Schneider garda le silence. Ses hommes en avaient l’habitude. Il se retranchait parfois de longues secondes sur des positions de repli connues de lui seul. Il chercha machinalement une cigarette, l’alluma tout aussi machinalement. Si rien de ce genre ne s’était produit, elle l’aurait peut-être descendue toute seule, comme une grande. La remarque pouvait s’appliquer à bien des humains, à lui-même pour commencer. Mais les faits étaient là. Quelque chose à un moment donné avait détraqué la machine et modifié sa trajectoire.
Schneider consulta sa montre, puis la pendule au-dessus de la porte. Elles donnaient treize heures dix.
— Catala n’est pas rentré ?
— Il a laissé un message, dit Dumont. Il semble qu’il ait eu des difficultés. Il vous ramène la mère à Francky.
Schneider acquiesça sans un mot, saisit son téléphone et composa un numéro de mémoire. Quand on eut décroché à l’autre bout, il dit, comme si cela allait de soi :
— Marina ? Schneider. Vous aurez cinq minutes, dans la journée ?
— La prochaine fois que vous avez à me causer, dit la femme, c’est pas la peine de m’envoyer votre branleur.
— J’ai failli lui foutre sur la gueule, s’indigna Charles Catala. J’ai été à deux doigts de lui mettre ma main dans la gueule.
— Il aurait plus manqué que ça, fit la femme.
— C’est la première fois de ma vie que j’ai failli cogner sur une gonzesse.
— Chochotte, grinça la mère de Francky en douce.
Schneider avait le livret de famille entre les mains. Elle se nommait Maria Madeleine Louise Wittgenstein, veuve Reinart. En mention marginale, il était stipulé qu’elle était la mère de Francky et une inscription manuscrite apocryphe indiquait que l’enfant avait été baptisé le lendemain de sa naissance.
— C’est tout ce que vous avez, comme papier d’identité ? demanda Schneider.
— C’est tout, oui. Je vous signale qu’on n’est pas obligé d’avoir une CNI*.
Elle était visiblement furieuse, ou faisait semblant de l’être. Charlie Catala ne faisait pas semblant : il était réellement hors de lui. Il avait mesuré à ses dépens les limites de son charme naturel, ainsi que celles des droits que conférait une commission rogatoire en bonne et due forme. Il devait reconnaître, et ça ne lui plaisait pas, qu’il l’avait eu dans le cul. Il s’indigna :
— La salope m’a même menacé de lâcher les chiens.
— La salope te dit merde, Charlie.
Elle braqua les yeux sur Schneider. Schneider c’était autre chose. Schneider pouvait comprendre. Elle affirma :
— En plus, j’ai pas de chien. J’ai jamais eu de chien. J’ai horreur des chiens. Vous savez pourquoi je préfère les chats aux chiens ? C’est parce qu’il n’y a pas de chats policiers.
Dumont soupira faiblement. Müller demeura inerte. Une lueur d’ironie passa dans les yeux de Schneider, mais qui ne s’y attarda pas. Schneider faisait un effort frénétique pour conserver son impassibilité de façade.
— J’ai dit à votre merdeux que j’étais prête à m’expliquer, ajouta la femme, mais avec un homme, pas avec un branleur qu’on lui tord le nez il sort du lait. Vous voulez savoir quoi ?
— Comment va votre polyarthrite rhumatoïde déformante, pour commencer, dit Schneider. La dernière fois que nous nous sommes parlé, vous aviez l’air d’être au bord de la tombe. On dirait que depuis vous avez fait un grand pas en avant.
— C’est quand même pas pour ça que vous m’avez fait viendre, quand même.
— Venir, rectifia Dumont par pur automatisme.
— Ta gueule, coupa la femme. C’est pas à toi non plus que je cause. C’est à Schneider que je cause. (Ostensiblement, elle s’adressa seulement à lui.) Vous voulez savoir quoi ?
— Chiquito est passé te voir, la veille que Francky se fasse serrer. Chiquito est un homme à Bubu. Pas possible de lui remettre la main dessus : on dirait qu’il est parti pour une autre galaxie.
La femme grogna mais ne dit rien. Charlie Catala n’avait pas décoléré. Schneider sentait bien que le jeune homme était encore disposé à entrouvrir le tiroir à baffes. Dans son for intérieur, il aurait presque été disposé à laisser faire, ne serait-ce que pour voir lequel des deux aurait finalement le dessus. Schneider recelait parfois en lui-même des motifs d’hilarité que nul n’aurait pu supposer. Il savait d’avance lequel des deux allait gagner. Il se borna à avancer, sans trop de conviction :
— On sait que Chiquito vous a apporté un paquet. Qu’est-ce qu’il y avait dedans, Maria ?
La femme gonfla les joues, étrécit les paupières. Plongea le bras dans son sac sans hésiter. Le paquet atterrit devant Schneider, en tout point conforme à la description qu’en avait donnée Courapied.
— Ah, c’est ça qui vous gratte, Schneider ? Tenez. Vous pouvez vous le garder, moi j’en veux pas. Je ne suis pas une pute qu’on achète.
Les policiers comptèrent l’un après l’autre. Les billets étaient neufs, encore enliassés comme au sortir de la banque. Il y en avait pour dix millions de francs.
Schneider rangea la voiture de service devant la boutique de Marina, baissa le pare-soleil de manière que le panneau « Police » soit visible des contractuelles et signala à la radio qu’il quittait l’écoute. Marina était près de la caisse. Elle laissa la vendeuse poursuivre sa tâche et conduisit Schneider à travers la réserve jusqu’à la petite cour derrière, qui faisait comme un puits entre les immeubles sombres. L’été on étouffait, l’hiver il y gelait. Il y avait cependant une table de bistrot et des sièges, ainsi qu’une jardinière dans un coin avec des herbes sèches et craquantes, des graminées pour la plupart. Ils prirent place et Schneider alluma une cigarette. Marina lui trouva le regard fatigué. Elle était au courant, pour Cheroquee. La jeune femme lui avait parlé, pour Schneider. Elle avait toujours cherché un homme comme lui. Maintenant qu’elle l’avait trouvé, elle savait que c’était lui et personne d’autre. Dans sa voix haletante, aux inflexions un peu snobs, un peu maniérées, il y avait à présent autre chose. Comme un tremblement, qui pouvait sembler fait d’autant de crainte que d’excitation, la voix d’une femme qui s’aventure au jugé dans un couloir sombre et peu sûr, et qui en conçoit une étrange fierté, une sorte d’exaltation triste.
Marina regarda Schneider, dans l’expectative. Il dit, en la balayant au passage de son regard gris :
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Qu’est-ce qui ne va pas, quoi ?
— Tom. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Ainsi, il l’avait senti aussi. Elle resta silencieuse, puis tapa une cigarette à Schneider, qui lui donna du feu d’un geste machinal. Il y eut le claquement sec du Zippo, semblable à celui d’une arme dont on actionne la culasse. Elle ne savait pas ce qui n’allait pas. Elle savait juste que quelque chose n’allait pas. Tom s’éloignait. Il avait commencé à dériver sans bruit, un peu comme un navire qui a rompu les amarres sans que nul ne s’en aperçoive tout de suite, mais elle l’avait remarqué. Il avait commencé à s’éloigner à pas de loup, en tâchant que nul ne s’en rendît compte. La jeune femme croisa les doigts sur la table :
— La semaine dernière, mon avoué m’a fait savoir avec réticence que Tom était en train de réaliser ses actifs. Sa situation financière ne l’exige en rien. J’ai répondu que cela ne me regardait pas. L’avoué m’a dit que si : il a fait état de virements sur mon compte personnel. Nous ne sommes pas mariés. Nous n’avons jamais été mariés.
Elle eut une grimace amère.
— Tom est l’homme des longs desseins et des combines tordues. Je ne sais pas à quoi il joue, ni même s’il joue à quelque chose.
Schneider la dévisagea. Ce à quoi Marina faisait référence ressemblait fort à un processus destiné à organiser sa propre insolvabilité. Depuis des années, Monsieur Tom avait la financière au cul. Depuis des années, son intouchabilité semblait aller de soi. Depuis des années, il déambulait sur la corde raide, avec son éternel sourire sarcastique à la bouche, comme une plaie. Si la montagne se mettait à bouger, c’est que quelqu’un, quelque part, avait commencé à le lâcher. On sentait bien l’ambiance des fins de règne, on sentait bien que quelque chose quelque part, s’était remis en secret à brasser les cartes. Schneider n’appartenait pas à la financière. Il avait d’autres préoccupations en tête. Il demanda :
— Est-ce que Tom a revu Francky avant les faits ?
— Quels faits ?
— Le flingage de Meunier.
Le visage de la jeune femme se fit dur et froid. Son regard n’avait plus d’âge.
Elle dit, les mâchoires serrées :
— Pourquoi vous ne le demandez pas directement à Tom ?
— Parce que c’est à vous que je le demande.
Elle eut une sorte de spasme.
— Qu’est-ce que vous savez, que je ne sais pas, Marina ?
— Rien, affirma la jeune femme.
Ses yeux évitaient ceux de Schneider. Elle ne l’aimait pas beaucoup, mais elle en avait peur. Il y avait dans le regard du flic une sorte d’ancienne sagacité, comme s’il avait vu trop de choses mortes et depuis trop longtemps. Schneider n’attaquait jamais directement l’objectif, il prenait de longues bandes. Il procédait méthodiquement pour saper les défenses ennemies, en commençant par les plus faibles. Il demanda :
— Est-ce qu’il est passé avant que Meunier soit tué ?
La jeune femme s’entendit reconnaître, avec une tristesse résignée :
— S’il est passé, Tom ne me l’a pas dit.
— Mais il a pu passer.
— Oui, avoua Marina. Il a pu passer.
Elle écrasa sa cigarette. Elle frissonna. Le froid venait de lui tomber dessus d’un coup, le froid et un profond sentiment d’amertume. Elle ne faisait pas le poids. Elle n’avait jamais fait le poids. Elle dit pensivement :
— Je ne sais pas s’il m’aime ou pas. Quand je l’ai rencontré, c’était un très bel homme, très puissant. Je savais qu’il avait perdu sa première femme. Je n’ai jamais su au juste ce qu’il faisait ou pas. Il avait été avocat.
Schneider la fixait toujours. Il ne semblait pas porter attention à ce qu’elle disait, aux mots qu’elle prononçait de manière mécanique ou même au son de sa voix. De toutes ses forces, il semblait guetter autre chose, de primordial, derrière le mince et pathétique écran qu’elle s’efforçait de tendre entre ce qu’elle disait et ce qu’il savait qu’elle taisait. Elle avait la certitude qu’elle ne serait pas de force dans un interrogatoire en règle. Elle abandonna brusquement :
— Demandez-lui directement.
Schneider garda le silence. Il leva la tête. Tout en haut, très haut au-dessus de la cour, on voyait un carré de ciel, distant et lumineux. Il avait cessé de pleuvoir. Il refaisait froid. Schneider ralluma une cigarette. Marina demanda, les coudes dans les paumes :
— Est-ce que vous allez en parler à Tom ?
— Parler de quoi ?
— Que vous m’avez vue ?
— Je n’en vois pas la nécessité, déclara Schneider en commençant à se lever.
Elle lui saisit la manche et remarqua :
— Vous ne m’aimez pas beaucoup.
Elle ajouta brusquement :
— Je vous en prie, ne lui faites pas de mal.
— À qui ? demanda Schneider avec brusquerie.
— Ne lui faites pas de mal. Elle ne le mérite pas.
Elle détourna la tête, déclara de manière précipitée :
— C’est une gosse. Elle veut juste qu’on l’aime. Elle m’a appelée plusieurs fois. Elle m’a dit qu’elle avait transporté ses affaires chez vous. Deux sacs polochon. Elle n’a jamais eu beaucoup d’affaires. Deux sacs polochon et sa petite Austin. Quand j’ai rencontré Tom, je n’avais pas grand-chose non plus. Je m’en moquais qu’il soit plus vieux que moi et qu’il ait beaucoup d’argent. J’avais juste besoin d’être aimée.
— On a tous besoin d’être aimés, reconnut Schneider avec amertume.
Il était debout, il était plus vieux que Cheroquee et il n’avait pas beaucoup d’argent. Il allait s’en aller. Marina était encore assise, elle le tenait toujours par la manche, comme si elle voulait obtenir quelque chose de lui, sans doute quelque chose d’inaccessible, d’impossible à tenir, comme une promesse qu’on se fait à soi-même.
— Je vous en prie, ne lui faites pas de mal. C’est rien qu’une pauvre gosse avec un trop gros cœur.
Il ne répondit rien, mais ne la quitta pas des yeux, se bornant à desserrer les doigts glacés, s’apprêtant à tourner les talons. Marina releva le front et s’entendit se rappeler lentement, sans savoir si c’était sa propre voix ou non, si elle le voulait ou non, si elle s’était résignée ou non :
— Il est passé un soir. Il faisait déjà nuit. Un ou deux jours avant le réveillon. Il voulait voir Tom. C’était urgent. Je lui ai dit qu’il était dans son bureau. Il est monté quatre à quatre.
Schneider s’immobilisa brusquement, comme lorsqu’on se rend compte qu’on a avancé trop longtemps sur de la glace trop mince. Il demanda soudain :
— Monté quatre à quatre. Quel genre de chaussures ?
— Quel genre ?
Elle réfléchit et se souvint sans difficulté. Il portait des Santiag. Aussi loin qu’elle se rappelait, le jeune homme portait toujours des Santiags. Son côté manouche, certainement. Des santiags et un vieux blouson flight. Elle aimait bien Francky, parce que lui aussi avait conservé quelque chose de propre et de farouche, qui en faisait à tout jamais un gosse de pauvres. Elle dit, sans hésiter :
— Une vieille paire de santiags. Ils ne sont pas restés longtemps ensemble, puisque j’ai entendu redescendre l’escalier presque tout de suite après, et il est parti, parce que j’ai entendu la moto démarrer et s’en aller.
La jeune femme se leva lentement, par à-coups. Elle avait les doigts gourds et son dos lui faisait mal. Schneider était parti. Il faisait de plus en plus froid. Elle se mit à claquer des dents, puis à trembler de tout son corps. En même temps, elle eut la certitude qu’il ne parlerait pas. Schneider était venu et il était reparti, mais il ne parlerait pas de ce qui s’était dit entre eux, à personne. Elle entra appeler Tom depuis la réserve, mais le numéro était sur répondeur et elle raccrocha.
Schneider reprit la voiture de service. Il ressentait une sorte d’amertume. Il avait fait son métier et conduit habilement son affaire. Il avait appris ce qu’il voulait savoir, ou plus exactement, il avait eu confirmation de ce qu’il soupçonnait. Francky avait revu Tom la veille ou l’avant-veille du flingage. Le jeune homme avait besoin d’argent ou d’une arme pour une raison ou pour une autre, que Schneider finirait par découvrir. Les raisons n’intéressaient pas le policier : il se bornait aux faits. Francky avait besoin d’argent et d’une arme et Tom les lui avait fournis. Schneider se foutait des pourquoi. Il savait d’emblée en l’appelant que, d’une manière ou d’une autre, Marina lui donnerait la réponse qu’il attendait. Ils s’étaient vus, la veille de la mort de Meunier. Le soir du réveillon, Tom avait menti. Tom passait son temps à mentir. Tom mentait tout le temps, à tout le monde. Peu de gens le savaient, mais Schneider ne l’ignorait pas.
Tout en roulant, il se rappela brusquement cet instant, le soir du réveillon, où une jeune femme en colère l’avait regardé droit dans les yeux durant plusieurs secondes. Elle semblait au loin et il avait éprouvé une brusque souffrance, comme à l’instant précis où il avait senti la lourde balle de fusil-mitrailleur le frapper de plein fouet. Deux trajectoires s’étaient alors percutées sans vraie raison. Il n’avait rien à faire là. Elle non plus.
Il consulta sa montre à l’intérieur du poignet. La nuit tombait. Encore deux heures avant que la petite Austin n’apparaisse à l’entrée du parking. Encore deux heures avant qu’il ne se laisse tomber dans l’habitacle qui sentait la cigarette blonde, la quinine et son odeur à elle, qui la mettait en rage mais à laquelle elle ne pouvait rien. Schneider avait en charge une enquête criminelle. Au bout de la ligne de mire, il y avait un jeune homme qui risquait la peine de mort et d’un autre côté, il y avait un homme qu’on allait enterrer. Un flic qu’il n’aimait pas particulièrement et qui n’était à tout prendre qu’un policier médiocre. Schneider roulait en fumant avec seulement en tête le moment où elle tournerait le visage vers lui et lui offrirait sa grande bouche sombre et l’éclat de ses yeux rieurs.
C’était devenu comme un cancer qui le rongeait.
Jamais il n’avait eu besoin de personne.
Jamais il n’avait compté pour personne.
Jamais il n’avait été aussi près d’abandonner.
Dès qu’il entra dans son bureau, Nello l’accrocha tout de suite. Il avait retourné le terrain et à présent, il avait la certitude que Bubu Wittgenstein était mouillé dans la combine des lingots. Par téléphone, Nello avait retrouvé la trace de Chiquito du côté d’Aubervilliers. Le quatrième couteau de Bubu négociait un plan avec une bande de bicots. Manouches et bicots ne font pas bon ménage, sauf lorsqu’ils se découvrent des intérêts communs. Ils s’étaient découvert des intérêts communs. Schneider écoutait machinalement. L’affaire en était pour l’instant au stade de ce qu’on appelle faire un portefeuille : une affaire qu’on garde au chaud, qu’on laisse mijoter, ne serait-ce que pour le jour où on n’aurait rien de mieux à faire, ou que les statistiques commanderaient d’urgence un coup pour les remonter.
Parmi les messages qu’on lui avait laissés, il y en avait un de la morgue, que Schneider appela aussitôt en regardant la nuit, dehors, et l’éclat orangé des lampadaires au sodium. Terrier lui fit savoir que le corps de Meunier avait fait l’objet d’une autopsie médicale dès son décès et que, dès lors, en tant que médecin légiste, il ne voyait pas l’intérêt de procéder à une autopsie judiciaire, qui de toute façon n’apporterait rien de plus. Le certificat qui accompagnait le corps stipulait noir sur blanc que le décès avait été causé par des blessures par arme à feu. Mais c’était Schneider qui avait l’affaire en main, et c’était à lui de décider, n’est-ce pas ? Comme il agissait en matière de commission rogatoire, Schneider en référa au juge, qui se rendit à l’avis de Terrier, sous réserve que la défense donne son accord. Schneider appela donc Me Thomassot, qui lui déclara qu’il pouvait aller se faire foutre, lui et son autopsie de merde et que la défense n’avait nullement l’intention de s’opposer à la décision que lui, Schneider, prendrait, tout seul avec sa bite.
Schneider raccrocha, consulta sa montre à l’intérieur du poignet. Une heure encore avant la fin de service. Pas le temps de se rendre au tribunal et de revenir. Il appela donc la juge Meunier et lui annonça que, ayant renoncé à une seconde autopsie, le corps de l’inspecteur principal Meunier se trouvait à présent à disposition de la famille au dépositoire municipal. La femme le remercia avec une sécheresse notable et une froideur distante. Elle lui annonça que la préfecture avait renoncé à tout hommage particulier. Schneider lui présenta des respects, auxquels elle ne répondit pas. Elle aussi avait commencé à dériver loin des terres habitées. Schneider se leva, regarda machinalement le parking et les clients qui entraient et sortaient du supermarché en poussant ou en tirant leur caddy, vide, à demi-vide ou plein à ras bord.
Il avait seulement envie de s’asseoir dans le divan avec un verre et de la voir aller et venir comme chez elle, avec seulement une vieille chemise à lui plus ou moins entrouverte et ses mules à talons à elle. Il y avait chez la jeune femme un pathétique désir de plaire, qui rendait son expression presque enfantine et souvent comme boudeuse. Elle voulait qu’il la désire à chaque instant et y parvenait fort bien. Dumont apparut, les lunettes en haut du front et le visage chiffonné. Il dit :
— Le photographe ne veut rien savoir. Il reconnaît que Bugsy lui a donné à tirer un rouleau de pellicule Ilford 24 × 36, etc., mais il refuse de remettre les négatifs. Il exige un mandat de perquisition. Je lui ai dit qu’en droit français, ça n’existait pas. Il m’a répondu qu’il s’en foutait, qu’il ne donnerait rien, sauf à Bugsy.
— Vous lui avez dit que Bugsy était mort ?
— Non.
— Un point pour nous, estima Schneider.
Il consulta sa montre, compara l’heure à la pendule. Dans moins d’un quart d’heure, la petite Austin apparaîtrait en roulant trop vite, comme de guingois. Schneider contempla la nuit un instant. Dumont s’était fait mettre, mais il avait conservé l’avantage. En ne révélant pas la mort de Bugsy, il avait gardé un atout dans sa manche. En temps normal, Schneider aurait ramassé un subordonné, Dumont, en l’espèce, il aurait pris une voiture et déboulé chez le photographe séance tenante. En temps normal. Il ne se sentait pas en temps normal. Il ressentait une immense lassitude et il savait à quoi l’attribuer. Il décida :
— Demain, il fera jour.
L’interphone grésilla et la voix nasillarde du planton se fit entendre.
— Une dame pour vous, à l’accueil.
— Faites monter, commanda Schneider machinalement.
On tapa à la porte, mais ce ne fut qu’une sorte de frôlement. Quand c’est un flic, même de base, on sent une sorte d’autorité, de distance. Un flic tape à la porte parce qu’il le faut bien et agit sans détour. Schneider dit d’entrer à mi-voix.
Elle entra.
Il fut debout d’un bond.
Tout de suite, elle eut l’air de s’excuser :
— Je voulais attendre en bas, mais on m’a dit de monter.
Personne ne prononça un mot. Cheroquee était belle, seulement belle. Ses longs cheveux épais lui allaient presque à la taille, elle portait un pull en mohair noir, un blouson de cuir et un jean qu’on aurait dits peint à même la peau. Elle portait aussi des bottines à talons hauts. Elle avait tout calculé pour lui, elle s’attendait seulement à ce qu’on l’invite à s’asseoir dans le hall où elle se serait installée sans rien dire à l’attendre, au lieu de quoi le planton lui avait dit de monter en la suivant des yeux jusqu’à l’ascenseur. À présent, elle se trouvait dans ce bureau, où des hommes la regardaient avec ébahissement. Schneider fut le premier à revenir à lui et déclara avec gêne, en guise de préambule :
— Cheroquee.
Il chercha ses mots. Les autres ne la quittaient pas des yeux. Elle avait presque l’impression de se trouver à poil devant eux et que cela ne déplaisait pas vraiment à Schneider. Le premier terme qui lui vint à l’esprit fut ma femme, je vous présente ma femme, mais Cheroquee ne lui appartenait pas. Elle n’appartenait à personne qu’à elle-même. Il dit :
— Voilà. Comme ça vous savez.
Alors seulement, il fit les présentations en règle. Le type qui avait l’air d’un professeur était l’inspecteur Dumont, le bandit corse se nommait Nello. Manquaient à l’appel Charlie, qu’elle connaissait déjà, et Courapied, que personne ne connaissait. Un grand escogriffe en complet gris trois pièces entra, faillit ressortir mais Schneider lui fit signe de rester. Il avait un visage taillé à la serpe et un regard très bleu, presque transparent et parfaitement sinistre, mais s’inclina en un semblant de baisemain devant la jeune femme. Inspecteur Müller, dit La Mule.
Tout en ramassant son arme dans le tiroir, Schneider suggéra que puisqu’on y était, autant aller fêter ça aux Abattoirs. En descendant les marches de l’hôtel de police, il passa le bras autour des épaules de la jeune femme, qui glissa le sien autour de la taille de son mec, sous la veste de combat. Elle sentait la crosse du .45 contre sa hanche et éprouva une sorte d’excitation qu’elle connaissait bien. Il faisait un froid de gueux et ils avançaient serrés l’un contre l’autre, à pas vifs, dans la vapeur d’eau de leurs respirations mêlées. Elle parla à l’oreille de Schneider, qui rit distinctement. Par instants, la jeune femme était capable de propos d’une rare obscénité.
Ils prirent une table à l’écart et commandèrent tout à tour. Dagmar les servit puis demanda à parler à Schneider en particulier. Cheroquee les regarda s’éloigner jusqu’à l’autre bout du bar, puis s’accouder et se parler au visage, presque tête contre tête. Il y avait dans ses yeux ardoise l’expression endormie mais féroce du doberman femelle auquel un imprudent, sans doute passablement irresponsable, aurait eu l’intention même fugace de piquer sa gamelle. Dagmar dit d’une voix sourde, qui n’était destinée qu’à Schneider :
— Faites gaffe : vous avez un contrat au cul.
Schneider l’observa. Elle avait le regard inquiet. Elle n’avait jamais caché à personne ce qu’elle ressentait pour lui. Elle savait ce qui les séparait, surtout lorsqu’elle avait aperçu entrer, au bras de Schneider, la fille en blouson qu’elle ne parvenait même pas à haïr vraiment. Il suffisait de voir comment ils se regardaient l’un l’autre pour comprendre que personne n’avait plus la moindre chance alentour, tout simplement parce qu’il n’y avait plus d’alentour pour eux à des kilomètres à la ronde. Elle insista :
— Prenez pas les choses à la légère. Stern est un sale con, mais il a des amis.
— Grand bien lui fasse, déclara Schneider.
— Le groupe stups est par terre. Ils disent que c’est votre faute.
— En partie, exact, reconnut Schneider d’un ton amer.
Il se rendit compte qu’ils se parlaient à voix basse, de côté et la bouche presque immobile, comme les taulards condamnés aux longues peines. Elle murmura, avec autant d’amertume :
— On en entend des drôles, quand on rend la monnaie.
Schneider remua les épaules. C’était pas dans la règle que des flics s’en prennent à un autre flic. On pouvait se rentrer dans la gueule, éventuellement se foutre sur la figure, mais les choses allaient rarement plus loin. Rarement. Dagmar dit :
— Ils sont en train de se monter le bourrichon les uns les autres. Il y aurait des additions qui vont se payer. Faites gaffe, Schneider.
— On lui en parlera, promit celui-ci en se redressant.
Il entendait signifier ainsi que l’entretien était terminé et que tout avait été dit. Dagmar resta près de la caisse et le suivit des yeux jusqu’au moment où il se rassit à côté de la jeune femme, l’attira contre lui et posa le front dans ses cheveux. Avec une grimace de souffrance, Dagmar eut la certitude qu’il n’y avait plus personne autour d’eux à des années-lumière, alors elle alla à la machine se servir un verre d’eau glacée et le but debout lentement, à petites gorgées, le temps que la douleur s’estompe presque complètement et redevienne presque supportable.
Dans la nuit, elle se réveilla et sentit qu’il ne dormait pas. Il sembla à Cheroquee qu’il montait la garde. Au jugé, elle lui frôla la jambe. Puisqu’ils étaient réveillés, autant allumer la veilleuse et en fumer une, ce qu’ils firent. Cheroquee remarqua d’un ton paresseux, mais néanmoins menaçant :
— Votre gonzesse, tout à l’heure, j’ai eu envie de lui arracher les oreilles à coups de dent. Si j’en avais pas des plus beaux qu’elle, je lui en voudrais à mort.
— Pas de raison de lui en vouloir.
Il lui frôla le sein du bout de l’index. Elle trembla de pied en cap.
— Recommencez pas, ou il va falloir vous y remettre, prévint Cheroquee.
Schneider rit. Lorsqu’il riait, il avait l’air plus jeune, mais aussi plus démuni et comme rempli de désarroi. On aurait dit qu’il éprouvait de la gêne, ou de la crainte. Il écrasa sa cigarette et se mit en chien de fusil contre elle, nichant le nez sous son aisselle. Il n’avait rien contre le fait de s’y remettre, il était même fin prêt, mais il avait aussi envie de sentir son odeur et la lourde pulsation de son sang sous ses lèvres. Il avait fait du chemin, beaucoup de chemin, il lui semblait à présent être arrivé en vue de la terre promise.
Souvent, dans la pénombre, il parlait à mi-voix. Il parlait à sa jugulaire, il parlait à son flanc ou à ses genoux, ou à son ventre plat et nu. Il ne lui parlait jamais en face. Il ne savait pas parler en face. Il se souvenait parfois de choses qu’il avait crues oubliées pour toujours. Il lui raconta comment son père et sa mère s’étaient rencontrés à un concert spirituel, dans une église où il devait faire dix degrés sous zéro. C’était alors une jeune pianiste qui donnait des concerts dans toute l’Europe et lui était instituteur. Ils avaient eu le coup de foudre, disait-elle d’un ton toujours distant. En juin 1940, l’homme avait pris sa femme et son fils sous le bras et avait gagné Londres en chalutier. Il avait fait de l’acrobatie aérienne avant guerre pour arrondir les fins de mois. Il avait donc été l’un des premiers pilotes des Forces françaises libres. Par rapport aux autres, c’était déjà un vieil homme puisqu’il avait déjà presque trente ans. Il avait survécu à la guerre. Fin 1953, il avait décollé d’une piste indochinoise sur son Corsair à bout de souffle. Schneider dit d’une voix sourde :
— Il savait qu’il était foutu et l’avion aussi. Pendant la bataille d’Angleterre, les pilotes faisaient jusqu’à sept ou huit missions par jour. Ils tournaient tous à la benzédrine. C’étaient des gosses, des gosses de dix-huit ans qu’on envoyait se faire tuer l’un après l’autre. À cause de l’oxygène pur qu’on leur faisait respirer en altitude, il avait eu les poumons brûlés. Il avait donc décollé avec un ailier pour sa dernière mission. Ensuite, ce serait le médecin chef et l’interdiction de vol. L’hôpital.
Cheroquee retint son souffle en le serrant plus fort contre elle.
Elle comprenait mieux à présent les comprimés qu’elle avait trouvés dans l’armoire de toilette de Schneider. Elle ne les avait pas cherchés. Ils venaient de loin et Schneider rejouait une vieille histoire. Le risque majeur était celui du passage à l’acte. Il reprit avec lenteur :
— Vol horizontal. Temps splendide, cinq nœuds de vent. La jungle en bas à perte de vue. À un moment, l’ailier a remarqué que l’avion du chef d’escadrille commençait à grimper à plein moteur vers le soleil. Il a tenté de le joindre mais la radio avait été coupée. Il a vu distinctement le pilote tourner la tête dans sa direction. Il n’avait donc pas perdu conscience. Il a ensuite vu le Corsair monter presque jusqu’au moment du décrochage, puis le pilote avait anticipé et effectué un long virage à gauche avant de se mettre à piquer droit vers le sol. Le temps de comprendre et de faire demi-tour, l’appareil s’était écrasé quelque part sans laisser la moindre trace.
Schneider se tut, et reprit bien plus tard :
— On n’a jamais rien retrouvé, ni de l’avion, ni du pilote. L’armée lui a fait des obsèques synthétiques, c’est-à-dire qu’il n’y avait rien dans le cercueil. J’avais quatorze ans, j’étais en pension. Le proviseur m’a fait convoquer pour m’annoncer la disparition du colonel Schneider. Je devais être fier, mais il ne m’a jamais dit de quoi.
Il eut un long silence pensif, puis Cheroquee ne put s’empêcher de demander :
— Vous avez toujours votre mère ?
Schneider garda le silence. Si elle était morte, il l’aurait su, ne serait-ce que par le notaire. Cheroquee lui caressait doucement le visage et il lui happa le bout des doigts. Il se rappela avec une fierté sans mélange comment ses hommes l’avaient regardée lorsqu’elle avait pénétré dans son bureau. Il rit doucement et se souvint :
— Quand vous êtes rentrée, j’ai failli dire ma femme. Voilà ma femme.
— Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?
Il hésita.
— Je ne m’en suis pas senti le droit.
— Le droit ? Comment ça, le droit ?
Elle avait balancé le duvet et enjambé son mec. Tout en l’installant en elle, Cheroquee avait grogné d’un ton farouche, les mâchoires soudées :
— Je vais vous montrer, moi, si vous n’en n’avez pas le droit.