9

Le jour ne s’était pas encore levé, et les lumières du parking en bas avaient cette sécheresse distante qui indique qu’il gèle encore à glace. Les voitures étaient encoconnées d’une mince gangue terne et vitreuse. Cheroquee se tenait devant la porte-fenêtre de la cuisine. Elle sentait le froid qui émanait de la vitre. Elle s’était levée comme tous les matins à six heures. Elle s’était brossé les dents, avait pris sa douche. Mouillés, ses cheveux lui arrivaient à la taille. Elle les avait séchés à la serviette tout en se servant un café. Schneider dormait encore. Il était tombé d’un coup vers le milieu de la nuit après lui avoir longtemps parlé à mi-voix, sans la regarder. Elle le tenait à bras-le-corps et, par instants, il lui caressait la figure et les épaules à l’aveugle. Schneider était un homme extrêmement viril et très vigoureux, très inventif également, mais il était aussi capable à l’égard de la jeune femme d’une étrange tendresse, parfaitement inattendue. Schneider n’était pas un faux dur : c’était un vrai et elle se le rappelait avec une sourde brûlure dans les reins et une petite grimace nostalgique qui n’était pas due au déplaisir. Schneider était très capable de la faire grimper aux murs et de la laisser presque inconsciente, c’était aussi quelqu’un d’autre. Elle ne savait pas au juste qui, mais Cheroquee devait s’y résoudre : c’était son mec.

D’ailleurs, dans son esprit, en pensant à lui, elle disait : mon mec.

Elle habitait l’une de ses vieilles chemises militaires qui lui arrivait à mi-cuisse et qu’elle avait eu de la peine à boutonner convenablement en haut. Elle se levait tôt pour se donner le temps de rêvasser quelques minutes avant que la journée ne commence.

On avait sonné à la porte, deux brèves une longue. Comme on n’avait pas répondu tout de suite, on avait frappé du plat de la main contre le battant en appelant Schneider d’une voix étouffée. Elle n’avait pas hésité à aller ouvrir comme elle était, pieds et jambes nus, avec un doigt sur la bouche.

— Il dort encore. Je vais le réveiller. Entrez donc, il y a un pot de café sur la paillasse, il doit être encore chaud.

Charlie Catala était resté sur le seuil. Il essayait de regarder ailleurs et partout en même temps.

— Vous devez être Charlie, c’est ça ? Entrez, entrez, je ne mords pas.

Elle avait pivoté sur les talons et s’était dirigée vers la porte de la chambre. Catala n’avait pu s’empêcher de la suivre des yeux. La jeune femme avait les jambes fuselées, des chevilles fines et une démarche de danseuse, très fluide et assurée. Puis il était allé se servir une chope de café dans la cuisine.

À présent, ils étaient assis à table. Schneider et la jeune femme se tenaient la main. Catala gardait le silence. Schneider sourit brusquement :

— Voilà, Charles, comme ça, vous êtes au courant.

Le jeune homme ne trouva rien à répondre. Il n’aurait pas été plus étonné s’il avait surpris le chef du groupe criminel avec un routier sur une aire de repos. Aux yeux de tout le monde, Schneider n’avait pas d’existence propre. Il n’avait pas d’existence du tout. Il détenait sans aucun doute une identité professionnelle, mais rien de plus ni rien d’autre. C’était le meilleur procédurier du central, un tireur d’élite reconnu et quelqu’un à qui on faisait appel en cas de coup dur. C’était un homme qui tournait nuit après nuit et avait tendu ses filets sur toute la ville. Ceux qui ne l’aimaient pas avançaient sans preuve qu’il avait recours aux amphétamines. On lui avait attribué à plusieurs reprises des aventures flatteuses, mais rien, pas la moindre preuve ou indice n’était venu étayer ces soupçons. Tout en évitant avec soin de porter les yeux sur la poitrine de la jeune femme, Charles avait tout de même souri, mais d’un sourire qui ne trahissait guère d’espoir :

— Vous n’allez quand même pas me faire croire que vous avez l’intention d’essayer de civiliser Schneider.

Celui-ci avait consulté sa montre à l’intérieur du poignet, comparé l’heure à la pendule au-dessus de la porte. Sept heures dix. Il avait vidé sa chope de café et s’était levé la rincer sous le robinet. Chacun avait compris qu’il venait de siffler la fin de la récréation.


Schneider avait pressenti que la journée ne serait pas très bonne et, en effet, elle ne l’avait pas été. D’abord, il faisait toujours aussi froid et un vent dur et râpeux s’était levé de l’est, projetant des paillettes qui semblaient du mica au visage des passants. Ensuite, un nouveau conclave auquel Schneider n’avait naturellement pas été convié s’était tenu dans le cabinet du commissaire central. Pour ne rien arranger, Catala avait entrevu par la fenêtre l’arrivée de deux voitures de presse, ainsi que d’un break de FR3, qu’il avait signalés à Schneider :

— Ça commence à puer. Reste à savoir comment le « haut de la gamme » va se démerder à museler les journaleux.

Catala ne les aimait pas beaucoup. Schneider non plus. Puis un gardien de lapins avait emmené Francky, qui transportait avec lui un maigre baluchon. Schneider s’était levé pour retirer les menottes au prévenu, qui avait été pincé aux poignets malgré les pansements. Puis il lui avait fait signe de s’asseoir, tout en congédiant le gardien d’un bref geste de la tête.

Les trois flics avaient adopté la disposition en diamant. Schneider derrière sa bécane, Dumont et Charles assis contre le mur de part et d’autre de Francky, qui se trouvait au centre du triangle. Schneider s’était penché sur la machine, avait consulté l’heure puis demandé :

— Vous sentez-vous en état d’être entendu, ou souhaitez-vous de nouveau consulter un médecin ?

Francky s’était borné à secouer la tête. C’était un assez beau jeune homme, au visage anguleux et au corps trapu. Il portait les cheveux courts, ce qui lui donnait un air quelque peu militaire. Monsieur Tom avait bien fait les choses : Francky portait un chandail de sport beige, un blouson de suédine, un jean convenable, ainsi que des chaussettes et une paire de mocassins marron.

— La réponse est oui ou non, grinça Schneider. Pas un simple geste. Voulez-vous que je répète la question ?

— Non, dit Francky.

Il avait la pommette gauche bleue et enflée, ainsi qu’une partie du maxillaire. Son œil était à demi fermé. Ça se voyait qu’il avait mangé grave. Les analgésiques commençaient à cesser leur effet. Schneider savait ce que c’était d’avoir été roué de coups. Schneider alluma une cigarette, poussa le paquet en direction du jeune homme qui refusa du front. Le policier comprit tout de suite que ça n’allait pas être de la tarte. Tout en fumant, il pensa aux bras nus de Cheroquee autour de sa taille, et sans transition il attaqua :

— François, Charles, Louis Reinart, alias « Francky », vous êtes accusé d’avoir ouvert le feu le lundi 31 décembre vers vingt-trois heures trente sur un homme, à la station Shell Université. Vous avez tiré cinq cartouches à l’aide d’un pistolet saisi sur les lieux de votre arrestation.

Schneider sortit l’arme neutralisée d’un tiroir, la lui montra.

— Reconnaissez-vous cette arme ?

— Oui, fit Francky sans la moindre hésitation.

Schneider remit le Colt dans le tiroir, s’accouda.

— Reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?

— Oui, répéta Francky.

— Reconnaissez-vous vous être rendu à la station à l’aide d’une moto Harley-Davidson dont voici la photographie ?

Schneider fit glisser le cliché 18 × 24 devant le jeune homme qui se pencha et la reconnut. C’était bien sa moto, c’était bien lui assis à la kakou sur l’engin.

— Oui.

— Oui à quoi ?

— Oui, j’y suis allé en moto, et oui, c’est celle-là.

Dans son dos, Dumont prit le relais.

— Pourquoi tu es allé à la station ? Faire de l’essence ?

— Non, dit Francky sans cesser de s’adresser à Schneider. J’avais plus de pognon, j’y suis allé pour braquer. C’est la seule station ouverte toute la nuit.

— Et tu ne savais pas qu’il y avait un gardien avec un pompe et deux schnauzers de la taille d’un hydravion, persifla Charles Catala. En somme, tu es allé braquer à la découverte.

— Oui, déclara Francky.

Il ne cessait pas de quitter Schneider des yeux, du moins de celui qui voyait convenablement. L’autre œil à demi fermé faisait aussi tout ce qu’il pouvait de son côté. Pour Schneider, certains êtres étaient une sorte de reproche personnel. Francky en faisait partie. Il avait voulu faire flic, mais il était presque analphabète. Il avait voulu entrer dans l’armée, mais on l’avait jugé trop caractériel pour le garder. Francky avait trouvé sa voie aux espaces verts à jouer du tracteur tondeuse avant de finir par descendre un flic.

— Pourquoi ? demanda Schneider à mi-voix.

— J’avais besoin de pognon.

— Pourquoi tu as tiré sur le flic ?

— Il est descendu de bagnole, il s’est approché. Il a mis la main dans son blouson. J’ai cru qu’il allait me stopper, alors j’ai tiré.

— Tu savais que c’était un flic ?

— Meunier ? Oui, je savais que c’était un flic.

— Tu savais que c’était un flic et tu as tiré.

— Oui, répéta Francky. Je savais que c’était un flic et j’ai tiré. Je peux avoir une cigarette ?

Schneider fit signe que oui. Les trois policiers se dévisagèrent. Francky n’était pas un lapin de six semaines. Il savait qu’il risquait la peine capitale. Tous trois s’attendaient donc à un interrogatoire marathon et à des dénégations farouches. Tout le monde connaissait l’adage : « Chiquer, c’est s’en tirer, avouer, c’est s’enfoncer. » Francky n’avait rien nié, il s’était allongé de lui-même de tout son long. La correction qu’il avait subie la veille n’y était pour rien. Francky était un type qui avait tué deux hommes en combat singulier et laissé le troisième pour mort, et qui avait confessé sans rechigner devant le juge que s’il avait su que le type était seulement blessé, il l’aurait fini. Francky était un homme qui avait tiré à cinq reprises sur un homme qu’il savait être flic. Avec sa froide neutralité, Schneider avait tapé en déclarant à haute voix, la figure de travers à cause de la fumée de cigarette :

— Je reconnais l’intégralité des faits qui me sont reprochés. Je reconnais m’être rendu coupable du crime de tentative d’homicide volontaire sur la personne d’un fonctionnaire dépositaire de l’autorité, faits prévus et réprimés par les articles 209 et 304 du Code pénal.

Il avait levé la tête, consulté Francky du regard.

— Sans regret.

— Persiste et signe, avait tapé rapidement Schneider.

Il avait arraché la liasse de la machine, puis posé le procès-verbal devant le jeune homme en lui tendant un stylo à bille.

— Vous relisez et vous signez.

— Pas la peine, avait répondu le jeune homme.

Il avait tout signé, le coude posé sur le bureau. À la radiographie, le médecin avait diagnostiqué plusieurs fractures des côtes, ainsi que du poignet gauche. Francky commençait à souffrir beaucoup, mais il se tenait bien. Schneider le laissa fumer une autre cigarette avant de demander à Charlie de le remettre en geôle. Il était à peine midi et tout était bordé.

Le groupe Schneider avait déjeuné en vitesse aux Abattoirs. Müller avait fait défaut. Il tirait toujours la gueule. D’expérience, Schneider savait que les choses finiraient par se tasser. Chacun observait plus ou moins le silence, puis Nello avait confié à tout le monde :

— Il court un drôle de bruit, dans la rue. Bubu serait en train de remonter un petit groupe pour monter au braquage.

— On a quelqu’un à l’intérieur ? demanda Schneider.

Il n’avait presque pas touché à son assiette. Il se contentait de boire. De l’eau.

— Pas encore, sourit Nello, mais on s’y emploie. Vous ne voulez pas de vos frites ?

— Non, dit Schneider en repoussant l’assiette dans sa direction.

Il aperçut le regard de Charles Catala braqué sur lui. Un instant, les deux hommes se dévisagèrent, puis Charlie détourna les yeux. Dehors, une sorte de fin blizzard semblait souffler presque à l’horizontale, contraignant les passants à progresser tête baissée comme sous la mitraille. Schneider avait commandé un café que Dagmar lui avait apporté aussitôt. Durant toute la matinée, les conversations de comptoir avaient roulé sur l’arrestation du tueur de flics et la dérouillée qu’il avait prise au central. Le fait-diversier du canard local avait fait son apparition, et Dagmar l’avait viré séance tenante, comme si cela allait de soi.

Schneider ne portait pas son habituelle veste de combat, mais un complet gris très strict aux revers croisés, une chemise bleu pâle et une cravate en tricot qui paraissait noire. Dans son armoire-vestiaire, Schneider avait toujours une tenue de rechange pour les occasions spéciales. L’enterrement d’un collègue, ou une remise de médaille, par exemple. Ou les deux. Il avait le visage fermé et pétrissait machinalement une boulette de pain.

Il redoutait le déplacement au palais de justice. Il aurait volontiers laissé sa place à toute autre autorité plus friande de publicité, seulement il était le directeur d’enquête, le procureur Gauthier lui avait ordonné de lui présenter personnellement le mis en cause à quinze heures et il n’avait ni choix ni marge de manœuvre. Il redoutait que les choses ne se passent mal.


Elles s’étaient passées mal. Il y avait eu ce qui lui avait semblé être de la foule aux abords du Palais. Des curieux, de la presse, c’était pas tous les jours qu’un flic se faisait artiller, le central avait mis en place des semblants de barrières et presque pas de policiers en tenue pour tenir les civils en respect. À l’apparition des deux voitures de police, un attroupement s’était agglutiné. Il y avait eu des cris mélangés, des vociférations indistinctes. Lorsque Francky avait été extrait, et on voyait bien que le jeune homme avait pris des coups, Schneider le tirant attaché à son poignet, des flashs avaient crépité. Ce qui avait semblé à Schneider être de véritables rafales d’éclairs brefs et aveuglants, un véritable tir de barrage, l’avait entouré de toute part. Il avait fallu forcer le passage, une brève échauffourée s’était produite. Schneider avait fini par escalader les marches, son captif en remorque. Juste sur leur trajectoire se trouvait un chevelu en parka, une sorte de Burt Reynolds borgne, avec un Nikon-moteur qui les avait fusillés en rafale presque à bout portant. Pas un seul instant, Francky n’avait fait mine de baisser la tête. Il avait affiché d’un bout à l’autre le même calme mêlé d’indifférence qu’il avait adopté dans le bureau de Schneider.

La présentation à Gauthier avait revêtu un caractère froid et protocolaire. Francky s’était vu notifier son inculpation. Gauthier avait annoncé à Francky qu’il était placé sous mandat de dépôt, qu’une instruction était ouverte à son encontre, avec la nomination d’un juge mandant. Francky était demeuré impassible. Un fax était parvenu dans le cabinet de Gauthier, informant que la défense du mis en cause serait assurée par Me Vignes, qui avait accepté l’espèce, sous réserve que le client l’accepte lui-même pour défenseur. Francky n’avait manifesté ni approbation ni désapprobation, ce qui signifiait sans doute qu’il ignorait de qui il pouvait s’agir. Et que même s’il le savait, il s’en foutait. Dans le couloir, au moment où Schneider s’en allait, Gauthier l’avait rejoint :

— Votre Francky, j’ai rarement vu un type se passer la corde au cou avec une telle tranquillité d’esprit, avait avoué le magistrat. On dirait qu’il a cessé d’habiter la planète Terre. À propos de planète Terre, je crois savoir que la présence de la presse, dehors, vous la devez à la particulière bienveillance du commissaire central Alvarez. De même que l’absence de tout véritable service d’ordre. La réponse du berger à la bergère, Schneider, quoique je vous voie mal dans le rôle de la bergère.

Gauthier lui avait tendu la main, mais Schneider avait sèchement incliné le buste :

— Mes respects, monsieur le procureur.

Il avait tourné les talons, plantant l’autre sur place. Francky déféré, le pire était fait. Schneider n’avait plus qu’une prodigieuse envie de pisser et ne songeait qu’à gagner en hâte les toilettes les plus proches, qui se trouvaient être celles de l’Instruction.


En sortant des toilettes, Schneider s’était entendu appeler. Il s’était retourné et avait aperçu la juge Meunier qui lui faisait signe depuis le seuil de son bureau. Il ressentait une intense fatigue. Le rideau était tombé. La messe était dite. Rien qu’il ne redoutât autant que ces conversations sans contours, dans lesquelles certains s’ingéniaient inlassablement à refaire le match. Il croyait deviner ce que ressentait la jeune femme. Il avait tout de même fait demi-tour, en rassemblant ses pans de manteau sur ses jambes maigres.

Pourquoi les hommes s’obstinaient-ils à parler ? Les hommes et les femmes. Peut-être parce qu’ils étaient tout simplement des hommes et des femmes. La juge Meunier lui avait indiqué un fauteuil et elle-même s’était assise dans le sien. Elle se tenait droite et se voulait impassible. Machinalement, Schneider chercha ses cigarettes, puis se ravisa.

— Vous pouvez, dit la jeune femme.

Elle tendit les doigts :

— Du temps que vous y êtes, vous pouvez aussi m’en passer une.

Schneider avait allumé leurs cigarettes et était retourné s’asseoir en ramenant les pans de manteau sur ses cuisses. La juge Meunier ne regardait nulle part. Dans l’exercice de ses fonctions, elle portait invariablement des tailleurs sombres, des talons plats et des lunettes d’écaille qui la faisaient ressembler à Nana Mouskouri. Elle avait une voix lasse et un peu cassée, mais pas désagréable. Dans son métier, elle passait pour une dure, comme Schneider dans le sien. Tous deux cultivaient la même forme d’insensibilité. Elle ne regardait nulle part et se rappela de but en blanc :

— Ne jamais sympathiser. Avec personne. Nous n’avons pas le droit de sympathiser, Schneider, c’est ça ?

Le policier l’observait sans mot dire. Ce qu’il voyait ne le ravissait pas. La souffrance avait commencé à faire son œuvre. La peau se cisaillait au coin des paupières, à la commissure des lèvres. Le policier connaissait le masque de la souffrance et celui de la misère. Le visage du malheur. Le malheur était son fonds de commerce. Sans le regarder, elle s’enquit :

— Est-ce qu’il a dit pourquoi ?

— Non.

— Il ne vous a donné aucune explication ?

— Non, répéta Schneider.

La nuit était tombée. Les lumières de la place s’étaient allumées. La lumière orange des lampes au sodium lui conférait une solennité factice. Charlie Catala attendait en bas dans la voiture de service. La place était à présent presque déserte. La femme écrasa sa cigarette, braqua le regard sur Schneider, ce genre de regard froid et distant qu’un magistrat et un flic s’adressent dans l’exercice de leurs fonctions :

— Est-ce que vous avez une idée de la raison pour laquelle cet homme a abattu Meunier ?

Elle disait Meunier et non pas mon mari, pour tenir la souffrance en respect.

— Aucune, dit Schneider.

— Est-ce qu’il a reconnu les faits ?

— Oui, dit Schneider avec lassitude. Il a reconnu les faits. On peut même dire qu’il n’a rien fait pour nier quoi que ce soit. Lorsqu’il a été interpellé, c’était comme s’il nous attendait. D’une certaine manière, tout s’est passé comme une non-affaire.

Il s’était contenté d’assembler les pièces du puzzle. Plus souvent qu’on ne le pense, un policier est un homme qui se borne à regarder passer les trains en attendant à l’arrivée. Schneider alluma une autre cigarette.

— Est-ce qu’il y avait quelqu’un avec lui ?

— Non, répondit Schneider sans hésiter. Francky a déclaré avoir agi seul. Il aurait voulu braquer la station-service. Lorsqu’il a vu arriver votre mari, il a cru que c’était pour le stopper, alors il a tiré. Le témoin confirme cette version des faits.

Votre mari. La femme avait frémi et s’était reprise aussitôt. Il précisa, distant.

— Lorsqu’il a été interpellé, Francky était seul et rien n’indique que quelqu’un d’autre ait pu participer à la préparation ou à la commission du crime.

La juge Meunier remua la tête, puis les épaules, comme pour se débarrasser d’une charge trop lourde même pour elle. Elle rapporta, d’un ton neutre et monocorde :

— Je vais le voir tous les jours aux soins intensifs. On me met une blouse verte assez grotesque et des gants en plastique. Je lui tiens la main tout le temps que je reste. Une demi-heure, une fois par jour. Je vois un homme qui dort, intubé de partout avec des moniteurs électroniques autour de lui. Il est vivant, puisque les signaux sur les écrans l’indiquent, mais je ne suis pas sûre qu’il sache que je suis là, ni que je lui tiens la main. Je suis même persuadée de l’inverse. Ce que je fais là ne sert à rien et pourtant je ne peux pas m’empêcher de le faire.

Elle avait relevé les yeux.

— Comment comprenez-vous ça, Schneider ?

Il ne comprenait pas. Il ne voulait pas comprendre. La nuit était tombée. Il faisait un froid de gueux. Il y aurait une longue nuit glaciale, puis le matin et un autre jour et puis un autre jour glacial encore. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on ferme. Elle demanda :

— Vous avez quelqu’un, Schneider ?

Le policier s’abstint de répondre, alors elle déclara avec calme :

— Meunier est en train de glisser. Le patron des urgences m’a téléphoné il y a une heure. Une infection s’est déclarée au milieu de la nuit. Septicémie. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour le garder en vie, mais on ne m’a laissé aucun espoir. C’est une question d’heures. Depuis, j’attends à chaque instant que le téléphone sonne sur ma ligne directe.

Elle braqua subitement deux yeux remplis de désarroi dans ceux de Schneider :

— Meunier s’en va et je ne sais pas si celui qu’il a laissé à sa place, je serai capable de l’aimer.


La voiture roulait au ralenti. Charlie Catala redoutait la glace, plus que la neige. Sur la chaussée, on voyait les traces de roues sur la chaussée vitreuse. Il roulait presque au pas. Schneider gardait le silence, les yeux mi-clos et la nuque appuyée au repose-tête. Charles Catala se taisait aussi. C’était ce moment très particulier, où la tension retombe après une affaire conclue. Une sorte de vide. On retournait à la vie de tous les jours. Ils n’ignoraient pas que tout n’était pas tout à fait terminé et que les choses n’en resteraient pas là. À tort ou à raison, Schneider avait ouvert la boîte de Pandore en intervenant chez Stern. Certains prétendaient qu’au fond de la boîte, lorsque son contenu nauséabond aurait fini de se répandre sur la Terre, on trouverait des lambeaux d’espérance. Schneider n’y croyait pas. Il ne croyait en rien, pas même en lui-même. Il allait être sept heures et tout le monde roulait au pas.

— D’après Radio-Casbah, les gens de l’Inspection générale des services débarqueraient demain aux aurores avec armes et bagages, déclara brusquement Catala. Leur mission : défarguer Stern, si possible en discréditant les témoins à charge. S’il le faut en les taillant en pièces.

— Correct, estima Schneider avec une parfaite objectivité.

Il savait qu’il allait se retrouver au banc des accusés. Il fallait y penser avant. Il alluma une cigarette. Il avait le visage creux, le col de manteau remonté jusqu’aux oreilles. Le blizzard semblait augmenter d’instant en instant. (Schneider avait connu de pareilles bourrasques dans les Aurès et le froid mordant, impitoyable, qui s’insinuait partout. Il avait connu le froid, la faim et la soif. La peur au moment de se jeter dans le vide à la porte du C-47. Il avait connu l’épuisement des longues marches de nuit. Le bloc de culasse gelé qui colle à la paume. En face, les fellaghas connaissaient les mêmes souffrances. Eux aussi se déplaçaient de nuit, plus silencieux, plus endurants, plus tenaces et rapides encore que la misère et la mort. Au petit matin, du moins pour la partie propre des choses et dont chaque camp pouvait s’enorgueillir, tout se concluait souvent à la sauvette en de brefs accrochages, en brusques fusillades au petit bonheur, dans le fracas des bombes et le grondement des hélicoptères, et qui laissaient des blessés et des morts et d’épaisses flaques de sang sombre, qui ne tardaient pas à sécher par terre, sans jamais s’effacer tout à fait.)

En comparaison, Schneider ne redoutait pas les gens de l’Inspection des services. Dans son esprit, les faux poulets de la police des polices n’étaient rien d’autre que des incapables et des planqués, des branle-la-gueule en costard trois pièces tout juste bons à faire chier les types qui se tenaient en première ligne. Il ricana et déclara avec flegme :

— Vous prenez pas le chou, Charlie, ils vont pas nous faire un deuxième trou du cul là où on en a déjà un.

Il consulta sa montre et indiqua un feu rouge.

— Shootez-moi là, je finirai à pied.


— Y a un connard assis sur ton capot de voiture, ma fille, dit en riant aux éclats une collègue de Cheroquee. C’était une grande bringue des Antilles qui riait à tout bout de champ en exhibant une denture énorme. Cheroquee avait scruté la pénombre du parking et aperçu en effet un homme assis sur le court capot de l’Austin, les talons sur les pare-chocs. Elle sortait d’une journée difficile et avait immédiatement pensé à son ex. Aussitôt, elle avait remonté la lanière de son sac à l’épaule et serré les poings dans les poches, bien décidée à en découdre. Lorsqu’elle était enfant, sa mère l’appelait Petit Taureau quand la gamine, quand le bébé, fonçait en rage sur sa proie, quelle qu’elle fût. Dans son dos, la grande fille des Antilles riait encore lorsqu’elle s’avança et gueula, à titre de première et unique sommation :

— Hep, toi, là-bas, tu ne t’emmerdes pas. Enlève ton gros cul de ma voiture.

Tandis qu’elle s’approchait, la silhouette glissa du capot avec désinvolture. Un homme maigre, de taille moyenne, avec un manteau sombre et qui fumait une cigarette. Il déclara avec un flegme passablement insolent :

— Non, je ne m’emmerde pas. Et je ne crois pas avoir un gros cul.

Elle reconnut Schneider, se jeta contre lui en murmurant :

— Pardon, je ne savais pas que c’était vous.

Il n’avait pu s’empêcher de sourire :

— Je ne savais pas non plus que vous étiez capable de brailler aussi fort.

— C’est parce que j’ai des gros poumons. Pour une fille, j’ai même une cylindrée exceptionnelle. C’est à cause de la natation. Vous avez l’air transi, il y a longtemps que vous attendiez comme ça, au froid ?

— À peu près un siècle, sourit Schneider en consultant sa montre.

Mais ça n’avait aucune importance. Elle était là et se tenait contre lui. Il respirait par petites saccades dans ses cheveux, les lèvres entrouvertes, comme pour s’imprégner de leur senteur de quinine et de tourbe, et plus rien n’avait d’importance.

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