5

Le commissaire principal Stern couvait la scène de son trouble regard de viveur, les yeux mi-clos. Il parvenait à y voir clair, mais seulement les paupières serrées. Il voyait le commissaire divisionnaire Alvarez, directeur départemental des polices urbaines, se tenir à distance de la GTV à laquelle de toute façon nul ne devait toucher avant le passage des gens de l’Identité judiciaire. Alvarez portait des lunettes aux verres jaunes et un complet blanc parfaitement incongrus. Le commissaire principal Manière, chef de la Sûreté, promenait partout sa belle moustache noire impeccable et ses yeux bleus, de son élégante démarche de bellâtre désœuvré, avec le poste portable tenu par la lanière au bout des doigts.

La fine fleur de la police locale, le haut de la gamme.

Autrement, c’était le foutoir habituel d’une scène où un crime venait d’avoir lieu. Le ballet des flics en tenue qui s’activaient à mettre des barrières en place pour délimiter le territoire de chasse. Des fourgons rangés n’importe comment et des gyrophares qu’on avait oublié d’éteindre et qui palpitaient dans le vide, pour rien.

Meunier avait été évacué dans un véhicule qui avançait au pas, peu avant l’arrivée des flics. Son état était jugé critique. Le commissaire principal Stern contemplait la scène avec une expression de dégoût qu’il ne songeait même pas à dissimuler. Quelle idée avait eue ce pédé de Meunier d’aller se faire artiller comme un con, bordel ? Intérieurement il ne décolérait pas. Sauf dans les films, un taulier n’en a rien à foutre de perdre un effectif, sauf si cela pouvait contribuer d’une façon ou d’une autre à son plan de carrière.

Dans son esprit subitement rendu lucide par le vent et le froid, Stern ne voyait pas en quoi la mort de Meunier pouvait lui rendre service. Le plan de carrière qu’on avait prévu pour Stern supposait sa prise de galon dans une ville de moyenne importance, comme Marseille ou Lille, ou Lyon, puis, après un délai raisonnable, un retour en numéro deux à la BRI. C’était le deal qu’il avait passé à Paris fin octobre avec la direction de la Police judiciaire.

Depuis, le train s’était mis en marche. Stern savait qu’il avait des amis. Il savait aussi qu’il n’avait pas que des amis. La moindre connerie pouvait tout faire capoter. Par exemple, la perte d’un effectif dans des conditions douteuses. Stern était loin d’être un con, il savait que la seule échappatoire était de noircir Meunier.

Quand on connaissait le policier, c’était pratiquement mission impossible. Meunier était loin d’être un flic exceptionnel, il s’en fallait même de beaucoup, mais sa fiabilité, sa ponctualité, son sérieux, son honnêteté étaient sans faille. Stern le détestait, mais il savait qu’il serait difficile de lui accrocher une casserole au cul.

Sac à merde.

L’autre sac à merde, c’est lorsque Stern vit le procureur Gauthier descendre de sa vieille Simca d’un noir terne. Tout le monde s’était arrangé pour qu’il fût prévenu en dernier lieu. Gauthier avait à peine la quarantaine, il était grand et mince. Le visage anguleux, la mâchoire dure, il ressemblait un peu à Buddy Holly avec ses minces lunettes en corne et ses cravates haricot vert. Il semblait qu’une fois pour toutes, il se fût installé dans les années cinquante, avec la ferme intention de ne jamais en changer. Gauthier était sorti major de l’école, avait pris tout de suite le parquet. Tout de suite, il s’était inscrit au syndicat de la magistrature, organisation classée à l’extrême gauche.

Aux yeux de Stern, un proc’ rouge, c’était encore plus dégueulasse qu’un juge rouge. Stern était tout de même obligé d’en passer par lui, de même qu’Alvarez et Manière. Tous trois haïssaient infiniment plus la magistrature que les malfrats, parce qu’il était plus facile de passer des deals, parce qu’ils avaient plus d’intérêts communs, qu’on s’entendait plus aisément avec les voyous qu’avec les juges.

Le comble, ce fut l’arrivée de la Continental dont la longue antenne oscillait sur son embase au milieu du pavillon et lorsque Schneider en sortit, avec son vieux trench et son costard chiffonné. Schneider avait ce regard gris et vitreux qu’il promenait avec distance sur toute chose. Cette espèce de mépris avec lequel il s’adressait à lui, la plupart du temps par obligation de service. Pour Stern, qui avait eu vent des exploits de Schneider en Algérie, le chef du groupe criminel était une bête malfaisante et dangereuse. Bâtard de SS.

Il le vit se diriger vers Gauthier et les deux hommes se serrer la main. Rien que des fils de pute, prêts à comploter dans son dos. Il préféra retourner dans sa voiture de service. La promenade l’avait décuité. Pablo Escobar se tenait dans le siège du conducteur, ses gros poings posés sur le volant, des poings qui faisaient penser à des cantaloups et dans lesquels le mince volant de bakélite semblait être celui d’une voiture d’enfant, et même une batte de base-ball un jouet inoffensif.

Sans tourner la tête, Stern dit :

— Il faut stopper l’enculé qui a fait ça.

Il ajouta, d’un ton sans réplique :

— Il faut que ça soit nous et pas les autres qui le crèvent*.

Pablo Escobar alluma le moteur. Dans son esprit rudimentaire, il s’agissait de point d’honneur, d’esprit de corps. Un collègue qui se fait effacer, quel que soit le collège, même une couille molle comme Meunier, on monte au baroud. Direct. Dans celui, beaucoup plus évolué, de Stern, il s’agissait de la meilleure parade à court terme pour neutraliser un éventuel accroc dans le plan de carrière.

Enfoiré de Meunier. C’était à croire qu’il avait fait exprès pour l’emmerder.

La voiture s’ébranla, sans que personne n’y prît garde.

Il y avait une bouteille de J&B dans la boîte à gants.

Heureusement.


Gauthier fixait Schneider avec une extrême attention. Les yeux gris n’avaient aucune expression. La voix de Schneider, en revanche, était sourde et altérée :

— Cinq coups de feu, presque coup sur coup. À ce qu’on sait, une balle aurait presque arraché deux doigts à la main droite.

Schneider fumait, la bouche immobile, mâchoires bloquées.

— Deux autres balles en pleine poitrine. Le tout à moins de deux mètres.

Il ajouta :

— À ce qu’on sait, les deux dernières auraient été tirées dans les parties.

— Dans les parties ?

Il y eut un court silence et même le vent se tut un instant. Schneider souffrait du dos. Il avait les paupières à vif. Aussitôt qu’il avait été prévenu, il avait shooté Cheroquee à sa bagnole, une petite Austin vert anglais, rangée en bataille dans une rue du centre. Au moment où il démarrait, elle était revenue sur ses pas en lui faisant signe de descendre la glace. Par la vitre baissée, elle lui avait posé un baiser sur les lèvres et elle était partie en courant. Plus tard, en roulant, il avait absorbé deux comprimés, en les faisant descendre à l’eau minérale. La nuit risquait d’être longue de même que le jour suivant, et aussi peut-être celui d’après.

— On a prévenu la femme ? s’enquit Gauthier.

— La femme de qui ? (Il revint à lui.) Aucune idée.

— Si ce n’est déjà fait, il faudra le faire.

— Je m’en occupe, murmura Schneider.

— Vous avez du témoin ?

— Le pompiste de nuit. Gardé sous cloche. À toutes fins utiles.

— À toutes fins utiles, souligna Gauthier.

Schneider avait les yeux rivés au sol. Les traces de sang. Les compresses, les emballages plastique, les tampons de coton, tout ce que les gens du Samu laissaient souvent derrière eux, dans l’urgence.

— Tout va bien ? Ça va aller ? demanda subitement Gauthier.

— Si vous vous demandez si je suis chargé, c’est non.

Gauthier battit en retraite, mais c’était exactement ce qu’il se demandait.

Il fixa le policier un instant, comme pour se faire une opinion puis décida d’un ton abrupt et sans réplique :

— Groupe criminel saisi, Schneider. C’est vous qui prenez.

Aperçu, murmura Schneider pour toute réponse.

Gauthier eut l’impression que le policier venait de claquer imperceptiblement les talons. Une simple impression sans doute. Il se borna à hocher la tête.

— Bonsoir, Schneider.

— Mes respects, monsieur le procureur, fit Schneider.

Il lui semblait que sa face se paralysait peu à peu.

Gauthier tourna les talons, puis revint sur ses pas :

— Ah, au fait… Bonne année, Schneider…

Le visage du policier resta de marbre. Il regardait la 205 de l’Identité judiciaire arriver à toute allure. Sur le pavillon, frêle lueur bleue palpitante, le gyrophare semblait se battre à lui seul contre le vent sombre et la nuit.


Il venait d’être quatre heures du matin. Schneider avait pris une douche, alternativement brûlante et glacée dans le sous-sol de l’hôtel de police. Il s’était rasé soigneusement et avait changé de sous-vêtements. Il avait troqué son déguisement de traîne-lattes (Steinway & Sons) contre sa tenue habituelle, un jean, une chemise de coupe militaire à même la peau et des boots. Il était redevenu Schneider, avec sa vieille veste de treillis. Rien de follement sexy.

Quatre heures. Il avait terminé les constatations à la station-service, ainsi que dans la GTV de Meunier. Il avait fait conduire le véhicule dans le garage souterrain de la police. Par l’intermédiaire de Charles Catala, il s’était enquis de l’état de Meunier. Le flic était toujours sur la table d’opération en chirurgie II et il n’était pas possible de se prononcer. Diagnostic réservé. Il s’était assuré qu’on avait bien prévenu la femme. Le chef de poste lui avait affirmé qu’elle l’avait été presque tout de suite, mais qu’on avait omis d’aviser le groupe criminel qu’elle avait été avisée, tant la chose allait de soi.

C’était tout de même un collègue qui était entre la vie et la mort, en train de se battre aux urgences, non ?

Schneider avait fait relever le plan des lieux. Il avait fait photographier les douilles percutées in situ. Chacune était signalée par un carton numéroté. Le type avait procédé à la constitution d’un premier exemplaire de travail à l’aide d’un Polaroïd acheté sur ses propres deniers, de même que la pellicule. Les premières conclusions indiquaient que l’arme éjectait les douilles par la droite et qu’il s’agissait de munition de calibre .45 ACP.

Schneider s’interdisait toute conclusion hâtive, de même qu’il se défendait de toute émotion. Quatre heures. Le gardien de nuit était assis en face de lui. Les deux schnauzers se tenaient couchés à ses pieds et visiblement ne dormaient que d’un œil. Schneider avait la carte d’identité entre les doigts. L’homme se nommait Novak, Louis Novak. Né en 1938 en Pologne. De nationalité française. Schneider avait connu un Novak, sensiblement plus âgé.

— C’était mon père, reconnut Novak.

— C’était ?

— Parti, dit Novak.

Visiblement, il n’était pas disposé à en dire plus. L’homme connaissait Schneider de vue et il savait qui il était. Pas mal de monde en ville connaissait Schneider, surtout les gens qui sévissaient la nuit. À côté de la machine à écrire, il y avait la fiche anthropométrique de Novak. Une sombre litanie de coups à la con, entrecoupée de séjours en prison. L’homme était noir comme un corbeau. Il était pourtant pompiste de nuit.

— Expliquez, dit Schneider.

— Facile : je me suis rangé des voitures. Mon patron était au courant, quand il m’a embauché et pourtant il m’a fait confiance. Il y a déjà plus de cinq ans qu’il me fait confiance.

L’un des deux chiens soupira dans son demi-sommeil.

— Manouche ? s’enquit Schneider.

— Rom. Né de mère inconnue.

Schneider était demeuré impassible. Novak connaissait ce genre de type. Il en avait rencontré dans les Aurès. Ce genre de type à qui on commandait de raser une mechta, à tort ou à raison, et qui le faisaient. À tort ou à raison. De jeunes officiers tout en os et en muscles, des guerriers aguerris, sobres et durs au mal, et sous les ordres desquels il n’avait pas détesté servir. À tort ou à raison. Sur le bureau, un cavalier indiquait « inspecteur principal Claude Schneider ». Un tueur avec un prénom de fille. Chef du groupe criminel. Un tueur chargé de traquer un tueur de flics, un autre tueur qui semblait avoir agi sans mobile apparent.

— Quand je suis rentré du bled, dit l’homme sans raison, je suis revenu avec une moukère sous le bras. On s’est mariés à Orange en 1963.

— Et ? s’enquit Schneider en sortant une cigarette de sa poche de poitrine.

— Elle est partie. Je peux fumer ?

— Vous pouvez, dit Schneider.

Il allait lui tendre son paquet mais Novak sortit des Gitanes de son pantalon de piste. L’homme empestait le mazout à dix pas. Tous deux avaient assez de métier pour savoir qu’il s’agissait d’un round d’observation. Lorsqu’on faisait proprement son boulot, on n’attaquait jamais bille en tête, pas plus un témoin qu’un détenu, ou un simple suspect. Schneider cerclait très haut dans le ciel. Dans la tête, Il avait un air et des paroles lancinantes. C’étaient celles d’une vieille chanson yiddish que sa mère chantait par le passé et que Ray Charles avait reprise sous la forme d’un blues déchirant. Tell me where can I go ? There’s no place I can see. Where to go, where to go ? Every door is closed to me… Il lui restait peut-être une porte et il faillit décrocher son téléphone, au lieu de quoi, il poursuivit en courant sur l’erre :

— Partie comment ?

— Accident de la circule. Un connard qui doublait en haut de côte, fond la caisse. Elle, elle roulait à soixante en tenant bien sa droite. Choc frontal. Vitesse relative, cent soixante-dix. Elle était enceinte de quatre mois. Elle et le gosse y sont passés.

Il eut un regard pour les chiens à ses pieds.

— Maintenant, je vis avec eux. Ou bien c’est eux qui vivent avec moi.

Schneider sut qu’il était temps d’y aller. Fini de cercler. Il posa sa cigarette au bord du cendrier. Il posa ses grandes mains sur la machine.

— Racontez.

Novak raconta d’un ton neutre et précis, les paumes aux genoux.

— Après vingt-deux heures, je ne sers plus aux pompes. Je ferme les baies de lavage, les baies de graissage. Ça arrive juste qu’on répare une crevaison pour rendre service. Je me boucle dans ma cage, je fais l’état des stocks. Je garde le coffre quand on n’a pas eu le temps de faire le dépôt de nuit à la banque.

— Ça arrive souvent ?

— Presque jamais, reconnut Novak. Je prends de vingt heures à huit heures.

— Vous aviez combien en caisse, cette nuit ?

— Rien du tout, le gérant avait pu passer à la banque avant qu’elle ferme.

— Le type n’en avait donc pas après la caisse.

— Le type n’en avait après rien du tout. Quand un véhicule prend la piste, d’un côté comme de l’autre, ça sonne dans ma cage. Le type est venu. J’ai entendu la sonnerie. J’ai entendu comme un bruit de Harley. J’étais dans un demi-sommeil. Je me suis levé. C’était bien une Harley. Le type a béquillé, il allait se servir de l’essence, avec une carte. Pas moyen de faire autrement. Je veux dire, à cette heure de la nuit, l’automate prend le relais. Pas de lézard. À la limite, j’en avais rien à battre, aussi bien j’aurais pu aller me recoucher, seulement j’avais remarqué que c’était une Electra. Ça court pas les rues, une Harley Electra.

— Non, reconnut Schneider avec un demi-sourire.

Il tapait très vite, des deux mains, les épaules droites. La chemise parfaitement repassée semblait encore reposer sur son cintre. Novak remarqua :

— Une Lincoln Continental Mark IV non plus. La seule que je connais dans le coin, c’est celle de Bubu Wittgenstein. Matching number. Il lui a fallu plus de dix ans à la remettre d’équerre. Bubu, il prêterait jamais sa chérie à personne, même pas à son jumeau, même s’il en avait un.

Schneider confia avec flegme, en allumant une cigarette à la précédente.

— C’est celle de Bubu.

— Merde, fit Novak, stupéfait. Vous êtes pourtant pas du genre de type à faire des pipes à un mec. Comment vous avez fait pour lui tirer la Conti ? Vous avez fait quoi ? Vous lui avez mis un canon de riot-gun dans l’oignon ?

— Pas même, reconnut Schneider sans sourire. Ensuite ?

— Ça sonne à nouveau. Je vois la GTV, une GTV rouge qui s’arrête et un grand type qui sort. Beau mec, sa tronche me dit quelque chose, mais quoi… C’est seulement après que j’ai fait le rapprochement… Il s’approche du motard… Ils ont l’air de se dire un truc… L’autre fait trois ou quatre pas en arrière, met la main dans le blouson. Il sort un pétard et il vide le chargeur.

— Comment ?

Novak mima le geste en tenant les deux poings serrés l’un contre l’autre, à bras tendus, l’index mimant le geste d’actionner la queue de détente à toute allure. Ça n’apportait rien, car seul un observateur attentif et prévenu peut diagnostiquer si un type qui tire à deux mains est droitier ou gaucher.

— On est bien d’accord que la victime est l’inspecteur principal Meunier. Vous le reconnaissez bien comme tel.

Les yeux de Schneider ne semblaient plus se porter sur quoi que ce soit.

— Oui, confirma Novak avec force. Vous le connaissiez bien ?

— Pas plus que ça, murmura Schneider. Meunier est touché.

Novak baissa le front, caressa la nuque d’un des deux chiens, puis l’autre.

— Touché ? J’ai eu l’impression que votre type éclatait comme une pastèque. L’enculé devait tirer à la dum-dum. Le temps que je prenne mon pompe, j’ai toujours un fusil à pompe avec moi avec six balles à ailettes dans le magasin, le temps que j’aille à la porte, que je déverrouille la serrure de sécurité, le type est déjà barré au diable.

— Et les chiens ?

— Les chiens ? Vous vouliez que je lâche les chiens sur un type qui tire des bastos à tête creuse ? Il avait vidé le chargeur, mais comment je pouvais savoir, moi, s’il en avait pas un autre dans la poche ?

— Vous ne lâchez pas les chiens, de peur qu’ils se fassent flinguer, mais vous, vous y allez. Le type tire de la dum-dum, il a peut-être encore de la réserve, mais vous y allez. C’est ça.

— C’est ça.

— Pour combien par mois ?

— Pour pas lourd, mais on me paye. Et vous, vous auriez pas fait pareil ?

Schneider garda le silence.

Tout pouvait se passer très simplement. Il appelait Marina, qui lui donnerait certainement le numéro de téléphone de la jeune femme. Ensuite il l’appellerait. Pour lui dire quoi ? Qu’il ne savait plus, qu’il n’avait plus d’endroit où aller, qu’il lui demandait, je vous en prie, dites-moi où aller, devant moi toutes les portes sont fermées. Au lieu de quoi, au prix d’un dur effort sur lui-même qui lui fit venir une grimace sur le visage, il se contint, et, parce qu’on le payait lui aussi pour cela, il demanda d’une voix inutilement cassante :

— Description du tireur ?

Novak écrasa sa cigarette, les yeux fermés comme s’il psalmodiait la même histoire depuis des heures :

— La trentaine, corpulence mince. Un pèse-peu : le guignol a eu du mal à béquiller la Harley. Blue-jean et bottes, genre santiags avec le talon biseauté. Un intégral MAX noir avec un autocollant derrière, un drapeau confédéré. Blouson flight.

— Description du blouson, articula Schneider.

Novak conserva les yeux fermés :

— Pas neuf. Cuir marron épais. Il y a de la fourrure au col et aux manches. Dans le dos, il y a un greffier à cheval sur une bombe. Fritz-Ze-Cat. Un truc dans ce goût-là.

— Fritz-Ze-Cat ou pas Fritz-Ze-Cat ?

Novak ouvrit les yeux en pleins phares.

— Fritz-Ze-Cat.

Schneider se pencha sur l’interphone :

— Charlie, vous venez ?

Le jeune flic fit irruption aussitôt. Il tordit le nez : la pièce empestait le gasoil et le chien mouillé.

— Vous passez une diffusion régionale urgente. Tout est dans la machine.

Schneider se leva presque d’un bond. Il était visiblement saisi d’une violente envie de pisser, urgente elle aussi. Schneider était encore beaucoup trop jeune pour souffrir de la prostate. Charles Catala diagnostiqua aussitôt : amphétamines.


Marina avait aperçu la petite Austin vert anglais qui surgissait comme une bombe dans l’allée. Elle était venue se ranger presque au ras du perron dans un crissement de freins rageur. La portière du conducteur avait produit comme un coup de feu étouffé en se refermant. Sans se pencher, elle avait vu Cheroquee se diriger à grandes enjambées vers le perron, dont elle avait escaladé les marches d’un pas rapide et décidé, le front levé comme si elle cherchait à apercevoir quelqu’un à l’étage. Elle avait un sac de voyage à la main. Marina avait soupiré doucement. Elle savait exactement ce que ça signifiait : Cheroquee s’était encore disputée et le motif n’était pas difficile à deviner.

La jeune femme avait disparu sans crier gare en laissant son petit ami comme un con.

Marina avait presque envie de rire.

Brusquement, le vent avait molli. La pinède ne ronronnait plus que comme une grosse chatte assoupie au coin du feu. De l’ouest venaient toujours de grands bancs de nuages qui n’avaient plus l’air de menacer personne.

Bonne année, bonne santé.

Elles étaient amies depuis presque vingt ans. Elles avaient connu des joies et des peines, des jours avec et des jours sans. Elles aimaient les mêmes musiques, les rocks des années soixante, les mêmes comédiens, elles utilisaient la même marque de balles de tennis. Il n’y avait jamais eu la moindre ombre, la moindre jalousie, la plus petite défiance entre elles deux. Elles se tenaient de part et d’autre du comptoir au milieu de la cuisine. Elles avaient le même café dans une chope entre les doigts. Une seule différence : Marina buvait le sien à grands traits, afin de faire passer la migraine à coups de Dafalgan. Tout au long de la nuit, elle avait pris une caisse de compétition. À aucun moment, Tom n’était descendu de son bureau où il s’était bouclé peu après le départ de Schneider. La jeune femme pointa l’index en direction de son propre front :

— Casque en plomb. La locomotive et les Indiens. Même les bisons. C’est toujours le lendemain qu’on regrette.

— Le con, jubilait encore Cheroquee. Moi je ne regrette pas. Quand je suis rentrée, le crétin tambourinait déjà à ma porte depuis un moment. Il a tout de suite commencé à me crier dessus. J’ai voulu rentrer, il m’a bousculée. On a déjà failli une première fois se battre sur le palier. Il a manqué me mettre sur la figure avec son extractible, tellement il était fumasse.

Elle hocha la tête.

— Brusquement, il a essayé de me tripoter. C’est là que j’ai ouvert le feu. Je ne sais pas ce qui s’est passé au juste, mais à un moment le Pioneer a volé dans l’escalier.

Elle savait parfaitement : d’un puissant revers du gauche, son poing avait arraché le poste des doigts de l’adversaire. L’objet avait alors décrit une courte parabole ondoyante et futile avant d’aller s’écraser au sol en jetant des pièces partout dans un rayon d’un bon mètre carré. L’image lui arracha un sourire de contentement.

— Il est descendu porter secours à son Pioneer, mais c’était déjà trop tard. J’en ai profité pour me boucler chez moi. Il est revenu tambouriner à la porte, avec les poings et les pieds. Il gueulait qu’à cause de moi, le portable était mort et qu’il allait m’envoyer la facture. Que je n’étais qu’une putain et qu’il allait me casser la gueule. Je lui ai braillé qu’il pouvait toujours essayer.

Malgré son mal de crâne, Marina rit.

— Au bout d’un moment, il s’est calmé. Je suis restée à guetter derrière la porte, puis j’ai fini par l’entendre descendre. Je l’ai vu sortir et démarrer en crabe. À l’accélération, les pneus ont fumé sur au moins dix mètres. Il a bien dû laisser deux centimètres de gomme par terre. Tu te rends compte, des SP Sport.

Elle rit et déballa franchement :

— On est férié. Je connais l’animal. Chez moi, il va revenir me faire chier toute la journée. Je ne peux pas me le permettre, demain je bosse à six heures. (Elle se rembrunit soudain.) Je pourrais aller chez mon père, mais je ne voudrais pas trop qu’il sache.

— Qu’il sache quoi ?

— Entre Francis et moi, c’est fini.

— Depuis quand ?

— Depuis cette nuit, déclara Cheroquee d’un ton bref.

Elles étaient amies, mais elle ne pouvait tout avouer : depuis qu’elle avait vu Schneider. Depuis l’instant où elle avait vu ses grandes mains sur le piano. Depuis qu’ils s’étaient embrassés dans la voiture. À l’instant même où elle avait aperçu sa silhouette immobile et son regard braqué sur elle, elle avait su instantanément que c’était l’homme de sa vie. Elle ne l’avait jamais vraiment attendu, mais elle savait que c’était lui et qu’il n’y en aurait pas d’autre.

Elles gardèrent le silence, puis Cheroquee sourit en montrant un petit bout de langue.

— Je suis crevée. J’ai froid et j’ai du sable sous les paupières. Je suis une petite animale sympa qui a besoin de beaucoup de sommeil. Je sais qu’ici, il n’osera jamais venir. Tu aurais un coin pour moi, un bout de divan ?

— Tu as une chambre, en haut.

Elles ne tardèrent pas à monter. Subitement, Cheroquee fut à bout de force. Elle ne savait plus trop si elle avait envie de pleurer ou de rire. Elle prit rapidement une douche et se changea. On suivait ses vêtements à la trace. Elle avait les jambes nues et enfilé seulement un long sweat en coton rose délavé que Marina avait l’impression de lui avoir toujours connu. Les deux jeunes femmes n’avaient aucun secret l’une pour l’autre. Elles avaient passé des heures à se rôtir recto verso, nues au bord de la piscine. En remontant la couette sous son menton, Cheroquee rit :

— Au fond, je suis un être simple. (Elle se redressa, bombarda l’oreiller de coups de poing pour bien faire son trou.) J’aime dormir. Je suis rien qu’une bonne grosse chatte. Une grosse chatte qui peut dormir des jours entiers en rond devant le feu, à ronronner. Pour peu qu’on lui foute la paix.

À la porte, Marina gardait le silence.

Puis, en éteignant la lumière, juste au moment de refermer, elle l’avertit comme à regret en trois phrases aussi courtes que possible, d’une voix sourde et crispée, sur un rythme ternaire et lent. Un rythme de valse triste. Elle dit seulement :

— Schneider. À ta place. J’oublierais.


Le jour avait fini par ramper dehors. Schneider avait terminé l’audition de Novak, qu’il avait relue lentement avant de la faire signer au témoin. Deux originaux, cinq carbones. En se tenant devant la fenêtre, une chope de café à la main, il avait suivi du regard la lourde silhouette trapue de Novak en combinaison de piste s’éloigner dans la pluie en direction des Abattoirs, un chien tenu en laisse de chaque côté. Les Abattoirs étaient fermés. La pluie s’était remise à tomber lentement, sans bruit. Elle faisait sur les vitres de fines zébrures parallèles qui ne tarderaient pas à se rejoindre en minuscules ruisseaux qui couleraient eux aussi sans bruit jusqu’en bas. Sur l’appui de fenêtre, il y avait une cafetière électrique qui gazouillait faiblement, mais sans cesse. Charles Catala l’appelait la concierge. En bas, sur le parking flic, il y avait toujours la Conti posée entre deux emplacements. Grande, longue et luisante avec la grosse antenne radio sur son embase, sa présence au vu et au su de tout l’hôtel de police pouvait passer pour de la provocation. Sans se retourner, Schneider commanda :

— Charles, vous prenez un esclave et une voiture et vous ramenez la Conti.

— Aperçu, se borna à enregistrer le jeune homme.

Il était resté derrière la machine à écrire, à se balancer sur la chaise de dactylo, le pied dans un tiroir. Julien Clerc. Un Julien Clerc avec le casque en plomb. Il relisait la déposition du témoin. Il releva le front.

— Dingue, remarqua-t-il. À la question : quand vous avez vu la victime au sol, Novak a répondu, je cite : « Non, je vais pas à la voiture. Dans ma tête, le type de l’Alfa est aussi mort que l’idée de l’égalité des chances, avec ce qu’il vient de se manger. Alors, je vais pisser, je me la secoue et je fais le 17. Vous avez demandé la police, ne quittez pas. Je refais le numéro. Même chose. Alors j’appelle le Samu… » Vous vous rendez compte ?

Schneider ne voyait pas très bien de quoi il fallait qu’il se rendît compte. Aller pisser, peut-être ? Il en revenait. Il fit d’une voix neutre, où n’entrait nul reproche et pas le moindre sarcasme.

— Est-ce que vous avez déjà assisté à un artillage ? Est-ce que vous avez déjà vu un type se faire tirer dessus devant vos yeux ?

— Non, reconnut le jeune homme.

— Je ne vous le souhaite pas.

Ils avaient gardé le silence un instant, puis Schneider avait rappelé :

— La voiture en bas, Charles. Elle est sur un emplacement Police. Il faut l’évacuer avant qu’on ramasse un PV.

Pour sa part, il avait autre chose à faire. Un rendez-vous auquel il ne pouvait pas couper et où il allait à reculons. Où il devait se rendre seul, sans personne pour lui souffler dans la nuque. Dans le tiroir, il ramassa son arme qu’il mit à l’étui, à sa ceinture. Sans un mot, il saisit sa veste de treillis et sortit.

C’était une villa basse, tout en longueur. Une demeure cossue, solidement bâtie en pierre de taille, bien assise, avec des fenêtres à meneaux et une vigne qui sinuait le long de la façade, les gros rameaux sombres dégouttant de pluie. Schneider lui trouvait un air de cottage anglais, sérieux, réservé. C’était sans doute un endroit confortable, agréable à vivre, mais qui offrait un visage austère. Non loin du garage, il y avait le tronc trapu d’un cèdre qu’on avait ébranché. Il était resté étendu tel quel, sans doute faute de matériel lourd pour le brasser.

Schneider avait arrêté sa voiture de service à l’orée de l’allée.

Le moteur tournait toujours au ralenti. Les essuie-glaces battaient par intermittence. Schneider fumait. Il avait mis le chauffage, mais il avait froid. Il connaissait ce genre de froid. Le froid qui règne dans une carlingue d’avion, au moment où on ouvre la porte et qu’il va être temps de se jeter dans le vide. Le moment où l’on guette la lumière verte.

Qui dit qu’il faut y aller.

Dès son premier saut, Schneider avait eu peur. Il avait eu peur tout le temps. Il avait sauté sous le feu ennemi, avec le long fouet des traceuses qui entouraient l’avion, le crépitement sec des impacts sur la carlingue. Une balle traçante monte à votre rencontre, jamais tout à fait droit, avec une sorte de vice qui n’est dû qu’à la balistique. Lorsqu’elle vous a manqué, elle continue et disparaît. La peur ne l’avait jamais quitté, pas un instant. C’était un secret qu’il ne pouvait partager qu’avec lui-même, et encore pas tout le temps.

Une fois dehors, c’était le silence, le vent, la chute et tout allait mieux, jusqu’au bref rappel de la sangle automatique qui ouvrait le parachute. Il n’y avait plus qu’à descendre et se laisser porter par le piège*. Plusieurs fois, il avait alors essuyé des tirs lorsqu’il était en l’air mais n’avait jamais été touché en descente.

Dans la voiture, il avait froid et l’estomac noué.

Il regardait la porte où était encore accrochée une couronne de Noël. Il savait que la lumière allait s’allumer d’un instant à l’autre, alors de lui-même, il coupa le moteur, ouvrit la portière et se jeta dehors en laissant les clés sur le contact.


La femme avait la soixantaine, elle portait des ballerines et un jean, un pull en mohair gris. Elle avait les cheveux gris fer coupés très court. Elle était encore très regardable. Schneider la connaissait de vue sans parvenir à la situer. Il se tenait sur le seuil, sa carte de flic devant lui comme si elle pouvait le protéger en quoi que ce soit.

— Entrez, dit la femme. Ma fille s’occupe du bébé. Elle sera à vous dans un instant.

Schneider était entré. La femme l’avait conduit au salon et elle l’avait laissé. Tout était à peu près comme il se le figurait : confortable et austère. Dans la cheminée, le feu était mort de sa belle mort et exhalait une odeur de cendre humide et de bois froid. Schneider était resté debout, le front pensif, le visage contracté. Puis Minnie était entrée dans son dos, presque sans bruit. La copie conforme de sa mère, avec vingt ans de moins. Elle avait les yeux rougis et les traits crispés, mais elle se tenait bien. Comme s’il se fût trouvé dans le cabinet d’instruction de la femme, il s’était incliné brièvement, en détournant le regard.

— Mes respects, madame la juge.

Il sentait les ondes de souffrance qui émanaient d’elle. Elles avaient un caractère presque physique. La femme eut une sorte de sourire qui n’alla pas jusqu’aux yeux.

— C’est tout ce que vous avez trouvé, comme entrée en matière ?

C’était tout ce qu’il avait trouvé. Un mort, c’est pas grave, on sait qu’il ne vous emmerdera plus. Face à un mort, dans quelque état qu’il fût, Schneider pouvait assurer. Il pensait pouvoir assurer. Face à la souffrance d’autrui, il ne savait que faire. La femme lui fit signe :

— Asseyez-vous.

Schneider obtempéra. Minnie remarqua la vieille veste de treillis. Le pistolet à la hanche. Schneider était un homme perdu. Elle s’assit sur un pouf, en face de lui.

— Vous voulez prendre quelque chose ? Un café ?

Schneider fit signe que non. La jeune femme portait un ample pull-over informe, trois fois trop grand pour elle. Elle inclina légèrement le torse, comme pour se bercer. Elle glissa les mains entre les genoux, qu’elle serra de toutes ses forces. Elle braqua sur lui des yeux très verts, très doux et démunis sans les lunettes sévères qu’elle arborait au tribunal. Elle dit :

— Je suppose que vous voudrez m’entendre en qualité de témoin.

— Oui, dit Schneider après un temps.

Il était venu sans machine à écrire, sans bloc pour enregistrer les déclarations. Il était venu comme un homme qui se rend chez une personne dont un proche est en train de claquer aux urgences. Il était venu aussi pour recueillir ses déclarations.

Minnie était juge, et une bonne juge, aux yeux de tous. Vieille famille de droite, donc fiable par essence. On l’estimait parce qu’elle était mariée avec un flic. Parce qu’on la savait rigide, dure et précise. Sèche comme un coup de trique. Elle dit :

— Nous nous apprêtions à réveillonner. Parce que, malgré ce qui se raconte, nous ne sommes ni mormons, ni baptistes, ni témoins de Jéhovah, ni quoi que ce soit.

Schneider était au courant des racontars qui couraient sur leur compte. Comme tels, il n’en tenait aucun compte.

— Il devait être onze heures, lorsque j’ai vu Meunier enfiler sa veste. Il s’est penché sur notre fils. Je lui ai demandé s’il sortait. Il m’a répondu qu’il s’agissait d’une simple vérification.

Elle n’appelait pas Meunier par son prénom. Elle ne disait pas mon mari. Elle disait seulement Meunier, comme s’il se fût agi d’un prévenu, d’un témoin ou d’un suspect. Machinalement, Schneider sortit une cigarette, la rengaina aussitôt avec une grimace.

— Vous pouvez fumer.

— Non, merci.

— Peu avant, il m’avait relaté une altercation avec son chef de service, le commissaire principal Stern. Stern avait accusé Meunier d’avoir plus ou moins bâclé le travail. Il était question d’un certain Bugsy, qui avait été balancé.

— Bâclé le travail ?

— Meunier n’avait pas effectué la fouille à corps. Bugsy était censé transporter la marchandise dans son ampoule rectale. Meunier n’avait pas poussé l’examen jusque là. (Elle réfléchit.) Il n’avait pas l’étoffe d’un très grand flic…

— Il n’est pas mort, observa Schneider.

Il commençait à avoir vraiment besoin d’une cigarette.

— Pas encore. C’était quelqu’un de franc, de sérieux, de méthodique. C’était aussi un homme extrêmement pudique.

Elle tendit les doigts :

— Donnez-moi une cigarette, Schneider.

Il sortit son paquet, le lui tendit, donna du feu. Elle fixait les cendres mortes.

— Physiquement et moralement pudique. Il était très beau, vous savez. Il n’en tirait aucune gloire ni aucune fierté. (Elle releva les yeux. À présent, ils semblaient vitreux.) Comme s’il se sentait responsable en laissant filer Bugsy, il a dû vouloir le retrouver avant que l’autre n’ait eu le temps d’écouler la marchandise.

— Bugsy est un dealer, observa Schneider. Un dealer est un commerçant comme les autres. Les commerçants ne sont dangereux qu’entre eux. Je ne vois pas Bugsy tirer sur qui que ce soit et certainement pas sur un flic.

— Moi non plus. Meunier part pour une de ces rondes-battues dont il avait l’habitude. Il cherche Bugsy, parce qu’il se reproche de l’avoir laissé filer. Il trouve quelqu’un d’autre ou quelqu’un d’autre le trouve.

Elle se tut. Elle se tenait bien, mais malgré elle, la souffrance la défigurait, lui tirant la peau sur les tempes et lui rentrant la tête dans les épaules comme sous les coups. Schneider finit par allumer sa cigarette. De nouveau, elle avait braqué les yeux sur les cendres du foyer.

— Je lui ai demandé s’il était armé. Il ne l’était pas. Dans son esprit, il y en avait pour une demi-heure, trois quarts d’heure. J’ai même vu après qu’il avait tout laissé sur la cheminée, son portefeuille, ses papiers, les clés de la maison. Comme tous les soirs, qu’il rentrait pour ne pas ressortir de la nuit.

— Son arme.

— Il la laissait au service, dans un tiroir fermé à clé.

— Quoi d’autre ? demanda brusquement Schneider.

Il avait de nouveau son ton de flic. Il était en train de reprendre le dessus.

— Il m’a parlé d’une affaire en cours, se rappela la femme. Peu avant de sortir, il était étendu sur le divan, à peu près là où vous êtes. Il examinait le contenu d’une enveloppe dans laquelle il y avait des clichés anthropométriques, ainsi que les photos de surveillance d’une jeune femme. Bugsy faisait partie du lot, naturellement. La femme était une parfaite inconnue. Du moins pour moi. Elle marchait dans la rue, prise depuis un sous-marin en surveillance.

— Rien d’autre ?

— Rien d’autre.

Elle jeta sa cigarette dans les braises. Schneider fit de même.

— En partant, Meunier a emporté l’enveloppe avec lui. Une enveloppe administrative en papier kraft. Format 9 × 13. Vous ne l’avez pas retrouvée, dans ses affaires ?


Schneider roulait à toute allure, gyrophare allumé, dans les rues désertes. Il tenait le volant d’une main et tentait de l’autre de contacter Charles Catala, le combiné de la radio de bord contre la cuisse droite. Autorité appelle. Autorité appelle. Il avait mal dans les os et une boule à l’estomac. Il avait merdé et il le savait. À ses propres yeux, excepté ses réelles compétences professionnelles, sa rigueur obsessionnelle, son acharnement méthodique, il n’était rien ni personne.

Il aurait dû penser tout de suite à envoyer un de ses hommes chercher les affaires de Meunier aux urgences. Elles auraient dû être immédiatement saisies et placées sous scellés. Elles pouvaient comporter des traces et indices (sang, débris d’os et de chair, orifices d’entrée et de sortie) nécessaires à la poursuite de l’enquête. Un rien, un oubli, la moindre négligence, pouvait faire capoter une enquête criminelle. Pour un tueur de flics, c’était la mort qui attendait au bout de la route. Schneider en grinçait des dents. Le moteur hurlait en surrégime. Il n’y était pourtant pour rien. Schneider entendait le claquement des soupapes comme un reproche, mais il s’en foutait. Autorité appelle. Schneider n’ignorait pas qu’il mettait le même acharnement méthodique à se détruire.

Un vent braillard s’était levé, chassant la pluie devant lui à grands coups de balai rageur. La ville entière semblait saisie d’une gueule de bois géante. Comme un grand, le vent avait décidé de prendre les choses en main et faisait le ménage. À l’ouest déjà paraissait un étroit pan de ciel bleu livide. Schneider passa la place de la Liberté en glissant des quatre roues. Il ralentit à peine en prenant à droite. Il était à cinq minutes de l’hôtel de police. Subitement, la voix de Charles Catala envahit l’habitacle. Elle non plus n’avait pas l’air très brillante.

— Vous écoute, Autorité.

— J’ai merdé, Charles. On n’a pas les affaires de Meunier.

Pour toute réponse, le jeune homme avait affecté un ton allègre.

On sentait bien que lui ne l’était pas.

— Pas la peine de vous foutre la rate au court-bouillon, Schneider. Les kébours* les ont ramenées. Elles vous attendent, bien au chaud dans votre bureau.

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