2

La mer, quand elle le veut, peut être d’un noir d’ébène aux atours purement maléfiques. Elle peut venir de si loin, depuis si longtemps, que nul ne songerait plus à lui demander son titre de transport. Elle peut être d’une douceur et d’une tendresse presque infinies, bien plus vaste et troublante qu’un pauvre sourire arraché au passage aux lèvres désolées d’une mère inconnue. La mer était sans mémoire. De plus, personne ne savait au juste ce qu’elle voulait. Sa brusque rage était inépuisable, de même que son calme trompeur et sa capacité presque infinie de mensonge. Ce qu’elle savait, elle le taisait. La mer, aucun homme ne la connaissait, mais si elle n’avait pas existé, aucun homme ne serait un homme — un homme digne de ce nom.

Dans le souvenir de Schneider, elle prenait les digues par le travers dans de grandes gerbes d’écume aussi hautes que des maisons à deux étages. La tempête venait plein est, avec une fureur implacable. Les lames s’abattaient et couraient tout du long de la digue avec de sourds coups de boutoir qui grondaient et vibraient comme des canons de tranchée. Tendre ou dure, fervente ou lascive, la mer a toujours un vague arrière-goût de sel et de larmes et parfois son ressac fait-il jusqu’à l’estran et son feston d’algues sèches et de débris comme un incessant sanglot, ravalé à grand-peine.

Peut-être la mer se borne-t-elle à nous raconter de tristes et lentes histoires qui ont l’inconstance de l’espoir et l’indulgence de l’amnésie. Il arrive alors que le ciel et la mer, la mort et la nuit ne fassent qu’un — et les vivants avec.

Schneider se tenait debout à l’extrémité de la digue. La météo avait lancé un avis de tempête. Il ne se trouvait pas face à la mer. Il était au bord du lac artificiel creusé à grands frais sur l’emplacement d’une ancienne décharge comblée à prix d’or par les différentes municipalités successives qui avaient régné sur la ville. Les lumières rouges, en face, brouillées dans les bourrasques, n’étaient que celles de l’incinérateur de déchets. Au bout de la base nautique, on avait tout de même implanté en guise de phare un feu de balise verte de fantaisie, qui donnait uniquement l’été et les jours de fête et sur un chenal ne menant à rien.

Schneider se tenait debout, les poings enfoncés dans ses poches de trench. Dans la voiture de service garée à distance, Charlie Catala, dit Quine d’Acier, prenait son mal en patience en écoutant Chris Isaak sur son baladeur. De loin, les épaules droites, le col relevé et les pans du trench lui battant les mollets, Schneider semblait concentrer toutes ses forces à conserver la position debout face à la tourmente. Catala était le seul flic à être au courant des étranges escapades de son chef, que Schneider se bornait à commander avec une ironie distante :

To the Lighthouse, Charlie[2].

Charlie connaissait le message. Il n’ignorait pas non plus qu’il arrivait que Schneider s’y rendît tout seul par ses propres moyens. Il ignorait seulement que c’était le titre d’un des plus magnifiques ouvrages qu’ait produits la littérature anglaise. De toutes les manières, il avait cessé de longue date d’essayer de comprendre Schneider. Personne de sensé ne pouvait comprendre Schneider. Tout au plus pouvait-on deviner sans trop de risque de se tromper qu’un jour ou l’autre, pour une raison ou pour une autre, l’inspecteur principal Schneider avait cessé d’avoir une existence propre. La plupart du temps, son regard sans vie était pensivement braqué sur un spectacle qu’il était seul à voir.

Ce soir-là, Schneider se tenait face au vent, comme il se serait comporté raide et droit, mâchoires serrées, impassible, face à n’importe quel président d’assises. 31 décembre, vingt heures dix. Il y avait dix ans, jour pour jour et presque heure pour heure.

Schneider n’avait rien à se reprocher. Rien de tangible, excepté le fait d’exister.

Il avait été clair sur le coup, comme disent les flics pour exprimer dans leurs mots que la responsabilité des faits commis ne leur incombait pas. Dix ans. En matière criminelle, si l’auteur des faits n’a été ni identifié, ni pris et jugé, la prescription court sur dix ans. Ensuite, la justice répute, dans son infinie sagesse, que le dommage social ne nécessite plus la mise en marche de l’action publique. En d’autres termes, au bout de dix ans, un criminel avait toutes les chances légales de s’en tirer fleur*.

Peu de gens y parviennent.

Ensuite, il ne lui restait plus qu’à vivre avec lui-même et le souvenir des actes qu’il avait commis et tout n’était plus alors question que de force de caractère, de désespoir ou de capacité d’amnésie, voire éventuellement de sens moral, toutes choses éminemment variables et dont la fiabilité n’était rien moins qu’assurée.

Dix ans plus tôt, Schneider se trouvait dans une vaste chambre haute de plafond, aux confins de la ville. Une femme lui parlait. C’était une mince et grande femme très sportive, presque aussi grande que lui. Cette nuit-là aussi on avait annoncé des vents de force dix sur l’échelle de Beaufort qui en compte treize. Les vitres de la chambre tremblaient en permanence, comme si elles eussent été sur le point d’exploser. La femme lui parlait presque à bout touchant. Elle portait des cheveux longs et souples qui lui roulaient en vrac sur les épaules et ses traits étaient déformés, la mâchoire durcie. Schneider ne se rappelait pas les mots. Il se rappelait simplement les intentions.

La femme n’avait rien sur elle, à part une fine chaîne en or jaune autour de la taille et des mules à talons hauts semblables à ceux que portaient les putes de la rue de France, celles qui en avaient les moyens et les chevilles suffisamment solides. Rien d’autre.

Elle était parfaitement bronzée recto verso et totalement imberbe.

Rien d’autre.

Pour quoi faire ?

Nombre de crimes de sang ne sont pour la plupart que de simples erreurs de trajectoire et le Destin ne revêt le plus souvent que le sombre masque ricanant de la bêtise.

Dans le dos de Schneider, quelque part dans la pénombre, Charlie Catala actionna le deux-tons, une seule fois, très simplement, comme à regret.


Schneider avait repris le volant. Pour conduire comme pour tirer au pistolet, il portait des gants en cuir noir, souples et minces comme ceux d’une femme. La radio de bord grésillait en sourdine. Tout en traçant imperturbablement sa route, la voiture souffrait et faisait le dos rond dans les bourrasques, comme un navire de charge par gros temps. Schneider alluma une cigarette.

— Meunier a essayé de vous joindre, se rappela brusquement Catala.

— Urgent ?

— Aucune urgence signalée.

Charles Catala considérait Meunier comme un type propre, bien qu’il eût pour tares principales d’être baptiste et d’avoir épousé une ravissante très jeune femme qui avait fini par devenir juge des enfants au TGI*. La salope. C’était à ses yeux un homme parfaitement fréquentable, même s’il servait sous les ordres du commissaire principal Stern, patron du groupe stupéfiants. Jean-Bernard Stern, alias J&B. Pas plus de la quarantaine, trapu et le visage fripé, avec des yeux très bleus et une chevelure blanche et frisée qui lui donnait de manière trompeuse un air passablement inoffensif. Stern commençait à faire du gras. Un physique de sénateur romain décadent. Catala savait qu’il n’était pas objectif : il n’aimait pas Stern. Il savait qu’il fallait s’en méfier comme de la peste, mais il ne l’aimait pas. Au vrai, il le détestait. Stern n’hésitait pas à se servir de ses prérogatives de flic pour se faire sucer par les détenues. Il se disait aussi qu’il avait le vent en poupe et qu’on commençait à en parler comme du futur chef de la BRI, dans un avenir pas trop éloigné.

Subitement, Catala s’enquit :

— Stern, framac*, d’après vous ?

— Je ne crois pas, réfléchit Schneider. Pas tout à fait le profil. Quoique.

Il eut un rire froid, détimbré.

Catala alluma une Gitane, se carra dans son siège, les pieds dans le vide-poche. Il confia pensivement :

— Meunier m’a percuté à l’abreuvoir, l’autre jour. Comme quoi qu’il en avait plein les couilles de la bande à Stern. (Il jeta un court regard au profil de Schneider.) Pour faire clair : ça lui trouerait pas le derrière de passer chez nous.

— Aucune chance. Tant qu’Alvarez est directeur départemental, aucune chance.

— Et du côté de Manière ?

— Manière est cul et chemise avec Alvarez. (Il grinça brusquement.) La voix de son maître. Manière ne se force même pas à lécher les fesses de son chef. Même obédience, même atelier. On peut parler d’identité de vues ou de simple convergence d’intérêts. Ou encore de complicité objective.

— Comment vous le savez ? s’alarma Catala.

— Ils ne s’en cachent pas. Ce sont eux qui le chantent, à la Cour comme à la ville.

Il y eut un long silence, tandis qu’ils embouquaient en cahotant le chemin défoncé qui menait à la casse de Bubu, dont on commençait à distinguer le halo brouillé et diffus des halogènes dans le lointain, puis Schneider reprit finalement à mi-voix :

— Vous bordurez pas, Charlie, le groupe criminel est en survie. Les grandes manœuvres ont déjà commencé. Demain ou l’autre, au gré des princes qui nous gouvernent, on est mort. Il est question de restructuration drastique. Drastique est le mot qui a été employé ouvertement en ma présence en réunion hebdomadaire. (Il débraya un peu trop rudement, faisant craquer les vitesses. La boîte était vieille et protesta. Elle en avait le droit : elle commençait à donner des signes de faiblesse et n’allait plus tarder à mourir elle aussi de sa belle mort. Seuls les mourants ont tous les droits, parce qu’ils sont déjà occupés à tout autre chose et ne menacent plus personne.) Schneider adressa brusquement un coup d’œil rapide à Catala :

— Puisque c’est vous qui avez mis la question sur le tapis, je dois reconnaître que je ne vous en voudrais pas de sauter en marche. Tirez-vous pendant qu’il en est encore temps.

— Tirez-vous de quoi ? Du groupe criminel ? Pour aller où ?

— Ailleurs. N’importe où. Tirez-vous de l’Usine. Tirez-vous avant que toute cette merde vous ait bouffé jusqu’à l’os. Vous avez encore tout ce qu’il faut pour faire un type bien.

— Et vous ?

D’une voix à la fois triste et distante, mais cependant amusée, Schneider murmura :

— Oh, moi, Charlie, c’est fini. C’est fini et depuis bien longtemps.


En dépit de ses trois cents livres, de sa rapidité d’exécution et du vieux Remington* plein debout contre le bureau, Bubu Wittgenstein ne craignait que deux choses au monde : les crotales en colère, mais on ne pouvait pas dire qu’ils pullulaient dans la région et de toute façon personne n’était obligé de leur marcher sur la queue au passage si d’aventure on en croisait un, les crotales en colère et Schneider. Un crotale s’alimente une dizaine de fois par an. Il passe le reste de son temps à digérer en somnolant au soleil. Schneider s’alimentait peut-être plus souvent, ce qui restait à prouver, mais sa digestion ne s’accompagnait d’aucune forme d’assoupissement. Il ne semblait même pas qu’il dût être en colère pour mordre.

Bubu était issu d’une famille de manouches alsaciens, dont la plupart étaient partis en fumée sous le Troisième Reich. À quatorze ans, il en faisait dix de plus et il avait été ramassé par les gendarmes. Il était passé entre leurs pattes, puis il avait atterri dans les locaux de la Carlingue*. Il avait été plusieurs fois roué de coups, il avait connu l’électricité et la baignoire. II y avait perdu toutes les dents, mais passé son brevet de civisme et gagné l’estime de ses tortionnaires. M. Lafont l’avait pris sous son aile. Le début d’une belle carrière, qui n’avait été interrompue que par quelques malencontreux et brefs séjours en maison d’arrêt.

Jamais aucun flic n’était parvenu à l’expédier plus haut qu’en Correctionnelle.

C’était cet individu qui redoutait Schneider.

Avec son sens inné de la survie, Bubu savait que ce genre d’adversaire, osseux, rapide et froid, en cas de choc, il fallait le sécher tout de suite, du premier coup, sans lui laisser l’ombre d’une chance parce que lui ne vous en laisserait pas la moindre si vous le manquiez. Deux balles à sanglier, tirées aussi vite que possible, en pleine tête.

Encore fallait-il que Schneider tournât le dos.

Schneider ne regardait nulle part en particulier et ce qui pouvait passer pour un sourire goguenard errait sur ses lèvres. Puis quelque chose d’opaque et qui n’avait pas l’air de le contenter ternit son regard sans vie.

— Rien à me reprocher, affirma Bubu à titre préventif.

— Bonne année, railla Schneider. Rien, pas même une Audi 100 coupé gris métallisé. Boîte manuelle cinq. Vitres teintées. Le moteur est un engin spécialement préparé à Ingolstadt et développe 120 ch. Disparue du parking de la concession, cette nuit vers deux heures du matin. Les clébards n’ont pas moufté. Deux robustes malinois mâle et femelle nourris à la viande rouge. Aucune alarme n’a fonctionné, pas même celle de l’Audi.

— Ces trucs marchent jamais quand il faut, déplora sincèrement Bubu.

— Ces trucs marchent toujours, sauf quand on sait comment les neutraliser. L’Audi sortait d’usine. Tout juste décoconnée. Elle devait être livrée ce matin, juste avant les fêtes, à un fils de dentiste. Valeur marchande, douze plaques. Valeur revente au black ?

— Ça dépend, réfléchit Bubu. Ça dépend si c’est une commande spéciale ou un coup au flan, ça dépend si c’est pour la voiture ou pour les pièces. Rien que le moteur, déjà…

— Combien ? répéta Schneider.

Bubu jeta un coup d’œil machinal au Remington à pompe, mais derrière Schneider, il y avait Charles Catala, avec sa grande bouche mobile et les boucles brunes dans le cou qui lui donnaient des airs de Julien Clerc.

— C’est pas comme ça que ça marche, Schneider, regretta pensivement Bubu. Y a pas vraiment d’argus pour une caisse de choure*. On ne peut pas dire ça fait tant ou tant. Y a trop de paramètres qui entrent en jeu.

— Combien ?

— Je dirais cinq ou six, estima Bubu. Avec les papiers, un peu plus.

— Les papiers, grinça Schneider.

Le sourire avait disparu de ses lèvres. Il s’était évanoui sans laisser de trace. L’Audi 100 coupé avait eu tout le temps de disparaître elle aussi. Ainsi que l’avait écrit Héraclite en son temps, tout passait. À qui entrait dans le fleuve, toujours les mêmes, d’autres et d’autres eaux toujours survenaient. Les femmes et les hommes, le fleuve lui-même, le temps et les voitures de luxe volées, les amours, y compris les plus ordinaires et incertaines, et même les flics aussi, tout passait. C’était à ce prix seulement que le monde et l’espèce survivaient.

Schneider alluma une Camel derrière ses paumes. La fumée lui brûla les poumons et en même temps, la montée de nicotine lui provoqua une sorte d’éphémère bouffée d’allégresse.

— Les papiers aussi ont été volés. Dans le bureau. Aucune serrure fracturée, pas la moindre trace d’hésitation ou de désordre. (Il apprécia en connaisseur.) Belle journée pour la Reine. Combien, avec les papiers ?

— Dix, reconnut Bubu avec un réel souci d’objectivité. Préparée à Ingolstadt, dix plaques. Le moins évident, le commanditaire. S’il est solvable ou pas. S’il est vraiment prêt à les allonger, sinon vous vous retrouvez avec votre merde sur les bras.

La brève bouffée d’allégresse s’était évanouie. Schneider dévisagea son interlocuteur avec froideur.

— Qui c’est, le commanditaire, Bubu ?

L’autre ouvrit et referma la bouche plusieurs fois, puis parut s’offusquer :

— Si je le savais, vous croyez quand même pas que je vous le dirais ?

Schneider eut de nouveau son étrange sourire étale.

— Un jour, Bubu, je te le promets, tu tomberas. Tu tomberas de tellement haut que tu auras tout le temps de comprendre que tu tombes et de te rappeler. Peut-être que je serai là pour te voir tomber et peut-être pas. (Il haussa les épaules.) Mais je sais que ce jour arrivera, parce que c’est écrit.

Bubu secoua la tête.

— Y a longtemps que je suis tombé. J’étais encore môme, mais je me rappelle tout.

— C’est pour ça que je te laisse durer encore un peu.

— Et le jour que vous dites, le jour que ça arrivera, qui est écrit, comme vous dites, je descendrai pas tout seul.

— Tu descendras tout seul, affirma Schneider. Moi aussi. On finit toujours seul.

— On verra bien, quand ça sera le moment, murmura Bubu.

Schneider remarqua l’extrême amertume, la retenue de ton de l’adversaire, mais aussi sa froide et calme détermination. Avant de passer de l’autre côté, Bubu Wittgenstein avait tenu le coup jusqu’au bout face à ses tortionnaires français. Schneider ne doutait pas un seul instant que le manouche fût un homme de parole. Ils étaient seuls, à présent, dans l’Algeco. Dès qu’il avait flairé le tour que prenait la conversation, Charles Catala s’était esquivé sans bruit. Maintenant, il errait devant, sans but apparent. Une casse dans la nuit ne diffère pas sensiblement d’un cimetière. Seule la lumière crue des halogènes illuminait la scène de son implacable nudité. Le vent était subitement tombé. Il avait molli jusqu’à ne plus émettre qu’un mince sifflement discontinu, ironique et distant.


Schneider écrasa sa cigarette sur le plancher, releva les yeux, et, sans transition :

— Tu as ce que je t’ai demandé ?

Bubu brandit un gros pouce écrasé en direction du hangar en face.

Ils sortirent. Catala les rejoignit, les mains enfoncées dans les poches arrière du jean.

Avec des gestes économes et presque tendres, Bubu retira la bâche en commençant par le capot moteur. De ses énormes pattes esquintées à titre de préambule par les gestapistes, il la roula avec soin tout en se reculant de quelques mètres. Le capot avait une taille suffisante pour y faire apponter un bombardier torpilleur de la dernière guerre et la tôle était aussi épaisse que celle d’un pont transbordeur. La calandre comportait des phares pourvus de volets qui lui donnaient l’air de pouvoir rouler en aveugle les yeux fermés. Bubu couvait l’engin avec une sorte de respect presque religieux.

Certaines voitures, comme bien des hommes, se contentent de n’être que de simples objets insipides et d’usage courant. À un moment donné, tout le monde peut se contenter de peu. Devant celle-ci, Bubu éprouvait une émotion et un respect qui n’avaient rien à voir avec le maquillage et le trafic de voitures volées. Il pétrissait la bâche tout en se reculant encore. Il récitait avec une curieuse fierté, d’un ton de respect presque religieux :

— Lincoln Continental 1969, importée neuve en France et immatriculée pour le préfet de la Gironde. Le gonze avait connu personnellement Chaban sous l’Occupation. Onze mille kilomètres au compteur. Quinze couches de peinture noir métallisé. Enjoliveurs, pare-chocs et cache-culbuteurs chromés.

Il ne regardait personne, il n’écoutait rien. Il reprit.

— Le moteur est un big block huit cylindres de sept litres de cylindrée. Jamais reconditionné. Vitres teintées, glaces électriques. Boîte automatique, direction assistée. Intérieur cuir.

Catala avait trouvé le moyen d’ouvrir le capot de la Conti et de plonger dessous. On ne voyait plus de lui que les talons de ses santiags, le jean usé qui lui collait aux fesses et l’extrémité du canon de son Police Python en inox. À chacun sa propre manière de se perdre.

— Ça vous va ? s’enquit Bubu.

— Ça colle, murmura Schneider.

— Le plein et les niveaux sont faits. Les papiers dans la boîte à gants.

Il adressa un coup d’œil machinal à Schneider. Le flic avait aux lèvres une Camel qu’il ne songeait plus à allumer. Une image lui était revenue subitement en tête. Un homme coupait les cheveux d’une femme au moment de la mise en bière, juste avant qu’on referme la bâche. L’homme n’avait laissé à personne le soin de le faire. De longues mèches épaisses qui crissaient sous le ciseau, comme si elles avaient conservé un semblant de vie et se plaignaient de ce qu’on leur faisait encore subir. Les préparateurs avaient bien fait leur boulot, nul ne pouvait soupçonner qu’une bonne partie arrière du crâne avait volé en éclats à l’impact. Un instant, le visage de la morte avait retrouvé une sorte de jeunesse tendre et démunie. On se serait attendu qu’elle jetât ses longues jambes par-dessus bord et qu’en s’ébrouant elle jetât partout un regard franc et étonné, fraîche et dispose après un long sommeil profond, prête à un nouveau départ. Naturellement, il n’en avait rien été. L’homme avait remonté la fermeture à glissière. Le nouveau départ, c’était pour le trou.

Schneider remercia du front.

Bubu venait de lui donner du feu. Le manouche avait cru deviner quelque chose.

Il ne savait que trop quels démons pouvaient tenailler le cœur de l’homme.

— Combien ? demanda Schneider.

Il parlait comme s’il avait la moitié de la face paralysée.

— Rien du tout, dit Bubu. De toute façon, ça serait trop cher. (Il se reprit, d’un ton rugueux.) Contentez-vous seulement de pas la casser.


Schneider roulait en silence. La voiture avait tendance à se dandiner dans les cahots et à vouloir refuser constamment du cul. Devant, il y avait les feux arrière de Charlie. Schneider chercha une cigarette, l’alluma. Jour de fête. La semaine précédente, Monsieur Tom l’avait appelé sur le téléphone rouge :

— Soirée costumée lundi soir, lieutenant.

— Qu’est-ce qu’on fête ?

— Qu’est-ce que tu veux qu’on fête, mon con, à part le temps qui passe ? Marina a retenu le thème de cette année. Ça va te plaire : Cotton Club. Pas mal, dans le registre connerie, non ? Tu sais ce que j’aime, chez Marina ? Sa capacité de connerie et sa jeunesse. Peut-être parce qu’il y a longtemps qu’on a cessé de l’être, toi et moi. Cons et jeunes. Surtout sa jeunesse. Y aura de la bouffe et de la picole. Cotillons et confettis. Il y aura aussi du cul. Plein de cul. Marina a invité tout un tas de copines à elle. Des gonzesses du Samu, de la femme du monde et des putes, mais rien que du premier choix. Y a longtemps que tu es plus allé au cul, Schneider ? T’inquiète pas : t’auras qu’à te baisser et ramasser.

— J’ai le choix ?

— Je crois pas, non.

— Négociable ou pas négociable ?

— Pas négociable.

Il s’était produit un court silence, puis :

— Faut qu’on se parle, Schneider.

Rien d’autre. Au moment de raccrocher, celui-ci avait entendu à l’autre bout du fil le bruit d’une poignée de graviers jeté au fond d’un baquet en zinc. Schneider s’était machinalement tâté le dos, tout près de la colonne vertébrale, là où le médecin chef avait hésité à lui retirer l’éclat de balle du fusil-mitrailleur qui avait manqué de peu lui sectionner la moelle épinière et y avait finalement renoncé. Schneider portait du fer en lui.

Soirée costumée. Au téléphone, Tom avait eu sa voix lente, sourde et sans réplique, celle dont il se servait en premier et dernier lieu, en ultime et unique enchérisseur aux adjudications municipales. Monsieur Tom avait été un très grand avocat d’assises. Bien des procureurs généraux avaient été contraints de se coucher devant cette voix qui semblait ne sourdre de nulle part, en grande part à cause de l’immobilité des traits du visage, mais pas seulement. C’était une voix lente, lourde et parfaitement audible mais qui semblait toujours faire entendre très clairement à l’ennemi où se trouvaient son intérêt, ainsi que les conditions de sa survie.

Il faut qu’on se parle, Schneider.

Devant, la voiture de Catala avait atteint la nationale. Le jeune flic clignota, donna un coup de deux-tons en guise d’au revoir et prit à gauche en accélérant autant qu’il le pouvait. Charlie rentrait rendre la voiture à l’Usine. Schneider prit à droite en embarquant du cul. Il y avait un téléphone entre les sièges. Il décrocha le combiné, pianota un numéro de mémoire et raccrocha avant même qu’on eût répondu.

Se parler de quoi ? Les deux hommes n’avaient plus rien à se dire.

Et depuis bien longtemps.


L’inspecteur principal Meunier glissa l’enveloppe dans sa poche de poitrine. C’était une enveloppe administrative en carton brun, contenant la photo de la femme X… pouvant être Dee-Dee et une dizaine de clichés anthropométriques. Parmi eux, le portrait face-profil d’un jeune type en blouson flight de 1944. Il remisa son .357 au barillet vide dans le tiroir du haut qu’il ferma à clé. Meunier faisait partie de ces hommes qui ne tirent aucune espèce de fierté du fait qu’ils sont habilités à porter une arme — pas même quelque chose d’aussi redoutable et virilisant qu’un Magnum de quatre pouces. S’il se pouvait qu’il en eût besoin pour survivre un jour, l’arme ne lui servait pas à exister dans sa vie de tous les jours.

Meunier baissa les stores, éteignit la lampe de bureau, sortit et verrouilla derrière lui.

À l’autre bout du couloir, on entendait le bruit qui provenait du bureau de Stern. J&B soi-même l’appelait l’abreuvoir. C’était la rumeur interlope que des hommes équivoques émettent depuis les arrière-salles de bistrot, passé l’heure légale. Le groupe stupéfiants était revenu en douce faire un tour de chauffe entre hommes avant d’aller réveillonner avec Maman — ou avec la roue de secours. Meunier marqua le pas. La porte de Stern était entrouverte. Tous les bureaux de tous les patrons de police se reconnaissent au fait qu’ils disposent de portes capitonnées et que les architectes les situent toujours en un endroit stratégique d’où les allées et venues des esclaves aussi bien que celles des clients peuvent faire l’objet d’une surveillance constante.

Un instant, Meunier songea à passer, plus ou moins en douce, sans s’arrêter.

De l’intérieur, provint un beuglement. Le commissaire principal Jean-Bernard Stern avait pour principe d’adopter un langage viril et direct à l’égard de ses troupes. Il gueula un grand coup, à la manière faussement joviale qui était censée être celle d’un grand patron de police, tout en adressant un grand clin d’œil à la cantonade. Stern tenait à son public :

— Meunier, à ma botte !

Celui-ci s’immobilisa, tourna lentement le visage.

— Au pied, glapit Stern, au pied.

Ça se voyait qu’il avait bu. Les autres autour se gondolaient. Meunier fit trois pas en avant, en se tenant aux aguets, ni tout à fait dehors ni franchement dedans. Il n’était donc pas tout à fait possible de le redresser pour refus d’obéissance. Aux yeux du reste du groupe stupéfiants, Meunier était une sorte de pédale qui s’habillait Saint Laurent et tournait régulièrement en Alfa GTV de l’année. Du côté de la famille de sa femme, il était l’héritier des trois quarts des carrières Bacquin, là où la mairie projetait d’implanter l’un des plus vastes et beaux quartiers résidentiels de la ville. Du pognon à chier partout, avec Monsieur Tom comme principal intercesseur. Stern leva un verre à demi vide. Il n’en était visiblement pas au premier. Il avait tendance à donner de la gîte, mais il se tenait encore bien. Il s’esclaffa avec magnanimité :

— Un glass, prêcheur ?

— Non, refusa Meunier.

— C’est vrai que vous picolez pas.

— C’est vrai que je ne picole pas, admit Meunier d’un ton beaucoup trop sec.

Il était sur le point de tourner les talons. Les paupières de Stern s’étrécirent. Personne n’aurait jamais songé à lui répondre sur ce ton. Jamais aucun de ses chaouches*. Stern lui aurait volontiers écrasé la gueule à coups de pompe, seulement Meunier n’était pas tout à fait n’importe qui. À preuve : il n’avait pas besoin de sa paye de flicard pour vivre. Il ne prenait même pas de pognon au passage, ou de came sur les saisies, ce qui le rendait immédiatement suspect aux yeux de tous. Stern changea subitement d’axe et demanda de son ton de chef de service :

— Ça a donné quoi, avec votre larve ?

— Rien, regretta Meunier. Bugsy n’avait rien sur lui.

Stern laissa filtrer un regard de haine entre ses paupières serrées.

— Pauvre con. On vous amène le type sur un plateau, vous aviez plus qu’à l’attendrir un peu pour qu’il s’affale. Même pas beaucoup, deux trois mandales. Quelques claques dans la gueule et il s’allongeait à perte de vue. C’est pas difficile, quand même. (Stern explosa.) C’est quoi, ces conneries ? Vous êtes un flic ou une putain de bonne sœur ?

Meunier s’aperçut que le silence s’était fait autour d’eux.

— Vous êtes flicard, oui ou merde ? rugit Stern. Où c’est que vous avez vu écrit qu’une garde à vue, c’est une partie de plaisir ? Si vous êtes pas foutu de faire correctement votre job, rien ne vous empêche de laisser la place aux autres.

— Bugsy n’avait rien sur lui, répéta Meunier.

— Sur lui, peut-être, mais dedans ?

Meunier marqua le coup.

— Vous êtes allé voir dans son trou du cul ?

— Non, reconnut Meunier.

— Bugsy revenait du ravito*. D’après ce qu’on sait, il était allé faire son marché. Bugsy fait dans le demi-gros. Si ça se trouve, il avait l’ampoule rectale pleine. Maintenant, il y a deux cents grammes de dope de plus qui se baladent quelque part dans la ville. Le soir du réveillon. Vous en avez fait quoi, de votre macaque ?

— Remis en liberté à l’issue de son audition, récita froidement Meunier.

— Pauvre con, grinça Stern. On vous paye pour quoi ? Pour ravitailler le marché ? Une veille de fête ? Vous vous êtes pas demandé pourquoi Bugsy était allé se ravitailler le 31 décembre et pas le 12 ou le 15 du mois d’après ? Vous êtes nul à chier, Meunier. C’est votre connasse de bonne femme qui vous déteint dessus, ou quoi ?

Immédiatement, Meunier avança d’un pas. Il avait les poings serrés et le visage gris de rage. Immédiatement, le costaud qui servait de garde rapprochée à Stern fit mouvement. Il était bien chargé lui aussi, mais il faisait deux cents livres et avait une bonne expérience du combat rapproché. Il servait de force de frappe lors des interviews poussées. Deux cents livres vous brisent facilement les côtes d’un détenu, surtout celles d’un type menotté dans le dos. Dans la rue, tout le monde le redoutait sous le nom de code de Pablo Escobar, en référence à l’autre Pablo Escobar, le vrai. Pablo était la créature et le principal homme de main de Stern.

Pablo Escobar fit mouvement de manière à jouer le rôle de force d’interposition.

— À ta place, j’hésiterais, murmura-t-il.

— Dégage, déclara Meunier.

Il avait Stern bien dans l’axe. Il lui suffisait de faire deux pas en avant. Escobar avait cessé de compter. La gueule de Stern offrait une cible parfaite. Trapu, le visage bouffi par l’alcool, il avait les paupières lourdes et déjà des poches de vieux fêtard sous les yeux. Meunier savait que lui-même se tenait en équilibre précaire sur cette mince ligne de crête où d’une seconde à l’autre tout pouvait basculer, où à tout instant la rage pouvait se déclencher en ravageant tout sur son passage.

C’est votre connasse de bonne femme qui vous déteint dessus, ou quoi ?

Meunier allait lui écraser la tronche, même s’il savait qu’il finirait par succomber sous le nombre. Et subitement, il prit conscience que ce n’était plus de la haine qu’il lisait dans les yeux de Stern. Même pas de la peur. C’était le regard anxieux et désespéré d’un homme en train de se noyer en silence et déjà résigné à sa propre perte.

Meunier desserra les poings, pivota sur les talons et disparut.

Dans son dos, Stern tendit son verre à l’enquêteur de police Pablo Escobar pour qu’il le remplisse. Puis il leva le scotch lentement en ricanant d’une voix graillonnante :

— Ce fils de pute en a plus pour longtemps. À partir de maintenant, il est mort.

À cet instant, Stern ignorait à quel point il était proche de la vérité.

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