L’hiver, à huit heures, c’était encore la nuit dehors. De loin, l’hôtel de police avait l’air d’un grand paquebot gris dont les lumières commençaient à s’éveiller une à une. La lampe allumée sur le bureau de Schneider donnait une fausse impression de chaleur, voire d’intimité. Huit heures, prise de service. Schneider fumait déjà, un journal étalé devant lui. Tour à tour, chacun des membres du gang avait fait son apparition sans bruit, était allé se servir une chope de café et s’était posé au petit bonheur, Dumont le dos à la fenêtre, Müller contre l’armoire à contempler en silence ses pointes de chaussures, Nello assis sans façon à califourchon sur la chaise en face de Schneider. Courapied avait laissé un mot pour dire qu’il prenait la journée de récupération à laquelle il avait droit. Catala avait fait irruption en dernier, agitant ses boucles brunes en manière de grelots, lançant sa phrase fétiche à la cantonade :
— On n’est pas nombreux, on s’la montre ?
Il n’avait rencontré aucun écho. Il en avait conclu qu’il y avait une patate.
Il y avait une patate. Il s’avança, se pencha sur le journal devant Schneider.
Rien n’est plus trompeur, plus partial, qu’une photographie. Selon le cadre, l’éclairage, l’intention de celui qui la prend, une image peut tout dire et son contraire. Celle-ci parlait d’exaspération, de brutalité et de violence. Derrière ses lunettes sombres, Schneider semblait arborer une grimace de rage mal contrôlée. Il avait l’air excédé, il semblait tirer son captif comme une proie qu’il s’agissait d’arracher aux mains d’autres hommes furieux. Charlie aussi, au second plan, semblait en colère. Personne ne pouvait deviner qu’il s’était fait marcher sur les pieds par une femme qui voulait être sur la photo.
Le visage de Francky racontait une autre histoire. Celle d’un type qui venait de se faire passer à tabac par des flics en rage. Il était notoire que les gens de l’hôtel de police avaient la main lourde. En cela, la population admettait de manière tacite que l’on poursuivît dans la saine tradition de l’Occupation : il fallait contenir le crime. Pour cela, il fallait consentir à certains sacrifices. Il n’était donc pas blâmable en soi que les flics aient la main lourde. Ce qui rendait aussi la chose très admissible en un certain sens, c’était que la victime était l’un des leurs. Le tout était que cela ne se voie pas trop.
Le photographe de presse avait fait en sorte que cela se vît.
Il avait très intelligemment dramatisé la scène.
Francky était parfait dans son rôle, celui du boxeur de seconde zone, qui a tenu dix rounds avant de s’effondrer la gueule en sang face à un adversaire dix fois trop fort pour lui, un pauvre type hébété juste sauvé par le gong et qu’on évacue en douce avec l’espoir que ça ne se voie pas trop. Malgré le sérieux qu’il appliquait à sa tâche, Pablo Escobar n’avait pu s’empêcher de lui porter plusieurs coups à la face. On pouvait mettre cela sur le compte d’une légitime indignation, ou sur le fait qu’il avait pu se laisser emporter par son impétuosité naturelle. Charlie était très bien en roquet coléreux, tout de même tenu un peu à l’écart des choses. Le malheur voulait que Schneider, malgré sa rage apparente, demeurât très photogénique. Un homme aux traits durs, certes, à l’expression de colère indéniable, mais au physique très cinématographique et, d’une certaine manière, viril et attirant.
De façon très habile, le photographe en avait joué.
L’article commençait par : « Après deux jours de traque haletante, les hommes du commissaire Schneider ont procédé dans la nuit à l’arrestation du meurtrier. L’homme a été déféré, après avoir reconnu les faits. On devine que la chose n’a pas dû être une partie de plaisir. » Schneider n’était pas allé plus loin. Il fumait, les yeux mi-clos. Schneider n’était pas commissaire. Il ne l’avait jamais été et ne le serait jamais. Il n’y avait pas eu de traque haletante et rien à deviner. Charlie Catala s’était laissé tomber sur une chaise. Il avait résumé l’opinion commune :
— Putain, on va morfler grave.
Comme si l’on entendait lui donner raison, quelqu’un avait frappé et le commissaire Manière était entré sans façon. Il s’était adressé à Schneider et à personne d’autre :
— Je vous avais dit que vous aviez tort de ne pas être au point presse.
— Entrez, fit Schneider avec une insolence paisible.
Il indiqua la dernière chaise restante. Manière s’assit, en rectifiant le tombé de son pantalon de flanelle grise. C’était un homme mince et très élégant, à la moustache soignée et à l’œil facilement conquérant. Malgré le blazer bleu et le pantalon de flanelle, il restait toujours en lui un peu du coiffeur pour dames. Il était cependant parfaitement impossible de deviner de quel côté il jouait. Il observa Schneider :
— L’art subtil de vous faire des ennemis mortels, vous vous rappelez ? Je vous avais prévenu que Dieu vous retenait un chien de sa chienne.
Pour tout le monde, Dieu était le commissaire central Alvarez.
Schneider releva les yeux et sourit. Le groupe connaissait trop bien ce genre de sourire. En général, c’était celui qui précédait la mise à mort.
— Vous savez la différence entre Dieu et un commissaire de police ? demanda-t-il.
— Non, fit Manière, sur la défensive.
— Dieu, lui au moins, ne se prend pas pour Dieu.
Manière l’étudia durant plusieurs secondes puis se leva.
— Les types des Bœufs sont dans le cabinet du central. Essayez de ne pas trop quitter le coin, vous n’allez pas tarder à passer au tourniquet. Ces gens n’aiment pas attendre.
Le blizzard avait cessé, la température remontait et le temps tournait à la neige. Le ciel gris et lourd se vautrait au ras des toits. On sentait que la météo était en train de basculer d’un coup. Schneider avait revêtu une parka matelassée et se carrait dedans, les pieds dans la boîte à gants, de part et d’autre de la radio de bord. Charles Catala conduisait, le visage soucieux. Schneider avait indiqué la direction : on allait chez Bubu Wittgenstein.
— Un souci ? demanda le jeune homme.
— Une impression, reconnut Schneider.
— Mauvaise impression ?
— Je ne sais pas.
Peu après la sortie de Manière, le secrétariat du tribunal de grande instance l’avait avisé qu’un juge avait été désigné et que la commission rogatoire concernant l’affaire contre Francky Reinart venait d’être attribuée au chef du groupe criminel directement, sans passer par la voie hiérarchique, ce que le code de procédure pénale autorisait expressément. Schneider réfléchit et dit :
— Je ne sais pas, mais il y a des trous.
(Il s’était réveillé vers le matin. Cheroquee dormait contre son flanc, le poing gauche sur son sternum, une cuisse en travers des siennes. Il avait trouvé la peau de son épaule un peu fraîche et avait remonté le duvet sur elle. Elle avait remué, mais très peu en se serrant encore plus fort contre lui, dans un spasme, comme si elle avait craint qu’il ne lui échappe un instant. D’ordinaire, sorti de l’acte proprement dit, Schneider détestait toute forme de contact. Chacun avait fait son affaire de son côté et voilà tout. Cheroquee, c’était une autre histoire. C’était une tout autre histoire. C’était une femme dure et avisée à cause de ce qu’elle voyait tous les jours aux urgences. C’était une personne décidée, franche et saine, sans détour ni fausse pudeur. La nuit, quand elle dormait contre lui, c’était encore quelqu’un d’autre, une jeune sauvageonne en cheveux, un petit animal avide et tranquille plongé dans le sommeil comme en eau profonde. Il y avait bien un terme pour qualifier le sentiment qu’il éprouvait à l’égard de la jeune femme, mais Schneider se savait incapable de le prononcer de vive voix.)
Il s’était réveillé, l’avait recouverte et avait eu presque tout de suite la certitude qu’il avait manqué quelque chose. Il y avait des trous. Francky avait reconnu les faits. Témoins, indices et preuves convergeaient tous dans le sens de la culpabilité, mais Schneider avait la conviction obsédante qu’il y avait des trous dans la procédure. Il restait trop de portes à fermer. Le tabassage de Francky avait parasité l’enquête. Stern aurait voulu mettre des bâtons dans les roues qu’il ne s’y serait pas pris autrement. L’affaire était bordée, mais avait quelque chose de bancal.
En vue de la casse, la voiture se mit à cahoter en faisant craquer la glace des ornières.
— C’est par Chiquito, que vous avez logé Francky ?
— Oui, dit Schneider. Où peut-on trouver Chiquito ?
— Aucune idée, dit Bubu en écartant les bras.
Il faisait une chaleur d’enfer dans le bureau. Le poêle était alimenté à l’huile de vidange et ronflait avec entrain. Il était bien le seul à en manifester. Dans le dos de Bubu, il y avait des photos de pin-up punaisées aux murs, des calendriers, des cartes postales et des factures. Il se balançait dans son fauteuil à ressort et remarqua :
— Vous avez vu le journal ? Vous devenez une célébrité, Schneider.
Il y avait un journal sur la table, auquel Schneider n’accorda pas la moindre attention.
— Dis-moi où je peux trouver Chiquito. Avec ou sans toi, je vais le trouver. Évite-moi de perdre du temps, Bubu.
— Pourquoi je ferais ça ?
— La vie est constituée d’équilibres précaires, soupira Schneider. Aujourd’hui c’est toi, demain c’est moi. Je ne te demande pas de balancer. Seulement de me rendre un service.
— J’ai jamais balancé. Ce que je peux vous dire, c’est que, dès qu’il a su que vous aviez serré Francky, Chiquito s’est barré. Il m’a pris deux cents balles en cash dans la caisse et il s’est barré. Deux cents balles que je lui devais. Pas un sou de plus. Il y avait plus de cinq mille dans le tiroir.
Charlie Catala avait préféré attendre en veille radio dans la voiture. Schneider était seul avec Bubu. Ils pouvaient donc tout se dire.
— Chiquito est allé rendre visite à ta sœur, la nuit avant. Il avait un paquet dans son blouson. Quand il est reparti, un de mes types l’a pris en bobine. C’est comme ça qu’on a crevé Francky. Qu’est-ce qu’il y avait dans le paquet ?
— Du fric, dit Bubu sans hésiter. Pas loin de dix briques.
— Du fric de Francky ?
— Francky ? Dix briques ? De qui on se fout ? Francky n’avait plus un rond.
— Plus un rond, mais assez pour rouler en Harley.
— À ce qu’on dit, il était allé braquer la station, quand il a flingué le Grand Meunier.
— À ce qu’on dit, murmura Schneider en écho.
Lui non plus, il n’arrivait pas à voir Francky en tueur de flic. Il réfléchit à haute voix.
— Si Meunier l’avait braqué, je peux imaginer que Francky aurait tiré, ne serait-ce que par réflexe de défense, mais Meunier ne portait pas d’arme. Jamais en dehors des heures de service. (Il releva les yeux.) Il avait laissé son flingue dans son tiroir fermé à clé en quittant le Central. Et on ne tire pas cinq coups de suite par réflexe de défense.
— Francky était très bon au couteau. À la serpette.
Il l’avait prouvé. Bubu ajouta :
— Il était très bon au démonte-pneu, mais le gun, c’était pas son truc. J’ai jamais vu Francky avec un gun. Même des fois, on fait des cartons sur les rats à la 44 × 40, mais j’ai jamais vu Francky tirer un coup. Je veux dire : un coup de flingue ou quoi que ce soit.
— J’avais compris, murmura Schneider distraitement.
N’empêche que tout s’imbriquait comme les tuiles d’un toit. Il n’y avait aucune raison positive pour imaginer que Francky fût innocent. Pierre par pierre, Schneider allait continuer de bâtir le mur autour du jeune homme. On n’échappait pas à une procédure conduite par Schneider. Aucun prévenu n’avait la moindre chance face à son implacable minutie.
Schneider tourna la tête : dehors, il s’était mis à neiger. Doucement, comme à regret. Il se leva et sortit en promettant qu’il reviendrait. Bubu savait que le policier tenait toujours ses promesses — les bonnes comme les mauvaises.
Schneider était retourné dans son bureau, lorsque le coup de fil tomba. Il reconnut immédiatement la voix rauque, un peu sourde, aux inflexions un peu snobs, de Cheroquee. Elle parlait à voix basse, la bouche très près du micro, comme si elle craignait d’être entendue. On entendait son souffle court et pressant. Elle dit, presque d’un trait :
— J’ai voulu que vous l’appreniez par moi et pas par quelqu’un d’autre.
Schneider comprit sur-le-champ et sut immédiatement ce qu’elle allait dire et qui tenait en peu de mots.
— Votre collègue vient de mourir. Il y a dix minutes.
Schneider avait remercié et raccroché. Il était resté quelques secondes, les yeux dans le vague. Charles Catala était entré et il lui avait annoncé, d’un ton aussi neutre que possible :
— Meunier vient de glisser.
Ils s’étaient dévisagés, comme en suspens, puis Schneider avait ajouté :
— Il va falloir requalifier la procédure. On ne parle plus de tentative, mais d’homicide volontaire.
Ce qui ne changeait rien à l’affaire : en matière criminelle, la tentative réalisée à elle seule vaut meurtre. Ils n’avaient pas de nouvelles des Bœufs, mais Schneider savait d’expérience que cela faisait partie du jeu. On les appelait « bœuf-carottes » à cause de leur propension réelle ou supposée à laisser mariner le client. Peu ou prou, Schneider utilisait souvent la même méthode avec les siens. Il avait allumé une cigarette en contemplant la neige qui s’était mise à tourbillonner dehors à grands bouillons. Puis la ligne directe avait sonné, Charlie avait pris, et tendu presque tout de suite le combiné à Schneider en résumant :
— Le poste de police. Un fourgon de la SOS* a retrouvé un corps sans vie, près du canal. (Avec ironie :) D’après les kébours, il semblerait que le cadavre soit mort.
Il y avait un paquet de hardes, tiré sur le ventre au bord de l’eau noire. Des hardes trempées et sombres. Il en dépassait deux jambes. L’un des pieds était chaussé d’une vieille basket montante de marque Converse d’un bleu très délavé, l’autre était nu et très sale. Les volutes de neige semblaient tournoyer en tous sens, sans plan préétabli, avec pour seul but une volonté acharnée de nuire. Elles s’insinuaient partout, dans les yeux, les oreilles, les manches de parka, les jambes de pantalon. Elles gênaient le photographe de l’Identité judiciaire dont les éclairs de flash semblaient dépourvus de portée. Les flics dérapaient dans la gadoue. On n’apercevait plus qu’à grand-peine le battement des gyrophares, on n’apercevait plus que la silhouette très indistincte du poste d’aiguillage de la SNCF qui ne se trouvait pourtant qu’à trente mètres.
Le photographe avait grimacé et fait signe qu’il en avait provisoirement fini. Schneider avait enfilé ses gants, et, avec l’aide de Charlie, ils avaient retourné le corps. Immédiatement, Charlie avait observé sans la moindre amertume :
— Depuis le temps qu’il jouait au con, ça devait finir par lui arriver.
Sans se concerter une seconde, les deux policiers avaient immédiatement reconnu le corps de Bugsy. L’homme que l’inspecteur principal Meunier avait auditionné peu avant qu’il ne soit abattu. L’homme que, selon la rue, l’équipe à Stern cherchait à cor et à cri par toute la ville. Bugsy était mort et l’état de sa face tuméfiée indiquait que les derniers instants de la victime n’avaient rien eu de plaisant.
Le procureur Gauthier s’était déplacé sur les lieux. Il avait aperçu Schneider qui fumait, le front baissé dans les bourrasques. Le policier avait terminé les constatations sur le corps et Bugsy gisait nu sous une bâche de chantier que Gauthier avait brièvement soulevée avec un certain dégoût. Un corps blanchâtre et imberbe, l’abdomen gonflé et les membres frêles et distordus. Il s’était tourné vers Schneider qui offrait une face impassible :
— Premières constatations ?
— La victime a été frappée à l’arrière du crâne à plusieurs reprises, à l’aide d’un objet contondant. Les coups ont entraîné l’enfoncement de la boîte crânienne. Par ailleurs, il avait été frappé à plusieurs reprises à la face et aux membres. Ses avant-bras portent des marques de blessures défensives.
— On a une idée de l’identité de la victime ?
— Oui, dit Schneider. Un type connu sous le pseudonyme de Bugsy.
Il porta les yeux ailleurs.
— Bugsy ravitaillait la ville. C’était un moyen grossiste multicarte avec une clientèle très étendue et diversifiée. À la différence de certains de ses semblables, plus spécialisés, il fournissait indistinctement de la résine, du pollen, de la cocaïne ou des amphètes en fonction des commandes et des arrivages. Sa clientèle allait des zonards aux types de la fac ou à la bonne société, lorsqu’elle entendait s’envoyer en l’air.
— Sources de vos informations ?
Schneider avait gardé le silence.
Il neigeait si fort que l’on n’y voyait plus à dix mètres. Seule se distinguait encore à brève distance l’eau noire, huileuse et immobile du canal. Elle semblait boire les blancs flocons, les dissoudre au fur et à mesure. Schneider tapa des pieds. La lassitude était visible sur son visage, de la lassitude et une sorte de détresse sans âge.
— Dernier domicile connu ?
— Sans domicile fixe, récita froidement Schneider.
— Autre chose ?
— Rien d’autre.
Schneider passait pour un homme secret. Un homme à tiroirs. Scheider ne livrait jamais tout ce qu’il savait ou soupçonnait. Il n’ouvrait le feu qu’à coup sûr, avec la certitude absolue de détruire l’adversaire. Gauthier hésitait souvent à son égard entre une confiance aveugle et une sourde irritation. Il décida, sans doute à cause de la neige :
— Vous êtes saisi de la présente enquête. Vous agirez en matière de flagrant délit.
Schneider se borna à hocher la tête. Avant de tourner les talons, Gauthier s’adressa à lui sur un ton de sarcasme :
— Ne me remerciez pas, Schneider, tout le plaisir aura été pour moi.
Schneider tapait les constatations. Il tapait très vite, des dix doigts. Il fumait. Charles Catala fumait. La neige faisait pression sur les vitres, comme des milliers de petits êtres diaphanes et transis déterminés à envahir la tiédeur du bureau. Les deux hommes se taisaient : il n’y avait rien à dire. Charles Catala consulta sa montre : midi moins le quart, l’heure du Ricard. Il y avait aussi midi moins dix, l’heure du pastis. Midi, l’heure du whisky. Schneider avait surpris son geste. Sans relever la tête, il proposa au jeune homme :
— Si vous avez les crochets, descendez manger quelque chose aux Abattoirs.
— Et vous ?
Schneider n’avait ni faim ni soif. Il en était à la description des plaies contuses qui ornaient l’arrière du crâne de Bugsy. Elles suffisaient à faire son bonheur. Il conseilla :
— Embarquez un storno, de manière à pouvoir être joint à tout moment.
À la réflexion, il ajouta :
— L’après-midi risque d’être chargé. Compte tenu de l’état du corps et de l’imminence du week-end, le secrétariat du légiste m’a appelé. Terrier veut faire vite : autopsie à quinze heures. Bon appétit.
À l’instant où Charlie sortait, Müller entra et manqua flanquer la porte dans la figure du jeune homme qui recula de deux pas. Müller se laissa tomber sur la première chaise venue, écarta grand les genoux, les pieds campés solidement au sol et se pencha pour tirer une cigarette à Schneider. Personne n’avait jamais vu Müller fumer. Personne n’aurait même pu imaginer Müller en train de fumer. C’était tout aussi extravagant qu’imaginer Dumont en train de danser la lambada à poil sur le parking avec une plume de paon plantée dans le cul.
Müller alluma sa cigarette, en tira une longue bouffée qu’il exhala en direction du plafond. Sa face, d’ordinaire impassible, arborait une expression de contentement presque extatique. Il secoua la tête :
— Putain, je me demande bien pourquoi j’ai arrêté de fumer.
Interloqué, Schneider avait cessé de taper. Lui aussi avait allumé une cigarette.
— Longtemps que je ne m’étais pas fendu la gueule comme ça, jubila Müller. Pendant que vous étiez sortis vous balader, les Bœufs me sont tombés dessus. Ils m’ont tout de suite fait la grande scène du deux. La révocation à cinq ans de la retraite. L’appel à la conscience. La promesse de l’impunité au cas où je m’allongerais.
Il rit sourdement. Schneider sentait la colère monter dans sa voix.
— Ces fils de pute m’ont sorti toutes les conneries qu’on sert tous les jours aux clients.
— Correct, dit Schneider.
— Ils voulaient me faire dire que j’avais rien vu et rien entendu.
— Correct, répéta Schneider.
— Je leur ai seulement rapporté ce que j’avais entendu : les coups contre les cloisons. Ce que j’avais vu : Escobar en train de tataner Francky par terre. Les gants de chantier. Stern assis, en train de picoler tranquillement sur son bureau.
Schneider garda le silence. La colère faisait trembler La Mule. Celui-ci se pencha et déclara froidement, le regard planté dans celui de son chef :
— Ceci pour dire que vous aviez pas besoin de me faire votre putain de morale, comme quoi c’était à vous de porter le barda tout seul. Je suis à cinq ans de la quille. J’ai jamais pris de galon et j’en prendrai jamais. Mon fils aîné finit sa médecine, ma fille travaille comme vendeuse aux Nouvelles Galeries. Ma femme est chef de bureau à la préfecture. C’est pas à mon âge que je vais me mettre à chier dans mon froc, sous prétexte que deux jeunes enculés me font les gros yeux.
C’était une bien longue tirade pour un homme comme Müller. Sans doute plus de mots qu’il n’en avait proférés depuis le début de sa carrière.
— C’est pas que j’ai voulu vous défarguer, précisa-t-il avec férocité. C’est juste qu’on me demandait la vérité et que je l’ai dite. Rien que la vérité, mais toute la vérité. Elle vous aurait mis dedans, je l’aurais dite, pareil.
Schneider l’observa en silence. Il ressentait de l’étonnement et comprenait qu’il avait commis un faux pas. Il savait que Müller était un honnête homme, il ne soupçonnait seulement pas qu’il le fût à ce point. On côtoie souvent d’étranges abîmes dont on ignore jusqu’à l’existence possible. La rédaction du procès-verbal pouvait attendre. Schneider ramassa son pistolet dans le tiroir, fit monter une cartouche dans la chambre et glissa l’arme à l’étui. Puis il se leva, saisit sa parka et l’enfila. Il n’avait ni faim ni soif, seulement le sentiment lancinant d’avoir commis quelque chose d’injuste. Le trio se dirigea en tir groupé vers les Abattoirs. La neige qui tombait drue crissait sous leurs chaussures. Elle ne tarda pas à recouvrir jusqu’au souvenir de leurs traces.
La photo dans le journal avait fait son effet. On regardait Schneider à la dérobée, on conciliabulait aussi bien dans la salle qu’au comptoir. Rien qui fût franchement hostile, aussi bien dans les attitudes que dans les commentaires. Les flics avaient fait leur boulot, ils l’avaient fait et bien fait et voilà tout. Schneider avait un physique d’acteur de cinéma, ce qui ne gâchait rien. Schneider n’avait pas touché à son assiette. Il avait comme souvent le regard tourné vers l’intérieur. Parfois, il portait un instant les yeux sur la neige qui tombait sans cesse et rendait l’hôtel de police lui-même invisible. Peu de voitures roulaient. Encore les conducteurs semblaient-ils se diriger à tâtons, d’un feu rouge à l’autre, avançant quasiment au pas. Au moment de débarrasser, Dagmar s’était penchée :
— Vous savez que Bugsy a glissé ?
Schneider n’avait ni infirmé ni confirmé. La femme avait observé :
— Vous n’avez pas touché à votre assiette. C’était donc pas bon.
— Non, avait répondu Schneider au hasard.
Il était évident qu’il figurait aux abonnés absents.
— C’est pas comme ça que vous allez faire du gras, grogna Dagmar. Vous savez ce qui se raconte dans la rue ?
— Non, avait répété Schneider, d’un ton d’indifférence parfaite.
— Il se dit que c’est la bande à Stern qui a bousillé Bugsy. Comme quoi, le cloporte aurait grillé un de leurs cousins*.
— Brahms, Berlioz ? Bartók ? avait proposé Terrier avec affabilité. Wagner ?
— Duke Ellington, avait préféré Schneider.
L’autre avait cherché parmi les piles de cassettes. Terrier pratiquait son art en complet trois pièces, avec un nœud papillon de soie et à mains nues. Depuis qu’il exerçait ses fonctions, il avait calculé qu’il avait pratiqué plus de deux mille autopsies. L’équivalent d’une jolie bourgade. Il était passé de tout sous son scalpel et dans à peu près tous les états. Autant dire qu’il ne pouvait s’émouvoir de rien. Il avait trouvé plusieurs cassettes :
— J’ai la Far East Suite. Ou le célèbre Blues For New Orleans, avec la très curieuse intro de Wild Bill Davis à l’orgue Hammond. Le gros son charnu et rageur de Davis et la contre-mélodie délicate du Duke. J’ai aussi le concert à l’Alhambra, en 1958.
— Ce que vous voulez, éluda Schneider.
— On ne peut pas dire que vous engraissez, remarqua terrier. Toujours votre saloperie ?
Schneider se borna à remuer les épaules. Il alluma une cigarette.
Terrier engagea une cassette, régla le son. Schneider reconnut instantanément le grondement de l’orgue Hammond. Terrier s’approcha de la table. Bugsy reposait déjà en pièces plus ou moins détachées, avec le plastron cisaillé, laissant à découvert poumons et viscères. Le préparateur l’avait décalotté à la scie électrique. Le corps avait été lavé à grande eau. Il n’avait pas eu le temps de se mettre à sentir. Terrier commença par le crâne.
— Plusieurs coups consécutifs portés avec acharnement.
— Mortels ?
— Mortels, mais pas forcément sur l’instant.
Terrier avait incisé le poumon gauche, puis le droit et montré à Schneider.
— De l’eau. Votre type n’avait aucune chance de survivre aux fractures du crâne, en revanche, il était encore plus ou moins vivant quand on l’a flanqué dans le canal. Mort noyé. On dirait bien que quelqu’un lui en voulait personnellement.
— On dirait bien, murmura Schneider.
— Vous feriez mieux de ralentir sur la benzédrine avant qu’elle vous bouffe les derniers neurones, observa Terrier à distance. À supposer qu’il vous en reste.
La partie s’annonçait rude, mais Schneider avait ouvert le feu le premier. On lui avait fait signe de prendre place sur la chaise au milieu de la piste de danse. Il avait commencé par chercher un cendrier des yeux, en avait ramassé une sur une pile de chaises le long du mur, puis il était allé s’asseoir. Il avait sorti ses cigarettes et fait signe, les paupières serrées, que l’ennemi pouvait y aller.
L’ennemi était deux : le commissaire principal Jean-Pierre Klaus, un échalas en complet strict et lunettes aux montures d’écaille noire, un homme au visage anguleux et au regard sévère. Il remarqua du bout des lèvres :
— Je ne crois pas vous avoir autorisé à fumer.
— Je ne crois pas vous avoir entendu me l’interdire.
Celui qui servait d’assesseur, le porteur de bidons, qui s’était présenté comme l’inspecteur divisionnaire Lemarchand, avait eu un sourire imperceptible. Schneider n’était pas dupe. Tous deux trônaient derrière une longue table, qui servait aux briefings et parfois aux jurys d’examen lors du recrutement de gardiens de la paix. Il y avait aussi un Nagra, dont tout laissait à penser qu’il avait déjà commencé à tourner, ainsi qu’un micro. La longue table était supportée par une estrade, ce qui fait que le client se trouvait en contrebas. Autour, tables et chaises avaient été poussées contre les murs. Au milieu du no man’s land — la piste de danse — Schneider se tenait à découvert. En consultant le dossier posé devant lui, Klaus avait commencé par déclarer avec componction :
— Je ne crois pas que vous n’ayez ni mesuré l’exacte portée ni la gravité de vos accusations, monsieur le principal. Je ne crois pas que vous ayez conscience qu’en avisant la justice, vous ayez enfreint l’une des règles majeures de l’administration de la police.
— La même que celle des voyous : l’omerta, sourit Schneider.
Klaus avait sursauté. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui parlât sur ce ton. Il serra les sourcils, ce qui eut surtout pour effet de lui donner une expression de jeune hibou furieux. D’une voix qui tremblait de colère, il mit Schneider en garde.
— Je dois vous rappeler que cette audition fait l’objet d’un enregistrement, qui sera ensuite transcrit et joint au dossier.
Entre ses dents, Schneider proféra quelque chose qui ressemblait fort à « roule ma poule ».
— Pardon ? fit Klaus, outré.
— Roule ma poule, répéta Schneider, mais cette fois très distinctement, en direction du micro. Il sentait la rage monter. Bien qu’il demeurât impassible à fumer, il sentait les muscles de ses épaules se raidir. Bientôt, il aurait le plus grand mal à desserrer les mâchoires.
— En portant les faits à la connaissance du parquet, vous portez surtout un tort inestimable à l’image de la police. De surcroît…
Klaus avait attiré un document à lui. Il s’agissait d’une coupure de presse, déjà placée dans une chemise transparente, ce qui indiquait clairement qu’elle allait faire partie intégrante du dossier. Il l’avait considérée avec dégoût, puis montrée à Schneider :
— Que voulez-vous qu’en conclue le public ? Que tous les fonctionnaires de police sont des brutes et des tortionnaires. Vous avez attenté à l’honneur de la police.
Lemarchand avait surpris la rage qui avait traversé le regard de Schneider. Celui-ci s’était d’abord contenté de ricaner. Le photographe s’était arrangé pour lui faire une sale gueule, c’était un fait, mais pour le reste… Schneider avait subitement cessé de ricaner pour déclarer d’une voix enrouée de colère :
— M’emmerdez pas avec l’« honneur de la police », Klaus. La police l’a montré clairement, son honneur, dès juin 1940, lorsque les gardiens de la paix aux carrefours se sont mis à saluer servilement les militaires des troupes d’occupation allemandes.
Klaus avait encaissé durement et coupé le Nagra.
— Vous jouez à quoi, Schneider ?
— À la même chose que vous. Déstabilisation. Me prenez pas pour un faisan du jour. Vous avez éteint le magnétophone, mais votre chaouche, à côté, continue à prendre ses notes.
Klaus s’accouda et fixa Schneider. Il avait toujours l’air d’un hibou furieux, mais s’efforçait de changer de figure et de registre. Il eut une sorte de sourire. Ce qui pouvait passer pour un sourire dans sa blême et longue face sévère. Il remarqua :
— On m’avait prévenu que vous n’étiez pas quelqu’un de très maniable.
Schneider avait gardé le silence, tout en allumant une cigarette à la précédente. Klaus avait parcouru le dossier placé devant lui et remarqué :
— Vous avez un brillant passé militaire. Vous avez servi dans une unité parachutiste de 1958 à 1960. Vous avez alors fini avec le grade de lieutenant. Blessé au feu, Légion d’honneur. Vous avez à l’heure actuelle le grade de commandant dans le cadre de la réserve.
Klaus connaissait son métier : il commençait loin et en oblique. Il se comportait comme l’oiseau de proie qui cercle large et prend les ascendants, jusqu’au moment où il devient presque invisible aux yeux de sa proie, jusqu’au moment où celle-ci finit par oublier jusqu’à son ombre, mais un aigle voit à plus de trois kilomètres un objet de la taille d’un lapin. Lorsque l’oiseau se laisse tomber sur sa proie, les serres en avant, il est trop tard, il l’enveloppe de ses ailes et lui brise les reins.
Schneider lui-même avait utilisé la même méthode durant des dizaines d’auditions, au détriment de dizaines de suspects. Il coupa court :
— Ces considérations n’ont aucune place dans l’interrogatoire en cours.
— Votre père a disparu début 1954 au cours d’un vol de guerre au-dessus de l’Indochine. Il avait fait partie des premiers aviateurs français à rejoindre de Gaulle à Londres, dès juillet 1940.
— Ces considérations n’ont aucune place dans l’interrogatoire en cours.
— Vous avez quitté l’armée avec le grade de lieutenant. Compte tenu de vos états de service, vous auriez dû partir avec le grade de capitaine. Comment l’expliquez-vous ?
— Ces considérations n’ont aucune place dans l’interrogatoire en cours. J’exige qu’elles soient retirées du procès-verbal.
— Vous n’avez rien à exiger, dit Klaus d’un ton brutal.
Tactiquement, il avait perdu une manche et il le savait. Encore une fois, il changea d’axe.
— Vous êtes là pour répondre à nos questions. Seulement répondre, si possible en vous abstenant de tout comportement agressif ou seulement inconvenant.
Schneider en conclut que Hibou furieux avait dû être élevé chez les frères jésuites, sans doute du côté de Dole. Il inclina le buste, les mains croisées sur la nuque et les jambes étendues. Le magnétophone s’était remis à tourner. En se balançant sur les pattes arrière de la chaise, il remarqua avec une sorte de flegme trompeur :
— Je n’ai pas entendu jusqu’à présent une seule question concernant directement ou indirectement les faits ayant motivé votre présence ici.
Il savait que Klaus n’avait pas d’autre choix que de battre en retraite. Il entendait l’acculer aux faits, seulement aux faits. Klaus laissa tomber avec morgue :
— Vous avez fait parvenir au parquet un document dénonçant des violences supposées à l’encontre d’un détenu…
— La question, coupa Schneider.
— Reconnaissez-vous avoir fait parvenir un tel document au parquet ?
— Non, déclara Schneider.
Klaus brandit un document :
— Niez-vous avoir transmis ceci au parquet ?
— Non, déclara de nouveau Schneider.
— Alors ? fit Klaus.
Il semblait persuadé d’avoir enfin marqué un point. Schneider cessa brusquement d’affecter une attitude de vacancier. Comme de son propre poids, la chaise retomba sur ses quatre pattes et Schneider écrasa sa cigarette dans le cendrier posé à ses pieds. Ce qui avait pu sembler être de l’indolence sur ses traits se mua en une véritable férocité à peine contrôlée. Il dit à Lemarchand, avec une ironie teintée de mépris :
— Prenez note, greffier, je vous prie. En évitant autant que possible les fautes d’orthographe ou de grammaire.
Il se pencha en direction du micro et articula lentement et distinctement :
— Je n’ai pas transmis au parquet un document dénonçant des violences supposées. J’ai transmis, à la demande du procureur de la République Edmond Gauthier, un procès-verbal détaillé relatant les exactions que j’ai constatées dans les locaux du commissaire Stern. Ces violences étaient commises à l’endroit d’un détenu placé sous ma responsabilité dans le cadre d’une enquête de flagrance. Conformément à ma mission d’officier de police judiciaire, j’ai ordonné qu’il y soit immédiatement mis fin. De même, j’ai avisé aussitôt le parquet. Je suppose que tout cela figure dans le procès-verbal que vous semblez avoir en votre possession. Je n’ai rien à y ajouter ou à en retrancher.
Il se leva.
— Je n’ai rien d’autre à vous déclarer.
Il se dirigea vers la porte, en s’efforçant de dissiper la rage qui l’avait envahi peu à peu. Il n’était pas peu fier : il avait résisté jusqu’au bout au désir sauvage de leur retourner la table sur la gueule, pour commencer. Dans son dos, il entendit Klaus prévenir :
— Attendez-vous, monsieur le principal, à ce que cet entretien ne demeure pas sans suite administrative ou judiciaire.
Le groupe criminel était réuni dans le bureau de son chef où Schneider donnait ses instructions, de manière méthodique et posée. Dernier domicile connu de Bugsy, identification et liste de ses contacts, amis aussi bien qu’ennemis, sources d’approvisionnement et clientèle. Dumont avait ses entrées à la Sécurité sociale, Schneider lui avait donc assigné la mission de s’y renseigner discrètement. Il fallait contacter de façon systématique toutes les administrations de l’État, jusqu’aux impôts qui constituaient une citadelle à part.
Schneider avait vu Bugsy à poil sur la table d’autopsie. À poil et en pièces détachées. Il le voulait maintenant à poil en entier, comme lorsqu’il était vivant. Bugsy ne constituait sans doute pas une grosse perte pour l’humanité, mais, pour peu vraisemblable que cela paraisse, il ne fallait pas exclure la possibilité qu’il y eût quelque part quelqu’un qui pleurât sa disparition. Et, de fil en aiguille, ce quelqu’un pouvait amener la découverte de ceux qui l’avaient expédié dans le canal après lui avoir fracassé le crâne à l’aide de pierres de ballast.
Aux yeux de Schneider, Bugsy, malgré sa peau blême et ses membres contrefaits, était un être humain comme les autres. Terrier avait confié machinalement, en marge de l’autopsie en examinant une radio :
— Le pauvre type n’a pas dû avoir une vie bien rose. Presque pas un seul de ses os longs qui n’ait été brisé et ressoudé spontanément. Certaines fractures remontent à sa prime jeunesse.
La distribution des tâches était presque achevée, Schneider avait terminé le rapport de transport sur les lieux et de constatations, quand le commissaire Manière avait fait irruption sans frapper et commandé à Schneider, l’index en crochet, d’avoir à le suivre. Le gardien de faction dans le hall d’entrée les avait vus s’éloigner tous deux, épaule contre épaule sans doute à cause des bourrasques, en direction générale des Abattoirs. Il n’avait pas tardé à les perdre de vue.
Ils se tenaient au comptoir, près de la vitrine. La neige, qui tombait avec rage, faisait un écran blanc au travers duquel l’on avait du mal à distinguer les silhouettes des voitures. Elle avait l’avantage de faire régner un silence floconneux. Manière avait consulté sa montre et fait signe à Dagmar, le majeur et l’index tendus en V renversé.
— Chivas. Deux. S’il vous plaît.
Schneider garda le silence.
On les servit. Il contempla son verre avec réticence. Manière leva le sien et son regard frisa.
— Je sais. On ne copine pas avec la hiérarchie. (Il rit franchement.) Faites attention, Schneider, vous devenez prévisible.
Schneider ne put s’empêcher de sourire. Dans ses pires cauchemars, il y avait ce visage aux yeux creux. Visage n’était pas exactement le mot. La face momifiée d’une jeune femme qui avait dû être très belle. Que, par recoupements, Schneider supposait qu’elle avait été très belle. Au fond des orbites, on voyait encore comme deux gros grains de raisin sec, qui avaient dû être les globes oculaires, avant que les flammes ne s’en emparent. L’image lui était revenue en plein jour sur fond de neige et avait disparu aussitôt. Il leva son verre et but une grande gorgée. Il entendit Manière rire :
— Je ne sais pas trop ce que vous avez raconté aux deux charlots, mais il semble que vous ayez fait forte impression sur mon collègue Klaus.
— Grand bien lui fasse, articula Schneider.
— C’est un busard, sourit Manière, mais pas un mauvais type. Il est très myope, mais il a le défaut de ses qualités. Quoi que vous en pensiez, c’est un homme honnête. Très limité, comme la plupart d’entre nous, mais honnête.
— Amen, fit Schneider.
En même temps, il commanda deux autres verres à Dagmar. Ce qui plaidait en faveur de Manière, c’était qu’il eût voussoyé la jeune femme. Elle les servit et laissa la bouteille sur le zinc. Manière remercia du front, se tourna vers Schneider. Il avait cessé de sourire, de quelque manière qu’il pût le faire. D’un ton sec, il remarqua :
— Klaus a été impressionné par l’unanimité des réponses que lui ont apportées vos deux subordonnés. Il en a conclu que vous teniez bien vos troupes. Ou qu’ils disaient la vérité, peu importe. En ce moment, Klaus est en train de passer Escobar sur le gril. Je ne pense pas qu’il s’en tire aussi bien que vous. Escobar a du punch, une inventivité certaine dans ses méthodes d’interrogatoire musclé, mais il a un pois chiche dans la tête. Pour en revenir à vos troupes.
Le ton de Manière se fit cassant.
— Que vous vous meniez la vie dure, Schneider, je m’en tape : ça ne concerne que vous. Vous et, éventuellement, le médecin chef de l’administration.
Il laissa filer un silence que Schneider estima à un break de deux mesures, dans un blues pris délibérément sur un tempo lent. Quelque chose comme le Love In Vain de Cole Porter, version Ella Fitzgerald 1959. Déjà vingt ans. Deux mesures, soit environ huit battements de cœur normaux sur un rythme 4/4. Le médecin chef de l’administration. Éventuellement. Schneider était très capable de comprendre à demi-mot. Il s’accouda cependant au bar et aperçut son reflet dans la glace. Pas exactement l’image d’un type en parfaite forme. Il avait maigri, ses traits se creusaient. Il se résigna.
— Ceci pour dire quoi ?
— Ceci pour dire qu’il n’y a pas de raisons que vous meniez aussi vos hommes à la dure. Vous avez eu une rude semaine et celle d’avant ne l’était pas moins. Ceci pour dire que je vous ai relevés, vous et votre groupe, du rôle de permanence.
Il consulta de nouveau sa montre :
— À compter de ce jour, dix-neuf heures, fin de service, vous êtes en situation de congé récupérateur. Défense formelle de vous approcher de l’Usine à moins de deux cents mètres pendant trois jours.
— Bugsy, fit Schneider, comme s’il se fût agi d’un mot de code.
— Que foutre de Bugsy. Bugsy fera comme tout le monde : il attendra. De toute façon, où il en est rendu maintenant, dans son tiroir réfrigéré à la morgue, votre guignol a toute l’éternité devant lui.
Cheroquee avait eu du mal à retrouver sa petite Austin parmi les autres voitures enneigées. Elle avait eu du mal à la déneiger. Ses moufles étaient trempées, ses chaussures aussi. Elle avait balancé son sac au petit bonheur sur la banquette arrière. En se laissant tomber dans son siège, elle avait flanqué un mélange de neige et de boue jaunâtre partout sur le tapis de sol. Elle avait horreur du froid, elle avait horreur de la neige. Elle avait tout de suite lancé le moteur et mis le chauffage et la ventilation au maximum, ce qui avait eu pour effet immédiat d’embuer tout l’intérieur. Elle avait grogné, puis s’était allumé une cigarette, la deuxième de la journée qu’elle avait fumée jusqu’au bout en attendant que la situation se décante.
Penchée sur le pare-brise, elle avait essayé de percer le mur de neige, sans y parvenir tout à fait. Elle avait eu une journée de merde. Elle avait juste envie de démarrer, de quitter le parking, de rouler tant bien que mal et de retrouver son mec. Elle avait donné, maintenant elle en avait le droit. La neige tombait lourde et grasse, à gros flocons qui venaient s’écraser sur le pare-brise et l’obstruaient inexorablement à chaque battement des essuie-glaces.
Elle entrebâilla la portière juste assez pour jeter sa cigarette et la referma aussitôt. Elle se passa la main dans les cheveux avec exaspération. Ils étaient trempés, ses moufles aussi. Elle jeta un œil dans le rétroviseur. Derrière non plus, on n’y voyait rien. Elle fut subitement saisie d’une furieuse envie de trépigner. À bras tendu, elle ramassa son sac derrière, pour prendre une nouvelle cigarette. Elle tomba sur le journal qu’elle avait plié avec soin. Elle pliait tout avec soin. Il était mouillé aussi. Elle grogna de nouveau, plus fort, de rage et de frustration. Elle se sentait tout à fait en état de mordre le petit volant. De mordre tout court.
Elle alluma une autre cigarette et, en relevant les yeux, elle aperçut, vaguement agacée, un gyrophare bleu qui progressait lentement, comme à tâtons, en direction des urgences. Puis qui s’approcha mètre par mètre et finit par stopper à son niveau. Une seconde plus tard, un homme ouvrait la portière en hâte et s’abattait sur le siège du passager, en faisant signe d’avancer.
Schneider.
Ils mirent presque deux heures pour rentrer, mais moins de cinq minutes pour se retrouver au lit.
Il neigea presque tout le week-end sans discontinuer. La petite Austin comme ses consœurs finit par disparaître sous un blanc manteau, qui se mettait à scintiller à la moindre éclaircie. Ils restèrent serrés l’un contre l’autre la plupart du temps. Il y avait bien sûr le storno sur la malle en osier, mais il était éteint. Il y avait bien le Colt, mais la crosse était vide. Le téléphone avait bien sûr sonné à plusieurs reprises plusieurs fois de suite, mais Schneider n’avait pas répondu, se contentant de laisser le répondeur faire son boulot de répondeur.
Ils fumaient. Cheroquee avait apporté un sac de mandarines. De temps en temps, elle collait une tranche dans le bec de son mec. La plupart du temps, elle les engloutissait elle-même sans autre forme de procès. Schneider avait passé le bras autour des épaules de la jeune femme. Ses doigts jouaient avec ses cheveux, et parfois la pointe d’un sein. Cheroquee tressaillait sous la caresse. Elle appelait ça mettre le feu à la paille. Elle se sentait délicieusement lasse et en même temps très inflammable. Elle avait ramassé le journal par terre. Elle avait jubilé :
— Quand j’ai dit à mes copines que c’était mon mec sur la photo, elles n’en revenaient pas. Elles n’arrivent pas à croire que j’aie accroché un lot comme vous.
Elle avait remué la poitrine, en se considérant aussi avec un air d’orgueil.
— Même grâce à ça, elles ont du mal à le croire.
Schneider s’était contenté de lui retirer le journal des doigts et l’avait expédié au pied du lit.
— Ne le prenez pas mal, mais j’ai toujours eu des difficultés avec la presse.
— Je sais, sourit la jeune femme en lui mordillant le bout des doigts.
— Vous savez ?
— J’en sais plus que vous ne croyez. Mon père a dix ans de plus que vous. J’étais une gosse tardive. D’après lui, une divine surprise.
Schneider ne pouvait lui donner tort, même s’il craignait à chaque instant que cela ne les menât à rien. Il était plus vieux que l’impôt et elle avait toute la vie devant elle. Il savait bien que la pendule avait commencé à tourner en sa défaveur, pourtant il jouissait de la chaleur de son corps contre le sien, de sa ferveur animale lorsqu’ils faisaient l’amour, de sa manière de s’endormir brusquement comme si elle tombait soudain dans un trou sans fond. Elle ajouta :
— C’est aussi un féru d’histoire contemporaine. Complètement autodidacte. Vous vous demandez comment il se fait que je connaisse Lester Young et Duke Ellington ? Ils ont bercé ma jeunesse.
— À jamais enfouie dans les ténèbres de l’oubli, rit Schneider.
Car il était capable de rire, franchement, sans réserve. Elle se tenait lovée contre lui, la bouche sur sa peau. Elle le caressait des lèvres. Elle le trouvait encore plus attirant nu qu’habillé. Il avait conservé un corps svelte et musclé, presque un corps d’adolescent. Elle dit, d’un ton paresseux, une main sur la cuisse de Schneider :
— Vous aviez promis de me parler de Tristram et Isolde.
— Je ne vous avais rien promis du tout.
— Parlez-moi d’eux.
Il avait souri et croisé les mains sous la nuque. Il s’était longuement étiré en réfléchissant. La main de la jeune femme remontait, lentement, inexorablement, en direction de sa cible principale. Cheroquee était capable d’une vraie roublardise en matière sexuelle. Il tenta de stopper la progression, et n’y parvenant pas, il se résigna :
— Je vais essayer. Vous connaissez l’histoire. Les chrétiens en ont fait une sorte de bondieuserie hollywoodienne. Tristan et Iseult. Les yeux dans les yeux, les pieds dans la bouche. Une simple bluette. Connerie. La vraie histoire, c’est pas ça.
Elle avait saisi le problème à la racine et le problème commençait à prendre une certaine ampleur. Tout en entretenant paresseusement le feu, elle avait fermé les yeux. Elle était résignée au pire, et ça ne la dérangeait pas. Elle avait tout son temps.
— Ça date de bien avant, dit Schneider avec un indéniable stoïcisme. De ce que certains appellent l’Âge des Ténèbres. Il y a un Merlin, un homme, une femme et un cocu accidentel. Le Merlin sait que la fille va épouser le roi Marc. Elle est jeune et belle, il est vieux. Ils ne se connaissent ni des lèvres, ni des dents. Il ne sait pas trop comment les choses vont tourner, alors il prend ses précautions. Son idée, c’est qu’à une grande passion succède toujours une grande tendresse. Un Merlin, c’est un sorcier. Il prépare un philtre qu’il destine aux futurs époux. Un philtre à durée limitée. Trois ans ferme.
Ferme. Il ne semblait pas que Schneider eût besoin du moindre philtre pour manifester une indéniable fermeté. Non sans une fierté secrète, elle sentit ses battements de cœur s’accélérer et elle sourit, les paupières closes, sans cesser de s’activer avec indolence.
— Au milieu de tout ça, il y a Tristram, poursuivit Schneider Il est jeune, il est beau, il sent bon le sable chaud. C’est le neveu du roi Marc. Évidemment, il y a substitution Par inadvertance et parce qu’autrement il n’y aurait pas d’histoire, Tristram et Isolde boivent le philtre et c’est foutu.
— Foutu ?
Schneider rit doucement, un peu comme lorsqu’on se moque avec tendresse.
— Le texte ancien dit que dès cet instant, lorsque les deux se voyaient ne serait-ce qu’un instant, il fallait leur jeter des baquets d’eau glacée pour les débrancher. Le texte le dit de manière très explicite, le texte originel tout au moins. Il est écrit noir sur blanc : « Ainsi que deux chiens dans la rue ».
— C’est drôle, sourit Cheroquee après un temps, un peu rêveuse. Dans la rue, ça ne m’est jamais venu à l’esprit. Quoique, entre deux voitures.
— N’y comptez pas, prévint Schneider en affectant une certaine raideur.
Elle se blottit, sans lâcher le morceau :
— On couche ensemble depuis combien de temps ?
— Longtemps. Très longtemps. Tellement longtemps que je ne me rappelle pas qu’il y ait eu un avant.
— On couche ensemble depuis longtemps et pourtant on se vouvoie encore. Comment vous l’expliquez ?
— Aucune idée, reconnut Schneider.
Il était au chaud, il avait le corps souple de la jeune femme contre le sien. Il avait ses doigts brûlants autour de son sexe, et qui allaient et venaient lentement comme des vagues sur la plage à l’étale de haute mer. Il n’avait pas envie de chercher les pourquoi et les comment. Il lui caressa les cheveux. Ils étaient drus et soyeux et lui tombaient plus bas que la taille. Il lui caressa les cheveux et, naturellement, le creux des reins. Comme mue par un ressort, Cheroquee fut d’un bond sur lui, bien plantée sur les genoux de part et d’autre.
— En piste pour le quadrille, jubila-t-elle en l’installant adroitement en elle.
Elle l’engloutit tout entier, et presque aussitôt, en ruant et en pilonnant à toute force du bassin, elle se mit à crier sans retenue, en proférant des choses qu’il ne lui serait jamais venu à l’esprit qu’elle pût seulement en soupçonner l’existence, même par ouï-dire.
Le lendemain matin, elle se réveilla avec le jour, à la fois fourbue et en pleine forme. Scheider dormait, un coude sur la figure. Elle n’avait pu s’empêcher de rester plusieurs secondes à le regarder, immobile et le souffle retenu. Elle avait ensuite enfilé l’une de ses chemises d’uniforme, puis elle avait remonté les traces de son passage, tout en les ramassant au fur et à mesure. C’était pour elle un rituel : dans la hâte, elle se débarrassait au petit bonheur la chance de tout ce qu’elle avait sur le dos, ensuite, le lendemain ou dès la fin des hostilités, elle remettait tout en ordre avant de s’en aller.
Elle n’avait pas du tout l’intention de s’en aller. Elle avait apporté un mini-toaster, avec le sentiment plus ou moins confus qu’elle était en train de s’installer. Schneider n’avait pas eu l’air de s’y opposer formellement. Elle avait fait du café et grillé des tranches de pain de mie. Des pas craquaient en bas sur le parking, signe qu’il n’avait pas dégelé. Le ciel était d’un bleu glacé qui blessait les yeux. Tout semblait d’une immobilité parfaite, comme une grande vitre sur le point d’exploser. Schneider apparut sur le seuil. Il ne portait qu’un pantalon de treillis délavé, accroché bas sur les hanches.
— C’est bien ce que j’escomptais, fit la jeune femme. L’odeur de café, les toasts. Je me doutais bien que la faim ferait sortir le loup du bois.
— Pas seulement, sourit Schneider en s’approchant.
Elle était nue sous la chemise ouverte. Du bout de l’index, il lui frôla un sein au jugé. Elle avait de larges aréoles très brunes et facilement érectiles, de manière presque instantanée, et comme douées d’une existence autonome. Il sourit à distance :
— Décidément, je crois bien que je ne m’y ferai jamais.
— Vous ne vous ferez jamais à quoi ?
— Les marins américains ont toujours eu beaucoup d’humour. Les aviateurs aussi. Peut-être parce qu’ils étaient très jeunes et qu’ils mouraient beaucoup. Ils appelaient les gilets de sauvetage des Mae-West, du nom de l’actrice de cinéma.
— Je sais qui est Mae West, fit sèchement Cheroquee. Je ne suis pas sûre que la comparaison joue en sa faveur. Je ne suis pas certaine du tout qu’elle en avait plus que moi et les miens ne doivent rien au silicone. Maintenant, si vous voulez, je remballe le stock, si ça vous trouble tant que ça.
Elle fit mine de se reboutonner. Schneider se contenta de rire sans bruit. Ils s’assirent à la table de la cuisine. Leurs genoux se touchaient, leurs mains aussi. Il y avait bien sûr le monde dehors, mais ils s’en foutaient. Cheroquee remarqua une vilaine cicatrice en étoile du côté gauche, sur le buste de Schneider, un peu en dessous des côtes. Elle se pencha :
— Pas très chouette. Le type qui vous a opéré a fait un travail de cochon.
— Le type qui m’a opéré avait des dizaines de cas à traiter chaque jour. L’esthétique n’entrait pas en ligne de compte.
Elle secoua la tête, pensive.
— N’empêche. C’est arrivé quand ?
Schneider alluma une cigarette, lui saisit la main, qu’il porta à ses lèvres.
— Laissez tomber. Le passé est le passé.
— Je ne crois pas, dit la jeune femme avec amertume.
Schneider lui fit remarquer que l’amertume ne lui allait pas bien. Elle hocha la tête, écarta les mèches devant son visage et releva le menton. Soudain, elle parut désarmée, incertaine et sans défense. Une belle femme au corps épanoui avec subitement comme un petit visage d’enfant pauvre un peu perdu. Elle évita son regard.
— Je voulais vous demander quelque chose.
Il attendit en silence.
— Nous sommes dimanche, vous savez. J’aimerais.
— Vous aimeriez quoi ?
— Vous n’êtes pas forcé de dire oui.
Il continua à se taire. Il continua à lui frôler le bout des doigts du bord des lèvres. Elle céda, toujours sans le regarder en face :
— J’aimerais qu’on aille quelque part. Pas plus de vingt kilomètres aller et retour.
— J’ai eu peur, sourit Schneider. À vous voir, j’avais l’impression que vous alliez me demander de braquer la Banque de France à main nue.
Elle avoua avec brusquerie :
— J’aimerais vous présenter quelqu’un.
Ils avaient pris une douche ensemble, sans que les choses ne dégénèrent. Pourtant, Schneider avait lavé la jeune femme de pied en cap, sans rien omettre et avec un doigté manifeste et beaucoup de retenue. Puis il s’était habillé, et, laissant Cheroquee se préparer, il était descendu relever son courrier. Dans le feu de l’action, il l’avait oublié la veille. La majeure partie du contenu alla directement dans la corbeille aux prospectus. Au fond, il y avait un petit paquet oblong, enveloppé de papier kraft, et qui faisait la taille d’un étui à stylo.
Schneider ne se rappelait pas avoir commandé de stylo, ni quoi que ce soit d’autre dans un passé récent. Le cachet faisant foi, il avait été expédié de la poste centrale le vendredi matin à onze heures. Il y avait bien le nom et l’adresse du destinataire, mais pas celui de l’expéditeur. Schneider secoua le paquet en le portant à l’oreille. L’objet qui se trouvait à l’intérieur rendit un son mat. Le papier kraft avait été scotché avec minutie.
Déballé avec soin, l’objet se trouvait à présent devant Schneider. Cheroquee se tenait assise en face de lui. Elle ne souriait plus. Elle se tenait les coudes dans les paumes. On aurait dit qu’elle allait se mettre à pleurer. Dans le paquet se trouvait la très jolie réplique miniature d’un cercueil en bois de balsa peint en noir. Celui qui l’avait fabriqué s’était donné beaucoup de mal pour que cela ressemblât à un vrai cercueil. Il n’avait pas poussé la conscience professionnelle jusqu’à y faire figurer des poignées, mais l’ensemble était tout de même assez réussi. La fabrication devait en être récente, car il sentait encore l’odeur aigre de la peinture à maquette.
Un cercueil de pauvre, jugea Schneider.
À l’intérieur, sur un mince lit de coton ordinaire, il y avait une balle de pistolet.
L’ogive blindée bien astiquée était recouverte de cuivre. La douille, plus terne, avait été astiquée également. Inutile d’espérer y relever la moindre empreinte digitale. Schneider fumait, les mains à plat, sans quitter la cartouche des yeux. D’une voix calme et sans relief, il murmura :
— Full Metal Jacket.
Cheroquee avait traduit. Balle entièrement chemisée. Il ajouta avec calme :
— Calibre 9 mm. Le calibre réglementaire de l’armée et de la police depuis la Seconde Guerre mondiale, pour ce qui concerne les armes de poing. On en trouve un peu partout, des deux côtés de la barrière. Projectile perforant. Pas beaucoup de puissance d’arrêt, sauf à percuter un os long.
Le visage de Cheroquee avait revêtu une blancheur crayeuse.
Entre le pouce et l’index, Schneider sortit la cartouche du cercueil et l’examina :
— Munition de marque Gévelot. Qualité variable, souvent médiocre. Par le numéro de lot, il arrive qu’on parvienne parfois à en déterminer la provenance, et parfois non. Ensuite, il faut savoir entre quelles mains elle est passée, etc. Un travail de bénédictin.
Il reposa la cartouche dans le cercueil. Il referma le petit couvercle sur lequel il était tracé en lettres bâton grises « Honneur de la Police ». Avec agacement, il remarqua que des coulures de peinture mal séchée lui avaient adhéré au pouce et à l’index. Il grommela entre ses dents. Cheroquee lui prit brusquement le poignet, qu’elle broya entre ses doigts avec une vigueur qu’on ne pouvait guère lui soupçonner.
— C’est dangereux ?
— Tout est dangereux, sourit Schneider avec indolence. À commencer par vivre.
Il se tut et reprit à regret, en repoussant le cercueil de l’index.
— Je suis désolé que vous soyez au courant. Je ne m’attendais pas du tout à recevoir ce genre de menace. Cuisine interne. Le berger et la bergère. J’aurais dû.
Il n’ajouta rien. Elle savait que ses ongles plantés dans la chair de Schneider faisaient mal, ses ongles et ses doigts comme des serres. Elle faisait mal et c’était voulu. Elle dit, d’une voix qui s’enrouait.
— Vous ne m’en auriez pas parlé ?
— Qu’est-ce que ça aurait changé, que vous soyez au courant ou non ?
— Vous avez déjà reçu ce genre de chose ?
— Non. On peut dire que c’est une première.
L’ambiance s’était faite plus lourde. Schneider regarda dehors. Le ciel était d’un bleu si glacé qu’il semblait d’acier poli.
— Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose, dit Cheroquee avec rage.
— Tiens, remarqua Schneider, on se tutoie, maintenant.
Avec une petite grimace, il se dégagea des griffes de la jeune femme, et, tout en se frictionnant le poignet, il se leva en rappelant au passage :
— À un moment donné, j’avais cru entendre dire qu’il était question de se rendre quelque part. Pas plus de vingt kilomètres aller et retour.
Il avait fallu désencroûter et déneiger la petite voiture. Il avait fallu la démarrer, quitter le parking en avançant plus ou moins en crabe. Cheroquee avait la flemme. Elle était parvenue à se faire remplacer et redoutait la fin du week-end. La fin de la trêve. Elle en venait à détester chaque instant qui le séparait d’elle. Elle était de plus en plus consciente de ce qui bouillait dans sa marmite. Elle avait beau tenter de se faire entendre raison, et même tenter de tourner en dérision ce qu’elle ressentait, elle n’y parvenait pas. Ces paroles à la con, ces rengaines qu’elle avait entendues cent fois et qui la mettaient en rage, ces histoires de bonnes femmes qui avaient un mec dans la peau, qui se vantaient même d’être fières des conneries qu’elles étaient prêtes à faire pour eux, jamais elle n’avait pensé que ça puisse lui arriver.
Elle en était pourtant parvenue à cette conclusion exaspérante qu’elle était tout aussi vulnérable que les autres. Elle avait eu des aventures, bien entendu, mais ni nombreuses ni concluantes, et n’avait jamais eu le sentiment d’appartenir à quelqu’un. Elle connaissait ses pulsions. Elle se savait parfaitement en paix avec elles. Mais jamais elle n’avait eu besoin de quelqu’un, comme elle avait besoin de Schneider.
Une histoire de cul, pour violente qu’elle soit, on peut toujours s’en sortir plus ou moins indemne. Avec Schneider, c’était autre chose. Schneider, c’était comme un torrent auquel elle acceptait de s’abandonner tout entière, au risque de se raboter les coudes et les fesses sur les pierres du fond. Elle acceptait le risque. Schneider, c’était aussi cette tristesse qui lui passait parfois dans le regard. C’était la violence qu’on voyait sur la photo de journal, arrachant le détenu à la foule, un loup sans cesse prêt à mordre. C’était tout ça et sans doute bien d’autres choses qu’elle ignorait encore, qu’elle ne saurait jamais.
Une cigarette à la bouche, les paupières mi-closes, elle le regardait conduire et ressentait un âpre bonheur. Il pilotait sur la neige avec précision et nonchalance. Gants noirs, lunettes noires. C’était son mec. Ils avaient fait une courte halte à la Concorde. C’était l’heure de l’apéritif. Ils étaient entrés et Schneider la tenait par la taille. Elle se rappelait les regards autour d’eux. Elle crevait de fierté. Ils s’étaient installés au bar. Ramsès avait surgi tout de suite. Gin sec pour Schneider, martini blanc pour elle. Schneider l’avait priée de l’excuser un instant. Il avait emmené Ramsès à l’autre bout du bar. Elle n’avait rien perdu de la scène. Schneider penché sur Ramsès, parlant presque sans desserrer les mâchoires. Ramsès opinant plusieurs fois de suite avant de se diriger en hâte vers le téléphone mural. Un instant, Schneider avait rappelé à la jeune femme le loup gris qui la fixait à travers le grillage de sa cage avec un regard de haine.
Il était revenu et l’avait reprise par la taille. Elle portait son pull à col cheminée parme sans rien dessous. Sans rien dessous, parce que sans un mot, sans crier gare, Schneider s’était approché sans bruit dans son dos et lui avait dégrafé le soutien-gorge qu’elle était en train d’enfiler et l’avait jeté quelque part sur le sol de la salle de bains. Par-dessus le pull, elle avait un gros blouson fourré qui arrivait à peine à la taille. En mordillant l’une des mèches, Schneider lui avait glissé une main sous sa ceinture de jean, au creux duveteux des reins. Assis sur des tabourets, à l’heure de l’apéritif. Elle avait compris que lui aussi se foutait de tout ce qu’il y avait autour d’eux. Elle s’était juste retenue de crier d’excitation et de l’insulter.
Ramsès était revenu. Il avait rendu compte à Schneider. Celui-ci s’était contenté de l’écouter avec attention, puis l’avait congédié du geste avec une insultante désinvolture. Pendant toute la durée de la brève conversation, elle n’avait cessé de sentir la brûlure insistante de sa main contre sa peau. En quittant le tabouret, elle promit à mi-voix :
— La prochaine fois que vous me faites ça, je vous viole debout devant tout le monde.
— Tenu, dit Schneider avec placidité.
En s’en allant, elle avait brusquement remarqué le regard que Ramsès portait sur Schneider en les suivant des yeux. Un regard de haine inflexible et glacée. Subitement, elle avait pris conscience avec horreur qu’il se pouvait qu’un jour son mec y passe.
La nationale était très praticable, à condition de suivre les profondes ornières qu’avaient laissées les véhicules avant eux. On circulait un peu comme, non pas sur, mais dans des rails. Les choses se compliquaient lorsqu’il fallait tourner à droite ou à gauche et que personne ne l’avait fait auparavant. Les doigts de Cheroquee reposaient sur l’épaule de Schneider. Elle aussi portait des lunettes noires qui lui donnaient un peu l’air d’une grosse mouche en plein soleil. Circonspecte et toute prête à prendre son envol à la moindre alerte.
Schneider consulta sa montre, en tordant le poignet. Elle remarqua paresseusement :
— Je n’ai jamais vu quelqu’un porter sa montre comme ça. Vous n’avez pas peur de rayer le verre ?
— Non, dit Schneider. Si vous la portez dessus, la nuit, en regardant l’heure, la lueur du cadran lumineux est visible à une centaine de mètres. Une cigarette est repérable à presque un kilomètre. Pour un sniper bien entraîné, il suffit ensuite de faire les corrections nécessaires. Une montre, une simple cigarette et ça suffit.
Cheroquee le regarda.
— Le tour à la Concorde, c’était pas simplement pour l’apéritif. Ou pour le plaisir de me tripoter les fesses au passage.
— Je ne vous ai pas tripoté les fesses, sourit Schneider. Je me suis réchauffé les doigts.
— Vous passez pas mal de temps à vous réchauffer pas mal de choses.
Schneider affecta un ton de prétoire, la main droite levée :
— Je reconnais entièrement les faits qui me sont reprochés. Je n’ai agi ni sous la contrainte ni sous la menace. Et je ne tire jamais qu’en état de légitime défense.
Elle le coupa :
— On ne vous reproche rien. La Concorde, c’était pas un simple passage au hasard.
— Non, reconnut Schneider. On appelle ça un coup de sonde, pour estimer la profondeur de l’eau sous la quille. Savoir la nature du fond.
Brusquement, elle lui indiqua un chemin sur la droite :
— Ralentissez, c’est là.
Le plafond était très bas, ou le type très grand. Il avait plus de la soixantaine, il se tenait un peu voûté et son regard semblait terni. On devinait qu’il avait été un très bel homme dans une existence antérieure. Il avait de grands bras et de longues jambes. Il y avait un vrai feu dans la cheminée et trois couverts étaient dressés sur la table de cuisine. Il embrassa d’abord Cheroquee et s’adressa ensuite à Schneider, main tendue :
— Ah, c’est vous, le musicien ?
— Musicien ?
— Fats Waller, Duke Ellington.
— Ray Charles, sourit Schneider.
— C’est vrai : vous êtes plus jeune.
Schneider s’y connaissait en poignées de main. Celle de l’homme était d’une dureté de pince-étau et d’une sécheresse impressionnante. Celle d’un homme qui avait travaillé durant toute sa vie avec ses mains. Il n’avait pas lâché celle de Schneider, puis déclaré :
— J’avais toujours dit à ma fille. Tes mecs, je m’en fous. Je ne veux pas les voir. Je ne veux même pas savoir qu’ils existent, mais si un jour tu en fais passer un par cette porte, il faudra que ce soit le bon. Autrement, je vous fous dehors tous les deux.
À son côté, Cheroquee se tenait, à la fois fière et comme intimidée. L’homme secoua la main de Schneider et déclara, en se fendant d’un sourire.
— Permission de monter à bord. Cela étant dit, avec le joyeux caractère de ma fille, je vous promets des jours qui ne chantent pas. Cheroquee ressemble beaucoup à sa mère, le volume sonore en plus. Autoritaire n’est pas le mot qui convient. Tyrannique, peut-être. Je ne sais pas : installez-vous. Gin sec pour vous, martini blanc pour elle.
Cheroquee lui avait parlé. Il savait donc déjà tout, et ce qu’il ne savait pas, il le pressentait.