Dès l’aurore, il s’était remis à neiger doucement, comme à regret. Monsieur Tom avait été exact à la minute près, il avait rangé la grosse Jaguar le long du perron, laissant tourner le moteur jusqu’à ce que Schneider apparût. À présent, il conduisait avec prudence sur des chemins de neige. Schneider semblait somnoler dans le siège du passager. Tom avait choisi de mettre de l’Addinsell dans le lecteur de cassettes et Schneider ne trouvait rien à y redire du moment que c’était en sourdine et que cela dispensait de parler. Schneider n’avait pas envie de parler. Il ne savait pas trop comment s’y prendre avec les mots, ni avec les hommes et les femmes.
La mère de Schneider était une grande femme brune et élancée, au front haut et aux grands yeux sombres, curieux de tout. Sous le pseudonyme de Maria Grantz, elle avait été une assez bonne concertiste, qui avait tourné un peu partout en Europe et même joué devant un parterre d’officiers allemands en 1937 à Weimar. Elle avait été très impressionnée par la stricte élégance de leurs uniformes noirs et l’extrême distinction avec laquelle ils l’avaient traitée. Peu de gens en France et ailleurs savaient pratiquer le baisemain avec une telle courtoisie, la casquette serrée sous le bras gauche et les talons joints, de même que bien peu d’hommes et de femmes sont aptes à distinguer le contrepoint sous l’aria et à mesurer l’effet dévastateur d’une quinte diminuée.
Maria Grantz Schneider vouait une haine totale et largement irraisonnée à Addinsell en général, au Concerto de Varsovie en particulier. Pour elle, le concerto n’était rien d’autre que de la musique de film, un pur et simple pastiche sans autre relief ni plus de portée qu’un programme électoral. Dans son esprit, la musique de film était à la vraie musique ce que la médecine militaire était à la vraie médecine. Sans doute à cause de la fatigue, l’image de Maria Grantz revint derrière les paupières de Schneider. C’était vraiment une très belle femme, avec une grande auréole de cheveux frisés. Pour peu qu’ils se fussent réellement rencontrés et connus, peut-être auraient-ils pu finir par s’aimer.
Schneider alluma une cigarette. Il avait du mal à garder les yeux ouverts. Dehors, il tombait par instants une neige grasse, éparse et sans vigueur, que les balais effaçaient sans peine. Schneider se pencha pour monter le chauffage.
Monsieur Tom avait rangé la voiture sur le parking de la clinique, un bâtiment moderne et plat à flanc de colline. Derrière il y avait des bois noirs et nus. De la neige intacte et des bandes de freux. Ils étaient restés quelques secondes immobiles, puis Tom s’était décidé le premier et ils étaient sortis dans le froid. Il y avait un sas d’entrée commandé électriquement, un vaste hall occupé par un comptoir central depuis lequel on pouvait surveiller simultanément chacune des trois ailes en étoile. Il y avait des caméras partout et des écrans de contrôle. Ce qui frappa d’abord Schneider fut l’étrange silence, comme intemporel, qui régnait dans les lieux. Puis il remarqua la volière aux perruches immobiles. Des perruches en papier.
Un homme en complet gris les attendait à l’accueil et les conduisit immédiatement dans son bureau. Il les invita du geste à s’asseoir, mais ils restèrent debout. Il s’installa derrière son bureau. C’était un homme froid et distant dans la cinquantaine, avec des lunettes carrées et un regard où ne se lisait aucune sorte de bienveillance. Tom alla jusqu’à la baie vitrée, contempla la neige lisse et terne qui allait, de colline en colline, jusqu’à d’autres bois noirs plus loin, comme à perte de vue. Sans se retourner, il déclara :
— L’homme qui m’accompagne est officier de police. Il agit sur commission rogatoire du juge Courtil. L’inculpée est accusée d’assassinat sur la personne d’un dépositaire de l’autorité publique. J’attacherais le plus grand prix à ce que vous répondiez aux questions qui vont vous être posées.
— Dans la limite du secret médical, précisa le médecin.
Monsieur Tom se retourna d’un bloc.
— Foutez-moi la paix avec vos conneries de secret médical, Robin. Je sais le droit mieux que vous. Je sais aussi qui vous êtes et combien vous me coûtez. Je sais aussi combien cette turne rapporte, puisque j’en suis actionnaire majoritaire. Tout professeur que vous êtes, un directeur d’établissement, ça se change.
Robin montra les dents, mais il n’était pas de taille. Il se pencha sur l’interphone, demanda communication du dossier d’Anne Thomassot. Il releva les yeux. Le policier n’avait pas cessé un instant de l’observer de ses yeux gris. Robin savait reconnaître un camé quand il en rencontrait un. Un camé ou un malade. Il était payé pour ça. Le flic portait une veste kaki avec de nombreuses poches comme une veste de chasse. Il ne donnait pas l’impression de manger tous les jours à sa faim. Un camé et un malade. On ne décelait pas la moindre trace de vie dans les yeux couleur d’étain poli.
Une femme maigre aux cheveux lisses déposa le dossier devant Robin, qui l’ouvrit et demanda au flic :
— Vous voulez savoir quoi ?
— Tout, dit Schneider.
C’était la première fois qu’il ouvrait la bouche. Robin en demeura une seconde interloqué, puis réfléchit et déclara, sans consulter la moindre note :
— Manie avec épisodes psychotiques. Le diagnostic ne fait aucun doute.
— Votre diagnostic ne fait aucun doute, observa Schneider.
Il sortit un paquet de Camel de sa poche de poitrine, Robin sortit un cendrier du tiroir, ce qui revenait à une sorte d’entente tacite, ou de paix armée. Schneider alluma sa cigarette. Robin poussa une chemise en carton gris dans sa direction.
— Mon diagnostic ainsi que celui de deux experts commis d’office convergent dans le même sens. La patiente est atteinte de troubles psychiatriques d’une extrême gravité, qui nécessitent un placement d’office. Ils se sont déclarés lors de la puberté, ce qui n’est pas un phénomène exceptionnel. Puberté, grossesse, parfois une forte grippe.
Il se tut sous le regard fixe du policier. Dans son dos, Monsieur Tom s’était retourné et contemplait dehors la neige, les bois noirs et peut-être même rien du tout. Son silence, encore plus que sa silhouette massive, lui donnait un poids insupportable.
— Dans le cas qui nous occupe, dit Robin, l’historique de la patiente semble indiquer que la maladie se serait déclarée à la suite d’un choc traumatique subi peu avant l’adolescence.
— Choc traumatique, coupa Tom sans se retourner. Elle venait d’avoir douze ans quand elle a vu sa mère se tirer une balle dans la bouche. C’était une petite fille précoce. Elle avait eu ses premières règles un mois auparavant.
— Schématique, contra Robin. Le choc a pu se borner à révéler un état pathologique latent, qui aurait pu finir par se manifester de lui-même à n’importe quelle autre occasion, ou pas. (Il appuya le menton à ses doigts joints. Il se trouvait sur son propre terrain, où il régnait en maître et entendait en profiter, actionnaires ou pas. Il ajouta pensivement :) Tous ceux dont un proche se suicide sous leurs yeux ne développent pas ipso facto un syndrome schizophrénique. Ce qui complique tout…
De nouveau, il se donna le temps de réfléchir avant de reprendre avec ce qui semblait fort à de l’embarras, ou à une sorte de mécontentement qui se portait aussi bien sur les autres que sur lui-même :
— Ce qui complique tout, c’est que les crises sont sporadiques, intermittentes et imprévisibles. Aucune fréquence statistique ne peut les rendre prédictibles. Entre les crises, la malade connaît des périodes de prostration totale, ou bien peut sembler parfaitement normale. Elle tient des discours sensés, fait profiter le personnel aussi bien que les autres patients de conseils juridiques très précis et avisés, ou bien peut être atteinte de logorrhée. Parfois, elle peut être sujette à des crises de violence. Pour ainsi dire, il s’agit d’une personnalité intermittente.
— Comme un tube au néon avec le starter qui merde, se rappela Schneider. Des fois il y a de la lumière, des fois il n’y en a pas.
— Si vous voulez, reconnut Robin.
Il lui avait semblé surprendre l’ombre d’une brève souffrance dans le regard du policier. Peut-être après tout y avait-il une forme d’être humain sous la veste de combat, quelque chose capable de souffrir et d’aimer, pourquoi pas de vivre, à sa manière.
— Les troubles de l’alimentation et la négligence des soins personnels peuvent conduire à une incurie et à la déshydratation. La malade souffre également de problèmes d’image et ne semble pas se reconnaître à tout coup. Nous avons ici une jeune psychothérapeute qui paraît avoir trouvé une solution à ce problème particulier.
Schneider gardait le silence. Tom, derrière, pesait plusieurs tonnes.
— Avec infiniment de douceur et de patience, elle a fini par établir le contact et imaginé une sorte de diversion. Elle est parvenue à faire admettre à la patiente qu’il valait mieux se maquiller autrement, se déguiser, entrer dans diverses peaux. Cette jeune femme a mis sur pied des cours de théâtre et les malades ont joué une pièce en fin d’année. Anne avait choisi de se déguiser en vampire.
Robin haussa les épaules :
— Pourquoi pas en vampire ?
— Comment elle a fait pour sortir ? demanda Schneider d’un ton abrupt.
— Son état était stable depuis plusieurs mois. Nous lui avons donc accordé une permission de sortie.
— Nous ?
— Avec l’assentiment du juge, je lui ai donc accordé une permission avec une ordonnance de deux jours pour ses médicaments. Un de ses amis est venu la chercher. Un jeune motard. Ils sont partis. Elle devait rentrer dans les quarante-huit heures. Elle est revenue seulement dans la journée du 1er janvier, soit quarante jours plus tard.
— Et personne n’avait songé à signaler sa disparition au magistrat ? grinça Schneider.
— Et personne n’avait songé à signaler sa disparition, déclara Monsieur Tom sans se retourner.
Robin secoua les épaules. Il était aux ordres et ne songeait pas à le dissimuler. Il reprit avec distance :
— À son retour, la patiente se trouvait dans un état de prostration duquel elle n’est pas sortie depuis. Elle a été mise immédiatement dans une chambre à l’isolement. Elle s’y trouve encore. Si vous voulez la récupérer, il vous faudra une ordonnance du juge et les instructions écrites du procureur.
Schneider écrasa sa cigarette, Tom se retourna. Robin se sentit pris sous le feu croisé de deux regards qui ne témoignaient pas la moindre bienveillance, ni l’un ni l’autre. Il commit un brusque dérapage. Lui aussi était une forme d’être humain, après tout. Il déclara d’un ton où perçait une étrange amertume :
— Toute la vie est peut-être une maladie. La vie mentale est une maladie aux contours indécis et aux limites tout aussi floues et imprécises. La médecine psychiatrique n’est peut-être qu’un palliatif et il n’y a peut-être pas d’autre remède que la mort.
— Vous citez mal, Robin, grinça Monsieur Tom, implacable. Le texte est un aphorisme de Chamfort. La citation exacte est : « La vie est une maladie, le sommeil en est le palliatif. Son seul remède est la mort. »
Il avait fondé une partie de sa carrière (de ses multiples carrières) sur une mémoire qui tenait de l’hypermnésie. Il était capable de citer des pages entières de Virgile dans le texte, aussi bien que le contenu du code pénal, ou la liste de tous les participants au Tour de France, depuis sa création. Sans tenir compte de la présence du médecin, il s’adressa directement à Schneider :
— Tu tiens toujours à l’arrêter ?
— Je n’en vois pas la nécessité, murmura Schneider.
Tournant les talons, il se dirigea vers la porte et sortit.
— Dans le cul, Schneider, dit brusquement Tom. Celle-là, tu ne l’accrocheras pas à ton tableau de chasse. Tu pourras prouver tout ce que tu veux, trouver autant de témoins que tu voudras. Moi vivant, il y aura toujours tout un tas de spécialistes pour la déclarer mentalement irresponsable. Moi vivant, personne ne la traînera jamais devant un tribunal. Moi vivant, jamais elle ne connaîtra les hauts murs.
Monsieur Tom roulait lentement. La neige s’était remise à tomber à profusion. Schneider consulta sa montre, puis celle du tableau de bord. Il allait être midi. Il remarqua :
— Toi, vivant. Les hauts murs, elle y est déjà. Et peut-être qu’elle sortira un jour et qu’elle recommencera. Ou pas.
— Ou pas.
Schneider chercha dans sa poche intérieure, en sortit une photo.
— Ton détective de merde jouait sur tous les tableaux. Il balançait à un flic des Stups. Quand il s’est fait flinguer, Meunier trimballait cette photo sur lui.
Il déposa le cliché sur l’accoudoir entre eux. Aussitôt, Monsieur Tom reconnut sa fille.
— C’est elle, qu’il cherchait, dit Schneider. Me demande pas pourquoi, je n’en sais rien. Je ne veux pas le savoir.
— Je savais qu’elle était partie, dit Tom. (Il parlait lentement, d’une voix sourde, comme quelqu’un qui arpente inlassablement tout le champ de sa propre souffrance.) Je lui ai offert des vacances. Quarante jours de vacances. Francky était censé la couvrir. Une sorte de garde du corps. Comment j’aurais pu penser que ça finirait par la mort d’un homme ?
— Aucune idée, reconnut Schneider. C’est toi qui as fourni le .45 à Francky ?
Tom avait gardé le silence, puis il avait ramassé la photo qu’il avait glissée dans sa veste.
— Il ne me reste plus qu’elle, maintenant.
— Et Marina ?
— Oh, Marina, fit Monsieur Tom. Marina…
Il n’en dit pas plus, peut-être parce qu’il n’y avait pas plus à en dire. En fixant la route devant, il déclara soudain :
— Elle m’a dit que tu t’étais mis en ménage.
Schneider garda le silence à son tour. Il savait que, pour des raisons qu’il ne souhaitait pas connaître, Tom n’aimait pas Cheroquee. Celle-ci ne l’aimait pas beaucoup non plus. Un partout, balle au centre. Schneider n’avait pas envie de parler de la jeune femme, à quiconque. Tom observa avec amertume :
— Tu es foutu. Rien qu’à la gueule que tu fais quand on te parle d’elle, ça se voit que tu es accroché à mort. Je pensais pas que ça t’arriverait un jour. C’est arrivé. Tu es foutu, dans tous les cas de figure. Qu’elle se casse et tu es mort, qu’elle reste et tu es mort. Les gosses, le pavillon de banlieue. Un jour, la piscine. Pourquoi pas, tous les ans, les vacances d’été en caravane à Palavas ?
Au lieu de répondre, Schneider se contenta d’allumer une cigarette. L’autre lui adressa un bref coup d’œil incisif :
— Toi et moi, on n’était pas taillés pour ça.
— Pour ça, quoi ?
— Ces vies de merde. Une fois dans ton existence, tu as eu ta chance. Le jour où le Chaoui t’a flingué au vol. Une chance de t’en tirer les cuisses propres. La grande fenêtre, Schneider. Tu as eu ta chance et on ne t’a pas laissé la saisir. Ces connards d’infirmiers sont allés te ramasser. C’est jamais les vivants, qu’on ramène. Tu ne fais plus partie des vivants, Schneider. Tu es rayé du monde des vivants. Et ta gonzesse, un jour ou l’autre, il faudra bien que tu en fasses ton deuil.
Schneider savait bien qu’il était accroché. Il savait trop de quoi était faite la vie pour ne pas redouter qu’un jour ou l’autre Cheroquee s’en aille. Il savait aussi que lui-même ne se laisserait pas une seconde chance. Il murmura en direction du pare-brise :
— Comme si je ne le savais pas.
Puis, se tournant vers Tom :
— Je prends le risque.
Au moment où il le laissait sur le parking de l’hôtel de police, Monsieur Tom rappela Schneider par la vitre entrebâillée.
— Donnant-donnant.
— Pas preneur, Tom.
— À force de se rencarder partout ton flic a fini par taper à la bonne porte. Des fois, c’est en posant des questions qu’on en apprend le plus, non pas à soi, mais à l’ennemi. (Il rit entre ses dents.) Tu vas recevoir un message sur ton répondeur, chez toi. Je suis sûr que ça va te passionner. Il est question de vingt kilos de jonc en lingots et de Ford Granada blanche. Il est question d’un aller simple Aubervilliers-Tlemcen.
Sans laisser à Schneider le temps de répondre, la vitre était remontée, la Jaguar s’était ébranlée en silence. Schneider l’avait suivie des yeux jusqu’au moment où le véhicule avait disparu au coin de la rue des Abattoirs, laissant derrière elle la trace nette et précise de ses pneus dans la neige fraîche. Il n’avait pas attendu longtemps avant que la petite Austin vert anglais apparaisse et que Cheroquee ne vienne la laisser mourir à quelques centimètres de ses tibias. Elle descendit pour lui céder le volant. Elle portait un manteau sombre au col relevé.
La neige tombait à grands bouillons. Par habitude de flic, Schneider avait rangé la voiture le museau vers la sortie de manière à pouvoir décrocher rapidement, sitôt la cérémonie terminée. Ils avaient fumé une cigarette en attendant, moteur tournant. Cheroquee avait demandé :
— C’était votre ami ?
— Non, dit Schneider.
— C’était quel genre de flic ?
— Jusqu’à ce qu’il se fasse flinguer, quelconque. Très bel homme, mais un type quelconque.
Elle le dévisagea :
— Vous êtes un très bel homme aussi.
— Jadis, déclara Schneider en direction du pare-brise, jadis nous fûmes riches.
— Riches ?
Il lui sourit un court instant. L’habitacle était tiède, dehors il tombait une neige dense et silencieuse, qui étouffait les sons et les isolait de l’extérieur. Elle ne tarda pas à boucher le pare-brise et les vitres. Cheroquee était bien, elle avait son mec avec elle, ils étaient ensemble, même si c’était pour assister à un enterrement. Elle allongea les jambes, autant que cela pouvait se faire dans un habitacle aussi exigu. Depuis quelques jours, une étrange idée lui était venue en tête et n’avait cessé de grandir. Elle allait avoir vingt-sept ans dans quelques semaines. Elle s’était fait faire un bilan à l’hôpital et tout le monde en était convenu, le gynéco compris, elle était en excellente santé. Ce n’était pas parce que le taxi était assis au bord du trottoir que le compteur ne tournait pas.
Dans son plan de vie, la jeune femme avait intégré comme allant de soi qu’un jour elle aurait un enfant. Un jour, lorsqu’elle aurait trouvé son mec. Elle ne se voyait pas faire un gosse à la sauvette, avec un type de passage. Un enfant, c’est quelque chose de sérieux. Elle y pensait avec une sorte de tressaillement intérieur, fait d’envie et de crainte. La pendule tournait. Schneider gardait obstinément les yeux fixés sur le pare-brise opaque. Il était souvent capable d’une immobilité presque minérale, le visage vide. Elle posa la main sur son épaule et il tourna les yeux vers elle, l’enveloppa d’un regard gris et lointain. Par instants, la jeune femme avait l’impression d’un abîme qui s’ouvrait sous ses pas. Il y avait tout un pan de Schneider qu’elle ne connaissait pas — qu’elle ne connaîtrait jamais.
Elle ne savait pas comment lui dire. Elle avait peur de ce qu’il répondrait. Ils n’avaient pas fait attention en faisant l’amour, mais peut-être Schneider se reposait-il sur elle pour qu’elle prît les précautions nécessaires. Après tout, elle était infirmière et une infirmière devait savoir ce genre de choses. Elle ressentit brusquement une violente tristesse, à laquelle rien ne l’avait jamais habituée. Dieu, comme c’était difficile, parfois, de dire les choses les plus simples, comme par exemple, je vous aime et j’aimerais que vous me fassiez un enfant. Comme ça, si jamais vous partez un jour, il me restera toujours quelque chose de vous.
Pourquoi était-ce si difficile de parler ? Elle demanda à mi-voix :
— Il avait un enfant ?
— Oui, dit aussitôt Schneider. Ils venaient d’avoir un enfant.
— Petit mâle ou petite femelle ?
— Petit mâle.
(J’aimerais avoir un enfant de vous, Schneider, et j’aimerais que ce soit un petit mâle, comme vous. J’aimerais que vous soyez là lorsqu’il naîtra. J’aimerais qu’il ait vos yeux et vos mains, et le reste aussi. Ce n’est pas une question de pendule qui tourne, mais de vous et de moi.)
Schneider entrebâilla la vitre pour jeter sa cigarette. À travers le rideau de neige, des phares avançaient au ralenti. Le cortège ne comportait que quatre véhicules, corbillard compris, et il n’y avait ni fleurs ni couronnes.
Schneider se tenait à courte distance du caveau ouvert, Cheroquee serrée contre lui. Ce qui rendait les choses supportables, c’était justement la neige, qui estompait les contours et tendait un voile de silence sur la ville. Meunier était venu et était parti. Just like swallow, pensa Schneider. Il avait froid, il avait les pieds gelés. Cheroquee avait trouvé malin de mettre des escarpins et des bas et tremblait contre lui. Elle lui serrait le bras comme si elle craignait qu’il ne s’envole. Puis la cérémonie s’était achevée, et ils s’étaient avancés tous deux. Comme à son habitude, Schneider s’était incliné sèchement.
— Mes respects, madame la juge.
— Pas de ça, Schneider. Pas de ça et pas ici.
— Ma femme, dit-il en présentant Cheroquee.
— J’ignorais que vous étiez marié, Schneider.
La magistrate se reprit aussitôt.
— Je vous remercie, madame, d’être venue.
Cheroquee balbutia quelque chose que personne ne comprit au juste. Schneider sentit ses ongles plantés dans son bras. Cheroquee était dotée d’une poigne féroce. La magistrate reporta un regard d’une épouvantable nudité sur Schneider. Elle n’avait pas jugé bon de s’affubler de ces lunettes noires, qui, censées masquer la douleur, ne font que donner aux choses une allure d’enterrement de chefs mafieux. Elle murmura :
— J’aimerais que vous veniez un jour de la semaine, votre dame et vous, dîner à la maison. Vous pourriez faire la connaissance de Meunier Junior.
Schneider avait hoché la tête en guise d’acquiescement. Il faut contenir en soi d’inépuisables réserves de tristesse pour avoir ne serait-ce qu’une idée vague de celle des autres, pour éphémère et fugace que soit celle-ci. Il avait présenté ses condoléances avec laconisme, puis ils s’étaient éloignés et avaient disparu dans la neige, en direction générale du parking. À mi-chemin, Cheroquee lui avait agrippé brusquement le bras. Aussitôt inquiet, celui-ci avait craint qu’elle n’eût trébuché. Elle grinça :
— Ma femme. Depuis quand je suis votre femme ?
Elle semblait en colère. Schneider battit en retraite, conscient de s’être avancé plus ou moins à l’aveuglette. Il tenta confusément d’expliquer. Il avait cédé à l’émotion et s’en voulait. Elle poursuivit d’un ton lourd de ressentiment :
— Ce genre de chose ? Vous ne croyez pas que c’est à l’intéressée de les savoir en premier ? Avant d’aller les clamer sur tous les toits ?
— Je vous prie de m’excuser, dit Schneider avec embarras.
— Imbécile, s’exclama Cheroquee.
Brusquement, son visage rit. Juchée sur la pointe des pieds, elle lui posa un baiser rapide sur les lèvres en l’entraînant en hâte. Elle était sa femme. Schneider lui-même l’avait dit : ma femme. Elle était sa femme, elle était gelée jusqu’aux os, et elle crevait de faim. Sa femme.
Ils rentrèrent manger sur le pouce, puis Cheroquee s’installa sur le divan. Elle avait obtenu une journée de congé et entendait en profiter. Schneider alla ensuite consulter son répondeur. Une voix inconnue détaillait le programme des réjouissances, le lieu (Aubervilliers) et l’heure de départ de la voiture avec les accompagnateurs à bord, trois hommes avec du fer sur eux. L’heure d’arrivée probable à l’endroit où la marchandise serait transférée dans la Peugeot break à destination de Tlemcen (Algérie). Schneider l’écouta deux fois de suite, puis retira la cassette qu’il glissa dans sa poche de poitrine. Si l’information était bonne, le groupe criminel avait trente heures devant lui pour organiser la souricière.
Trois hommes avec du fer sur eux, lequel indiquait que les hommes seraient armés.
Il était question de vingt barres d’or. Schneider appela Catala, qui lui annonça que le commissaire Manière le cherchait partout la bave aux lèvres et qu’il n’allait sans doute pas tarder à carillonner. Schneider avait à peine raccroché que Manière appelait.
— Réunion au parquet dans une heure.
— Aperçu, fit Schneider en consultant sa montre.
— Vous avez une voiture en bas de chez vous qui vous attend.
— Aperçu, répéta Schneider.
Ils raccrochèrent en même temps. Cheroquee le scruta, les sourcils serrés :
— Des ennuis ?
— Pas plus que ça.
Elle n’en crut rien. Schneider alla ramasser le pistolet sur la malle en osier, le glissa à l’étui. Il avait le visage sombre et paraissait préoccupé. Drôle de vie, que celle d’une femme de flic, mais elle avait choisi, après tout. Elle s’était emmitouflée dans un peignoir, elle ne portait rien d’autre et avait très envie de son mec. Schneider se pencha :
— Ça peut durer une heure comme jusqu’à minuit. Vous serez là ?
— Non, dit Cheroquee d’un ton qui se voulait frivole. (Elle lui tira la langue.) Bien sûr que je serai là, mon tendre idiot. Il faut que je me fasse les sourcils, que je m’épile partout, que je prenne un bain. Que je me fasse les ongles de pieds. J’ai trouvé un grenat superbe. Vous ne pouvez pas imaginer. Après j’irai au cinéma, voir un film avec Bette Davis. Vous ne vous êtes jamais demandé si Bette Davis n’était pas un peu gousse sur les bords ?
— Non, reconnut Schneider.
Elle le regarda par en dessous. Il y avait des tas de choses qu’elle ne pouvait pas (ne savait pas) dire, en particulier qu’elle adorait l’attendre et pas seulement parce qu’elle savait pertinemment ce qui allait se passer à son retour. Elle ne pouvait quand même pas lui dire qu’à seulement l’attendre, il lui arrivait parfois d’éprouver un orgasme aussi violent qu’imprévisible, debout et les genoux serrés. La vieille histoire des deux chiens et du baquet d’eau glacée.
— Tirez-vous, si vous voulez pas être en retard, supplia-t-elle de sa voix rauque, un peu maniérée. Tirez-vous vite. Vite !
La voiture avait mis un temps infini à gagner le palais de justice et s’était rangée dans la cour intérieure. Schneider était arrivé le dernier dans le cabinet du procureur général. Le procureur général Bertin était présent, ainsi que le juge Courtil, et le procureur Gauthier. Rien que des figures connues, à l’expression fermée, implacable. Un homme d’une quarantaine d’années en complet gris, qu’on présenta comme un conseiller technique venu de Paris et qui demeura silencieux et pensif tout le temps, se tenait un peu à l’écart. Il portait des lunettes à monture en acier et Schneider lui trouva une ressemblance certaine avec le chanteur américain Dean Martin. Le policier savait reconnaître un consigliere quand il en rencontrait un. Le procureur général était un homme mince et bien mis, au visage inexpressif et aux manières calmes et réfléchies. Il fit signe à Schneider de prendre place, en déclarant de but en blanc :
— Le commissaire Manière m’a fait savoir qu’il ne jugeait pas sa présence utile, compte tenu que son directeur d’enquête était présent. Pour ma part, je pense que le commissaire Manière ne souhaitait pas participer à cette réunion. Je pense que c’est sa façon de ne pas insulter l’avenir.
Il consulta Schneider du regard, mais celui-ci demeura silencieux.
— Il a préféré envoyer son premier couteau à sa place. Le commissaire Manière n’est pas ce que j’appellerais un imbécile.
Schneider garda le silence.
— Vous voyez, Schneider, qu’on ne vous cache rien.
Celui-ci se borna à remuer la tête. Autant de magistrats sur une même affaire en si peu d’espace, sans le moindre greffier ni aucun témoin, excepté Dean Martin et lui-même, Schneider pressentit aussitôt le coup fourré. Manière était un politique, Schneider ne l’était pas.
— Il s’agit de l’affaire Meunier et de ses derniers prolongements, déclara Bertin. Quoique le terme de prolongement ne soit pas tout à fait le terme adéquat. Nous n’ignorons pas qu’il y a eu une première interpellation, celle du sieur Reinart. L’individu présentait tous les traits du coupable idéal. (Il hésita.) Je qualifierai cette interpellation de malheureuse, bien qu’elle fût juridiquement motivée. Une simple péripétie. La presse en a fait momentanément ses choux gras.
Il eut un sourire neutre et appliqué :
— Il faut bien que tout le monde vive.
À son tour, il garda le silence un instant, consulta le jeune conseiller technique du regard. Le jeune homme demeura impassible, comme absent. Une autre sorte d’animal à sang froid.
— Selon ce que je sais, Schneider, vous avez à présent identifié l’auteur des faits de manière indiscutable. Les preuves dont vous semblez disposer à présent ne souffrent plus aucune contestation. Je ne reviendrai pas sur l’arrestation du sieur Reinart, ainsi que son incarcération. À aucun moment, personne, ni dans la police ni au sein de la justice, personne n’a commis la moindre erreur, la plus petite faute professionnelle.
À son ton, chacun comprit qu’il s’agissait là d’une affirmation à caractère péremptoire contre laquelle il n’était pas question d’aller, à quelque titre que ce fût. Schneider sortit ses cigarettes et les rempocha. Chacun comprit qu’il ne s’agissait là que d’un préambule. Le procureur Bertin s’accouda, posa le menton sur le dos des mains jointes.
— En tant que directeur d’enquête, monsieur le principal, vous pensez-vous en mesure de conduire la demoiselle Anne Thomassot devant le juge Courtil ? J’entends : pensez-vous être en mesure, techniquement, d’amener les éléments positifs et convergents de nature à motiver son inculpation ?
— Oui, dit Schneider avec une extrême froideur.
— Vous êtes donc certain des preuves et témoignages recueillis par vous-même et vos hommes ?
— Oui, répéta Schneider.
— Savez-vous où elle se trouve actuellement ?
— Oui.
Bertin laissa filer du temps, puis porta ce qu’il considérait comme l’estocade :
— Dans ces conditions, pourquoi n’avez-vous pas procédé immédiatement à son interpellation ?
Schneider garda le silence plusieurs secondes, puis sortit ses Camel.
— Vous pouvez fumer, si cela vous aide, déclara Bertin.
Schneider alluma sa cigarette. Toujours le claquement sec du Zippo, comme un bruit d’arme automatique. Il chercha un cendrier des yeux. Pourquoi. Si on savait toujours pourquoi. Il dit lentement d’un ton sourd et inadéquat qu’il n’aima pas du tout :
— La demoiselle Anne Thomassot se trouve actuellement à l’isolement, hospitalisée en psychiatrie. Elle y subit un traitement extrêmement lourd, adapté à son état.
— Avez-vous quelque qualité pour juger du traitement, ainsi que de l’état de la mise en cause, persifla Bertin. Êtes-vous médecin, monsieur le principal ?
— Non, reconnut Schneider.
— Le fait que la suspecte soit la fille d’un de vos proches a-t-il influé en quelque manière sur votre décision de ne pas procéder à son interpellation, fût-elle simplement formelle ? En d’autres termes, vous seriez-vous comporté de la même manière à l’encontre du citoyen lambda ?
— Sans aucun doute possible, dit durement Schneider.
Il sentit la colère monter.
— Vous voulez quoi ? La traîner aux assises ? Elle est foutue. Autant vouloir faire comparaître une mule empaillée.
Force doit rester à la Loi et toutes ces conneries. Il se leva pour s’en aller. Bertin l’observait avec une sorte d’amusement dans le regard.
— Vous aussi, vous auriez fait un formidable avocat d’assises, Schneider. Rasseyez-vous, nous n’en avons pas fini. (Il décida, avec une sorte de négligence :) Pour ce qui concerne l’affaire Meunier, vous allez clôturer immédiatement votre enquête et la transmettre en l’état. Je ne doute pas que le juge Courtil fera siennes vos conclusions. Je dois ajouter que madame la juge Meunier n’a pas l’intention de se porter partie civile. Il y aura non-lieu à statuer. On ne pourra donc pas nous reprocher d’avoir manqué de bienveillance à votre égard.
Schneider eut un bref rictus.
— Autre chose, dit ensuite le juge Bertin en attirant un dossier à lui : pouvez-vous nous apporter quelques éclaircissements sur les rapports que vous entretenez avec Me Thomassot, monsieur le principal, ainsi que sur certains de ses agissements supposés ?
Donnant-donnant, avait proposé Tom. À présent, Schneider commençait à comprendre et ce qu’il entrevoyait ne lui plaisait guère. D’autant moins qu’en lui confiant clés en main l’affaire Wittgenstein et ses vingt kilos de jonc, Monsieur Tom s’était acquitté par avance de sa part de marché. C’est ainsi que nous avançons, frêles esquifs luttant contre le courant, sans cesse rejetés vers le passé.
Schneider n’avait rien à déclarer et garda les dents serrées jusqu’à ce que l’on jugeât bon mettre fin à l’entretien.
La voiture bardée d’antennes le reconduisit sous une véritable tempête de neige. Signe que les choses étaient graves, le chauffeur l’avait installé à l’arrière droit au lieu de le prendre à côté de lui, sur le siège du passager avant. Schneider regarda les rues passer à la perpendiculaire l’une après l’autre. Chacun roulait au pas, comme tous ceux qui redoutent des lendemains incertains. À plusieurs reprises, le conducteur avait dû faire brièvement usage du gyrophare pour se dégager. Il avait déposé Schneider là où il l’avait pris, au ras du perron, et le policier était descendu sans attendre qu’on lui eût ouvert la portière. Schneider ne faisait pas partie des huiles.
Cheroquee était assise en tailleur sur le divan, le peignoir entrebâillé, avec des petits tampons de coton entre les orteils. Elle releva une frimousse amusée en interceptant le regard posé sur sa poitrine :
— Vous savez comment ils sont faits, depuis le temps, non ?
Schneider sourit. Elle lui tira la langue. Un peu.
— Qu’est-ce que je dois dire ? Déjà ou encore ?
— Les deux, murmura Schneider. Vous voulez un verre ?
— Pourquoi pas ? Il est quelle heure ?
— L’heure d’un verre.
Il retira sa veste qu’il posa sur un dossier de chaise et alla les servir, gin sec pour lui, martini blanc pour elle, déposa les verres sur la table basse et vint s’asseoir à côté d’elle. Immédiatement, elle sentit que quelque chose n’allait pas :
— Un problème ?
— Oui, dit Schneider.
— Grave ?
— Oui. (Il regardait par terre.) Tom va tomber. Ce n’est plus qu’une question de jours ou de semaines, mais il va tomber. Ça faisait trop longtemps qu’il tirait sur la corde.
— Monsieur Tom a toujours tiré sur la corde, observa Cheroquee. Il ne s’en cachait pas.
Il y avait quelque chose qui ressemblait à de la haine dans la voix de la jeune femme. Schneider la dévisagea. Elle eut une grimace qui la vieillit un instant.
— Si c’est ce que vous vous demandez, il n’y a jamais rien eu entre nous. Comme pas mal d’autres, il m’a vue à poil dans sa piscine, mais il ne s’est rien passé entre nous. Il ne s’est jamais rien passé non plus entre Marina et moi, si vous voulez le savoir.
Schneider ne voulait rien savoir. Son passé n’appartenait qu’à elle, comme son présent, d’ailleurs. Cheroquee n’appartenait à personne qu’à elle-même. Des mots lui montaient à la gorge, qu’il ne parvenait pas à prononcer à haute voix. Schneider n’était pas plus fait pour parler qu’il n’était fait pour vivre. Il dit, d’une voix sourde :
— Non, il ne s’en cachait pas. Cette fois, Paris a décidé de lâcher les chiens. On parle de grand ménage. La banquise est en train de bouger. Ils veulent sa peau et ils l’auront.
— Comment vous trouvez la couleur ? demanda Cheroquee.
Elle agita les orteils, retira les petites boules de coton. Schneider admit :
— Originale.
— C’est tout ce que vous trouvez à dire ? J’avais le choix entre ce grenat-ci et un rouge fuchsia un tout petit peu plus pétant.
— L’existence est faite de choix, regretta Schneider.
Il lui tendit son verre. Elle en profita pour lui emprisonner les doigts entre les siens. Elle avait une épaule et la gorge à demi nue. Elle lui dit avec dureté :
— Je me fous de Tom. Je me fous de ces conneries de banquise. Je me fous de Paris et des chiens. Je n’aime pas beaucoup les chiens. Dans le temps, j’ai eu un caniche abricot, qui m’a bouffé le volant et les coussins de la voiture, parce que je l’avais laissé dedans pour aller faire des courses. J’étais à l’école d’infirmières. Je n’avais pas beaucoup de sous. La voiture a fini à la ferraille et l’abricot est retourné à la SPA. Je me fous de tout, excepté d’une chose. Vous êtes là, je suis là. Le reste je m’en fous.
Elle aussi, à sa façon, savait être intraitable.
Tard dans la nuit, elle se réveilla en sursaut. La neige emmitouflait les bruits et le silence lui-même avait quelque chose de feutré et de lancinant. Endormi, Schneider la tenait par la taille. Elle se garda bien de bouger. Quelque chose l’avait réveillée en sursaut, comme un appel très ténu et lointain, ou le souvenir d’un appel venu du fond de la nuit, et qu’on n’est pas tout à fait sûr d’avoir entendu. Quelque chose avait tressailli dans son corps. Subitement, elle avait eu la certitude qu’elle portait la vie en elle.