17

Par la suite, Schneider devait se souvenir des quarante-huit heures suivantes comme d’un long cauchemar éveillé. Il en avait eu le temps dans sa chambre d’hôpital, puis durant sa convalescence. Il se rappelait tout, dans les moindres détails. De bout en bout, rien ne s’était passé de la façon prévue. La Granada avait quitté Aubervilliers à l’heure dite, avec Chiquito au volant, les deux mallettes et les convoyeurs. Ils étaient tous quatre armés de pistolets-mitrailleurs Uzi et savaient tous s’en servir. La route avait été une vraie galère, l’autoroute était à peine déneigée sur une voie. Chiquito conduisait sans hâte. À un moment, il avait fallu s’arrêter pisser. Il était sorti le dernier, en étouffant le bruit de culasse de l’Uzi et il avait fauché les trois convoyeurs presque à bout touchant. Il les avait ensuite chargés dans le coffre et la Granada était repartie.

Schneider avait prévu un dispositif redondant et minutieux, et qui n’avait servi à rien. Il n’avait même pas été utile de couper le courant de la casse. Tout s’était passé simplement, mécaniquement.

Dès sa sortie d’autoroute, Chiquito avait appelé Bubu en clair, en indiquant que tout s’était passé comme prévu et en donnant une heure d’arrivée approximative. Le fonctionnaire chargé des écoutes avait immédiatement fait part de la communication à Schneider, dans sa voiture. Les abrutis n’avaient même pas pris la peine de coder leur dialogue. Schneider avait consulté sa montre, comparé l’heure à celle du tableau de bord. Elles concordaient.

La neige avait brusquement cessé de tomber au milieu de la nuit. Il se levait un soleil au disque étincelant sur les étendues glacées et vides. La neige avait cessé de tomber, mais la température avait dégringolé. Au loin, sur la rocade, on voyait le trafic s’intensifier peu à peu. Depuis la périphérie du dispositif, on avait annoncé le passage de la Granada.

Puis, l’équipage chargé de la surveillance depuis le deuxième cercle avait émis :

— Une seule personne à bord, Autorité. Je répète : une seule personne à bord.

Autorité (Schneider) avait demandé et obtenu confirmation.

— Une seule personne à bord.

Du regard, Schneider avait consulté Müller dans le rétroviseur. Celui-ci tenait le fusil à pompe debout entre les genoux. Il avait dit, presque sans bouger les lèvres, le regard dehors :

— Mauvais plan.

De toute la bande de Schneider, celui-ci excepté, La Mule était sans doute le plus expérimenté en matière de combat rapproché. Lui aussi avait servi en Algérie, connu les marches de nuit, les planques et les embuscades. Celles qu’on tendait à l’ennemi aussi bien que celles que celui-ci vous tendait. Le grésillement des mouches sur les cadavres aux abdomens gonflés, prêts à éclater. Ce que les flics et quelques autres, dont la Mort est la compagne familière et attentionnée, appellent le Stade Trois : un tiers solide, un tiers liquide, un tiers gazeux.

— Si ça se trouve, les trois crétins se sont déjà fait liquider, ajouta Müller.

— Si ça se trouve, avait déclaré Schneider d’un ton d’appréhension.

Si les convoyeurs avaient été liquidés, cela voulait dire que Bubu avait prévu le coup. Cela voulait dire qu’il était d’ores et déjà suspect de complicité d’homicide volontaire. Un homme qui a pour perspective le choix entre la peine capitale et la perpète a moins tendance à se coucher que celui qui risque une peine de dix à vingt ans, avocat ou pas avocat.

Plus question de laisser refroidir, comme Schneider l’avait souhaité. Il allait falloir taper tout de suite, à chaud, dès que la Granada serait dans la cour et Bubu sorti de l’Algeco. C’est ainsi que les choses s’étaient produites, du moins au départ. La Granada était arrivée, avait stoppé plus ou moins en travers en glissant. Bubu était apparu à la porte de son bureau, la main en visière devant les yeux. À l’instant où Chiquito avait mis pied à terre en levant le pouce en signe de victoire, les trois voitures de flics avaient surgi. Les arrêter avait été une autre paire de manches et l’une d’elles avait virevolté sans fin avant de finir contre le flanc de la presse dans un grand bruissement de tôles froissées. Schneider avait bondi de la sienne, storno dans le poing gauche, avec Müller en appui-feu, fusil braqué. Bubu avait disparu un court instant à l’intérieur, tandis que Chiquito tentait de prendre la fuite entre les piles de voitures. Bubu était ressorti avec le Remington tenu des deux mains à l’horizontale, prêt à faire feu. Quant à lui, Schneider avait sorti son arme qu’il tenait le long de la cuisse, le canon vers le sol. De la main gauche, il leva son storno. Tout le monde voyait bien qu’il portait des gants de cuir.

— On ne tire pas, avait-il ordonné à ses troupes.

Il s’était avancé d’un ou deux pas, un simple pas de balade. Il portait des bottillons de saut aux semelles crantées, fermement plantées dans la neige. Il avait le soleil dans le dos. Bubu se trouvait à moins de dix mètres. Il avait dit, il s’en souvenait :

— Laisse tomber, Bubu. La fête est finie. Baisse ton arme. À quoi ça servirait ?

Des propos de bon sens, tenus d’une voix sourde et neutre. Un instant, Schneider avait cru que son numéro de charmeur de serpents, déjà bien rodé, allait marcher une fois de plus. La fête était finie. Ni l’un ni l’autre n’avait plus rien à espérer. Bubu avait le soleil dans les yeux. De Schneider, il ne distinguait qu’une silhouette en parka qui pouvait être celle de n’importe qui. Il ne pouvait même pas voir ses yeux. Peut-être que s’il les avait vus, gris, calmes, presque suppliants, peut-être aurait-il agi autrement.

Tout se passa en quelques secondes. Bubu tira une première fois, la balle fredonna au passage et alla se perdre au loin, et il réarma en hâte. La seconde balle traversa de part en part la parka de Schneider, sans le toucher. Il n’y en eut pas de troisième. Comme au stand, Schneider avait levé le bras tendu à la perpendiculaire du corps, sans même prendre la peine d’effacer le torse. Il avait tiré deux fois coup sur coup. La première balle avait frappé Bubu à l’œil droit, la seconde en plein front.

Un silence strident avait succédé au grondement du lourd automatique.

Schneider s’était avancé en remettant le pistolet à l’étui, avait écarté du pied le Remington de Bubu. Sans avoir besoin de se pencher, il savait que l’homme était mort.

Sans désemparer, il avait passé au storno le message réglementaire de fin d’opération et sans ajouter un mot, il était retourné à sa voiture de commandement. Dans l’habitacle silencieux et glacé, il avait allumé une cigarette. Ses doigts tremblaient tellement qu’il avait dû s’y reprendre à plusieurs fois avant d’y parvenir.


Il avait ensuite dirigé les investigations avec sa précision et sa froideur habituelles. Chiquito avait été stoppé par une jambe de pantalon à mi-hauteur du grillage. Charles Catala l’avait fait descendre sans rudesse, l’avait palpé, retourné et menotté dans le dos. Chiquito avait aussitôt demandé son avocat. On avait sorti les mallettes de photographe et constaté la présence des lingots, que Schneider avait comptés en présence effective et constante de deux témoins, Dumont et Courapied.

On avait étendu une bâche sur le corps de Bubu et laissé ceux des convoyeurs dans le coffre ouvert, dans l’attente des techniciens de l’Identité judiciaire. Le commissaire Manière avait fait une brève apparition sur le coup des onze heures. Il avait déclaré que la station météo locale avait annoncé moins dix-sept à son relevé d’informations du matin. De son côté, Schneider avait rendu compte avec laconisme.

Au cours de l’interpellation, il avait dû faire usage de son arme. Manière s’était approché du corps, avait soulevé un pan de bâche. Il avait constaté le groupement parfait, les deux balles dans un rayon de dix centimètres — parfait pour un tir de police sur un individu armé, et qui venait lui-même d’ouvrir le feu par deux fois sur un fonctionnaire d’autorité. Manière avait déclaré, en laissant retomber la bâche :

— Je n’en attendais pas moins de vous, Schneider.

Quatre hommes étaient morts et personne n’en voulait à personne. Schneider se rappela ce qu’il avait déclaré lui-même la veille à la jeune femme : routine.

Avant de retourner à sa voiture où le chauffeur attendait sans impatience, Manière dit :

— Vous voudrez bien remettre votre arme à la balistique pour examen.

Schneider avait acquiescé en silence. Il connaissait la règle. Lorsqu’un policier est contraint de tirer, son arme passe à la balistique, comme toute arme ayant contribué à la commission d’un crime. Il avait regardé la voiture de Manière s’en aller. C’était un véhicule à traction avant bardé d’antennes et qui tenait sur la glace du chemin. Puis Müller était apparu en annonçant d’un ton très distant qu’au cours de la perquisition, dans le bureau de Bubu, on venait de faire ce qui s’apparentait à la découverte du siècle. Pas moins d’une dizaine d’armes de poing et d’épaule, avec les munitions équivalentes, plusieurs pains de penthrite, des détonateurs. Une collection de papiers d’identité concernant aussi bien des mâles que des femelles.

En passant les détenteurs aux fichiers, les policiers avaient eu la surprise (mesurée) de constater que la plupart d’entre eux figuraient sur celui des Personnes disparues. Il s’agissait donc de documents « en instance de réaffectation », avait conclu Schneider dans son rapport final. Sans toujours l’apprécier outre mesure, le parquet connaissait l’humour sarcastique du policier. Lequel avait laissé l’adversaire lui tirer dessus deux fois avant de l’abattre.

La parka traversée de part en part avait fait elle-même partie des saisies, établissant sans conteste le péril imminent auquel Schneider avait dû faire face, ainsi que la réalité de la menace à laquelle il avait été contraint de réagir. En droit, en cas de légitime défense de soi-même et des autres, la riposte doit être strictement proportionnée à l’attaque.

Tous les témoins en étaient convenus : Schneider avait agi en état de légitime défense. Nul ne pouvait le contester. Seuls les plus pinailleurs auraient été en droit d’observer que Schneider aurait pu opter pour un tir incapacitant, plutôt que de viser (et toucher) la tête. On ne pouvait que constater que Schneider avait tiré pour tuer. Deux choses modéraient cette objection. D’abord, il avait bel et bien tenté de parlementer, le pistolet tenu le long de la cuisse, le doigt le long du pontet, ce qui indiquait qu’il n’était pas disposé à faire immédiatement usage de son arme. Un instant, tout le monde avait bel et bien cru qu’il était en passe de réussir, mais les choses avaient tourné autrement. Ensuite, en retirant les cartouches restantes du Remington, on s’était rendu compte que les cartouches non percutées étaient toutes chargées à la chevrotine. Les chevrotines double zéro sont des projectiles mortels, de grosses billes de plomb, qui s’écartent presque dès la sortie du canon et peuvent faucher, pratiquement sans viser, tout ce qui se trouve à moyenne distance. Le riot-gun, ou fusil antiémeute, avait été conçu et réalisé à cet usage par les Américains, faucher la foule — noire de préférence.

En d’autres termes, si Bubu avait rempli tout le magasin de son arme à la double zéro, au lieu de faire une sorte de tir de sommation avec les deux premières balles à sanglier, Schneider avait toutes les chances d’être mort. Et dans la foulée, deux ou trois autres flics auraient pu y passer aussi. Légalement, Schneider avait donc fait ce qu’il devait faire.

Chacun avait encore en tête le fracas du fusil, deux coups lourds parfaitement espacés, puis les deux grondements du Colt qui n’en faisaient presque qu’un seul. Après qu’on eut emporté le corps, Schneider était resté à contempler silencieusement la neige sale à ses pieds, puis il avait tourné les talons et regagné sa voiture. La fête était finie.


C’était devenu une sorte de rituel. Si Schneider ne l’attendait pas sous l’auvent en haut des marches, Cheroquee laissait la voiture au parking et allait l’attendre aux Abattoirs. Dagmar l’accueillait toujours avec une certaine chaleur. Elle allait prendre place à une table d’où elle le verrait arriver. Dagmar lui apportait un martini blanc. La jeune femme défaisait son manteau, secouait sa lourde crinière. Elle remerciait, elles échangeaient quelques mots. Elles auraient dû se faire la guerre, mais toutes deux savaient que ce serait une guerre inutile. On ne se disputait pas Schneider. Schneider n’était à personne. Ce soir-là, Dagmar se pencha.

C’était vrai qu’elle avait une poitrine assez exceptionnelle — des seins durs et fermes en forme d’obus. Elle avait déclaré dans un souffle :

— Vous avez appris la fusillade, ce matin ?

Aussitôt, le visage de Cheroquee avait pris un teint terreux. Tout de suite, Dagmar avait posé la main sur son avant-bras.

— Vous inquiétez pas, il n’a rien.

Dagmar avait ri doucement et déclaré avec une sorte de fierté, le majeur et l’index plantés en ciseaux au milieu du front :

— C’est le clampin d’en face, qui y est resté. Deux balles, direct.

Cheroquee avait alors aperçu la silhouette de Schneider. Il tâchait d’avancer aussi rapidement que le lui permettait la neige glacée. Il était entré en coup de vent. Il s’était assis en face d’elle, avec un geste de la tête. Long time no see. Dagmar avait posé un scotch devant lui et s’était éclipsée. Cheroquee avait saisi ses doigts glacés.

— C’est vrai, ce matin, la fusillade ?

Il avait acquiescé en silence, sans la regarder, puis avait déclaré avec gêne :

— Vous vous rappelez la Lincoln, la première fois qu’on s’est rencontrés.

— Je me rappelle. Je me rappelle que c’est bien la première fois que j’ai failli faire l’amour dans une Lincoln. Faire l’amour dans une Lincoln avec un inconnu que je venais de rencontrer à peine deux heures avant.

Elle avait réfléchi une seconde, puis ajouté pensivement, le regard grave :

— Ça restera un des grands regrets de ma vie. De ne pas l’avoir fait.

— C’est lui qui me l’avait prêtée, dit Schneider.

— Lui ?

— Le type de ce matin.

— C’est vous qui l’avez abattu ?

Schneider n’avait pas touché à son verre.

— Qui vous l’a dit ?

— Dagmar.

Si Dagmar savait, toute la ville savait. Tous les flics savaient. Tout le monde savait. Schneider avait pratiquement bordé l’essentiel de la procédure et le reste pouvait attendre le lendemain. Il avait remis son arme à la balistique. Compte tenu de la charge de travail induite par l’affaire Wittgenstein, le technicien avait regretté de ne pas pouvoir lui restituer le Colt avant quarante-huit heures. Schneider avait déclaré qu’il n’entendait pas s’en servir de nouveau dans les quarante-huit heures.

Ils auraient pu se lever tous les deux et s’en aller, peut-être dîner quelque part, mais Schneider s’était penché brusquement :

— Rentrez seule, il me reste des trucs à faire. Pas la peine d’attendre ici. Je n’en ai pas pour longtemps.

Il n’avait toujours pas touché à son verre. Il s’était levé. Dans le mouvement, la jeune femme s’était aperçue qu’il ne portait pas d’arme. Au moment de s’en aller, il s’était penché sur ses lèvres. Puis il avait approché la bouche de son oreille et soufflé en hâte :

— Je vous aime.

Le cœur subitement serré, Cheroquee l’avait regardé s’en aller.

Pour elle, à cet instant, l’aveu avait sonné comme un adieu.


Schneider était repassé à l’Usine. Durant un grand moment, il avait relu l’ensemble des actes de procédure. Il était descendu en geôle, contrôler le livre de garde à vue. Assis sur son bat-flanc, la tête dans les mains, Chiquito ne dormait pas. Schneider était entré dans la cellule, s’était assis en face de lui. Ils avaient fumé une cigarette ensemble. Chiquito avait remarqué :

— Je vais prendre grave.

Il allait prendre grave. Il ne se plaignait pas. Il ne manifestait ni crainte ni animosité. Il avait commencé par nier, et brusquement il avait lâché et reconnu les faits. Les trois types dans la malle de la Granada. Des inconnus exécutés comme des inconnus. Ensuite, ils seraient passés à la presse et ni vu ni connu. Chiquito n’éprouvait ni haine ni regret, et pas le moindre remords. Chiquito n’était qu’un soldat : il avait fait ce qu’on lui avait dit de faire. Schneider lui aussi n’était qu’un soldat. Ils avaient fini leur cigarette, ils avaient écrasé les mégots, Schneider les avait récupérés dans sa paume (il était strictement interdit de fumer en cellule), et les avait jetés à la poubelle.

Dans son local éclairé a giorno, le garde-détenu dormait, la tête entre les bras sur Paris-Turf. Un garde est censé garder, mais Schneider ne s’était pas senti le courage de le secouer. Il était remonté, avait annoncé à la permanence qu’il sortait sur zone. Puis il était retourné dans son bureau, prendre des clés de voiture et un storno sur le rack de chargement. Même dans la pénombre des couloirs vides, le froid était saisissant — ou alors il le portait déjà en lui.


Schneider avait ressenti le besoin de se ressaisir. Il ne pouvait parler à personne de ce qui s’était produit le matin. Il ne pouvait confier à personne qu’au moment où il était parti, Bubu avait aussi emporté avec lui un morceau de l’homme qui l’avait tué. Certaines choses ne se disaient pas, parce que personne ne pouvait les comprendre. Parce qu’on ne parvient jamais à les dire comme il faut. À personne.

Schneider avait arrêté la voiture au ras de la barrière, dans la lumière verte du phare. Un phare de comédie au bout d’un chenal de comédie qui ne menait à rien. La surface du lac était terne et vitreuse, le ciel brillait de milliards d’étoiles à l’éclat minutieux et implacable. Le vent était tombé, tout reposait dans cette sorte de tranquillité du verre près de se briser. La neige glacée reflétait une sorte de lumière plate et qui semblait ne provenir de nulle part. Un mince croissant de lune paraissait au loin, au ras de l’horizon.

Le moteur craquait en se refroidissant, la radio de bord se tenait silencieuse.

Une paix précaire semblait s’être établie.

Schneider avait entrebâillé sa vitre pour ne pas embuer. Schneider était tissé de précautions et de manies, pour la plupart inutiles. Il avait devant les yeux le beau visage de la jeune femme. Sa lourde chevelure. Son expression inquiète et douloureuse, ou moqueuse et sournoise lorsqu’elle venait ramper sur lui, en ne cachant pas ce qu’elle voulait. Ses sourcils en aile de mouette, son nez droit, sa mâchoire volontaire et sa grande bouche, qui savait être aussi bien tendre et démunie, que grave et boudeuse et parfaitement insolente. Ses yeux ardoise. En pièces détachées, rien n’expliquait rien. Il lui trouvait un air de star de cinéma, avec une sorte de beauté froide et classique, arrogante les sourcils levés. Elle n’était ni froide ni classique. Ni arrogante. Il allait mettre le contact, manœuvrer en marche arrière, retourner près d’elle comme on marche vers la terre promise.

Il se rappela la femme de la grotte, avec l’enfant dans ses bras.

Elle se tenait assise contre la paroi, avec l’air d’attendre et de vouloir crier.

Dans l’ovale des lèvres momifiées, on lui voyait des dents noires acérées.

Prêtes à mordre.

Schneider alluma une cigarette, avec un coup d’œil machinal dans le rétroviseur.

Puis la fatigue et le froid le prirent en douce et il lui sembla s’engourdir.


Ce fut le crissement des pneus sur la glace qui lui fit relever la tête. Une masse sombre obstruait à présent la lunette arrière. Schneider distingua la silhouette carrée d’un gros 4 × 4 qui s’était avancé en courant sur l’erre, tous feux éteints. Au même instant, un autre véhicule était venu bloquer la portière droite. Schneider avait compris instantanément. Sa main droite s’était portée à la hanche, mais il s’était rappelé qu’il avait remis son arme à la balistique. À proprement parler, il n’avait pas eu peur, il avait seulement ressenti de la rage. Une rage foudroyante et glacée d’animal pris au piège.

Deux hommes étaient sortis de chacun des deux véhicules. Quatre silhouettes cagoulées en tenue ardoise. Ils s’approchaient sans hâte, comme pour faire durer un suspens quelque peu théâtral et parfaitement inutile. Schneider savait qu’il n’aurait pas le temps de passer le message fonctionnaire en difficulté, et que, s’il le faisait, les gens de la brigade de nuit n’auraient pas le temps de lui porter secours. Il pouvait essayer de rester à l’intérieur, mais les vitres ne résisteraient pas longtemps sous les coups d’une clé à molette, d’un démonte-pneu ou d’une batte de base-ball. Il savait aussi qu’un homme qu’on tire de force d’un véhicule est toujours plus vulnérable que celui qui se rue dehors et définit ainsi lui-même sa zone de mort — ou son périmètre de survie. Schneider se jeta dehors en aspirant une grande bouffée d’air glacé, boula deux fois pour prendre de la distance, tout en arrachant les menottes de sa ceinture. À quatre contre un, l’affaire était jouable. Ça allait faire mal des deux côtés, mais c’était jouable. Schneider enfila les menottes en poing américain. Il ne chercha pas à se défiler. Les types en face commencèrent à se déployer en tenaille. Schneider bougeait sans arrêt, en cherchant l’angle d’attaque. Ils s’approchaient, Schneider cogna deux fois, écrasa un visage sous son poing. Le type tomba sur le dos en agitant les jambes et en gueulant.

Schneider se déplaçait toujours, à toute allure. Un instant, on put même se demander qui chassait qui et si ses agresseurs n’allaient pas rompre. Et brusquement, un coup qu’il n’avait ni vu ni entendu venir le faucha au niveau du haut des reins. Batte de base-ball, matraque de CRS, peu importait. Le moyen idéal qu’employaient les flics pour faire tomber un mec à genoux. Scheider tomba à genoux, d’un bloc, comme paralysé du bas. Il avait manqué de vigilance et perdu de vue un court instant l’un de ses agresseurs.

Il avait joué, il avait perdu. Tant pis pour sa gueule.

Il eut la certitude qu’il avait affaire à des flics, ou assimilés, gardiens de prison, agents de surveillance privée, et qu’il allait manger grave. Il eut l’espoir qu’ils ne le finiraient pas. Une grêle de coups s’abattit sur lui. Recroquevillé en position fœtale, il tâcha de se protéger le visage et les couilles. Trop d’information tue l’information. Trop de douleur tue la douleur et il finit rapidement par ne plus rien sentir. Il avait cessé d’être là. Plus les autres cognaient, plus Schneider se retirait dans une grotte sans fond, dans des abîmes connus de lui seul.

Subitement, il sentit qu’on le retournait sur le dos et qu’il ne pouvait rien faire. La lumière aveuglante d’une torche électrique l’éblouit. Il eut l’impression de rire, et peut-être après tout riait-il. Quelqu’un le prit par le col, le souleva de force. Il entendit une voix affirmer de manière risible :

— Crève, salope.

Il allait donc crever. La chose n’avait rien d’inadmissible. Il rit pour de bon, s’étrangla en avalant du sang. Au même instant, il y eut une grande déflagration, une lame d’acier portée au rouge sembla lui traverser le côté droit de la tête et ce fut le noir.

Загрузка...