Schneider avait fini par sortir du trou. Il avait d’abord passé une semaine en chambre individuelle, puis on l’avait autorisé à sortir. Tout le temps, Cheroquee était restée à ses côtés. Monsieur Tom était venu pour la levée d’écrou. Avec la jeune femme, ils avaient reconduit Schneider chez lui. De l’avis général, le policier avait eu une chance hors du commun. La balle qu’on lui avait tirée dans la bouche (la punition réservée aux balances) s’était contentée de suivre l’extérieur du maxillaire droit sans rien abîmer au passage. Elle était sortie sous l’oreille. Le froid avait limité l’épanchement de sang.
Schneider avait eu beaucoup de chance. Il avait remarqué avec amertume :
— Le même jour, deux types m’ont eu dans la ligne de mire. Ils m’ont manqué tous les deux. C’est à désespérer de tout.
Rentré chez lui, il avait demandé à rester allongé sur le canapé. Cheroquee était repartie travailler. Il avait somnolé des jours entiers, se déplaçant avec difficulté, oubliant sans cesse ce qu’il avait fait ou dit l’instant d’avant. Il ne souffrait pas à proprement parler. Il avait juste l’impression d’être défoncé en permanence. Il avait jeté les amphétamines dans les cabinets. Il n’en avait plus besoin, maintenant. Il l’avait, elle. Il lui arrivait de divaguer. Il lui fallait beaucoup de temps pour allumer une cigarette, qu’il oubliait régulièrement au bord du cendrier. Et puis, c’était le soir, elle revenait et s’asseyait près de lui, un peu de travers. Il la regardait comme s’il ne l’avait jamais vue auparavant, sept ou huit heures plus tôt. Il regardait ses paupières un peu lasses, ses pommettes hautes. La jeune femme avait les yeux à la fois très durs, comme soupçonneux, et empreints en même temps d’une étrange douceur pleine de tendresse un peu triste. Il la détaillait du bout des doigts, frôlait lentement sa lèvre inférieure, toujours gonflée comme un sanglot qui tarderait à éclater.
Le commissaire Manière était passé un après-midi, avec une bouteille de Chivas et un bouquet de roses.
— Les roses, c’est pour votre tigresse. Le scotch, pour qui vous voulez.
Schneider l’avait invité à s’asseoir. Il avait sorti deux verres.
Manière était plus ou moins en service commandé. Comme bien des policiers, c’était un homme systématique. Il avait commencé par le commencement.
— Votre agression, on sait qui et pourquoi. L’un des types que vous avez amochés a eu l’idée saugrenue de se rendre dans une clinique, plutôt qu’aux urgences, persuadé que ça ne se saurait pas. On a une idée exacte de l’équipe et du meneur de jeu. Escobar s’était bourré la gueule le jour de sa révocation. Il avait parlé à des copains à lui. Ils s’étaient monté le bourrichon de bar en bar. De biture en biture. Le cercueil « Honneur de la police » c’était eux, et seulement eux. Quand ils ont su que vous aviez été désarmé, ils ont décidé de sauter sur l’occasion. Courageux, mais pas téméraires. Ils vous ont pris en filature à la sortie du Central.
Schneider avait gardé le silence. Il buvait à petites gorgées, pensivement.
— On sait tout, de là à le prouver… Vous avez l’intention de déposer plainte ?
— Non, avait déclaré Schneider.
Il s’en foutait de déposer plainte. Il revenait de très loin, et de là où il revenait, les plaintes n’avaient pas cours. Il se sentait groggy et comme handicapé. Il attendait seulement qu’elle revienne. Le bruit de la petite Austin. Il y avait une plaquette qui frottait, selon lui à la roue avant droite. Sa façon rageuse de serrer le frein à main, comme si elle entendait l’arracher du châssis. Ensuite, le mécanisme de l’ascenseur qui se mettait en branle. Compter les claquements étouffés à chaque étage. Sans regarder Manière, il avait demandé :
— Tigresse ? Pourquoi avez-vous dit tigresse ?
Manière avait ri sans réserve.
— Ses collègues ont essayé de la virer dix fois de votre chambre. Elle ne tenait plus debout d’épuisement, mais ils ont eu tellement peur de se faire mordre, qu’ils ont fini par lui foutre la paix. (Il secoua la tête.) Certainement l’une des plus belles femmes de la ville. Je l’avais repérée avant vous, à cause de ses flotteurs et de son air de pimbêche.
— Vous ne parleriez pas d’elle comme ça, si j’étais en mesure de vous foutre sur la gueule, observa Schneider.
— Même dans votre état, vous êtes tout à fait apte à me foutre sur la gueule. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai jamais attaquée. Peut-être parce qu’elle ne regardait jamais personne. Elle donnait toujours l’impression d’attendre quelqu’un, tout le temps. Et ce quelqu’un, ce n’était pas moi.
Il avait semblé effacer un souvenir importun de son esprit. Il avait ajouté, un demi-ton plus bas :
— Elle traînait tout le temps à la Concorde avec la femme à Thomassot. Il se disait même que les deux étaient gouines et qu’elles faisaient des parties à quatre ou plus, avec la bénédiction du maître de maison.
Schneider pensa avec amusement que si Cheroquee était gouine, elle cachait bien son jeu. Quant aux parties à quatre ou plus, il s’en foutait. Il savait ce qui se racontait et il s’en foutait, que ce soit vrai ou pas vrai. Il attendait juste qu’elle rentre, qu’elle pose sa besace à ses pieds dans l’entrée, qu’elle envoie balader ses talons dans un soupir et qu’elle s’approche pieds nus avec son sourire un peu tremblé, en remuant les épaules, coudes en arrière pour dégrafer son soutien-gorge. Il avait besoin d’elle comme de l’air qu’il respirait.
Avant de s’en aller (la nuit avait fini par tomber) Manière avait finalement déclaré, au tout dernier moment :
— Vos récents exploits ont attiré l’attention du ministère. Il y a déjà pas mal de temps que vous êtes accroché au tableau de divisionnaire. On parle avec insistance d’un poste-valise pour vous dans le Sud. Vous acceptez une mutation pour Toulon ou Nice et vous passez tout de suite au grade supérieur. En somme, on serait très content que vous alliez vous faire voir ailleurs.
— Pas preneur, avait refusé Schneider en se levant lentement.
Il avait raccompagné Manière sur le seuil. Ils s’étaient serré la main et Schneider avait refermé la porte avant même que l’autre n’eût atteint l’ascenseur.
En rentrant, Schneider lui avait raconté l’entrevue. Stern était en désintoxication alcoolique et Schneider n’enviait pas l’enfer qu’il vivait. Escobar avait été radié. Bubu était mort. Pour égaliser le score, l’administration, dans son immense mansuétude, aurait aimé que Schneider s’en allât, et peu importait que ce fût en promotion, du moment qu’il dégageât le terrain. Cheroquee avait répondu qu’elle s’en fichait pas mal et qu’où il irait, elle irait avec lui. Une infirmière diplômée d’État pouvait trouver du boulot partout. Son père comprendrait : il était temps que sa fille fasse sa vie.
Elle lui avait relaté son entrevue avec Tom, aux urgences. Tom lui avait tout dit, à propos de la morte et de l’enfant. Et du bijou touareg que Cheroquee portait à présent en sautoir entre les seins, tout le temps, avec une sorte de fierté non révocable. Schneider s’était souvenu, sur un ton de souffrance :
— Une fissure dans la falaise. Il y avait des jujubiers, et quand on est entré, il y a eu un grand envol de pigeons. Comme un grand drapeau blanc et gris qui se déployait contre le ciel.
Un ciel bleu et dur qui paraissait tout proche. Aucun ciel n’est jamais tout proche. Il lui avait demandé :
— Tom vous a parlé d’autre chose ?
— De votre mère.
— Ah.
— Elle vit encore ?
— Oui, dit Schneider avec effort. Elle avait suivi mon père à Londres. Elle a donné des concerts aux armées durant toute la guerre. À la Libération, elle a voulu avoir des nouvelles de sa famille. Son père, sa mère et ses deux oncles. Une jeune sœur. Ils avaient jugé bon se réfugier à Belleville. Des voisins les ont donnés aux gendarmes. Le Vél’d’Hiv’, Drancy. Mauthausen. Personne n’est revenu.
Il avait gardé le silence, en fumant. Puis il avait ajouté avec un étrange détachement, en frôlant le bijou entre les seins de Cheroquee du bout des doigts :
— Longtemps, elle a cherché leur trace. Elle avait cessé ses concerts. Elle ne jouait plus. Elle n’a plus joué. Elle n’a pas souhaité revoir son mari. Puis, lorsque le commandant Schneider a disparu en Indochine, elle s’est enfermée dans sa maison, près de Villefranche. Elle donne sur une crique avec une petite plage de sable fin et ce sont tout de suite des fonds abrupts de plus de deux cents mètres, avec une eau claire et glacée.
— Vous ne l’avez jamais revue ?
— Jamais, avait murmuré Schneider.
Quelques jours plus tard, Cheroquee lui avait annoncé comme incidemment qu’elle avait droit à une dizaine de jours de congé. En réalité, elle y avait eu droit parce qu’elle les avait demandés. Elle avait envie de rester avec lui, rien qu’avec lui. Elle ne prenait jamais de vacances et ne partait presque jamais. Elle avait envie d’être avec lui et de partir un peu. Elle avait envie qu’ils soient ensemble, ailleurs. Quelques jours. Schneider allait mieux. Elle lui avait retiré les fils sous l’oreille. Il fumait beaucoup moins et parvenait à dormir sans cachets. Sous réserve que le médecin chef l’autorise, il ne devait pas reprendre son service avant une vingtaine de jours. Ils avaient donc un peu de temps devant eux.
Cheroquee se tenait blottie contre lui. Il lui trouvait toujours un drôle d’air chiffonné et soucieux, mais n’osait pas poser de questions. Il ne comprenait pas très bien pourquoi elle s’était mise à porter ce bijou sur elle — ce bijou qui venait d’une morte. Il n’avait jamais réellement vécu avec une femme, il ne savait pas trop comment s’y prendre. Pour rien au monde, il n’aurait voulu être blessant. Il ne posait pas de questions. Il se bornait à lui tenir la main autant qu’il le pouvait et à poser les lèvres dans ses cheveux à tout bout de champ.
Ils avaient un peu de temps à eux.
Cheroquee en avait parlé à Marina. Marina en avait parlé à Monsieur Tom. Le couple possédait une villa au-dessus de Nice, une grande villa à flanc de colline avec une piscine, un champ d’oliviers et un bungalow qu’ils réservaient aux invités. Le bungalow était à leur disposition, quand ils voulaient.
— Pas besoin de Tom, avait coupé Schneider, en la serrant plus fort.
— Nice ou ailleurs.
Nice ou ailleurs, elle s’en foutait du moment qu’ils s’en allaient ensemble quelque part. Elle voulait lui parler, elle avait besoin de lui parler, mais pour d’obscures raisons qu’elle ne pouvait démêler, elle voulait que ce fût ailleurs.
— D’accord pour Nice, avait déclaré Schneider. Mais pas besoin de Tom pour ça.
Elle l’avait enlacé avec beaucoup de douceur. Elle avait très envie de pleurer. Elle n’avait jamais rien connu de comparable. Elle avançait à découvert, nue et en terre étrangère. Elle avait pensé qu’il ne reviendrait jamais et il était revenu. Elle s’était toujours considérée comme une personne saine, équilibrée et peu émotive. Une jeune femme libre et raisonnable. Et tout cela avait volé en éclats à cause d’un type qu’elle n’attendait pas. Qu’elle n’avait jamais attendu. Qu’elle pensait n’avoir jamais attendu. Ou encore qu’elle avait trop attendu, tout le temps. Un homme qui la regardait comme personne ne l’avait jamais regardée, comme si elle ne se résumait pas à une grosse paire de seins, à des fesses dures et potelées et des jambes de danseuse, même s’il lui prouvait sans difficulté qu’il était très capable de la faire hurler comme une folle, elle qui n’avait jamais été une crieuse. Un homme qui la prenait comme un soudard, qu’il n’était pas, et la caressait ensuite avec une tendresse déchirante, comme une enfant qu’elle avait cessé d’être.
Elle avait murmuré pensivement, contre sa poitrine :
— Oui, Nice, ça serait bien.
Ils étaient partis le lendemain matin, par la route, dans la petite Austin bondée de bagages à elle et dont le volant tirait exagérément à gauche. Ils avaient roulé à tour de rôle toute la journée et une partie de la nuit. Lorsque Schneider conduisait, la jeune femme lui posait les doigts sur la cuisse, ou nettement plus haut, toujours prête à défendre son bien. Lorsqu’elle était au volant, Schneider gardait la main sur son épaule. Ils avaient assisté au lever du soleil sur la mer. Ils avaient erré le long de la côte sans se presser, d’hôtel en hôtel, de bar en bar. Ils avaient laissé filer le temps comme s’il ne devait jamais s’arrêter. Schneider ne portait ni arme ni carte de police. Un homme comme les autres avec une femme comme les autres. Un soir, Cheroquee avait été prise de nausées et avait conclu elle-même à une intoxication alimentaire. Depuis deux ou trois jours, elle se sentait un peu patraque. Elle savait très bien de quoi il s’agissait, et que ce n’était pas une intoxication alimentaire. Elle avait l’aveu au bord des lèvres et en même temps, elle mourait de peur.
Deux ou trois fois, Schneider n’avait pu s’empêcher d’appeler l’Usine, pour prendre la température. Il avait appris que l’avocat de Francky Reinart avait obtenu sa levée d’écrou. Du fait que le jeune homme s’était accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis, le parquet avait eu l’intention de le poursuivre pour outrage à magistrat et entrave au cours de la justice. Me Thomassot avait obtenu sa remise en liberté provisoire sous contrôle judiciaire. On avait procédé à la levée d’écrou. Francky était sorti et avait disparu aussitôt, sans même venir récupérer sa Harley au sous-sol de l’hôtel de police. Quant au contrôle judiciaire, il ne s’était jamais présenté. Adieu Francky.
Au moment de raccrocher, la dernière fois, Schneider avait confié à Catala :
— C’est fini, Charles. Faites savoir à Manière que je ne reviendrai pas.
Il avait raccroché et quitté en hâte la cabine. Le beau visage grave et carré de Cheroquee était tourné vers lui et son regard un peu interrogatif était lourd d’une tendresse éperdue.
Et puis, par un après-midi gris et froid au ciel immobile et à la mer étale couleur de plomb, Schneider avait arrêté la petite Austin devant une vieille maison plate de style Le Corbusier, dont le crépi de la façade s’écaillait par places. Des herbes sèches se hérissaient sur le toit en terrasse. Il y avait des aloès et un palmier, et des plantes grasses qui rampaient dans le sable gris jusque sur le trottoir, et tout semblait se trouver à l’état d’abandon. Schneider n’avait pas coupé le moteur. Il s’était penché sur le pare-brise.
— C’est là qu’elle habite, avait-il dit d’un ton distant.
Cheroquee avait frissonné, les coudes dans les paumes.
— Vous croyez ?
Tout semblait tellement désert. Dans un coin du jardin, la carcasse d’un tricycle renversé sur le côté achevait de rouiller. Au loin, par-delà la maison, un vraquier peinait le long de l’horizon. Son mince plumet de fumée grasse couché sur la poupe montrait qu’un vent faible soufflait au large.
— J’en suis sûr, avait affirmé Schneider avec plusieurs temps de retard.
Il allait repartir. Il avait déjà les doigts sur le levier de vitesse. Cheroquee avait posé la main sur la sienne.
— Vous devriez aller la voir.
Et elle avait ajouté en hâte, la gorge serrée :
— Si vous voulez, je viendrai avec vous.
Une femme d’une cinquantaine d’années était venue ouvrir et Schneider s’était présenté. Il avait présenté Cheroquee comme sa femme. La femme s’était présentée comme assistante de vie. Elle s’occupait de Marie Grantz depuis plus de vingt ans. Elle les avait laissés lambiner dans le hall sans les prier de s’asseoir, le temps d’aller voir si on accepterait de les recevoir.
On avait accepté.
Ils avaient traversé une longue pièce, où il n’y avait qu’un Steinway blanc et des portraits photographiques au mur. Ils représentaient une belle femme très brune aux yeux sombres chargés de khôl et qui semblait considérer le spectacle de la vie et des hommes avec une réticence marquée. À présent, la femme brune avait cessé de l’être. Elle avait les cheveux très blancs et les portait en chignon sur la nuque. Un châle d’indienne sur les épaules, elle se tenait assise très droite sur un fauteuil d’osier dans une vaste loggia très claire qui donnait par ses trois côtés sur la mer.
Du bout des doigts, elle fumait une cigarette américaine.
Elle avait les yeux et le front de Schneider. Elle paraissait tout aussi distante.
Elle n’avait eu ni un mot ni un regard pour lui.
Schneider, à ses yeux, avait cessé d’exister.
À travers la fumée de sa cigarette, elle avait longuement examiné Cheroquee, puis observé d’une belle voix rauque et très calme :
— Vous attendez un enfant.
Et tout, aussitôt, comme pour manifester que l’incident était clos, elle était retombée dans son mutisme. Elle avait retourné lentement les yeux vers la mer.
— J’ai appelé. Je vais quitter l’Usine, lui avait déclaré Schneider.
— Quelque chose à voir avec moi ?
— Oui. Je ne veux plus rien que vous et moi. Et rien d’autre. Plus rien de moche et de sale. Seulement vous et moi.
Elle lui avait pris le bras sans un mot. Elle n’aurait rien pu dire, tant l’émotion la submergeait. Un homme seulement capable de tout lui donner sans rien demander en retour, un loup gris efflanqué, affamé d’elle. Ils étaient descendus jusqu’à la crique. Ils avaient marché sur la plage en silence. La mer bruissait avec douceur, un simple ressac qui venait lécher le sable, comme s’il se sentait à bout de force et plus très capable de convaincre quiconque. Cheroquee s’était plantée devant Schneider en lui saisissant le coude. Fini de rire : il fallait qu’à son tour elle se jette dans le vide. Elle murmura brusquement :
— Votre mère a raison.
— Raison ?
— J’attends un enfant.
— Ah, fit Schneider.
— Seulement ah ? C’est tout l’effet que ça vous fait ?
Brusquement, elle avait ressenti une violente douleur. Tant pis. Qu’il en veuille ou pas, elle le garderait pour elle toute seule. C’était décidé. Il pourrait dire et faire ce qu’il voulait. Elle le garderait. Il serait à elle. Vague après vague, la mer venait lentement mourir presque à leurs pieds. Schneider avait saisi la jeune femme aux épaules, la considérant avec gravité.
— Qu’est-ce qu’il fallait que je dise ?
— Je ne sais pas, avait murmuré Cheroquee en détournant le regard.
— Que je suis surpris ?
Il avait approché le visage du sien. Il adorait ses sourcils levés. Elle ne savait pas si elle avait envie de rire ou de pleurer. Il avait souri, l’air goguenard et fier d’elle et de lui :
— Il me semblait bien que depuis quelque temps, vous et moi nous faisions tout pour en arriver là. Non ?
Il lui avait caressé la joue et les paupières, l’avait attirée par la taille avec beaucoup de douceur et de fermeté. Quinine et tourbe. Il avait confié à sa lourde tignasse :
— Vos histoires d’intoxication alimentaire. Une grande fille comme vous. Vous pensiez réellement que j’allais y croire ? Non, j’attendais seulement que vous me le disiez. De toute façon, un jour ou l’autre, ça aurait fini par se voir.
Contre lui, la jeune femme pesait incroyablement lourd. Il avait eu une violente érection. Elle l’avait senti.
— Je suppose que maintenant, dit Schneider contre sa bouche, il va falloir faire très attention.
Elle avait ri doucement, en se frottant à lui avec lascivité :
— Vous savez, la grossesse n’est pas une maladie.
Au loin, le vraquier n’en finissait pas de peiner en direction du couchant, sur la ligne d’horizon, très basse, rectiligne et sans vie, et qu’on eût dite tracée d’un trait au crayon gras.