Il était une heure du matin, quand Charlie Catala était venu la chercher. Il lui avait seulement dit que Schneider venait d’avoir un accident et qu’il était au Samu. Il n’en savait pas plus, ou ne voulait pas en dire plus. Elle s’était habillée en hâte. Malgré l’heure, Charlie Catala avait conduit au gyrophare dans les rues désertes. Elle avait franchi le sas en courant et s’était heurtée à l’interne de garde qui l’avait arrêtée au vol et l’avait emmenée dans un box. On ne savait rien, sinon que le policier avait été battu avec une certaine sauvagerie et qu’on lui avait tiré une balle dans la bouche.
Une patrouille de la brigade de nuit avait repéré un véhicule garé tous feux éteints à proximité du phare. La vérification radio au fichier des cartes grises avait établi qu’il s’agissait d’une voiture de l’Usine. Il n’avait pas été compliqué ensuite de déterminer qu’il s’agissait d’un des véhicules affectés au groupe criminel. En s’approchant, les flics de la BSN avaient constaté que la portière du conducteur était entrouverte et que les voyants du tableau de bord étaient allumés et les clés sur le contact. Un peu plus loin, ils avaient découvert un corps étendu sur le dos. Samu demandé.
Cheroquee tremblait de manière convulsive. Elle ne parvenait pas à s’empêcher de trembler. Elle avait les mâchoires tellement contractées qu’elle ne pouvait même pas parler. L’interne de garde savait la relation qu’elle entretenait avec le policier. Tout le monde le savait. Elle ne s’en cachait pas. Elle ne parvenait pas à parler. Elle ne parvenait pas à bouger. Le jeune interne lui prit le bras, la conduisit dans la salle de garde. Il la fit asseoir dans l’un des fauteuils. C’était pour elle un lieu familier. Elle y travaillait depuis des années. Tous ceux qui étaient de service cette nuit-là la connaissaient et elle les connaissait tous. Pourtant, elle balayait les lieux et les visages d’un regard absent, comme déconnecté de tout, à la fois vide et interrogateur. On lui parlait presque au visage, on se penchait sur elle. Rien que des lieux et des êtres familiers.
Elle ne s’était pas peignée, elle avait enfilé un jean et un chandail à même la peau. Elle n’avait même pas pris le temps d’enfiler un soutien-gorge et portait de vieilles baskets défraîchies. Elle n’arrivait pas à penser, à aligner deux idées de suite. Elle regardait en dedans et ne voyait rien. Elle regardait alentour. Elle ne voyait rien de plus. Elle trouva le moyen de demander d’un trait :
— Est-ce qu’il va s’en tirer ?
Elle n’entendit pas ce qu’on lui répondait. Elle sentit qu’on s’activait autour d’elle. Elle avait bondi sur ses pieds. Elle voulait le voir. Tout de suite. Un animal déchaîné. Des griffes et des dents, avec une force décuplée par la commotion. Tout de suite, elle avait senti qu’on la maîtrisait — qu’on la plaquait au sol et qu’on la piquait dans la fesse à travers la toile de jean.
Presque aussitôt, elle avait sombré dans l’inconscience.
Schneider avait mis un peu moins de quatre jours à revenir du royaume des ombres. Pendant les quatre jours, Cheroquee avait vécu comme un zombie, la journée à faire son boulot, la nuit à demeurer assise dans un fauteuil au pied du lit, à surveiller les écrans et la face du blessé. Il avait la moitié droite du visage et l’œil couvert de bandages. Il était transfusé en permanence. Cheroquee le veillait avec une sorte de férocité muette. Elle travaillait sans prononcer un mot le jour, elle veillait sans proférer une parole la nuit. Le personnel avait commencé à s’inquiéter lorsqu’on s’était aperçu que la jeune femme ne touchait même plus à ses plateaux-repas. Elle n’emmerdait personne. Elle somnolait par intermittence.
La deuxième nuit, on lui avait annoncé qu’une personne voulait lui parler aux Entrées. Elle avait abandonné Schneider quelques instants. Monsieur Tom était assis sur l’un des sièges étroits fixés au mur, coudes aux genoux et la tête entre les mains. En entendant battre les portes, il avait aussitôt relevé le front. Il s’était levé lentement.
— Vous avez des nouvelles ?
Elle avait des nouvelles. Schneider tardait à revenir. On ne savait pas s’il reviendrait. Le scanner avait montré une commotion cérébrale, mais qui n’avait pas nécessité d’intervention chirurgicale. Il pouvait aussi bien se laisser glisser (Cheroquee avait connu des cas semblables où le patient s’enfonce sans un mot, sans le moindre espoir de retour, sans la moindre raison apparente) que remonter à la surface. Ensuite se posait la question de l’état dans lequel il reviendrait, ce qui était une tout autre paire de manches.
Cheroquee s’était rendu compte qu’elle parlait d’un strict point de vue professionnel, avec une sorte d’écho, comme dans une chambre de réverbération. Des mots précis et qui ne voulaient rien dire du tout au fond. Monsieur Tom acquiesçait de temps à autre. Subitement, il avait tourné la tête et dévisagé la jeune femme. Elle avait perdu beaucoup de son insolente beauté et de sa superbe. Elle lui parut vieillie, affaissée. Elle était au bout du rouleau. Il avait déclaré d’un ton brutal :
— Vous et moi, nous avons un point commun. Nous aimons le même homme.
À son tour, elle avait acquiescé et gardé le silence un long moment. Ils aimaient le même homme et cet homme allait peut-être partir. Elle savait que s’il partait, il ne partirait pas entièrement. Elle savait qu’il lui avait laissé un être en garde, un être qu’elle portait en elle. Elle souffrait comme une damnée, mais en même temps elle savait qu’elle ne serait jamais seule, comme elle avait pu l’être avant de le rencontrer. Monsieur Tom ne le savait pas. Personne n’avait à le savoir. Ils s’étaient rassis côte à côte.
Monsieur Tom portait une vieille veste de chasse, un pull-over à col roulé et des bottillons encore lourds de neige boueuse. Il se passa les mains sur la figure. Cheroquee s’aperçut avec surprise qu’il avait les yeux d’un assez beau vert pailleté de jaune. Elle s’aperçut avec surprise qu’il avait deux yeux, deux yeux remplis de détresse et d’amertume. Il murmura pour le sol :
— Vous ne savez pas qui est Schneider. Personne ne sait qui est Schneider. Ce que je sais, c’est ce qu’il a fait. Un jour, il vous la montrera peut-être. Cette femme dans la grotte.
Elle inclina le front. Schneider la lui avait montrée, il lui avait montré le bijou qui lui pendait sur l’épaule. Il avait même déplié le papier de soie qui contenait le bijou que la morte avait porté. C’était un temporal typique de l’art du Hoggar, un bijou d’argent, de cuivre et de fer-blanc, fait d’un carré puis de trois triangles suspendus l’un à l’autre, de taille décroissante, chacun décoré à son tour de six triangles de métal plus petits encore.
Schneider lui avait donné le bijou. Il l’avait gardé pour elle, et pour elle seule, depuis le début. Il l’avait attendue depuis toujours pour le lui donner, à elle.
— La pacification de l’Algérie n’a été qu’un génocide, dit Monsieur Tom d’une voix très sourde. Je parle des débuts, entre 1830 et 1850, lorsqu’il s’agissait d’éradiquer les populations indigènes, au nom du Progrès et de la République. Les sinistres colonnes Bugeaud, Lamoricière, le grand sabreur. Les villages incendiés, les populations massacrées. Les gens qu’on poussait dans les grottes, morts ou vivants, où on mettait le feu.
Monsieur Tom se tut un instant, puis reprit d’un débit lent et pénible.
— Schneider est tombé sur une de ces grottes. Il est tombé sur ses occupants. Il y avait un photographe de l’armée. Ce que, par dérision, Schneider appelait la Propagandastaffel. Il l’a obligé à prendre des photos, dont celles de la femme avec son enfant, ce qui était déjà une grave entorse aux règles militaires.
Monsieur Tom remontait pas à pas le chemin. Son propre chemin.
— Ensuite, avec son poignard de combat, il a déchiré son parachute pour fabriquer un linceul. Et avec la pelle-bêche d’un de ses hommes, il a creusé une tombe, dans laquelle il a inhumé les restes. La femme et son enfant, qui ne devait pas avoir plus de trois ans. Seulement eux deux et personne d’autre. Allez savoir pourquoi.
Cheroquee avait reçu de plein fouet son regard désespéré.
— Nous ne savions pas, affirma Tom. Aucun d’entre nous n’avait jamais soupçonné de pareilles atrocités de notre part. Schneider les a enterrés en direction du levant, ce qui était une connerie. (Il eut un rire amer.) Cette peuplade isolée n’était pas musulmane. Elle avait survécu aux cimeterres arabes pour tomber sous les sabres français.
Il s’était tu. Il avait cessé de la regarder en face.
— C’est à partir de là que Schneider a commencé à sortir de la route. Il avait voulu faire paraître les photos dans un journal. L’état-major l’a su. Il a été rapatrié à Alger par hélicoptère et placé aux arrêts. Il y avait déjà eu cette Légion d’honneur qu’il avait refusée après avoir été blessé dans les Aurès. Schneider a trouvé le moyen d’aggraver le score en cassant la gueule d’un officier supérieur au bar de l’Aletti, au motif que celui-ci avait proclamé que la seule manière de se tirer du merdier algérien était de casser du bougnoule, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. Motif futile, évidemment.
— Pourquoi me dites-vous cela ? demanda Cheroquee.
— Je veux que vous sachiez qui il est.
Il poursuivit, avec un accablement qui ne lui ressemblait pas :
— Ensuite, vous ferez de lui ce que vous voudrez.
Elle faillit dire : j’attends un enfant. Schneider ne le sait pas encore et peut-être ne le saura-t-il jamais, mais j’attends un enfant de lui. Elle faillit le dire, mais elle jugea que ce n’était pas à un tiers de l’apprendre en premier. quelle que soit la réaction qu’il aurait, seul Schneider devait le savoir en premier. Elle ne portait pas le bijou qu’il lui avait offert, mais elle l’avait en permanence sur elle dans son sac, serré dans une vieille pochette de cuir pourpre. Elle aurait aimé croire en Dieu pour le supplier de l’épargner, mais elle ne croyait pas en Dieu — en aucun Dieu, seulement en des forces secrètes qui menaient sans explication là où elles voulaient bien nous conduire. Monsieur Tom reprit à regret :
— Je ne compte pas trop sur les confidences de Schneider. Il faut que vous sachiez autre chose. Sa mère vit toujours, dans la maison de famille près de Villefranche-sur-Mer. Ils ne se sont plus parlé depuis que Schneider est entré dans l’armée, début 57. Quand il a été blessé, j’étais son chef d’unité. J’ai écrit à sa mère pour lui annoncer la nouvelle. Je lui ai proposé de venir le voir à Alger. Elle n’a jamais répondu.
— Pourquoi me dites-vous tout cela ? répéta Cheroquee, désemparée.
Monsieur Tom remua les épaules. Elle le trouva subitement vieilli. Il demeurait un homme dangereux et sans scrupule, mais semblait avoir perdu de son mordant, de la détermination sans faille qui avait fait de lui un redoutable chef de meute.
— Vous ne m’aimez pas, je le sais. Marina me l’a dit. Je ne vous demande pas de m’aimer. Je n’ai jamais demandé à personne de m’aimer. Même pas à Schneider. Je voulais juste que vous sachiez qui il est. Que vous ne vous trompiez pas.
Monsieur Tom s’était levé et était sorti sans se retourner. Il n’était pas homme à se retourner. Quant à elle, Cheroquee était revenue monter la garde près du lit de Schneider. Au passage, elle avait récupéré son sac dans les vestiaires. Hébétée de fatigue, au bord de perdre conscience, elle avait sorti la pochette de cuir et avait porté le bijou à ses lèvres. Puis, avec un frisson, elle l’avait brusquement passé autour du cou à même la peau, sous son pull. Aussi longtemps qu’elle le porterait, il vivrait. En silence, elle avait ensuite imploré le hideux visage de la morte de lui rendre Schneider. Si elle ne le faisait pas pour elle, au moins qu’elle le fasse pour l’enfant.