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Il y eut d’abord au loin, dans les tréfonds de l’Usine plusieurs borborygmes hésitants, des pets grognons et peu articulés et dont on pouvait penser qu’il s’agissait d’illusions acoustiques. Dont chacun dans le bureau pouvait espérer qu’il ne s’agissait que de pures et simples illusions acoustiques. Sauf Schneider, qui demeura impassible, le visage absent, chacun rentra la tête dans les épaules, lorsque, après quelques trilles d’une insolence calculée, commença à se développer puis à sinuer dans le lointain, assourdi mais distinct, le sublime glissando de la magnifique intro de la Rhapsody in Blue de Gershwin.

— Il a recommencé, déclara laconiquement Müller.

— C’est encore sur nous que ça va retomber, regretta Charlie Catala avec abattement. Vous allez voir que Dieu va encore nous tenir pour responsables.

— Merde, fit Nello. Ça faisait longtemps.

— Personne n’a jamais pensé à lui confisquer son instrument ? s’inquiéta Dumont.

— De quel droit ? demanda sèchement Schneider en relevant les yeux. Monsieur Dumont, pouvez-vous me citer un seul article du code pénal qui donne autorité pour procéder à confiscation, je vous prie ? Même dans le code de la Santé publique, ou celui des Douanes, rien ne prévoit le cas.

Son ton sévère, presque professoral, indiquait clairement que Schneider se foutait du monde. Il s’accouda et ajouta :

— Je dois vous signaler également que toute confiscation que ne prévoit pas explicitement le code peut s’assimiler à un vol. Un vol aggravé s’il est commis par un dépositaire de la force publique. Donc.

— Donc, pas de saisie possible, ricana Charles Catala.

L’inspecteur Courapied détenait en toute légalité une clarinette en la, dite clarinette soprano, pourvue d’une anche dure, qui lui permettait une sonorité rauque et incisive, adaptée à son usage dans les sous-sols de l’Usine. Au cours de ses incessantes pérégrinations, l’inspecteur Courapied avait découvert tout un tas de gaines montantes, en tôle comme en fibrociment ou en matière plastique, lesquelles conduisaient un grand nombre de tuyaux et de câbles, depuis les soutes du navire jusqu’aux ponts supérieurs. Il avait repéré l’une d’entre elles en particulier, qui conduisait directement le son jusqu’à la suite de Dieu. Pour des raisons personnelles sur lesquelles il n’avait jamais entendu s’expliquer, l’inspecteur Courapied éprouvait une haine muette et farouche pour le commissaire central Alvarez.

De temps à autre, de manière imprévisible, Courapied se postait donc à la trappe de la gaine montante, se chauffait les lèvres en même temps que son instrument, lâchait quelques perles comminatoires, puis se lançait dans un long solo déchirant. À l’étage, Alvarez bondissait de son fauteuil. Le son semblait provenir de nulle part et sonnait clairement et nettement comme une provocation. Alvarez surgissait dans le secrétariat en hurlant. La secrétaire ne prenait même pas la peine de lever le nez. Elle n’avait aucune idée de qui avait pu faire quoi. Dans la partie qui se jouait, elle entendait demeurer d’une stricte neutralité. En furie, Dieu fonçait dans le couloir et débarquait chez le chef du groupe criminel. La porte s’ouvrait au large et claquait contre le mur. Parfois, elle manquait lui revenir dans la figure. Alvarez bafouillait, s’étranglait de colère. Schneider levait à peine le visage et s’enquérait avec une courtoisie indiscutable, mais quelque peu sarcastique :

— Oui ? C’est à quel sujet, monsieur le central ?


Schneider en tête, ils tendaient tous l’oreille. Courapied semblait doté d’un souffle inépuisable et d’une détermination sans faille. Il en était aux dernières notes du pathétique glissando ascendant, menant du do au mi aigu, et lui conférait une sorte de rude désenchantement, que Schneider appréciait à sa juste valeur, tout en guettant la porte. D’un instant à l’autre, Dieu allait faire son apparition en vociférant. Schneider lui opposerait son exaspérante civilité. Alvarez parlerait de révocation, d’indignité, d’atteinte à la notion même de service public, le tout dans le plus parfait désordre. Brusquement, le silence se fit et chacun put craindre que Courapied se fût fait serrer par les kébours. Dumont revint à lui le premier et tendit le ticket à Schneider.

— Le photographe.

— Oui, se rappela Schneider, les sens aux aguets.

Déjà, des portes battaient au loin. On sentait la maltraitance. Schneider prit le parti de se lever, de glisser son pistolet à l’étui et de ramasser sa veste de combat sur le dossier de son fauteuil. Il laissa errer son regard sur le petit cercueil posé devant son sous-main. Il laissa donc tout le temps à Dieu d’arriver. Celui-ci fit irruption à l’instant même où Schneider se dirigeait vers la porte en enfilant sa veste, tout en conservant tout de même une distance de sécurité entre le battant qui n’allait pas manquer de s’ouvrir à toute volée et sa propre personne. La porte parut exploser. Alvarez ouvrit la bouche pour hurler — il était tout de même Commissaire central et Directeur départemental des Polices urbaines —, mais il n’en eut pas le temps. Le visage préoccupé, Schneider lui fila devant en le saluant au passage et ses troupes le suivirent comme un seul homme. Ils avaient du taf, et entendaient le faire, envers et contre tous. À mi-couloir, Schneider se retourna brusquement et se souvint :

— Soyez sympa : refermez la porte en sortant, monsieur le central.


Le photographe s’appelait Salmson. Comme les voitures Salmson, oui. Non, il n’y avait aucun lien familial, du moins à sa connaissance. Son officine était petite, étroite et basse de plafond. Salmson portait de grosses lunettes d’écaille aux verres très épais qui lui faisaient de gros yeux de grenouille, une blouse grise de quincailler tenue à la taille par une ceinture de cuir usagée. Il avait les doigts jaunis d’hyposulfite. Il menait un combat perdu d’avance contre la calvitie et campait sur des positions solidement établies : pas de mandat, pas de négatifs.

Ceux-ci étaient la propriété d’un certain Bugsy, dont il ignorait tout, y compris le patronyme exact. Schneider soupira faiblement. Dumont le vit sortir une liasse de clichés Polaroïd de sa poche de poitrine et les étaler comme une donne de poker sur le comptoir. Le choc des mots, le poids des photos. Schneider croyait peu aux vertus des mots. Il arrangea les clichés avec une minutie sadique. Il dit, avec flegme :

— Bugsy. Bugsy en pièces détachées. Ce que vous voyez là, c’est un morceau de son pariétal gauche. Une partie de la face demeure cependant reconnaissable.

Schneider releva les yeux, transperça l’autre d’un regard inflexible.

— Reconnaissez-vous le soi-disant Bugsy, sur la photo que je vous présente ?

— Ou-i, articula Salmson avec difficulté, le regard fuyant dans toutes les directions.

— En êtes-vous certain ? Regardez bien. Il me faut une identification formelle, susceptible d’être utilisée devant un jury d’assises.

En même temps, il lui mit le cliché sous les yeux, à moins de vingt centimètres. Les flics ont l’habitude des photos d’autopsie, pas les civils. N’y tenant plus, Salmson alla vomir dans la corbeille à papier. Lorsqu’il se retourna en s’essuyant avec la manche, il clignota plusieurs fois en code phare et demanda au jugé :

— Il est mort, c’est ça ?

— Très mort, admit Schneider en tendant la main, paume en l’air.

Salmson fourragea dans un bac sous le comptoir, laissa tomber une pochette cristal dans la main de Schneider en prévenant :

— Me demandez pas ce qu’il y a là-dedans, je n’en sais rien.

— C’est ça, grinça Dumont.

— Garde à vue, soupira Schneider en sortant les menottes de sa ceinture.

Il était dix heures dix à sa montre, neuf heures moins cinq à la pendule de la boutique.


Quand il rentra à l’Usine avec Salmson en remorque, Schneider apprit que le stand de tir avait appelé. En contrôlant les registres, il apparaissait que les gens du groupe criminel n’avaient pas effectué leur tir annuel réglementaire. Schneider fit le tour des volontaires et n’en trouva pas. Il confia Salmson pour audition, aux bons soins de Müller. S’il y avait quelque chose à savoir, celui-ci l’apprendrait du seul fait de son étrange regard spéculatif, qui semblait s’attacher à localiser chez le suspect chaque organe ou fraction d’organe, chaque articulation, chaque centre nerveux, le moindre tendon dont la manipulation méthodique et raisonnée était susceptible de provoquer une intolérable souffrance.

Müller n’avait jamais torturé personne et d’ailleurs n’y songeait pas.

Son étrange regard flegmatique suffisait.

Schneider avait chargé Charles Catala de déposer les négatifs saisis au laboratoire photo de la PJ, avec pour mission de les faire tirer d’urgence en format 13 × 18 et d’en constituer un classeur aux feuillets numérotés, destiné à être éventuellement joint à la procédure. Il avait ensuite récupéré trois boîtes de cartouches, ramassé un storno sur le rack de rechargement et annoncé en sortant qu’il restait en veille radio.

Routine.


Au stand, normalement, on ne tire pas de la cartouche .45 et surtout pas de la munition à ogive blindée. On ne tire pas non plus entre les heures d’ouverture et en l’absence d’un moniteur directeur de tir. Normalement, seul celui-ci pouvait mettre à jour les carnets de tir des fonctionnaires de police. On ne tirait pas non plus à l’arme de guerre. Le Colt .45 est une arme de guerre. Le planton avait néanmoins laissé entrer Schneider, puis verrouillé la porte blindée derrière eux. Il avait allumé le pas de tir et vérifié le mécanisme des cibles de tir rapide. Durant deux ou trois secondes, la cible apparaissait brusquement, représentant la silhouette menaçante d’un homme de face avec les zones létales que l’on devait toucher, soit la tête et le plastron. Avec un claquement sec, le porte-cible pivotait, la cible disparaissait.

Puis réapparaissait.

Durant le bref laps de temps qu’elle se présentait de face, le tireur devait aligner son arme, faire feu et toucher.

Schneider avait une manière de procéder qui n’appartenait qu’à lui. Il demeurait debout, les deux pieds parallèles campés au sol, à l’aplomb des épaules. Il gardait le dos et les épaules droits. Schneider tirait comme il conduisait, les mains gantées. Au top de départ, il remuait les doigts comme pour les dégourdir et son visage revêtait un air absent.

Dès que la cible apparaissait, le .45 grondait. Schneider tirait à bras tendu, la main droite dans la paume de la gauche afin de compenser le recul. Il tirait coup sur coup, aussi vite que le mécanisme semi-automatique le permettait. Pas la moindre simagrée, rien de chorégraphique. Schneider tirait rapidement, presque avec dédain. Rapide, méthodique et précis. Puis la cible s’effaçait et il changeait de chargeur et remettait l’arme à l’étui jusqu’à la prochaine fois.

Schneider tirait dans les conditions de combat, sans casque sur les oreilles.

Il remplissait chaque chargeur à sept cartouches et non cinq, comme le prévoyait le règlement. Schneider tirait pour tuer, doublant systématiquement chaque impact. Ceux-ci finissaient par faire dans le papier de la cible une plaie aux bords déchiquetés de la taille d’une boîte d’allumettes de ménage. Contrairement aux règles du tir de police, il tirait à vingt-cinq mètres, soit la distance habituelle du tir sportif, très au-delà de la zone de mort d’un flic en civil qu’on estime à dix mètres.

En fin de séance, il ramassait les douilles une par une, les remettait entre les croisillons de leurs boîtes. Puis il allait récupérer la cible, qui ne comportait généralement pas de surprise majeure, la froissait en boule et la jetait à la corbeille. Ensuite, il passait dans la petite pièce qui servait à l’entretien des armes, signait lui-même les carnets de tir en toute illégalité, démontait, nettoyait, graissait et remontait son pistolet. Il en vérifiait ensuite le fonctionnement à vide — deux coups de sécurité, actionnant posément la glissière deux fois de suite en direction du plafond, afin de s’assurer que l’arme était vide, aussi bien la culasse que la crosse. Enfin seulement, il remplissait son chargeur à sept cartouches, le renfonçait dans la crosse et mettait l’arme à l’étui. La fête était finie, pour autant qu’il y ait eu fête. Le planton déverrouillait, saluait et Schneider s’en allait sans avoir ajouté quoi que ce soit. À aucun moment, il n’avait manifesté le moindre entrain, la moindre satisfaction, le plus petit contentement de soi.

Au stand, Schneider avait l’air d’un zombie, dont le regard était en permanence tourné vers l’intérieur. Il avait les yeux morts. Ce qu’ils semblaient voir, nul ne se serait senti incité à en connaître la nature, de près ou de loin.

À mi-chemin entre le stand et la voiture de service, au moment où il allait regagner celle-ci, le storno retentit. Une grande brassée de corbeaux tournoyait au-dessus d’un bosquet dénudé faisant office de décharge sauvage, criaillant dans l’air froid et se disputant sans doute quelque charogne décharnée et raide de gel. Comme Schneider tardait à répondre, la voix de Catala se fit plus pressante :

— Autorité, autorité, faites retour immédiatement au service.

Pour faire bonne mesure et en dépit de la discipline radio qui interdisait tout commentaire superflu, le jeune flic ne put s’empêcher d’ajouter avec précipitation :

Faites retour, on a une emmerde…


Le silence régnait dans le bureau, tandis que les photos se tendaient de main en main, encore raides tièdes d’être passées à la glaceuse. Bugsy valait ce qu’il valait en tant que dealer, mais c’était un photographe de grande qualité. Il travaillait avec du matériel de grande qualité et un téléobjectif au piqué exceptionnel. Nikon-moteur avec dos dateur. Du matériel de professionnel, qui avait fait l’objet d’une déclaration de vol des mois auparavant. L’appareil pouvait tirer à quatre images par seconde, ce qui lui donnait une autonomie de neuf secondes par bobine. Bugsy avait utilisé une seule bobine, qui comportait trente-huit et non trente-six vues. Salmson avait fait un travail d’une qualité remarquable, il se faisait une fierté de développer chaque bobine une par une et non à la machine automatique.

C’était l’empilement de toutes ces qualités qui mettaient les flics dans une merde noire, Schneider pour commencer en tant que chef de groupe de la Criminelle. Schneider s’était planté dans les grandes largeurs. Ces putains de photos en faisaient foi. Bugsy avait utilisé de la pellicule haute sensibilité, mais l’éclairage cru de la station garantissait à soi seul une luminosité exceptionnelle. On voyait bien la Harley avancer, le type béquiller. On voyait bien l’Alfa paraître dans l’image. On voyait bien Meunier s’approcher du soi-disant Francky. Montrer quelque chose à bras tendu. Et subitement, les images semblaient procéder par saccades. Pour une raison inconnue, Francky remontait du poignet la visière de son casque. Sur l’image suivante, on le voyait reculer d’un pas, sur la suivante encore, il avait un pistolet au poing, on voyait une flamme de départ au bout du canon. On voyait surtout qu’il avait détourné un instant le visage dans la direction générale de l’appareil, sans doute surpris par le fracas de la détonation et la puissance du recul.

À l’évidence, le soi-disant Francky n’était pas Francky. Sous le casque, dans le blouson de Francky se tenait une femme au visage émacié d’une effrayante maigreur. L’image même de la mort avec à la bouche un rictus immobile, immémorial, oublié sur place comme une preuve à charge. En silence, on se passa et se repassa les quatre photos prises en rafale où on voyait la femme de manière claire, distincte, évidente. Francky n’était pas Francky. Le jeune homme n’avait pas pu tuer Meunier. Quelqu’un d’autre l’avait fait à sa place.

Il y avait un innocent au trou et quelque part une criminelle en liberté.

Personne ne se sentit le courage de parler avant que Schneider n’eût dit quelque chose. Celui-ci semblait hébété, sonné, comme compté K-O. Il ramassa une cigarette à tâtons, la porta à ses lèvres et l’alluma. Il contemplait encore et encore l’image devant ses yeux. On aurait presque dit que la morte et lui se parlaient. En un sens, c’était le cas : Schneider avait l’horrible certitude de connaître la femme de la photo. Il comprenait peu à peu que, où qu’on aille et quoi que l’on fasse, on n’en finissait jamais de payer certaines additions. Qu’aussi haut que l’on volait, qu’aussi loin qu’on allait, on finissait toujours par tomber.

Qu’on ne faisait jamais qu’aller à une fin prochaine.

Au bout d’un long moment, il décrocha son téléphone avec beaucoup de lassitude et demanda à parler au procureur Gauthier. Il lui fallait le voir dans l’instant.


Le procureur Gauthier avait en main le procès-verbal de renseignements relatant les recherches que le groupe criminel avait effectuées immédiatement lors de l’interpellation de Francky. Le document était signé de l’inspecteur Schneider et la manière systématique et détaillée dont il était rédigé portait sa marque. C’était un rapport destiné à faire connaître à l’autorité judiciaire ce que l’on savait sur le suspect au moment des faits. Il en ressortait que l’inculpé avait quitté son dernier domicile connu plus de deux ans auparavant. Parti sans laisser d’adresse. L’enquête de voisinage avait établi que le jeune homme occupait alors le studio bourgeoisement, et qu’il n’y recevait guère.

Il était alors employé en tant que jardinier-paysagiste à la ville. Il avait subitement abandonné son emploi sensiblement en même temps qu’il avait quitté son dernier domicile connu. Il n’était même pas venu récupérer son chèque de fin de mois. Selon les renseignements recueillis à l’ANPE locale, il n’y était pas inscrit en tant que demandeur d’emploi.

Aucun élément ne permettait d’établir de manière tangible que le sieur Francky Reinart entretenait des relations criminelles ou délictuelles avec des éléments connus de la délinquance ou de la criminalité locale. Les consultations d’archives, tant locales que nationales, avaient établi que le sieur Reinart était connu des services de police, pour des faits d’homicide volontaire, faits entièrement couverts par l’état de légitime défense. Il n’y avait pas eu de condamnation. Par la suite, le jeune homme n’avait jamais été entendu par les services de police ou de gendarmerie, aussi bien en qualité d’auteur, que de complice ou de témoin, ou poursuivi pour infraction à la législation sur les stupéfiants.

Il n’était cependant pas douteux qu’il connaissait l’inspecteur principal Meunier et ne pouvait ignorer sa qualité de policier. Rien ne pouvait expliquer son geste. Ils étaient quatre dans le cabinet du procureur Gauthier. Il y avait Schneider assis, les épaules basses et qui fumait en silence en regardant à ses pieds. Nul n’aurait songé à lui interdire de fumer, tant il semblait las et accablé. Il y avait Gauthier, mais il y avait aussi le magistrat instructeur, le juge Courtil et la juge des enfants, la dame Meunier. Elle tenait entre les doigts l’une des photos sur laquelle la femme au visage grimaçant et sans âge tirait sur l’inspecteur principal Meunier. On voyait Meunier accuser le coup. La netteté glaciale du cliché ne laissait aucun doute. Elle releva les yeux, Schneider fumait en silence.

Un autre homme perdu. Un homme perdu pour lui-même.

À l’égard de cette sorte de perdition, il n’existe pas de salut possible.

Gauthier déclara d’un ton sec :

— Arrêtez de vous flageller, Schneider. Vous n’avez rien à vous reprocher. À votre place, n’importe qui aurait conclu la même chose.

— N’importe qui, souligna Schneider d’une voix sourde.

— En tant qu’OPJ, vous êtes n’importe qui, ajouta Gauthier. En tant qu’homme vous n’êtes personne. Une pièce grise et anonyme dans une machine sans âme. Vous avez fait ce que vous aviez à faire, et ni vous ni nous n’avons rien à nous reprocher.

Schneider secoua lentement la tête. Bien sûr, qu’il n’était personne. Il n’en avait jamais douté un seul instant. Il avait seulement tenté de tracer un chemin droit et juste. Il s’était tout de même trompé. À cause de cette erreur, qui n’était qu’une simple faute, un homme avait risqué la mort. Dagmar, dans sa longue et amère sagesse de putain, Bubu, dans sa rude sagacité de truand qui s’y connaissait en hommes pour avoir commencé chez M. Lafont, dans les sous-sols de la Gestapo, la mère même de Francky le lui avaient affirmé sans détour. Francky était ce qu’il était, mais certainement pas un tueur de flics.

Il ne les avait pas écoutés. Pour invraisemblable que cela parût, il pouvait y avoir deux blousons flight, deux casques intégraux, deux motos du même type dans l’ensemble de la galaxie. Schneider n’avait écouté personne, même pas son intime conviction, qui chuchotait à part soi que lui non plus ne croyait pas tout à fait que Francky fût un tueur de flics.

Il tourna la tête vers le juge Courtil et déclara, droit dans les yeux :

— Monsieur le juge, eu égard aux circonstances, je demande à être relevé de l’enquête.

— Pas question, coupa Courtil. C’est vous qui avez commencé, c’est à vous de finir.

Schneider secoua la tête, écrasa sa cigarette.

— On a une idée de la femme ?

— Non, dit Schneider. Entre trente et quarante ans. Cancer ou toxico. Ou les deux.

— On peut supposer cependant qu’il s’agit d’une proche de Francky Reinart.

— À ce stade, on peut tout supposer, murmura Schneider.

Il réfléchit et ajouta, contre son gré :

— De l’avis commun, Francky n’avait pas de petite amie. Personne ne lui a jamais connu de relation féminine.

La juge Meunier se pencha, fit en sorte de capter son regard :

— Je crois savoir que Francky Reinart ne vous était pas inconnu.

— En effet, madame la juge, reconnut Schneider d’une voix sourde.

— Je crois savoir, insista-t-elle, qu’à un moment donné vous en avez été assez proche.

— En effet, répéta Schneider.

Pour des raisons mystérieuses et sur lesquelles il aurait refusé de s’expliquer, même devant une cour de justice, Schneider avait ambitionné de tirer Francky de l’ornière. Il avait senti dans le jeune homme les restes d’une colère ancienne, pour employer la formule de Rilke. Outre ses qualités de cavalier d’exception, Francky transportait dans ses fontes, sans y prendre garde, une sorte d’innocence candide, de fidélité à soi et de sauvagerie, qui lui venaient peut-être du fait qu’il était un fils du vent — ou peut-être simplement du fait qu’il était Francky.

Schneider avait tenté de le sauver, mais de qui et de quoi, lui qui était bien incapable de se sauver lui-même. La juge Meunier le scrutait toujours. Il comprit alors brusquement que la femme savait. Elle l’avait à présent rejoint de l’autre côté du monde. L’extrême douleur suscite parfois cette sorte de lucidité qui va droit au fond des choses et des êtres et les met aussi nus et sans excuse qu’on l’est sur une table d’autopsie. Sous son regard inflexible, Schneider faillit renoncer. Oui, il savait qui avait tiré. Il ne savait ni le pourquoi ni le comment, mais il savait qui. La chose était d’une limpide imbécillité. Même les aveux de Francky, que Schneider avait pris pour argent comptant, avec cependant un fond de réticence qu’il ne s’expliquait pas bien, ces aveux peu circonstanciés et abrupts s’entendaient brusquement avec une implacable évidence. Francky avait voulu la couvrir. Pour cela, le jeune homme était disposé à aller jusqu’au bout. Schneider se prit la face dans les mains, coudes aux genoux. La juge Meunier sentit sa souffrance et retint la question qu’elle entendait lui poser.

Et à laquelle il n’aurait de toute façon pas répondu.


En le reconduisant dans le couloir, elle demanda :

— Votre hiérarchie est au courant ?

— Pas encore, reconnut Schneider.

— Permettez-moi de vous souhaiter bon courage.

Schneider se borna à hocher la tête. Toutes les additions finissent par se payer un jour ou l’autre. À l’égard de la hiérarchie, la sienne était lourde. Stern venait d’être admis dans une clinique de désintoxication alcoolique et d’un jour à l’autre Escobar allait être révoqué.

— Il paraît que vous avez reçu des menaces, dit-elle lorsqu’ils furent devant l’ascenseur.

— Les nouvelles vont vite, sourit Schneider.

C’était un sourire lent et incolore, comme un sourire d’enfant attardé.

— Les mauvaises toujours, dit la juge Meunier. Les bonnes n’intéressent personne.

Au moment où il entrait dans la cabine, elle lui fit signe de s’attarder :

— On enterre Meunier après-demain dans le caveau de famille. À titre personnel, j’attacherais un certain prix à votre présence, Schneider.

Le policier acquiesça en silence, puis la porte se referma sur lui et la cabine commença à descendre. La juge Meunier resta à l’écoute des grincements de poulie, des cliquetis, des claquements de câble, jusqu’au moment où elle entendit le moteur se couper et la cabine s’ouvrir en bas. Schneider en avait fini de descendre — et peut-être pas.


Lorsqu’il pénétra dans son bureau, le commissaire principal Manière était déjà là, renversé sur la chaise dévolue d’ordinaire aux clients, jambes écartées et les mains croisées derrière la nuque. Il s’enquit, d’un ton qui se voulait indolent :

— Plantage, on dirait.

— Plantage, reconnut Schneider.

Il retira son pistolet de l’étui, le rangea dans le tiroir et prit place à son bureau. Son visage maigre ne trahissait aucune émotion particulière, tout au plus une sorte de lassitude distante qui ne lui était pas inaccoutumée. Il avait réduit sérieusement la dose des saloperies qu’il absorbait d’ordinaire et la descente se révélait plus difficile que prévue. Il prit le temps d’allumer une cigarette. Le Zippo émit son bruit de culasse habituel, comme une sorte de rappel à l’ordre. On était dans un local de police et pas ailleurs. Le regard de Schneider n’évitait pas celui de Manière. Il ne le recherchait pas non plus. Manière s’étira avec calme. C’était un homme très soucieux de son corps et un tennisman de premier ordre. Il demanda :

— Comment vous entendez expliquer à la presse ?

— Rien à expliquer, murmura Schneider.

— La roche Tarpéienne et le Capitole, sourit Manière. Vous allez devoir rendre des comptes, Schneider. Il y a longtemps que vous agacez avec vos grands airs. Il y a longtemps que pas mal de gens vous attendent au tournant.

Il donna un petit coup de menton en direction du cercueil miniature.

— Vous êtes maintenant au tournant.

Schneider n’eut pas le temps de répondre. Peut-être n’en avait-il pas l’intention non plus. Charles Catala entra avec la femme Mortier, qui se tenait les yeux rivés au sol, avec l’air de chercher un chemin quelconque tout en n’ignorant pas qu’elle n’irait plus jamais nulle part. Sans un regard pour Manière, Charlie Catala claironna :

— Votre convoquée, chef. Vous l’opérez à chaud, ou c’est moi ?

— Je prends, décida Schneider.

Il y eut un bref chassé-croisé au cours duquel Manière partit sans politesse, un patron n’a pas à être poli, la dame Mortier prit sa place dans le siège des clients et Charlie Catala se dirigea vers la porte. Tout en attirant la machine à écrire près de lui, Schneider le rappela :

— Charlie, restez, je vous prie.

Il était quatorze heures dix à sa montre — quatorze heures treize à la pendule au-dessus de la porte. Schneider mentionna l’heure de la pendule pour indiquer le moment de début d’audition de la dame Mortier, entendue itérativement en qualité de témoin.


Schneider aurait pu border l’audition en un quart d’heure, et personne ne lui en aurait voulu. Il suffisait de présenter les photos prises par Bugsy sur les lieux du crime à la dame Mortier. Elle aurait pu répondre : je ne sais pas, je ne reconnais pas cette personne. Ou bien : la personne figurant sur ces photos n’est pas celle que j’ai vue quittant les lieux sur sa moto. Ou bien encore : la personne figurant sur ces photos est bien celle que j’ai vue quittant les lieux. Pour traduire les déclarations des témoins, aussi bien que celles des suspects, les flics utilisent des termes et des formules qui leur sont propres et constituent des sortes d’automatisme. Elles ont pour effet de tendre entre la brutalité des faits et leur traduction sur le papier une sorte de décence involontaire qui, sans trahir les contours, tend à rendre les choses plus supportables.

Schneider avait avancé un cendrier à la dame Mortier, lui permettant implicitement de fumer, ce qui n’est pas toujours le cas dans des locaux de police. Il ne lui avait pas aboyé dessus comme le font les flics aux carrefours. La femme avait remarqué :

— Je ne leur en veux pas, vous savez. Ils font leur métier. Des fois ça m’arrive de traverser en dehors des clous. Des fois, je ne fais pas attention, vous savez.

Il y avait aussi ce jeune flic, que l’inspecteur principal Claude Schneider (elle le savait parce que c’était inscrit sur le cavalier devant lui, à côté de ce drôle de petit cercueil qu’elle n’avait pu s’empêcher de frôler comme à tâtons), que son chef appelait Charlie. La dernière fois, Charlie était descendu lui chercher des cigarettes au tabac et il avait oublié de lui faire payer. Cette fois, elle n’oublierait pas : elle avait serré exprès un billet de dix francs dans son porte-monnaie. Elle tendit de nouveau les doigts.

— C’est quoi ? C’est un jouet ?

— En quelque sorte.

— Je peux ?

— Oui, dit Schneider.

Elle prit le petit cercueil, sentit quelque chose de lourd ballotter à l’intérieur.

— C’est joli, vous l’avez acheté où ?

— Un cadeau, dit Schneider.

— Ah, fit la femme en le reposant avec soin à l’endroit précis où il se trouvait. C’est quand même bizarre, vous ne trouvez pas ? Offrir un cercueil, c’est quand même bizarre.

Schneider garda le silence.

Il lui tendit les photos. Elle les examina lentement, minutieusement. Il avait fait chaud, dans la voiture de police, et le jeune flic (Charlie) conduisait avec beaucoup d’adresse dans la circulation du matin. Lorsqu’il avait sonné à sa porte, la femme lui avait juste demandé cinq minutes pour se préparer, sans demander ni quoi ni qu’est-ce. Souvent, des types au bout du rouleau qu’on vient arrêter au petit matin suivent ainsi sans faire d’histoire. Ils savent que c’est la fin. Pour la plupart, ils le savaient depuis le début. Brusquement la dame Mortier affirma, sans l’ombre d’une hésitation, et même avec une certaine force :

— C’est elle, c’est bien elle sur la moto.

— Vous en êtes sûre ?

— C’est elle, vous savez.

Schneider tapa rapidement, des dix doigts : la personne que vous me présentez sur la photographie est bien celle que j’ai aperçue alors qu’elle quittait la station Université au guidon de la moto, peu après que l’inspecteur principal Meunier eut été abattu. Indifférente au cliquetis précipité de la machine à écrire, la femme demanda du feu, Charlie lui en donna avec son briquet jetable. Pour elle, Charlie n’avait pas l’air d’un flic. On aurait dit un jeune, plutôt beau gosse et qui devait avoir pas mal de succès avec les femmes. Elle-même avait été une femme, que ses élèves avaient appelée « la limande » en lui quittant ses vêtements. Blanche et maigre comme une limande. Avait été. En le remerciant du front, elle confia :

— Je l’avais déjà vue.

— Vous aviez vu qui ?

— Cette femme. Je l’avais déjà vue.

Subitement en alerte, Schneider releva le front :

— Vous l’aviez vue où ?

— Plusieurs fois. C’était une amie de Bugsy.

— Vous voulez dit que Bugsy la ravitaillait ?

— Oui, dit la femme.

— Une cliente, en somme.

— Oui. Ils ne savaient pas que j’étais là. J’étais arrivée en avance.

Il y eut un silence. L’inspecteur principal Claude Schneider la fixait, mais sans avoir vraiment l’air de la voir. Lui aussi devait avoir du succès avec les femmes. Il était plus mûr, plus taciturne. Elle l’avait vu en photo dans le journal, mais sur la photo on ne voyait pas ses yeux. Il portait des lunettes noires et avait l’air furieux. Une nouvelle fois, elle tendit les doigts et frôla le petit cercueil. Drôle d’idée d’offrir un cercueil. Le jeune flic (Charlie) lui tendit le cendrier. Elle n’eut pas besoin de tapoter sa cigarette, la cendre tomba toute seule, un mince cylindre gris et net. Un radiateur de chauffage chantonnait quelque part.

La dame Mortier était bien. Elle avait chaud. Chez elle, il faisait seize parce qu’elle n’avait pas fait remplir sa cuve à fuel depuis des années. Non pas qu’elle manquât d’argent. Sa pension tombait chaque trimestre, mais elle n’y avait pas pensé en temps utile. Elle n’y pensait jamais quand il le fallait, ensuite quand il faisait douze ou seize degrés, il était trop tard. Certains hivers, les vitres de la petite cuisine gelaient à l’intérieur et ça faisait comme des fougères de glace irisée où se prenait la faible et douce lumière de la rue.

— Je l’ai vue aussi dans la zone piétonne. Elle allait de boutique en boutique. Il y avait avec elle un jeune homme qui portait les paquets.

Elle balaya Charlie du regard.

— Un jeune homme de votre âge, avec des boucles noires comme vous. Plus trapu et sombre de peau, avec des poignets de débardeur. Il la suivait comme son ombre. En portant les paquets.

Dans une autre vie, elle aussi aurait pu aller de boutique en boutique, avec un beau jeune homme attaché à ses basques. À porter les paquets. Après tout, elle aussi était une femme, avait été une femme, au moins sur le papier. Elle sortit sa carte d’identité, la montra aux policiers. Un jour, un homme aurait pu. Sur la photo, elle avait l’air d’un petit rongeur affamé et malingre aux yeux durs et luisants comme des boutons de bottine. Aucun homme n’aurait jamais pu.

— Elle avait un manteau en cuir, un peu comme une sorte de redingote. Vous voyez. Du très beau cuir, très souple. Très souple. Je me suis même approchée. C’était vraiment du très beau cuir. Je l’ai touché. Elle s’est retournée vers moi, elle m’a regardée. Elle ne m’a pas crié dessus, ni rien. Elle m’a regardée, elle s’est retournée et elle est partie. On aurait dit qu’elle ne m’avait pas vue.

Schneider alluma une cigarette. Le claquement sec du Zippo fit tressaillir la femme.

— C’était il y a combien de temps ?

Elle réfléchit, déposa la cendre dans le cendrier, remarqua pour soi-même :

— Je ne comprends pas comment quelqu’un peut offrir un cercueil à quelqu’un d’autre.

— Peut-être parce que c’est un objet intime et confortable, supposa Schneider.

— Un vrai, je ne dis pas, reconnut la femme, mais un cercueil miniature.

— C’était quand ? demanda Charlie Catala en se penchant sur son épaule.

Elle le dévisagea en reculant pas à pas dans sa tête. Le visage du jeune homme, le radiateur qui fredonnait, même l’homme qui se tenait le visage attentif à la machine à écrire, l’univers entier commençait à s’enfoncer dans les ténèbres. Au dernier moment, elle se rappela avec une hallucinante netteté.

— C’était juste avant Noël. Les vitrines étaient allumées et il y avait des pères Noël et des santons. Je les ai vus s’en aller. Il y avait une jeep garée sur le trottoir. Une jeep de l’armée américaine avec une grosse antenne. Le jeune homme a déposé les paquets derrière, il est monté au volant. Elle est montée à côté de lui. Ils sont partis.

Contact radio rompu.

Schneider alluma une cigarette et cessa de taper. Il était à la ramasse. Une jeep de l’armée américaine, avec une antenne radio sur sa grosse embase. Il ne devait pas y en avoir des dizaines dans la région, et encore moins dans la ville. La dame Mortier était loin, à présent. Il fallait juste la faire revenir le temps qu’elle signe son procès-verbal de déclaration, puis Charles Catala serait chargé de la reconduire chez elle. Chaque homme, chaque femme, dans sa propre solitude. Schneider regarda par la fenêtre. Sans qu’il s’en rendît compte, la nuit était déjà en train de tomber. La face blême dans la vitre sombre était la sienne. Elle semblait interroger du fond des ténèbres, tout en étant résignée d’avance à ne jamais recevoir la moindre réponse de quiconque.

L’audition de la dame Mortier avait finalement duré plus de deux heures quarante.


Le reste fut d’une tristesse infinie. Les réverbères s’allumaient, les vitrines aussi. D’un coup de voiture, ils raccompagnèrent la dame Mortier à son domicile, dans une vieille rue sur la zone. Il y avait des garages, des lambeaux de jardinets et de-ci, de-là une lumière vacillante. De longues palissades indiquaient que l’endroit était promis à la démolition et qu’il y aurait bientôt à la place de grands immeubles modernes, clairs et aérés, à la population jeune et exaltante. Les promoteurs avaient commencé à s’abattre, comme des vols de choucas. On entrevoyait des squelettes de grues et des silhouettes sombres de scrapers tapis dans l’ombre. La dame Mortier habitait une masure de deux étages, au-dessus d’un café qui s’appelait, sans doute par quelque secrète dérision, le Café de la Paix. Le rideau métallique rouillé faisait comme une vilaine taie brunâtre sur un œil mort.

C’était chez elle. Elle avait hérité la masure de ses parents. Son grand-père paternel avait été le dernier patron du bar, quand les routiers s’y arrêtaient sur le chemin du Sud. C’était avant la rocade et les grands immeubles tranchants comme du verre blindé. Catala abrégea en faisant ronfler le moteur. Elle partit dans la nuit. Assis à la place du mort, Schneider se taisait, le storno entre les doigts. Ils retournèrent en ville au gyrophare pour faire plus vite.

Dans la rue marchande, ils ne mirent que vingt minutes pour tomber sur la patronne d’une boutique de maroquinerie. Elle se rappelait parfaitement la jeune femme sur la photo. Elle était venue faire quelques emplettes au moment de Noël. Elle était accompagnée d’un jeune homme trapu en blouson de pilote et qui la suivait comme son ombre. La jeune femme était exagérément maigre, elle portait des lunettes de soleil bien qu’il fût déjà tard. C’était une personne élégante qu’elle avait prise pour une étrangère, anglaise ou américaine à cause de l’accent. Elle s’en souvenait d’autant plus que, compte tenu du montant des achats, elle avait pris la précaution d’appeler la banque émettrice de la carte de crédit. L’adjoint du chef d’agence lui avait fait savoir assez sèchement que le compte de sa cliente était largement (très largement) créditeur et que la transaction pouvait avoir lieu sans risque. Un homme au ton très désagréable et même suffisant.

Non, sur le moment, elle n’avait fait aucun lien entre la cliente élégante, taciturne et un peu snob, qui avait fait des achats d’un montant très considérable, et Me Thomassot. Elle n’avait aucune raison de le faire, pas vrai ? Les homonymies, ça existe. Charlie Catala le reconnut. Schneider regardait dehors, quelque chose qu’il était seul à voir et c’était tant mieux pour tout le monde. Des gens allaient et venaient, une voiture de patrouille passa au ralenti. Le temps ne se décidait pas clairement entre le redoux et le gel. Le policier avait mal dans les os. Charlie Catala demanda communication du reçu de carte bleue, ainsi que copie de la facture. La maroquinière fit mine de s’exaspérer. Schneider se borna à tourner le regard vers elle. Il n’était ni menaçant ni hostile, il était parfaitement vide. Il dit :

— Nous agissons sur commission rogatoire du juge Courtil.

— Ah, fit la femme. Il va falloir que je voie avec ma comptabilité.

Elle affecta de sourire.

— Ça va demander un jour ou deux.

Schneider n’était pas pressé à la journée. Il n’était plus pressé du tout. Il savait ce qui l’attendait au bout. Ils firent encore deux boutiques. La jeune femme en manteau de cuir et son comparse avaient écumé la rue. Elle avait acheté plusieurs cardigans sans les essayer, des bougies odorantes new age comme il s’en vend sur tous les sites plus ou moins touristiques, une perruque ardoise bon marché, des bijoux clinquants qui tenaient de la verroterie, ainsi que deux paires de chaussures de marque. Selon la vendeuse, la cliente avait l’air d’acheter plus ou moins au petit bonheur la chance.

— Des bottines jaunes, déclara Schneider.

— Des bottines jaunes, oui, de marque Levi’s. Deux paires en même temps. Personne n’achète deux paires de chaussures de la même pointure, deux paires en même temps, n’est-ce pas ?

C’était une jolie petite brune aux courbes voluptueuses en robe noire à mi-cuisse avec des collants Lurex et des ballerines en vernis, et qui tentait désespérément de bien faire. Elle regardait alternativement chaque policier, le jeune et le moins jeune, avec une sorte de bonne volonté pathétique. Elle aussi devait avoir envie d’être aimée. Elle reconnut sans difficulté la personne sur la photo. C’était bien celle qui, aux environs de Noël, s’était présentée accompagnée d’un jeune homme pour acheter deux paires de bottines jaunes. Schneider la convoqua au commissariat pour le lendemain, à l’heure qui lui conviendrait, aux fins de témoigner. Elle promit. Elle aurait tout promis, ou presque.

Dans la rue, Schneider alluma une cigarette, tout en remontant son col de veste. Charlie Catala lui trouva l’air souffrant, mais ne fit pas la moindre remarque. Après tout, il se pouvait que ce fût sa jeune et récente compagne qui l’épuisât. Cependant, Schneider n’était pas si vieux que ça, après tout. Il se tenait encore bien, pour ses quarante-six ans. Avec le col de sa vieille veste de combat remonté, les traits de son visage, à la lumière douce des devantures, trahissaient même, par instants, à son insu, quelque chose d’étrangement juvénile.

Une sorte de curieuse vulnérabilité.

Charlie avait suffisamment vu son chef en action pour douter que cela fût possible.

Schneider consulta sa montre. Il allait être dix-neuf heures.

— On sait qui c’est. Demain, il va falloir la loger.

— Le guignol avec elle, c’est Francky ?

— Qui voulez-vous que ce soit ? articula Schneider, en regardant ailleurs.

— La femme, quel rapport avec votre ami Tom ?

Schneider s’abstint de répondre. Le froid l’avait envahi. Il avait hâte d’un verre et de la chaleur de Cheroquee contre lui. Il avait hâte de sombrer dans le sommeil. C’était bien le gel qui venait, il le sentait dans ses os qu’il rendait cassants. Il se dirigea vers la voiture et ne desserra pas les dents jusqu’à ce que Charlie emprunte la rampe du parking souterrain de l’hôtel de police. Alors, les cahots du ralentisseur lui firent durement savoir qu’il était revenu dans le monde des morts, et qu’il allait devoir faire face.

La femme, quel rapport avec votre ami Tom ?


Lorsqu’ils sortirent de l’ascenseur, une joyeuse pétaudière régnait dans le petit hall du groupe criminel. Il y avait deux gardiens de la paix en uniforme de flics qui houspillaient deux clodos en uniforme de clodos. L’un des deux clodos houspillait l’autre en le tenant par une oreille et en le secouant. Un grand type en bleu de travail, un gigantesque rouquin, houspillait tout le monde en gueulant qu’il avait autre chose à faire que venir se faire chier après le boulot dans des locaux de police, qui avaient tout l’air d’une maison de fous. Schneider se fraya un chemin et reconnut la gandoura de Courapied. L’inspecteur portait des spartiates de cuir marron et ses orteils étaient noirs de crasse.

D’un instant à l’autre, les gardiens allaient lui foutre sur la gueule, au motif que le bique à la gandoura se foutait de la leur, de gueule. Il se prétendait flic. On n’avait jamais vu de flic en gandoura. Schneider s’interposa à grand-peine. Charlie Catala fit mouvement pour séparer les belligérants qui menaçaient d’en découdre dans la plus grande confusion. Il se fit un bref instant de trêve, durant lequel Schneider déclara sur un ton sinistre :

— J’aimerais comprendre.

Le feu faillit reprendre instantanément. Le grand rouquin, drapé dans une dignité d’emprunt, décida de foutre le camp, puisque c’était comme ça. Sans lâcher l’oreille du clodo qu’il triturait à loisir, Courapied lui aboya de rester. Le rouquin demeura sur un pied. Courapied se tourna vers Schneider, tandis que Charlie Catala faisait barrage aux gardiens. Il dit à Schneider, d’un ton résolu :

— Je vais avoir besoin de vous pour notifier la garde-à-vue de Monsieur.

En même temps, il secouait le clodo qui glapissait en fléchissant les genoux.

— Motif de la mesure de garde à vue, je vous prie, s’enquit Schneider avec une courtoisie de pure façade.

Au vrai, il hésitait entre une franche colère, parce qu’il fallait bien que celle-ci s’abattît sur quelqu’un ou quelque chose, et la plus parfaite hilarité, qu’en tant que Schneider en particulier et que chef du groupe criminel en général, il ne pouvait décemment se permettre.

— Homicide volontaire commis en réunion sur la personne du soi-disant Bugsy, récita Courapied d’un trait.

— Je confirme, déclara d’une voix forte le rouquin qui dominait tout le monde de la tête et des épaules. Je les ai vus se battre. Ça a commencé pas loin de la cabine d’aiguillage.

— Vous êtes qui, vous ? demanda Schneider de but en blanc.

— Le chef-aiguilleur, dit Courapied sans cesser de secouer sa proie. De son poste, il les a vus se chicorer près des voies. Guignol a reconnu spontanément les faits. Il m’a donné le nom de ses deux complices. Tous trois sont très défavorablement connus des services de police pour des faits de vol avec violence, tentative d’extorsion de fonds sous la menace, usage et trafic de stupéfiants. Tous trois étaient détaillants du soi-disant Bugsy. Moitié détaillants, moitié clients. C’est ce qui a causé sa perte.

— Les deux autres ?

— Logés, grinça Courapied avec une férocité certaine. Deux sédentaires, qui peuvent pas aller bien loin. Courte-patte et Patachon. L’un des deux a un pied en moins et l’autre n’a jamais eu toute sa tête. Plus qu’à aller les cueillir au nid quand on voudra.

— Tout le monde dans mon bureau, décida Schneider, puis s’adressant aux hommes en uniforme : sauf vous deux, messieurs.

Au moment de s’en aller, l’un des gardiens se retourna vers lui, avec l’air d’un gosse grognon injustement pris en faute dans la cour de récré.

— Comment on pouvait savoir que votre type, c’était vraiment un flic ? Il n’avait pas de carte de flic, pas de rondelle, ni rien.

— Oui, reconnut Schneider à tout hasard.

Il en aurait presque grincé des dents. Lui-même, parfois…

Bien que policier, l’inspecteur principal Claude Schneider n’était pas tout à fait un être rudimentaire et inculte. Il savait plus ou moins ce que le terme de « Golgotha » pouvait signifier. Plus ou moins. Il lui semblait en appréhender le sens, ne fût-ce que de manière schématique, indirecte et globale. Selon les bons auteurs, Golgotha voulait signifier de manière métaphorique la lente et pénible ascension de quelque mont sans espoir, à moins qu’on le prît pour une parabole de toute existence humaine. Chacun avait à gravir son propre Golgotha, lentement, minutieusement, jour après jour, avant de se décharger enfin un jour de son existence dans le néant, à l’image de ces conteneurs qui se vident inexorablement chaque matin dans les camions-poubelles qui embouteillent les rues de leur pestilence.

Schneider avait ainsi un Golgotha personnel qu’il s’agissait de gravir sans rechigner puisque tel était le sort commun. Ce Golgotha s’ornait de tout un tas de petits Golgotha tout aussi personnels, irritants et cocasses, qui en faisaient des sortes d’appoggiatures ou parfois seulement de trilles et de variations subtils et inopportuns sur la trame du malheur.

Le commissaire central Alvarez était l’un de ceux-ci. Schneider balançait sur la question d’y inclure ou non Manière. Stern en avait fait partie, mais à présent il se battait avec ses propres démons, dans une cellule en psychiatrie. Parmi ses Golgotha personnels, Schneider classait sans hésiter Bubu Wittgenstein et sa bande. Me Thomas Thomassot, dit Monsieur Tom. En tête de liste, es qualités de Golgotha de proximité, il y avait l’inspecteur de police Courapied et sa maléfique clarinette. Celui-ci avait fait signer le procès-verbal de garde à vue à Schneider et conduit aussitôt sa proie dans son antre. Non, Courapied n’avait besoin de personne pour opérer son patient.

Personne, pas même en Harley-Davidson.

C’était sa viande à lui et à personne d’autre.

De même, le lendemain, il n’aurait besoin de personne pour aller stopper les deux autres guignols qui gîtaient dans le labyrinthe sous le marché couvert. Schneider n’était utile que pour signer les registres, les procès-verbaux de fouille et de garde à vue que l’autre lui présentait en marquant l’emplacement de l’index avec la froide autorité d’un commis aux écritures sourcilleux et quelque peu tatillon. D’aussi loin qu’il se souvînt, Schneider ne se rappelait pas un seul commis aux écritures duquel il n’émanât de subtils relents de suint, de poubelle et d’urine.

Il ralluma une cigarette. Consulta sa montre.

Un autre Golgotha serait de procéder le lendemain aux ultimes vérifications, puis de chercher et de trouver la personne qui avait abattu Meunier. Ensuite, il lui faudrait apprendre à un père que sa fille était une meurtrière passible des assises. Une autre sorte de Golgotha, dont il aurait aimé pouvoir retarder l’échéance. Il était tard, Dumont, Catala et Müller étaient allés rejoindre Nello à l’abreuvoir. Schneider n’en présageait rien de bon, mais il n’avait pas réellement le moyen d’interdire en dehors des heures de service. Lui-même n’aurait pas détesté l’idée d’un verre ou deux, même si sa seule présence avait pour effet de refroidir et de guinder l’ambiance.

Ses yeux balayèrent le cercueil miniature que nul ne remarquait plus vraiment à présent. Pourtant, un être humain avait passé pas mal de temps et investi beaucoup de lui-même pour le fabriquer et à ce titre, l’objet, dont l’assemblage revêtait un caractère minutieux et complexe, méritait au moins un certain respect. Celui qui l’avait fabriqué montrait qu’il savait réellement comment était fait un cercueil et ce à quoi il servait.

Le téléphone sonna non loin de son coude. Schneider décrocha.

— Votre dame est arrivée depuis un bon moment. Elle vous fait dire qu’elle vous attend aux Abattoirs.

Il y avait une sorte de jubilation suspecte dans la voix du planton.


Dès qu’elle vit entrer Schneider, Dagmar quitta la caisse pour s’interposer :

— Lui gueulez pas dessus, c’est pas elle qui a commencé.

Schneider s’avança. Cheroquee lui tournait le dos, accoudée au comptoir. Sa noire crinière, qu’elle secouait en cadence, lui dévalait jusqu’à la taille. Elle portait un de ses jeans qui semblaient peints à même les fesses, qui s’agitaient elles aussi en cadence, et son blouson court qui s’arrêtait au-dessus de la taille.

— C’est pas elle, c’est les autres, plaida Dagmar, à peine audible.

La jeune femme menait le chœur à pleins poumons. C’était un chœur passablement hétéroclite, avec une partie de la bande à Schneider, auquel s’étaient joints des pue-la-sueur du coin et quelques anonymes qui s’étaient contentés de sauter dans le train en marche. De sa voix à la fois rauque et enjouée, elle racontait à tue-tête, avec un trémoussement de consentement qui n’avait rien de feint, la triste histoire de la fille du bédouin qui, jour après jour, suivait la caravane et se mourait d’amour pour un jeune bédouin de la caravane. Il était question de petit ânier, qui, dans les bananiers, chipait des bananes que la fille du bédouin rangeait avec soin dans son petit couffin. Peu à peu, la fille du bédouin avait fini par connaître tous les bédouins de la caravane. Le caractère égrillard du propos ne pouvait échapper à personne.

Écartant Dagmar d’un revers de bras, Schneider s’avança. Brusquement, Cheroquee aperçut le visage blême du policier dans la glace du bar. Elle se retourna d’un bloc en lâchant :

— Ah, merde.

Schneider ne perdit pas une seconde. Comme il l’eût fait d’un individu stoppé en flagrant délit, il la saisit par le coude et l’entraîna dehors. Aux Abattoirs, où le silence était tombé d’un bloc, chacun rentra un instant la tête dans les épaules. On se doutait bien que, connaissant Schneider comme on le connaissait, ça allait camphrer sévère.


Marchant à grandes enjambées, il l’avait conduite un peu plus loin et poussée dans la première encoignure disponible. Il l’avait plaquée au mur, écrasant son bas-ventre sous le sien. Une autre sorte de Golgotha. Elle avait tenté une ultime vaine défense, non sans une certaine indignation :

— Vos andouilles, ils m’ont prise pour une lapine de six semaines. Ils ont essayé de m’enterrer au Ricard. Vous vous rendez compte !

Outrée, elle semblait n’en pas revenir. Schneider ne se perdit pas en attendus. Il lui ouvrit le blouson, glissa les mains sous son pull et lui prit la taille en même temps que ses lèvres cherchaient sa bouche chaude et tout de suite entrouverte, qui sentait la cigarette et l’alcool, tout en avertissant la jeune femme d’un ton sourd :

— Attendez qu’on soit rentrés, vous allez voir ce que vous allez prendre.


Au briefing du matin, il y eut un instant de gêne que Schneider laissa filer volontairement. Il arborait volontairement sa tête des mauvais jours. Comme promis, la jeune femme avait bien pris et ça avait duré jusque tard dans la nuit. Ou jusque tôt sur le matin. Charlie Catala avait fini par rompre le silence en déclarant, plus ou moins en guise de diversion :

— Quatre jeeps en carte grise collection. L’une d’elles appartient à un vétérinaire en retraite. Deux autres à un club de fêlés qui défilent tous les 4 août drapés dans le drapeau US et font les festivals de country dans toute l’Europe. La dernière est celle de l’Écurie des Monestiés.

Müller ricana distinctement. L’un des plus fameux baisodromes de l’endroit. On y louait des bungalows, des caravanes et des roulottes aménagées, à l’heure, à la nuit aussi bien qu’à l’année. Il y avait aussi des cours d’équitation et un vaste manège couvert, plus ou moins pour la façade. Piscine. Tennis. Les Monestiés fermaient de novembre à mars. Officiellement. Officiellement, aucune personne de l’un ou l’autre sexe, ou de tous les sexes possibles, n’arpentait la rue de l’Arquebuse, passé la tombée de la nuit. Les personnes qui se penchaient aux vitres des voitures provisoirement à l’arrêt le temps de s’entendre sur les prix, l’endroit et la nature des prestations n’avaient aucune existence officielle. Schneider se leva, glissa son revolver à l’étui et balaya ses troupes d’un dernier regard lourd de sens.

La fille du bédouin, hein ?

En réalité, à l’intérieur, Schneider n’était pas loin de jubiler : elle les avait tous pris sous son charme comme elle l’avait capturé lui-même dans ses rets, sans coup férir ni démériter. À la loyale. Cheroquee n’avait rien d’une lapine de six semaines. Seulement une voix rauque et juste, des hanches montées sur roulements à billes et un abattage d’enfer. Schneider ramassa des clés de voiture et un storno, et sélectionna Charlie et Müller pour une visite aux Monestiés.

Il fit signe :

— Embarquez tout de même le pompe, on sait jamais sur qui on peut tomber.

— Aperçu, fit Müller en déverrouillant l’armoire forte.

Plus que tout autre, il était fondamentalement convaincu de la valeur dissuasive que procurait le bruit de culasse complexe et saccadé d’un fusil à pompe dont on actionne le mécanisme de manière décomposée, sans précipitation excessive. Schlak. Schlak.


L’opération prit moins de deux heures. La jeep avec une grande antenne radio stationnait devant le bureau. Dans le bureau, un type maigre au regard aussi franc que celui d’un âne borgne commença par les envoyer au bain. Dehors, il faisait moins dix et à peu près la même température à l’intérieur. De la buée s’échappait de toutes les bouches, excepté celle de Schneider qui s’astreignait à ne pas grincer des dents. Le type avait loué une caravane pour un mois à un couple, qui avait payé en liquide. Un mâle et une femelle.

Pas demandé de papiers.

Il était seulement gérant, pas flic.

Müller le fixait de son regard terne. On voyait bien que Charles Catala mourait d’envie de retourner le bureau sur la sale gueule du type. Connu des services de police, pas recherché.

— Vous avez vu la tronche du mec dans le journal, supposa Charlie.

— Francky ? Oui.

— Vous le connaissiez d’avant ?

— Francky ? Oui.

— Et la fille ?

— La fille, non.

— Pas pensé à appeler les flics ?

— Les flics ? Pour quoi faire ? Je parle pas aux flics.

— C’est pourtant ce que vous faites en ce moment, constata Schneider.

— Je vous parle pas, fit le type avec hauteur. Je réponds aux questions, c’est tout.

Schneider alluma une cigarette dans ses paumes. Comme s’il se fût agi d’un signal, Charlie Catala allongea au type une baffe qui le fit bouler de son siège. L’homme se releva pour protester, mais sans paraître y mettre de hargne particulière, Charlie lui allongea la même claque de la même main. L’homme se releva en prenant appui sur le bord du bureau.

— Par exemple, réfléchit Schneider, vous auriez pu nous apprendre que Francky n’était pas seul. Qu’il louait ici une caravane avec une jeune femme. Une jeune femme dont vous ignorez tout.

— Allez vous faire foutre, suggéra le type avec une platitude parfaite.

Il n’ignorait rien. À la fin des années cinquante, il avait figuré parmi les étoiles montantes de la pègre locale, jusqu’à ce que sa chance tourne. Il avait ensuite passé les deux tiers de sa vie d’adulte entre quatre murs. Il se foutait d’y retourner. Il n’en voulait à personne de ne pas avoir eu sa chance. Celui qui parle ne sait pas. Celui qui sait ne parle pas. Il cracha par terre, de côté, de la salive mêlée de sang. Sous ses allures de lope insouciante, le jeune flicard dissimulait une redoutable force de frappe. Le type se promit de se le rappeler.

Schneider se borna à tendre la main, la paume en l’air.

— La clé, ou on délourde par nos propres moyens.

Afin d’ajouter un certain poids à ces propos, Müller tapota la culasse mobile du fusil, qu’il tenait canon braqué vers le plafond. Le type haussa les épaules, ramassa une clé au tableau et la laissa tomber dans la main du policier. Avec un rictus, il souhaita :

— Bonne chance, les gars. À votre place, j’aurais pensé à emmener une benne à gravats. Et une paire de masques à gaz.

Charlie le ramassa par l’épaule, lui passa les menottes dans le dos et le poussa devant eux. Pas très loin, dans un maigre bosquet de bouleaux dépeuplés, une bande de freux se disputaient les lambeaux de chair d’un renard à la dépouille lacérée. Schneider s’approcha. Les freux prirent leur envol pour se reposer un peu plus loin, vigilants et résolus. Du bout de sa chaussure, Schneider tria les restes. Il découvrit la tête de l’animal. Elle avait éclaté sous l’impact d’une balle de fort calibre.


Dans la caravane, ils découvrirent des vêtements féminins, des produits cosmétiques, plusieurs dizaines de paires de collants, plus de dix mille francs en billets de cent, une chaîne stéréo complète dans son emballage d’origine. Un assortiment de cartes accréditives et un stock d’analgésiques à usage vétérinaire, ainsi qu’une boîte de cartouches de calibre .45 ACP pleine. Par radio, Schneider demanda du renfort, ainsi que le passage des techniciens de l’Identité judiciaire. Il sollicita également un passage fichier sur la personne de leur hôte.

Assis sur un billot de bois, les talons plantés à force dans le sol gelé, il surveillait du coin de l’œil les freux qui se rapprochaient en sautillant en silence, mètre par mètre, du renard mort. Le fichier le rappela. L’homme s’appelait Albert-Louis Legendre, né le 19 juin 1940 à Paris XIIIe de Sylvie et de père inconnu. Pourvu d’un pedigree surabondant, l’homme n’était pas recherché actuellement des services de police et de gendarmerie.

Charlie Catala surgit de la caravane, la figure de travers et un carton de chaussures à la main. Comme Schneider allumait une cigarette, il lui en tapa une en déclarant avez dégoût :

— Vous allez rigoler. La gonzesse devait se chier dessus, parce qu’il y a une dizaine de collants en vrac avec de la merde partout, à divers stades de solidification. Des collants et des pantalons. Elle devait prévoir le coup, parce qu’il y en avait tout un stock d’avance.

— Il ou elle, murmura Schneider.

Sans le quitter de l’œil, les freux s’étaient rapprochés et faisaient cercle, attendant que le plus hardi donne le signe de la curée. Pour l’instant, nul n’avait osé s’aventurer hors du périmètre de sécurité. Schneider n’était pas peu fier de les tenir en respect à soi tout seul. Charlie Catala tendit la boîte à chaussures à son chef. Des bottines jaunes de marque Levi’s.


Schneider se réchauffait dans son fauteuil, buvant un café brûlant à toutes petites lampées, en tenant la chope à deux mains pour se désengourdir les doigts. Ses troupes étaient parties casser la croûte aux Abattoirs, sans doute en commentant le concert de la veille. Cheroquee s’arrangeait pour porter des chandails ou des pulls à col cheminée qui avaient pour avantage d’atténuer plus ou moins l’opulence de sa poitrine, mais elle avait l’art subtil de se glisser de force dans des jeans qui moulaient ses formes sans discrétion. Elle avait avoué à Schneider qu’elle le faisait exprès, parce qu’elle adorait la façon dont il matait ses jolies fesses rebondies. Schneider n’avait pas pris la peine de démentir. Il regarda par la fenêtre. Un froid grésil tombait silencieusement. On n’en finirait donc jamais. Il reporta les yeux sur le sachet plastique posé devant lui.

En agrandissant le rayon de battue, les hommes de Schneider avaient trouvé des étuis percutés, dans une petite combe resserrée à proximité des Monestiés. Des douilles de calibre 22 long Remington, de la 44 × 40 et de la .45 ACP. Plus d’une cinquantaine de douilles de .45. Il y avait aussi des tessons de bouteille, et des emballages de cartouche éventrés, jetés au petit bonheur. Les bourrelets de terre étouffaient les détonations et l’endroit avait servi de stand de tir. L’Identité judiciaire avait procédé aux saisies, ainsi qu’aux relevés d’empreintes dans la caravane. De l’avis du technicien, il y en avait autant qu’un curé pouvait en bénir. Le couple qui avait habité là n’entendait manifestement pas effacer ses traces.

C’était plus fréquent qu’on ne le pensait.

Schneider attendait les résultats, dont il ne doutait guère.

Pour ce qui concernait les traces papillaires, il s’agissait de simples comparaisons, puisque les deux suspects étaient connus. Francky avait été passé au piano lors de sa précédente incarcération, quant à sa compagne, il n’avait pas été difficile d’obtenir copie de la demande de carte d’identité aux services de la préfecture. Sur la photo d’archive, c’était alors une gamine grincheuse avec les oreilles écartées, des couettes et un vilain appareil dentaire. Schneider attendait sans impatience. Le technicien de l’Identité judiciaire avait promis de faire vite et Schneider savait pouvoir lui faire confiance.

Il était resté seul dans son bureau à se réchauffer les os et à attendre sans impatience.

Puis le téléphone avait sonné.

Les empreintes correspondaient sans le moindre doute possible. Les traces de percuteur ainsi que celles laissées sur le flanc des douilles par l’extracteur de l’arme établissaient sans conteste qu’il s’agissait bien de la même munition que celle qui avait servi à abattre l’inspecteur principal Meunier. Le technicien était en train de rédiger son rapport et de constituer les dossiers photographiques à l’appui de ses dires, mais il avait tenu à avertir Schneider dès qu’il avait pu établir les résultats d’examen.

Schneider raccrocha. Un planton tapa et il lui dit d’entrer.

Le fonctionnaire lui fit savoir que le gérant des Monestiés, qui marinait en geôle depuis un bon moment, demandait à lui parler.


— Je peux ? demanda Legendre en tendant les doigts vers le paquet de Camel.

— Bien sûr, dit Schneider.

Legendre prit une cigarette, Schneider lui donna du feu. Le Zippo fit son bruit de culasse. Legendre se mit en arrière, souffla la fumée vers le plafond. Dehors, le grésil crissait aux fenêtres. Legendre se souvint :

— Le pire, au trou, c’est le froid et le bruit. Le bruit, les cris jour et nuit, les clés des matons le long des grilles. Les cinglés qui gueulent des fois toute la nuit. Qui appellent leur mère.

Schneider l’observait par intermittence et finit par allumer une cigarette lui aussi. Le flic avait une réputation de peau de vache et d’enculeur. Il avait un curieux regard clair qui se posait sur vous par intermittence, sec, froid, incisif, et qui se reportait ailleurs dès lors qu’il décidait qu’il avait vu ce qu’il avait à voir. Legendre dit :

— Vous avez eu mon dossier.

— Oui, dit Schneider.

Il l’avait fait remonter du sommier dans son intégralité. Il l’avait parcouru rapidement tout en retenant l’essentiel. Legendre déclara, les yeux au sol :

— C’est Me Thomassot qui m’a défendu la dernière fois que je suis passé au falot. J’aurais dû prendre vingt ans ou perpète. Il a réussi à réduire la peine à huit.

— Tu as tiré six ans. Réduction de peine pour bonne conduite.

— C’est long, six ans, dit Legendre.

Schneider n’en doutait pas. Il connaissait également les méthodes de Monsieur Tom, les deals occultes qui se passaient entre avocats ou entre avocats et magistrats qui s’apparentaient parfois à du pur et simple chantage. Tu me donnes Machin et je te donne Chose. Ou tu me donnes Machin, ou bien Chose retrouve la mémoire, et se rappelle où et quand tu t’es envoyé en l’air avec une mineure dans ton bureau. Et l’identité de la mineure. Ou du mineur.

— C’est pour ça que tu ne pouvais pas appeler les flics ?

— C’est pour ça, reconnut Legendre.

— C’est pour ça, ou parce que tu avais la trouille de Monsieur Tom ?

— Les deux.

Il y eut un silence, puis il remua la tête :

— Vous pouvez pas imaginer l’enfer qu’elle a fait vivre à Francky. Cette gonzesse, c’était comme un tube au néon avec le starter qui merde : des fois il y a de la lumière, des fois il n’y en a pas. Des moments, il fallait qu’il la lave, qu’il l’habille. Comme il n’y avait pas d’eau chaude dans la caravane, je lui prêtais les douches. Il fallait qu’il se batte pour la déshabiller. Il fallait qu’il se batte pour la coller sous l’eau. C’est un costaud, Francky, on dirait pas, mais des fois il avait tout juste le dessus, surtout qu’il pouvait pas la cogner. Jamais il lui aurait cogné dessus.

— Ils couchaient ensemble ? demanda brusquement Schneider.

Legendre releva le front, abasourdi :

— Eux ? Jamais de la vie. C’était comme sa sœur. Jamais il aurait couché avec elle.

Il secoua la tête, avec une expression accablée :

— Il y avait rien entre eux. Sauf qu’elle lui aurait dit de bouffer sa merde à la petite cuillère, il l’aurait fait.

Le regard gris, qui avait fixé Legendre un court instant, était reparti se poser ailleurs. Depuis longtemps, Schneider avait abandonné la prétention stupide d’imaginer ce qui pouvait bien agiter le cœur des hommes. Il ne croyait ni en Dieu ni au diable, seulement en cette immense lame de bulldozer qui poussait les corps sans vie, nus, blêmes et désarticulés, dans la grande fosse abrupte et sans fond qu’il y avait au bout du monde connu, en silence, jour après jour. Un planton apporta les résultats du laboratoire de l’Identité judiciaire, ainsi que les scellés y afférents. Schneider remercia en silence.

Dans leur sèche neutralité, les comparatifs étaient accablants.

Legendre demanda et obtint une nouvelle cigarette.

Retranché quelque part dans des contrées ignorées de tous, y compris peut-être de lui-même, Schneider composa plusieurs numéros de suite. Chacune de ses correspondantes successives lui répondit la même chose : Me Thomassot était parti pour Genève le matin même et rentrerait sans doute tard dans la nuit ou le lendemain matin. Il appela Marina, qui lui affirma avec aigreur ignorer où se trouvait Tom. Tom n’avait pas pour coutume de l’informer de chacun de ses faits et gestes. Il appela les urgences et obtint Cheroquee. Il lui demanda de ne pas passer à l’Usine. Il rentrerait tard et peut-être pas du tout. Elle accusa réception, puis, brusquement, elle murmura en hâte dans l’appareil qu’elle l’aimait. Pris au dépourvu (et puis il y avait Legendre assis en face de lui, coudes aux genoux et les mains ballantes, le regard levé et brusquement attentif), Schneider raccrocha sans répondre.


— Le trio infernal, fit Courapied en poussant ses prises devant lui. Une grande et belle affaire de police judiciaire.

Il avait retrouvé figure humaine en jean, pull à col roulé et boots. Il avait trouvé le temps de se doucher et de se raser. Ses prises regardaient le sol à leurs pieds. Ils n’étaient ni douchés ni rasés. Ils étaient loin de faire bonne figure. Rien que trois cloches comme il y en avait tant et qui avaient échappé une fois pour toutes au champ de tout radar social. Les membres anonymes et crasseux de la brigade des invisibles qui sévissait un peu partout à la nuit tombée — et parfois même en plein jour sans qu’on les vît. Schneider les considérait d’un regard éteint. Müller ne disait rien, appuyé de l’arrière du crâne à l’armoire forte, les pouces dans les passants de ceinture. Chacun savait qu’il était inutile de presser l’inspecteur Courapied. Celui-ci marchait à son rythme, pas à pas, mais de manière inexorable. Il avait pour réputation de ne jamais lâcher prise, ne serait-ce que de par sa propre inertie. Il déclara :

— Le grand, Jacob Tellier, dit Patachon. Sans profession ni domicile fixe. Connu des services de police, mais non recherché. Le petit, Yvon Sanchez, dit Double-Patte. Sans profession ni domicile fixe. Connu des services de police mais non recherché.

— C’est parce que je suis grand invalide civil, argumenta Sanchez.

— Ta gueule, coupa Courapied. Celui du milieu, le crâne de piaf, la tête pensante. Edmond Louis. Sans profession ni domicile fixe. Pas de pseudo ni d’alias. Connu des services de police, recherché pour attentat à la pudeur et coups et blessures volontaires. Les trois cloportes vendaient de la came pour Bugsy. Ils lui en achetaient aussi.

— L’enculé, grommela le soi-disant Edmond Louis. Vous savez ce qu’il faisait, ce fils de pute ?

— Ta gueule, répéta Courapied. Ta gueule ou tu en prends une. Vous savez ce qu’il faisait ce fils de pute ?

— Non, murmura Schneider.

Une grande et belle affaire de police judiciaire. Un homme était mort noyé dans le canal après qu’on lui eut fracassé le crâne à coups de pierre. Schneider regarda le grésil qui s’accrochait à présent aux vitres en crissant faiblement, comme si chaque grain de glace était pourvu de milliards de petites pattes griffues.

— Bugsy avait une clientèle à la fois large et diversifiée. Il vendait de la cocaïne, de l’héro ou du crack à sa clientèle la plus huppée. Il avait aussi une clientèle plus basique. Il leur vendait de l’herbe, du pollen ou de la résine. En fonction des arrivages. Quand il était à court, il vendait un produit de sa composition.

Schneider leva un sourcil.

— De la graine de laitue concassée avec de l’extrait de patchouli.

— L’enculé, grommela le soi-disant Edmond Louis. Le fils de pute.

— De la graine de quoi ? fit Schneider.

— Graine de laitue. Ce con de Bugsy s’en est vanté auprès d’un autre con, qui a répété à un autre con, qui s’est empressé d’aller le chanter sur tous les toits, qu’il vendait de la graine de laitue à ses clients bas de gamme, dont nos trois crétins. Bugsy s’était même vanté qu’il risquait rien, vu que s’il se faisait serrer, on pouvait rien contre lui. Graine de laitue, résine de patchouli. Rien de prohibé. Les trois cons ont fini par apprendre que Bugsy les avait entubés.

— Ils l’ont emmené faire un petit tour du côté du triage, soupira Schneider.

— Comme des grands. Ils ont commencé à se chicorer. Bugsy a réussi à se tirer. Pas loin, parce qu’un train de marchandises est passé avant qu’il ait pu traverser les voies. Il a trébuché, il est tombé. Ils l’ont frappé avec ce qu’il y avait le long du ballast. La neige s’était mise à tomber. Le témoin confirme qu’il les a aperçus en train de traîner Bugsy vers le canal.

— De la graine de laitue, murmura Schneider.

C’était la première fois qu’il apprenait qu’on avait tué quelqu’un parce qu’il trafiquait de la graine de laitue. Décidément la vie était tissée de minuscules et chatoyantes merveilles, et c’était sans doute ce qui la rendait si palpitante et digne d’être vécue. Courapied déposa la procédure devant Schneider.

— Vous appelez le parquet, ou je m’en charge ?

Schneider poussa le téléphone vers lui.

— À vous le soin, dit-il avec une lassitude certaine.


En fin de service, Schneider alla se doucher et se raser au sous-sol. Puis il se changea et remonta prendre son pistolet, des clés de voiture et un storno dans son bureau. En passant devant la salle de commandement, il signala qu’il sortait mais qu’il se tiendrait en veille radio. Il savait qu’il allait bien falloir en finir. Il commença par prospecter dans toute la ville et ne trouva personne. En fonction des lieux où il passait, personne n’avait vu Tom, ou Thomas, ou Me Thomassot depuis la veille. Personne ne savait où le trouver, sinon qu’il avait parlé d’un déplacement à Genève. Ou à Paris. Ou n’avait parlé de rien du tout. D’une cabine de la gare, il appela Marina mais la ligne était sur répondeur et il ne laissa pas de message. C’était une nuit froide aux rues vides et distantes. Schneider alla faire un tour au phare. La surface du lac n’avait pas dégelé. La glace diluait la lueur de la ville. Un grand moment, Schneider demeura immobile dans la voiture. Un équipage de la BAC signala sa sortie. Le permanent de la salle de commandement accusa réception avec son laconisme habituel.

Pour une raison impénétrable, le phare était demeuré allumé depuis les fêtes. Tous les marins vous le diront : en code européen, on reconnaît la direction à leur couleur à l’entrée d’un port. Bacirouge, tricot vert. Bâbord, cylindrique, rouge. Tribord, conique, vert. S’entend depuis port en direction du large. Dans une autre vie, Schneider avait été un bon marin, plus à l’aise dans le gros temps que lorsqu’il faisait calme. Ce que l’on appelait ici le phare était une construction cylindrique de dix mètres de haut, avec une lanterne et un abat-jour qui émettait une lumière verte continue de très faible portée. Autant dire qu’il s’agissait d’un phare d’opérette.

Schneider fuma une cigarette et relança le moteur. Tom ne se trouvait pas loin, dans un rayon de moins de cent kilomètres. D’une manière ou d’une autre, il avait été avisé de la descente aux Monestiés. Il avait les moyens de disposer d’un scanner dans sa voiture. Il n’ignorait pas que le nœud coulant se resserrait autour de sa gorge. Avec certains clients, Schneider avait l’impression de marcher dans leur tête. De cheminer en silence à leur côté. Il avait été le témoin muet de leur ascension, il serait, impassible, celui de leur chute. Monsieur Tom avait toujours su se faire des amis, des amis souvent coûteux. Il s’était fait autant d’ennemis.

Si Françoise n’était pas morte, il serait resté l’impitoyable avocat d’assises à la solide clientèle, qu’il était déjà, un homme riche et important, que chacun respectait autant qu’il le craignait, et aurait sans doute fini par attendre un jour la mort dans son fauteuil de bâtonnier. Au lieu de quoi, il avait quitté la route, ce qui lui avait permis de devenir un homme encore plus riche, plus important encore et beaucoup plus craint.

Si Françoise n’était pas morte, Anne n’aurait pas fini par faire ce qu’elle avait fait.

Schneider roulait lentement. Il n’avait pas envie d’aller où il fallait qu’il aille.

La surface de la route était vitreuse et il y aurait des risques de verglas sur le petit matin. Il prit le chemin de la pinède en avançant au pas, longea de loin le perron et alla se ranger à distance après les garages, en tournant le museau de la voiture en direction de l’arrivant. Il baissa les vitres de quelques centimètres pour équilibrer la température avec l’extérieur et coupa le moteur. Rien ne trahit autant un homme en planque que le gel sur les vitres ou la vapeur de l’échappement. Il réduisit le volume de la radio au minimum, consulta sa montre et jugea qu’il pouvait fumer une cigarette.

Il venait d’être onze heures.


Cheroquee était rentrée directement. Elle était passée faire quelques courses au petit supermarché du coin et elle était rentrée. Elle était contente de rentrer, même si elle savait que Schneider ne serait pas là. Elle avait rangé les courses puis semé ses fringues un peu partout. Elle avait pris une douche brûlante, s’était séché les cheveux à la serviette. C’était la première fois qu’il risquait de ne pas rentrer de la nuit. Elle chassa la peur en buvant une bière brune. Elle avait ses petits rites de conjuration bien à elle, mais la peur était un animal tenace qui savait se tapir dans un coin en silence pour bondir de nouveau à l’instant où on s’y attendait le moins. Entièrement nue, elle mit leur linge dans la machine à laver, qu’elle alluma.

Leur linge. Ils avaient donc quelque chose en commun, à part l’air qu’ils respiraient. Elle ne comprenait pas bien : Marina lui avait souvent parlé de lui, elle lui avait montré cette photo dans Match. À l’instant même où elle avait aperçu ce type (Schneider) qui attendait ses clés de voiture, au moment où leurs yeux s’étaient rencontrés, elle avait compris. Mais elle ne comprenait toujours pas bien ce qu’elle avait compris. Elle alla chercher une de ses vieilles chemises militaires dans le placard. Le simple fait de l’enfiler procurait à la jeune femme un véritable plaisir physique. Comme il n’était pas là, elle se fit un café et des tartines. Elle fuma une cigarette en regardant la nuit. Quelque part dans la nuit, il y avait son mec qui tournait. C’était le boulot d’un flic de la Criminelle de tourner la nuit. En tentant d’escalader, la bête tapie dans son dos lui planta les griffes dans les épaules. La jeune femme se secoua, comme pour s’en débarrasser.

Elle erra dans le petit deux-pièces. Elle s’assit sur le lit, s’enveloppa dans le duvet. Elle remarqua que la malle en osier qui servait de chevet était une vraie malle en osier. Elle fit coulisser la tringle, souleva le couvercle de quelques centimètres. Elle aperçut ce qui avait l’air d’être des vêtements pliés avec soin, plusieurs classeurs et un gros album photographique en cuir sombre qui semblait ancien. Le père de Cheroquee en avait un, assez semblable, et qu’il tenait de sa mère. Il disait que c’était là toute la mémoire d’un homme, quand bien même il ne savait ni lire ni écrire, et que, chaque fois que quelqu’un s’en allait, le monde subissait une perte minime, certes, mais irréparable. Elle glissa la main dans l’entrebâillement, saisit l’album et le posa sur ses cuisses nues. Elle hésita un grand moment avant de l’ouvrir. Il en glissa une pochette de papier cristal, avec un étrange objet à l’intérieur. Un curieux bijou terne au bout d’une mince cordelette de cuir craquelé, cassant.


Schneider aperçut le reflet des phares bien avant que la voiture apparût au bout de l’allée. Il demeura immobile, la laissant s’avancer. Tom roulait en feux de croisement. Il n’allait pas tarder à remarquer la voiture embossée plus loin dans la pénombre. S’il la remarqua, il n’en fit rien. Schneider alluma en pleins phares au moment précis où Monsieur Tom mettait pied à terre. D’instinct, celui-ci leva le bras pour se protéger les yeux. D’instinct, il plongea son autre main dans la poche de manteau. Monsieur Tom n’était pas homme à se laisser surprendre sans rien tenter. Il ne s’agissait pas simplement d’autodéfense, mais de pure et simple rage. S’il devait se retrouver par terre, au moins, Monsieur Tom ne partirait pas seul.

Schneider actionna brièvement le gyrophare, descendit de voiture et s’approcha.

Il n’avait pas éteint les phares. Monsieur Tom baissa le bras, sortit la main de sa poche. Il montrait un visage blême aux traits creusés, les paupières serrées. Il venait de prendre vingt ans d’un coup et Schneider ressentit quelque chose qui ressemblait à une brusque sensation de pitié, peu susceptible cependant de durer.

— Dis-moi où elle est, Tom.

— Pas maintenant. Pas ici.

— Tu savais ce qui s’était passé.

— Seulement dans les grandes lignes.

— Tu le savais depuis quand ?

— Depuis que Francky me l’a dit. Le lendemain.

— Et vous avez organisé son évacuation. Ensuite, pour brouiller les pistes, Francky a changé de tanière. Jusqu’où il était disposé à aller ?

— Jusqu’au bout, reconnut Tom avec lassitude. Tu ne peux pas comprendre.

— Non, dit Schneider en sortant une cigarette. Non : je ne veux pas comprendre.

— Tu en es à quelques heures ?

— Non, avoua Schneider avec réticence.

— Demain matin, à neuf heures, je suis dans ton bureau. Cette nuit, je voudrais seulement dormir.

Dormir. Schneider eut un étrange rictus, puis se ravisa :

— Neuf heures, demain matin. Dans mon bureau. Si tu n’y es pas, je lance un avis de recherche général. Individu dangereux, susceptible d’être armé. Prendre toute précaution nécessaire en cas d’interpellation. Tu sais ce que ça veut dire pour elle.

Monsieur Tom savait. Ça voulait dire, en termes administratifs et dans un style détourné mais finalement très clair, ça voulait seulement dire : tir à vue. Chasse libre. C’était de sa propre fille qu’on parlait. Schneider observa un instant le lourd visage dont le regard fuyait le sien, puis il retourna à sa voiture et s’en alla. En jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, il aperçut la silhouette de Monsieur Tom. Il n’avait pas bougé de place et la portière de la Jaguar était restée entrouverte comme il l’avait laissée.

Il était déjà mort et personne, pas même lui, ne le savait.


Schneider était rentré sans bruit, non pas pour surprendre la jeune femme, mais parce qu’il pensait qu’elle dormait déjà. Il avait suivi avec amusement la piste de ses vêtements, qui indiquaient qu’elle était bien rentrée et les avait ramassés un à un avant de les poser sur le divan. Schneider avait appris à se déplacer sans bruit. Il avait retiré sa veste de combat qu’il avait accrochée sur un dossier de chaise. Il avait hésité à aller prendre une douche. Il avait surtout envie de la regarder dormir, roulée en boule dans la petite lumière de la veilleuse. La Terre promise. Tout en retirant son pistolet de l’étui, il avait doucement poussé la porte.

Cheroquee ne dormait pas.

Assise en tailleur dos au mur, le duvet sur les épaules, elle avait l’album ouvert sur les genoux. Elle portait le bijou entre les seins, à même la peau. Elle releva aussitôt la tête. Schneider vit qu’elle avait pleuré.

— Je ne voulais pas, dit-elle.

— Vous ne vouliez pas quoi ? murmura Schneider en déposant le pistolet sur la malle.

— Je ne voulais pas, je ne sais pas. Je ne sais pas. Depuis que je vous ai rencontré, je ne sais plus rien. Je ne sais même plus qui je suis ni où j’habite.

Schneider s’approcha, s’installa près d’elle, passa le bras autour de ses épaules.

— Quelle importance, dit-il en souriant.

Schneider était très capable de sourire. Il était même capable de douceur, ce qui était encore pire. La jeune femme éclata en sanglots contre son torse. Des sanglots silencieux, durs et cassants. Elle savait d’où provenait le curieux bijou terne. Du cou d’une femme momifiée qui tenait contre elle un petit enfant, momifié lui aussi. Schneider la berça doucement, le temps qu’elle s’apaise, puis il se mit à tourner les pages une par une en lui expliquant à mi-voix de quoi pouvait être faite une vie. Ou de quoi pouvaient être faites des vies.

Et lorsqu’elle tomba épuisée dans le sommeil, il l’étendit, la couvrit avec soin et alla passer le reste de la nuit dans le fauteuil du salon, les yeux grands ouverts, à contempler au loin les lumières glacées de la ville. Dans son sommeil, Cheroquee tenait toujours le bijou touareg entre les doigts. Elle semblait instinctivement craindre qu’on ne le lui arrachât.

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