12

Manière se tenait à la fenêtre de son bureau, un gobelet de café entre les doigts. Il avait allumé la première des dix cigarettes qu’il s’allouait par jour. Motu proprio, il ne surveillait pas l’arrivée de ses troupes, ni d’ailleurs celle des clients qui commençaient à apparaître, en marchant à pas comptés sur la glace. Il regardait, sans plus. Il ne détestait pas observer le flux du matin, non plus que le reflux du soir. Manière se savait désavantagé par son physique de bellâtre. Il n’ignorait pas ce qui se racontait dans son dos. Coiffeur pour dames.

Il lui fallait faire avec. Il comptait moins de succès féminins qu’on ne lui en attribuait, même s’il ratissait large. Un seul homme lui faisait de l’ombre, par sa seule existence, mais il ne parvenait pas à le détester réellement. Schneider était un homme à part, une sorte de reproche vivant, sans qu’il fût possible de savoir à qui s’adressait au juste ce reproche.

Dans la pénombre du matin, Manière le vit s’avancer. Il contrôla l’heure à sa montre : Schneider avait presque une demi-heure d’avance. Et il n’était pas seul. Il y avait une jeune femme accrochée à son bras, sans doute pour éviter de glisser. De loin, leurs silhouettes semblaient n’en faire qu’une. Manière avait vu la jeune femme lever la tête et Schneider baisser la sienne. Un homme et une femme qui s’aiment et s’embrassent avant que chacun aille au boulot de son côté. Quoi de plus naturel, après tout ?

En s’approchant du perron, Schneider leva les yeux. Manière vit qu’il l’avait vu et demeura parfaitement immobile, puis il se retourna vers l’interphone et commanda :

— L’accueil ? Dites à l’inspecteur principal Schneider de monter. Tout de suite.


Schneider se tenait debout au centre du bureau. Il portait une épaisse parka de l’armée américaine et un pull de grosse laine à col roulé. Jeans et boots. Rasé de près, les cheveux courts. Impeccable, astiqué. Irréprochable. Tout au plus, Manière remarqua qu’il gardait les mains le long du corps, les doigts souples, comme un soldat aguerri dans une zone hostile. Manière sourit, contourna son bureau et fit signe à Schneider. Dans un coin, il y avait deux fauteuils en cuir, avec une table basse couverte de revues de la police nationale, ce que les flics appelaient le carré VIP du chef de la Sûreté. Manière y recevait régulièrement le beau monde et parfois des femmes du beau monde — ou du moins beau monde.

Manière croyait aux vertus du dialogue.

Schneider était convaincu de celles du silence.

Manière lui laissa le choix du fauteuil et s’assit après que Schneider se fut installé. Il prévint du geste :

— Je sais, on ne copine pas avec l’ennemi. On le combat et, si possible, on le détruit. Sans haine ni violence. Je voudrais qu’on fasse le point ensemble.

— C’est vous le taulier, murmura Schneider.

Il chercha ses cigarettes, hésita, mais Manière lui fit signe d’y aller, en avançant un cendrier.

— J’aimerais, si c’est possible, que nous ayons une discussion d’homme à homme.

Schneider garda le silence.

— Primo, l’affaire Francky Reinart.

— Bouclée, bordée. Le type a reconnu les faits. Les charges sont accablantes. Le témoin l’a reconnu au cours d’un retapissage loyal. Les empreintes sur le gun sont bien celles de l’auteur présumé des faits. Le casque intégral est en cours d’examen. Reinart est au trou. Le groupe criminel aura à charge de poursuivre sur commission rogatoire.

Vous aurez la charge, précisa Manière.

Tout le monde savait les rapports étroits que Schneider entretenait avec le parquet en particulier et la magistrature en général. Ce n’était pas en soi une raison suffisante pour lui jeter des cailloux. Manière se pencha, hésita un instant à son tour, puis fit signe à Schneider qui lui expédia son paquet de Camel. Manière l’intercepta au vol en souriant vaguement :

— Faites gaffe, Schneider, c’est comme ça qu’on commence à sympathiser.

Schneider demeura silencieux.

— Secundo, en ce qui concerne l’affaire Escobar. En votre absence, tout le groupe stupéfiants est passé au tourniquet. Vous ne l’aimez pas et vous vous êtes copieusement foutu de sa gueule, mais Klaus connaît son boulot : chaque flic l’un après l’autre.

Schneider n’avait pas le sentiment de s’être foutu de la gueule de quiconque. Il garda le silence.

— Tout le groupe y est passé, de l’enquêteur Pablo Escobar au commissaire Stern. Votre intervention n’a servi que de détonateur. D’après ce que Klaus a bien voulu me confier, ça faisait déjà un moment que certaines exactions étaient remontées à la direction de la police des polices. D’une certaine façon, je peux même vous dire que votre intervention n’a pas été forcément vue comme une catastrophe.

Schneider ricana. Son regard gris avait quelque chose de pénible.

— Vous savez, dit Manière, en haut aussi, c’est un panier de crabes. Il se fait tout un tas de manœuvres, en prévision de catastrophes futures. Les Renseignements généraux excluent de moins en moins un basculement aux prochaines présidentielles. On joue des coudes, on règle ses comptes. Stern a été convoqué à Paris. Dans le meilleur des cas, on suppose son dégagement en promotion à quelque poste honorifique. Vous connaissez le topo.

Schneider se borna à acquiescer en silence. Il avait la face endolorie et son dos lui faisait mal. Il demanda sèchement :

— Escobar ?

— Pour employer une formule célèbre, Pablo Escobar s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.

— Résultat des courses ?

— Klaus propose plusieurs solutions, dont la radiation pure et simple des cadres de la police, avec ou sans pension. De préférence, sans. Escobar se retrouverait dehors et à poil. Il a une fillette de quatre ans et sa très jeune épouse est femme de ménage dans un collège. Autant dire qu’ils ne gagnent pas des mille et des cents.

Schneider eut une courte grimace. Manière l’observa et poursuivit :

— Votre témoignage et celui de vos hommes n’ont laissé guère de marge de manœuvre aux gens des Bœufs, d’autant qu’Escobar s’est allongé et a même reconnu tout seul plusieurs faits similaires.

Il y eut un silence, puis Manière regretta :

— On peut dire que le guignol s’est passé lui-même la corde au cou.

Schneider écrasa sa cigarette. Il semblait ralenti, vaguement absent.

— Secundo : Bugsy. Dans l’instant, existe-t-il une relation quelconque entre sa disparition malencontreuse et l’affaire Reinart ?

— Dans l’instant, rien ne permet de l’affirmer.

— Vous savez pourtant que Bugsy a été le dernier client que Meunier a eu entre les mains, le soir où il a été abattu.

— Oui, dit Schneider.

— Pour autant, vous n’y voyez pas de rapport.

— Non. Dans l’état actuel de nos investigations, aucun élément ne permet de l’affirmer.

— Autre chose : d’après la rue, la mort de Bugsy serait imputable à la bande à Stern.

Tout en allumant une autre cigarette, Schneider répéta avec calme :

— Dans l’état actuel de nos investigations, aucun élément ne permet de l’affirmer. (Il réfléchit et ajouta :) De surcroît, quelque chose cloche dans le mode opératoire. Bugsy a eu l’arrière du crâne défoncé à coups de silex du ballast. Escobar opère à la matraque ou à poings nus. Ou à grands coups de latte. Je ne le vois pas écrabouiller le crâne d’un type à coups de caillou. De plus, Escobar n’est pas un brillant soliste, il n’agit jamais sans ordre de sa hiérarchie et je ne le vois pas capable d’initiative, aussi louable soit-elle.

Il réfléchit un instant et ajouta par souci d’équité :

— Je ne suis même pas sûr qu’il aimait réellement ce qu’on lui faisait faire.

Il y eut de nouveau un très court silence, puis Manière soupira :

— On en vient aux choses qui blessent. Les urgences ont appelé hier soir. Le corps de Meunier est à notre disposition aux fins d’autopsie. Aux termes de la loi, en matière criminelle, cette opération est de règle. On peut trouver naturellement quelque argutie juridique pour passer outre et je vous fais entièrement confiance sur ce point. À vous de voir. Ou pas.

Schneider sentit le froid l’envahir.

— Second point. Autant que vous le sachiez tout de suite : Me Vignes s’est désisté. Trop loin, pas assez médiatique ni sexy, ou il n’aime pas les manouches, ou pas assez ou trop de fric, peu importe. La défense de Francky Reinart sera donc dorénavant assurée par votre ami, Me Thomassot en personne. Oui, je sais ce que vous pensez.

— Je ne pense rien, affirma Schneider.

Il promenait toujours le même regard opaque, presque pénible, sur le visage de son interlocuteur, donnant l’impression qu’il y avait toujours retranché, derrière ses yeux gris, quelqu’un ou quelque chose qui se tenait aux aguets, toujours disposé à laisser filer le discours, toujours prompt à fondre sur sa proie à la moindre incartade. Manière ajouta avec réticence :

— En droit, rien ne s’y oppose. Me Thomassot n’a pas plaidé aux assises depuis presque dix ans, mais il n’a jamais cessé d’être inscrit au barreau. Dans les faits, je crois savoir que Thomassot entretenait des liens très amicaux avec Reinart et sa famille.

— Amicaux, murmura Schneider sans plus se compromettre.

— Pour autant, cela ne peut servir de motif de récusation. J’ai un service personnel à vous demander, Schneider.

D’instinct, Schneider se mura dans le silence.

— À la demande de la direction générale, à la demande du préfet et à celle du commissaire central, il est souhaité qu’une cérémonie en l’honneur de l’inspecteur principal Meunier ait lieu dans la cour d’honneur de l’hôtel de police, lors des obsèques.

Comme à son habitude Schneider laissa filer. Roule, ma poule.

— Madame la juge Meunier a prévenu qu’elle s’opposerait à toute initiative de ce genre. Son mari l’avait mise au courant de l’état d’esprit détestable de sa hiérarchie à son égard, ainsi qu’à celui de la magistrature en général et de la juge Meunier en particulier. Je ne pense pas que c’est ce qu’il ait fait de mieux, mais c’est un fait. La femme a prévenu qu’elle ferait un véritable esclandre si la cérémonie venait à se produire. C’est une femme résolue et déterminée. Elle est très capable de mettre ses menaces à exécution. Je crois savoir qu’elle a beaucoup d’estime pour vous.

Schneider sourit sans chaleur, commença à se lever :

— Vous attendez quoi ? Que je joue les Monsieur Bons Offices ?

— Nous n’avons rien à gagner dans ce genre de guéguerre entre police et justice.

— Rien à perdre non plus.

Ils se mesurèrent du regard, puis Schneider écrasa sa cigarette, et Manière demanda :

— À toutes fins utiles. Votre cercueil. Honneur de la police. Une idée d’où ça vient ?

— Aucune.

— Vous avez l’intention de déposer plainte ?

— Certainement pas, affirma Schneider en gagnant la porte sans se retourner.


Lorsqu’il pénétra dans son bureau, Dumont était assis dans son fauteuil et se leva aussitôt, en faisant tourner le registre de main courante en direction de son chef. Tous les matins, Schneider se faisait communiquer le registre de main courante et celui des gardés à vue. Chaque matin, le premier arrivé du groupe criminel en prenait connaissance, faisait le cas échéant un bref compte rendu à Schneider, qui l’annotait. Ils avaient ainsi une connaissance assez précise de ce qui s’était produit ou pas dans la ville. Ce matin-là, Schneider n’avait pas quitté sa parka matelassée et ne s’était pas approché de la cafetière, ce qui signifiait qu’il n’allait pas tarder à ressortir. Il avait fait signe à Dumont de se rasseoir. Dumont tâcha de faire vite.

— Référence 19, en date d’hier. Bogart a pris la déclaration. Pas très cohérente.

— Bogart n’est pas toujours très cohérent, remarqua Schneider. Contenu ?

— Entre autres, la femme indique que Bugsy était son dealer. Je ne crois pas qu’elle ait mesuré la portée de ses déclarations. Elle prétend qu’elle est venue parce qu’elle a appris que Bugsy avait été balancé dans le canal.

— Par qui et comment ? Je veux dire : elle l’avait appris par qui et comment ?

Dumont écarta les bras en signe d’ignorance.

— Aucune idée. Elle dit qu’elle avait rendez-vous avec lui et qu’il n’est pas venu. Ensuite qu’elle avait appris que Bugsy était mort, et qu’elle était venue aux flics. (Dumont se pencha et lut.) Déclaration faite à toutes fins utiles. Persiste et signe.

Cela signifiait que tout cela aurait fini par sombrer dans l’oubli. Schneider alluma une cigarette. Il avait de plus en plus l’impression de passer son temps à allumer et éteindre des cigarettes. Les siennes, celles qu’il tapait aux autres. En même temps, son esprit demeurait sans cesse en éveil.

— Rendez-vous où et quand. Réguliers ou occasionnels. Si réguliers, leur fréquence. Elle est logée ?

Elle était logée. Assez curieusement, elle avait fourni une photocopie de sa carte d’identité à l’appui de ses dires. Sur la photo, elle avait l’expression hagarde d’un petit animal fautif surpris en plein milieu de la route dans des phares de voiture.

— Une célébrité ?

— Selon les indications marginales de Bogart, non : ni connue ni recherchée.

— Toxico.

— Selon ses propres dires à elle, oui.

Dumont hésita, puis ajouta d’un ton incertain :

— Sophie Mortier. J’ai connu une Sophie Mortier en fac. Maîtrise de géographie. Elle a fini bibliothécaire au lycée technique. Au début, elle voulait être professeur, mais elle était faite pour ça comme moi pour être artiste de cirque.

Schneider imaginait mal Dumont en artiste de cirque. Il indiqua :

— Dès que Catala est arrivé, vous lui dites de foncer la chercher, qu’il la ramène ici et qu’il prenne une audition en forme. Pour moi, je risque d’être absent une partie de la matinée.

Il saisit le combiné du téléphone et composa un numéro. Il eut aussitôt son correspondant en ligne.

— Inspecteur principal Schneider, groupe criminel. Mes respects, madame la juge. Auriez-vous la possibilité de m’accorder quelques instants d’entretien ce matin. ?

Elle le pouvait, à condition que ce fût tout de suite. Tout le reste de la journée, elle n’aurait pas un moment à elle. Schneider raccrocha. Un moment, son regard se porta sur l’une des fenêtres du bureau. C’était encore la nuit et la lumière orangée des lampadaires faisait scintiller le givre des vitres. Quelque chose dehors semblait le fasciner. Dumont tourna machinalement la tête : il ne vit rien d’autre que le reflet de deux faces blêmes les regardant. Les leurs.

S’arrachant à son étrange immobilité, Schneider tourna les talons, ramassa un storno au passage et sortit. Il serait en veille radio permanente.

Il prit le bus. Avec un hochement de tête, le conducteur lui fit signe de passer avant même que Schneider eût sorti sa carte de circulation. Il avait vu la photo dans le journal et ça ne le dérangeait pas que les flics cognent sur un tueur de flics. Il roulait lentement, avec précaution, en suivant les ornières de glace. Les gens de la voirie municipale faisaient ce qu’ils pouvaient, mais ils ne pouvaient pas tout. Schneider alla s’installer au fond, sur l’un des sièges en face de la route et d’où l’on surplombait le contenu du véhicule.

Le bus était vide, le conducteur silencieux à l’autre bout.

Malgré ses lunettes sombres, Schneider souffrait de la lumière. Il ferma les paupières et les rouvrit aussitôt, avec, dans la bouche, le goût métallique du canon de l’arme. La dernière chose qu’il aurait emporté avec lui : un goût de métal et de graisse à fusil. Il eut un sourire rentré, tant la chose lui parut à la fois évidente et ridicule. On part pour nulle part avec rien du tout. Dont acte clos. Pourtant, il se sentait encore endolori d’un regret poignant au souvenir de ce qui s’était passé dans la nuit. De ce qui ne s’était pas passé. Puis il vit arriver l’arrêt du palais de justice. Le bus freina lentement, progressivement, et s’arrêta au milieu de la chaussée. Il y eut le bruit de l’ouverture pneumatique des portes et Schneider sortit à la volée.

Comme on se jette dans le vide à la porte d’un C-47.


— Lapsang souchong, dit la juge Meunier en se servant. C’est un thé très sombre, très tourbé. Vous n’en voulez pas une tasse ?

— Non, merci, madame la juge, refusa Schneider.

— Vous n’aimez pas le thé ?

— Pas à en pleurer, murmura Schneider.

Il lui parut singulièrement absent.

— Si ça vous aide, vous pouvez fumer.

Schneider alluma une cigarette. Elle observa le policier :

— Je vous vois mal en missi dominici.

Schneider garda le silence, mais une sorte de grimace amère passa sur son visage.

— Pourtant, vous avez accepté cette mission. Vos chefs pensaient-ils vraiment que vous seriez en mesure d’ébranler ma décision ?

Schneider braqua son regard sur elle et déclara d’un ton aussi neutre que possible :

— Je ne suis pas là pour tenter d’ébranler votre décision. Pour rien au monde, je n’aurais eu l’intention de le faire. Votre décision vous incombe entièrement. Le message de ma hiérarchie dépasse les seules intentions. Selon les princes qui nous gouvernent, nul n’a rien à gagner dans ce genre de guéguerre entre police et justice.

— Guéguerre ? releva la jeune femme.

Elle semblait plus blessée que proprement indignée. Schneider précisa :

— Ce sont les termes qui ont été employés.

— Et vous, vous en pensez quoi ?

— Rien, mentit Schneider. Mon rôle n’est pas de penser. On ne demande jamais ce qu’il pense au troupier qui s’avance en portant le drapeau blanc.

Elle l’observa avec plus d’attention, retira ses lunettes qu’elle posa devant elle, branches écartées, les examina un instant et releva les yeux :

— Meunier avait une opinion contradictoire sur vous. Il admirait le flic, il n’aimait pas l’homme.

— Question sans objet.

— Il avait postulé pour servir au groupe criminel. Sa candidature s’est heurtée à un problème administratif. Meunier et vous étiez tous deux inspecteurs principaux. Il était plus jeune principal que vous et n’aurait vu aucune objection à servir sous vos ordres. Meunier connaissait ses limites : il n’aurait jamais pu diriger un groupe. Votre hiérarchie en a décidé autrement, et il est resté chez Stern.

Schneider garda le silence.

— J’ai appris que Francky Reinart avait reconnu les faits, dit la femme.

Sans ses lunettes, elle semblait plus démunie et son ton était vaguement douloureux. Schneider en inféra que le mal commençait à la ronger. Pas celui qu’on ressent sur le coup du malheur, et qui a souvent un effet anesthésiant et parfois même euphorisant. Il y a dans le choc du deuil, dans le tout premier moment, quelque chose qu’on ressent comme un brusque envol, une sorte de fracas intime, et qui vous sort de vous-même. Ensuite seulement vient l’onde de choc, la vraie, celle qui a sa source dans les profondeurs.

— Meunier n’était pas un flic d’exception, dit la femme. Il n’avait jamais rien prétendu de tel. Il est allé chercher Francky. Il a trouvé la mort. (Elle leva les yeux.) Vous savez ce qu’on dit : on n’épouse pas une infirmière, on épouse un métier. Les flics, c’est pareil. Je ne le voulais pas en me mariant avec Meunier, mais j’avais aussi épousé un flic.

Schneider gardait toujours le silence. Un instant, il avait tiqué, mais n’avait rien objecté. Elle demanda :

— Vous êtes marié ? Vous avez quelqu’un ?

Il se borna à écraser sa cigarette. On ne copine pas. Jamais. Même avec le malheur.

— Je subis un certain nombre de pressions de la part de ma propre hiérarchie, dit la femme en rechaussant ses lunettes, mais ma résolution est inébranlable. Vous ferez donc savoir à la vôtre que je suis résolue à provoquer un esclandre à la moindre rumeur de cérémonie. Rien non plus à l’enterrement. Sans fleurs ni couronnes, dans la plus stricte intimité. Ce n’est pas le flic qu’on enterre, c’est l’homme que j’aimais. Vous pouvez disposer.

Schneider se leva, la salua et sortit.


Dans le couloir, il croisa le procureur Gauthier, qui se trouvait en grand conciliabule avec le juge d’instruction Courtil. Schneider était en terrain de connaissance. Ils avaient souvent travaillé ensemble et toujours en parfaite intelligence. Avec sa froideur habituelle, Schneider leur présenta ses respects, mais Gauthier le saisit par le coude :

— Si vous avez cinq minutes, venez prendre quelque chose aux Deux Clercs.

Plus par lassitude que par entrain, Schneider accepta.

Gauthier ne put s’empêcher de le prévenir, en l’entraînant avec eux :

— Faites attention, Schneider. Vous prenez un mauvais tour. Vous êtes en train de commencer à vous humaniser. Pas d’enthousiasme prématuré. Je dis bien seulement : commencer.


Schneider était sur le chemin de l’hôtel de police lorsqu’un appel de Charles Catala était tombé sur le storno. Autorité priée de faire retour rapidement. Schneider avait fait retour, pour trouver la dame Mortier assise sur une chaise dans son bureau, tandis que Charles Catala la dévisageait avec la plus grande attention, installé dans son fauteuil. Tout en cédant la place à Schneider, il lui confia :

— Elle chante une drôle de chanson. Je ne sais pas trop quoi en penser.

— Trop en penser de quoi ?

La dame Mortier était maigre et fumait une extra-longue en regardant ailleurs. On pouvait lui donner la soixantaine, alors que sa carte d’identité indiquait qu’elle avait à peine dépassé les quarante ans. Une toxico au visage ravagé, aux veines noueuses, et qui avait toutes les peines à empêcher ses doigts de trembler, en agrippant ses anses de sac en guise de planche de salut. Une toxico comme bien d’autres.

Catala dit :

— Pas plus de mari mort dans un accident de bagnole que de beurre au cul de la chèvre.

Elle a descendu la pente toute seule comme une grande. L’administration est une mère aimante, on a fini par la confiner dans une bibliothèque. Puis par la réformer.

La femme releva les yeux, rencontra ceux de Schneider et s’y accrocha avec une étrange intensité. Une toxico et une malade mentale. L’une n’excluait pas l’autre. Elle débita d’un ton calme et mécanique ce qui semblait un propos sans cesse ressassé :

— Ils m’ont coincée entre le mur et le bureau. Ils étaient une quinzaine. La moitié de la classe. Ils étaient en section chaudronnerie.

Schneider avait sorti une cigarette. Il était sur le point de l’allumer.

La femme remarqua brusquement :

— C’était vous, dans le journal, l’autre fois ?

— Oui, reconnut Schneider avec lassitude. Il recentra. Section chaudronnerie.

Il y eut un silence, puis elle dit, sans le quitter des yeux :

— Ils ont fait le mur autour et ils m’ont déshabillée. J’ai même pas pu me défendre.

— C’est une femme de ménage qui l’a retrouvée dans un cagibi, le soir, précisa Charles Catala. Elle y était depuis le matin, par terre en chien de fusil, avec ses fringues autour d’elle.

La femme cherchait des yeux le cendrier qu’elle avait sur le bord du bureau.

— C’est ce que vous appelez descendre la pente toute seule comme une grande, grinça Schneider.

Il se pencha, prit la cigarette des doigts glacés de la dame Fortier, déposa la cendre et lui rendit la cigarette en demandant sans paraître s’adresser à personne :

— Il y a eu viol ?

— Même pas, dit Charles. Rien que le besoin d’humilier.

— Vous procéderez aux vérifications d’usage auprès de l’établissement. Je suppose qu’il y aura eu un rapport ou quelque chose. Quoi d’autre ? demanda Schneider en allumant sa cigarette.

— Un détail, peut-être, mais un détail quand même. Un détail emmerdant.

Schneider fit signe de continuer, tandis qu’il découvrait la commission rogatoire du juge Emmanuel Courtil qu’on venait de lui faire tenir par la navette.

— Le soir où Meunier s’est fait flinguer, madame avait rendez-vous avec Bugsy. Vous savez où ?

— Non, avoua Schneider sans relever les yeux.

La commission rogatoire le chargeait de tout acte et investigation, recherche ou interpellation, de toute audition ou réquisition à expert, susceptible de conduire à la vérité en ce qui concernait l’instruction menée contre le sieur Francky Reinart, inculpé de meurtre à l’encontre d’un agent dépositaire de la force publique.

— Ils avaient rendez-vous à la station Université. À minuit.

Schneider releva brusquement la tête. Meunier avait été abattu aux environs de minuit.

— Elle est arrivée à la bourre. Bugsy n’est pas venu. Ni ce jour-là, ni le lendemain. En revanche…

— En revanche ?

— En revanche, on a une emmerde.

Charlie se pencha sur la femme, lui toucha l’épaule avec une douceur dont Schneider ne le pensait pas capable. Il murmura :

— Sophie, l’homme que vous avez vu sur la moto…

— C’était pas un homme. C’était une femme, dit-elle d’un ton de grande indifférence.

— Comment vous pouvez en être sûre ?

— Elle ne roulait pas très vite. Elle ne m’a même pas vue quand elle est passée, mais moi je l’ai vue. Elle avait un jean et des bottines jaunes. Des bottines de femme.

La femme se tut. Elle ne regardait plus rien ni personne, seulement le sol à ses pieds.

Lorsque le commissaire Manière entra, Schneider fumait à la seule lumière de sa lampe de bureau. Il semblait plongé dans ses pensées et releva à peine la tête. Manière attira à lui la chaise qu’avait occupée la dame Sophie Mortier, et s’y installa familièrement, jambes ouvertes, talons campés au sol et les mains sur la nuque. Où qu’il se trouvât, Manière donnait l’impression d’y avoir été de toute éternité — et de s’y trouver bien. Globalement, il donnait depuis l’extérieur l’impression d’un homme en paix avec lui-même. Il avait un métier qu’il pratiquait sans beaucoup de brio mais avec soin, il ne connaissait ni maladie grave ni fins de mois qui commencent le quinze. Sa femme était intendante dans un lycée. Sa fille aînée préparait le baccalauréat. Il était peu probable qu’elle ne l’eût pas. Son fils se passionnait pour la mécanique automobile. Et pourquoi pas la mécanique automobile ?

On créditait Manière de conquêtes flatteuses et il ne faisait rien pour démentir.

Schneider savait trop ce que valent les impressions extérieures.

Il avait passé la dame Mortier sur le gril durant presque six heures, avec l’assistance de Charles Catala. Elle avait fini par s’apprivoiser peu à peu. Schneider savait comment tendre patiemment ses filets, en avançant centimètre par centimètre. Charles lui avait été d’une aide précieuse. Lorsque la femme avait souhaité avoir un café, on lui en avait fait un. Lorsqu’elle avait été à court de cigarettes, Charlie était descendu en chercher au tabac du coin. Lorsqu’elle avait jugé bon revenir sur l’incident et ce qu’elle avait subi, ils l’avaient écoutée sans l’interrompre, bien que les faits n’eussent aucun rapport avec l’enquête. Elle s’était souvenue :

— C’est pas que j’étais chouette à voir. J’ai jamais été bien épaisse. Je ne comprends toujours pas ce qui les a pris. J’aurais été quelqu’un d’appétissant, je ne dis pas, mais là. Je n’ai jamais été ce genre de femmes sur lesquelles les hommes se retournent dans la rue.

À la fin, l’audition avait tourné à une sorte de confession pénible, de quelque chose qu’elle n’avait pas fait. Schneider avait conduit l’interrogatoire de manière à la fois souple et obstinée, de manière à en revenir toujours au même et elle avait inlassablement persisté dans ses déclarations. L’homme sur la moto n’était pas un homme. C’était une femme et elle portait des bottines jaunes.

Manière tapa une cigarette sur le bureau de Schneider, l’alluma.

— Vous avez vu la femme ?

— Quelle femme ?

— L’épouse de Meunier.

— Oui, dit Schneider.

— Et ?

— Et rien. Elle fait également l’objet de pressions de la part de sa hiérarchie.

— Personne n’a parlé de pressions, observa Manière avec flegme.

Schneider hocha la tête.

— Et ?

— Elle n’a pas l’intention de revenir sur sa décision. Pas de cérémonie dans la cour d’honneur, pas de minute de silence. Elle menace même de saisir la presse, si d’aventure l’administration persistait dans ses intentions.

— Je suppose que vous n’avez rien fait pour qu’elle change d’avis.

Schneider releva les yeux. Il avait cette curieuse propension à ne braquer son regard sur autrui que durant le temps nécessaire pour s’adresser à eux, puis de se retrancher aussitôt après sur des positions préparées à l’avance. Il remarqua avec réticence :

— Vous n’avez peut-être pas fait le meilleur choix, en ce qui concerne le messager.

— Peut-être qu’on n’avait pas le choix du tout, regretta Manière. Vous avancez ?

Comme Schneider paraissait vaguement perdu, il précisa :

— Dans l’affaire Bugsy, vous avancez ?

Elle avait un jean et des bottines jaunes. Des bottines de femme.

— Plus ou moins, concéda Schneider à regret.

Quel crédit pouvait-on accorder, quelle confiance pouvait-on avoir dans les déclarations d’une personne que tout le monde s’accordait à considérer comme à demi folle ? Il y avait tout de même dans la précision quasi photographique de ses souvenirs, un jean et des bottines jaunes, des bottines de femme, quelque chose qui dérangeait Schneider. Rien n’avait pu la faire dévier de ses certitudes. Pas un homme, une femme. Des bottines jaunes. Manière écrasa sa cigarette à demi fumée. Il remarqua :

— Vos saloperies sont parfaitement dégueulasses. Vous allez finir par y laisser la peau.

— C’est possible, admit Schneider.

— La peau et les os.

Schneider conserva le silence. Manière se claqua les genoux, comme pour s’inciter soi-même à se lever — et se leva. Le téléphone sonna près du coude de Schneider. Celui-ci consulta sa montre, puis la pendule au-dessus de la porte, décrocha et eut une courte conversation avec la réception, puis il referma la procédure ouverte devant lui et l’enferma dans son tiroir. Tout en se levant, il glissa son pistolet à l’étui. Manière l’observait sans mot dire. Il allait être vingt heures dix. Le petit cercueil trônait toujours sur le bureau. Manière remarqua d’un coup de menton, en s’étirant avec soin :

— On dirait que vous y prenez goût.

— Pas plus que ça, reconnut Schneider.

— Vous avez tort de la prendre à la légère : d’où qu’elle vienne une menace reste toujours une menace.

Pressé de couper court, Schneider se dirigea vers la porte. Manière le précéda :

— Si ça ne vous dérange pas, nous allons descendre ensemble.

Schneider eut un rire étouffé :

— Je ne vois pas très bien comment je pourrais vous en empêcher.


Cheroquee était sagement assise dans l’un des fauteuils du hall, les genoux serrés mais la jupe à mi-cuisse. Elle se leva presque d’un bond, abandonnant à côté d’elle le magazine qu’elle était en train de lire. La police, un métier d’homme. La jeune femme s’était mise sur son trente et un. Elle portait un tailleur sombre et un chemisier blanc, elle avait des talons hauts et des bas noirs. Elle avait un curieux sourire tremblé comme sur une photographie prise à la volée. Elle s’avança vers Schneider — et Schneider seul. Elle portait un manteau plié avec soin sur le bras gauche. Manière salua de loin et fila comme une balle. En talons, Cheroquee était presque aussi grande que Schneider. Sans, elle lui arrivait tout juste à l’épaule. Derrière la banque, on ne voyait du flic en faction que le haut d’un crâne qui commençait à se dépeupler.

Elle lui effleura les lèvres :

Long time no see, Schneider.

La dernière fois remontait au matin, huit heures.

Elle lui prit le bras avec autorité :

— Venez, j’ai une surprise pour vous.

— Moi aussi, sourit Schneider en se laissant entraîner.

Dehors, le froid de glace les saisit aussitôt et ils durent se serrer l’un contre l’autre pour avancer tant bien que mal jusqu’à la petite Austin garée en bataille sur l’emplacement réservé au commissaire central. Elle lui glissa les clés de contact dans la main :

— Tenez, conduisez. Avec ces foutues échasses, je n’y arriverai jamais. Vous, les hommes, vous ne savez pas la galère que ça peut être, conduire avec des talons. Marcher aussi, d’ailleurs.

Des bottines jaunes.


La salle était petite, basse de plafond, avec de fortes et solides poutres en chêne. Il n’y avait presque personne. La table faisait style maison de poupée. Leurs genoux se touchaient. Leurs mains se touchaient. Leurs genoux et leurs mains se disaient entre eux des choses qui ne regardaient personne d’autre. Cheroquee l’avait prévenu d’entrée de jeu :

— C’est moi qui vous invite.

— En l’honneur de quoi ?

— En l’honneur de rien du tout.

Ils avaient terminé le plat principal. Elle remarqua :

— Vous n’avez presque pas touché à votre assiette.

— Pas très faim, esquiva Schneider.

Elle sourit avec calme :

— Il y a une grande différence entre vous et moi, Schneider.

— Une seule ?

— Ne ramenez pas toujours tout à la même chose. Je ne parle pas du truc que vous avez entre les jambes. J’aime manger et vous, vous n’aimez pas.

— Pas à en pleurer, admit Schneider.

S’il avait pu s’en passer, il est sûr qu’il l’aurait fait. Elle l’observa, un peu narquoise.

— Vous savez que vous êtes un drôle de type. Pas facile de faire le tour, même avec les deux bras et un radar.

Schneider sourit. Il avait un curieux sourire, qui n’était pas dépourvu d’un certain charme. Quand il lui souriait, la jeune femme se sentait bouleversée, comme lorsqu’il posait les mains sur sa peau nue. Elle en tressaillait à chaque fois. Pas un conquérant l’arme au poing, même s’il pouvait être redoutable, l’arme au poing, seulement un gosse paumé en quête d’un peu de tendresse. Tout en lui caressant le dos de la main du bout des doigts, elle murmura :

— Cette nuit, si je n’étais pas venue, vous l’auriez fait ?

— Sans aucun doute possible, admit-il avec calme.

— Vous seriez mort.

— Sans aucun doute possible, répéta-t-il avec ce froid regard intraitable et distant qu’elle n’aimait pas beaucoup. À bout touchant, ce type de munition ne vous laisse aucune chance.

Il en parlait avec une distance, un détachement qui fit froid dans le dos de la jeune femme. Elle frissonna un grand coup.

— Tout ça, parce que vous pensiez que j’étais partie.

— Oui, reconnut Schneider.

Elle demanda de nouveau, en le regardant droit dans les yeux.

— Vous m’aimez à ce point-là ?

— Oui, déclara Schneider sans faux-fuyant.

Il n’était pas homme à se cacher derrière son pouce. Sans doute par pur automatisme professionnel, il avait adopté ce ton cassant, sans réplique, qu’il avait lorsqu’il s’agissait de témoigner à la barre. Rien que des faits. Oui. Non. Jamais de peut-être ou de je ne sais pas. Jamais de mensonge et plutôt se taire que de ne pas dire la vérité. Ce qui semblait être la vérité et c’est pourquoi, la plupart du temps, il se contraignait à se taire. Elle lui effleurait toujours le dos de la main, du bout des doigts. Il déclara brusquement :

— Il y a une autre différence entre vous et moi. À part les deux choses dans votre chemisier. Vous aimez vivre.

— Oui, reconnut-elle avec un petit air de contentement. Pas vous ?

— Non, dit-il d’un ton abrupt. (Il haussa les épaules.) Vous savez, partir n’est pas bien compliqué. L’instant d’avant on est là, l’instant d’après, c’est fini. J’ai été blessé grièvement dans les Aurès et tenu pour mort. Peut-être parce que c’était le matin et qu’il faisait très beau, je n’en garde pas un mauvais souvenir. J’étais juste en train de m’endormir. J’avais un peu froid et je m’endormais.

Elle lui saisit le poignet. C’était la première fois qu’il lui disait quelque chose, autrement qu’au lit en lui faisant l’amour. Il releva le front :

— J’avais fait une bêtise. Je me croyais plus fort que le type d’en face. Je me croyais plus fort que tout le monde. Il avait été plus patient, il m’a cueilli juste au moment où je me jetais hors de mon trou. Une courte rafale de quatre ou cinq cartouches. Il devait économiser ses munitions et faire mouche à tout coup. Rien de grandiloquent. On part de façon simple et naturelle. Mourir n’est pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est de vivre. Peut-être qu’il faut avoir des dispositions pour ça, ou bien avoir commencé jeune.

— Comme le piano.

Il acquiesça en silence, la gorge nouée.

— Il n’est jamais trop tard pour apprendre, Schneider.

Elle planta les ongles dans son poignet.

— Je ne vous laisserai pas plonger.

Il remua la tête, utilisa sa main libre pour chercher dans l’une des poches de la parka. Il en sortit un petit écrin qu’il tendit à la jeune femme. L’objet portait la marque « Bernstein and Sons », sauf que les fils étaient partis en fumée fin 43, avec pas mal de leurs semblables. Bernstein avait survécu à tout. Il n’avait pas d’âge. C’était un tout petit juif très myope et malingre, et très soigné de sa personne. On le considérait unanimement comme le meilleur joaillier de la ville, bien qu’il tînt une officine plutôt sombre et qui ne payait pas de mine. La façade noire en retrait, embossée entre un pressing et une agence immobilière, semblait avoir été victime d’un incendie dans la semaine. On y trouvait aussi des centaines de pendules qui faisaient un murmure incessant d’eau courante et des disques de jazz d’occasion.

— Si elle ne vous plaît pas, vous pourrez en changer, fit Schneider avec appréhension. Vous n’aurez qu’à dire que vous venez de ma part. Bernstein est un vieil ami de ma mère, il l’a connue à Weimar avant la guerre. Elle vous plaît ?

Cheroquee avait amené la bague dans la lumière. La jeune femme rayonnait.

— Beaucoup. Comment saviez-vous que j’aimais les améthystes, Schneider ?

Il garda le silence. Elle lui tendit le bijou à bout de bras et déclara, d’un ton à la fois moqueur et résolu :

— À vous le soin. (Troublée, elle eut un rire rauque et bas et prévint :) Mais attention, réfléchissez : si vous me passez la bague au doigt, vous n’avez pas fini d’en baver.


L’incident s’était produit presque tout de suite après. Une silhouette en blouson avait surgi de la pénombre d’une encoignure avant qu’ils n’aient atteint la petite Austin. Un homme avait saisi Cheroquee par les cheveux. Il l’avait secouée en l’insultant. La jeune femme avait trébuché en l’insultant aussi. Trapu, la trentaine et passablement alcoolisé. Schneider avait saisi l’homme par le coude, l’avait fait se retourner. Il avait alors reconnu le type à l’extractible. Le jeune homme était fou de rage et avait porté un coup de poing en aveugle à la face de Schneider, qui avait encaissé sans broncher. D’un geste vif et prompt, parfaitement automatique, il avait alors arraché les menottes de leur étui et les avait enfilées à la main droite. Puis, sans porter de coups, il avait tâché d’écarter l’homme. Schneider se méfiait de toute forme de violence, la sienne pour commencer. Il avait assez d’expérience professionnelle pour tenir la situation en main.

Seulement, il avait entendu le type traiter Cheroquee de putain, et quelque chose d’incoercible avait explosé dans sa tête, alors il avait frappé de son poing menotté à quatre ou cinq reprises dans les basses côtes et accompagné la chute du corps. Le type s’était retrouvé assis dos au mur. Schneider s’était penché :

— Tu n’emmerdes plus la dame. Tu l’oublies.

Le type souffrait. Il tâchait de se relever. Schneider lui avait balayé le genou d’un coup de pied.

— Tu oublies.

Il s’était éloigné d’un pas, en restant en alerte. L’homme soufflait fort. Il n’était pas encore tout à fait calmé, alors Schneider l’avait soulevé par les revers et plaqué au mur d’une main. De la droite, il avait cogné plusieurs fois, durement, au même endroit. L’homme avait crié, puis geint. Schneider lui avait murmuré à l’oreille, avant de le lâcher.

— Tu oublies.

Ils étaient retournés à la voiture. Plus loin, Cheroquee avait murmuré :

— C’était mon ex.

— J’avais deviné, dit Schneider, mâchoires serrées.

Ses doigts tremblaient encore sur le volant.

Elle avait posé les doigts sur son épaule. Un animal de combat, rapide, impitoyable. Un loup gris en maraude, prêt à tout pour sa femelle. Elle se rappelait l’expression de haine sur son visage. Une haine froide, glacée, démente. Schneider. Il avait du sang séché au coin de la bouche. Elle avait ressenti un étrange frisson, entre orgueil et jouissance.


Ils étaient rentrés. Schneider avait retiré son fourniment. Cheroquee n’avait jamais vraiment remarqué les menottes dans l’étui, à la ceinture. Schneider leur préparait un verre dans la cuisine. Elle était entrée dans la pièce. Elle s’était passé un bracelet au poignet. Elle ne portait rien d’autre. Elle lui avait dit, en tendant les mains :

— Vous faites comment pour serrer quelqu’un ?

Schneider l’avait considérée de loin un instant.

— Ne jouez pas avec ça, honey.

Elle s’était contentée de ricaner :

— Vous faites comment ?

— Les bras dans le dos, dit Schneider. À votre place, j’hésiterais.

Elle avait remué la poitrine :

— Je ne suis pas en sucre, vous savez ? De quoi vous avez peur ?

Il avait posé les verres et s’était approché lentement en la couvant de son regard froid.

— De rien.

— De rien ? On ne dirait pas. En qui vous n’avez pas confiance ? En vous ? En moi ?

Elle s’était approchée, presque à bout touchant. De sa main libre, elle lui avait flanqué une gifle du côté de la tête, une gifle dure, destinée à faire mal. Elle n’avait pas eu le temps de récidiver. Schneider lui avait intercepté le poignet. Elle n’avait rien pu faire. Il avait serré les bracelets dans son dos. Il l’avait poussée contre le chambranle sans ménagement. Elle avait résisté, puis gémi et crié. À ce moment seulement, elle avait compris en se tordant de douleur à quel point il l’aimait.

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