— Voilà, annonça Schneider d’une voix atone. On ferme. Il y a eu un règlement de juges hier après-midi au parquet. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, on clôture en l’état et on transmet le dossier.
— Ce qui veut dire que la miss va s’en tirer fleur, observa Charlie Catala avec aigreur.
— Je ne le dirais pas de cette manière, remarqua Schneider, mais c’est le sens général. N’importe quel avocat n’aurait aucun mal à plaider l’irresponsabilité mentale. Manie avec symptômes psychotiques. Tout le monde est d’accord pour estimer qu’un procès d’assises coûte cher. Personne n’est disposé à gaspiller les deniers du contribuable. (Il était difficile de déterminer si son ton tenait ou non du pur persiflage. Il remua les épaules, en insistant.) Dans tous les cas de figure, les instructions sont formelles : clôture et transmission.
Il balaya ses hommes du regard, sans quêter la moindre approbation. Müller lui opposa une face impassible, les pouces dans la ceinture, chevilles croisées. Nello se contenta de hocher lentement la tête, le temps sans doute que la nouvelle parvienne au cerveau. Dumont nettoyait ses lunettes avec un acharnement suspect et son doux regard de myope errait dans le vague. Courapied leva un genou et lâcha un pet parfaitement audible, ce qui était sa manière de manifester sa réprobation. Schneider ne se sentit pas le courage de pousser un coup de gueule. Ses troupes n’étaient pas contentes. Personne n’aurait été content à leur place. L’affaire Meunier avait volé en éclats. D’un autre côté, les flics n’avaient pas pour vocation unique ou même principale d’être contents ou pas contents.
Hors le cas de flagrant délit, qui les contraignait par le poids des faits, ils avaient pour mission d’exécuter les instructions qu’on leur donnait. Le reste n’était que pure poésie. Schneider n’avait que foutre des états d’âme. Il alluma une cigarette, sortit un magnétophone à piles d’un tiroir, puis la cassette qu’il avait dans la poche de sa veste et l’inséra.
— Autre chose, dit-il avant de lancer le son. On dirait que les affaires reprennent.
La voix était claire et distincte, l’enregistrement de bonne qualité. Elle ne chuchotait pas et n’entendait pas se déguiser. Les flics estimèrent que c’était celle d’un individu entre trente et quarante ans, de sexe mâle et sans doute de race caucasienne, et qui s’exprimait sans hâte, posément, sans aucun accent définissable, sur ce qui pouvait passer pour un ton de compte rendu. Ni le texte du message, ni la voix (ni rien du tout) ne ressemblait à l’information communiquée à la sauvette par une balance, au petit bonheur la chance.
Nello intervint. Il était mal à l’aise. Il avait été le premier policier à avoir eu vent de l’affaire. Il était bien implanté. Il avait gratté comme un malade. Il se demandait si en grattant, il n’avait pas mis la puce à l’oreille à quelqu’un. Personne n’en saurait sans doute jamais rien. On en revenait cependant toujours au même. Bubu allait monter sur un coup de transfert. Jusqu’à présent, on ne savait ni où ni comment, mais on savait que Bubu allait monter au braquage. On savait à présent qu’il allait parasiter un coup. Pourtant, il s’était tenu tranquille durant vingt ans. Sa casse sur la zone industrielle était un établissement prospère et qui rapportait gros. Une seule fois en vingt ans, on avait essayé de le redresser sur un vol de trois tonnes de cuivre commis au dépôt SNCF. Le cuivre n’avait jamais été retrouvé, l’affaire n’avait pas abouti. Nello s’inquiéta :
— Comment ça se fait qu’on vous a envoyé cette cassette ?
— Aucune idée, dit Schneider avec réticence. Des comptes qui se règlent en coulisse.
— Qui a intérêt que Bubu capote ? se demanda Dumont.
— Aucune idée, répéta Schneider d’un ton pensif.
Lui non plus n’aimait pas les affaires livrées clés en main. Il n’aimait pas que la mariée fût trop belle. Nello avait sans doute posé la question de trop à la personne à laquelle il ne fallait pas la poser et l’information était remontée en sens inverse. Une seule chose était sûre, aux petites heures le lendemain matin, une voiture (Ford Granada deux litres blanche) allait livrer vingt barres d’or contenues dans deux mallettes en alu sur la casse. Il y aurait trois convoyeurs armés. Les mallettes seraient transférées dans le faux plancher d’un break 504 aménagé dans l’atelier de soudure de Bubu Wittgenstein. Une heure plus tard, les soudures meulées avec soin, le plancher enduit de deux couches de blacson, le tapis de sol remis en place, le break repartirait (en principe) sous la garde des convoyeurs, pour être vendu à Tlemcen. Ou ailleurs. En réalité, Schneider savait à présent que le véhicule de livraison atterrirait directement dans la presse hydraulique de la casse, après qu’on en aurait retiré les pneus et après l’avoir dépouillée de diverses pièces vendables, mais avec les trois convoyeurs dans le coffre.
La Ford Granada blanche présenterait alors l’aspect d’une compression d’environ un mètre cube et serait rapidement expédiée à la fonderie. Peu à peu, au cours des ans, Bubu avait mis au point une entreprise rentable et qui agissait (semblait-il) dans un contexte de transparence et de traçabilité parfaites.
— Ça fait dix fois qu’on entend chanter que Bubu envoie des types au four, grommela Müller. L’ennui, c’est qu’on n’a jamais rien pu prouver.
— On n’a jamais essayé de prouver quoi que ce soit, observa Charles Catala d’un ton acerbe. Bubu rend des services à tout le monde, aux flics pour commencer. En plus, c’est pas un mauvais bougre. Un type qui restaure une Continental de A à Z, de la cave au grenier, ne peut pas être un sale type. Même avec un fusil Remington au poing.
Schneider laissa passer sans relever. Bubu avait toujours été assez malin pour couvrir ses traces. Cette fois, les choses étaient différentes. Il avait été balancé (ou piégé), et par un type qui devait se trouver assis sur ses genoux. Si l’on en croyait la cassette (et il y avait autant de raisons de la croire que de ne pas la croire), Schneider disposait du mode opératoire, ainsi que du timing de l’action, presque à l’heure près. Il ne lui restait qu’à tendre une souricière et à ramasser la donne. Et peu importait qui lui avait guidé la main.
Schneider fumait, le visage fermé.
Quoi qu’il décidât, les autres devraient suivre.
— Selon ce qu’on sait, les convoyeurs seront armés de pistolets-mitrailleurs Uzi, réfléchit Schneider. De son côté, Bubu n’aura aucun mal à trouver des soldats dans la famille pour couvrir le coup. Ils seront armés eux aussi. Bubu n’est pas un comique, les autres non plus. On risque l’artillage, mais en vase clos. Tout devra se passer dans le périmètre de la casse, pour éviter toute perte civile.
— Dans le périmètre de la casse, sous la neige, précisa Dumont.
La neige était une variable dont Schneider se serait bien passé. Parfaite pour les cartes de Noël, beaucoup moins pour les opérations de police. La météo n’annonçait aucune amélioration sensible dans les prochaines heures. Inutile de compter sur l’appoint des hélicoptères de la gendarmerie. Il restait la possibilité de repasser l’enfant au groupe de répression du banditisme, mais rien n’indiquait, vu les conditions météo, qu’il arriverait à temps. Rien n’indiquait non plus que le GRB accepterait de prendre le train en marche, ni même seulement qu’il prît au sérieux les éléments dont Schneider disposait.
Dans leur amertume atavique, les flics se méfient comme de la peste des cadeaux qui semblent tombés du ciel.
— Sous la neige, se répéta Schneider, pensif. Pas question d’opérer une reconnaissance. On a le lieu d’arrivée et son heure probable. On a les protagonistes. Pour des raisons de sécurité, la casse est entourée d’un double rang de grillage de trois mètres de haut. Elle est éclairée jour et nuit par des pylônes à halogènes.
De loin, la nuit, la casse ressemblait à un immense terrain de foot hérissé de squelettes en fer. La question était simple : on y va ou on n’y va pas. On n’y va pas, l’opération a lieu, Bubu enfouille les lingots. Aucune trace ou indice, sinon le long vagissement de la presse le lendemain matin, ce qui, en soi, ne constitue même pas un commencement de preuve. Seuls Schneider et ses hommes étaient au courant de l’existence de la cassette, qui pouvait aussi bien finir à l’incinérateur. Tout se passait entre voyous et le dégât social pouvait passer pour négligeable. Compte tenu des risques réels de fusillade s’il intervenait, personne ne pourrait jamais reprocher à Schneider d’avoir regardé ailleurs.
Personne sauf Schneider.
Charles Catala commença la distribution des chopes de café.
Schneider remercia, les yeux dans le vague. Il se tenait à la porte du C-47 et regardait le sol défiler sous les ailes de l’avion et la petite ombre cruciforme, obstinée, qu’il traînait en bas, bondissant derrière lui de butte en butte, sombrant de ravine en ravine pour reparaître tout aussitôt. Un sol sec et caillouteux, balafré parfois par le lit gris et vide d’un oued, semé ici ou là de buissons de lentisques, de touffes d’épineux et de maigres arbousiers. C’est là-bas que Schneider avait laissé son âme. Il lui revint le feu vert qui s’allumait au-dessus de la porte, le klaxon, et la brève ivresse du saut, comme un brusque silence dans les grands remous d’air des hélices. Le coup brutal de la sangle automatique dans le dos, puis la corolle blanche ouverte au-dessus de la tête plaquée contre le bleu de porcelaine du ciel.
Schneider dit brusquement à Dumont :
— Trouvez-moi un plan détaillé de la casse. Müller, prenez contact avec les gens d’EDF. Je veux savoir de quel transformateur elle dépend.
Le coup était parti. Schneider était redevenu le chef de commando qu’il n’avait peut-être jamais cessé d’être. Il était clairement conscient des risques. Il n’ignorait pas qu’il pourrait y avoir mort d’homme. Il était conscient qu’il ne disposait pas d’hommes entraînés et aguerris : il s’agissait de policiers et non de soldats. Il savait qu’il ne disposait même pas des effectifs suffisants. Néanmoins, il savait qu’il fallait qu’il y aille.
Frêles esquifs, sans cesse rejetés vers le passé.
Pour la régularité des opérations, de même que par courtoisie, Schneider avait avisé Manière de ce qu’il tramait. Le chef de la Sûreté n’avait soulevé aucune objection. En appui, il avait même mis trois équipages de trois hommes à disposition sous l’autorité de Schneider pour verrouiller l’ensemble du périmètre. De même, Schneider avait tenu informé le procureur Gauthier de l’imminence d’un possible flagrant délit impliquant deux bandes de malfaiteurs. Rien ne permettait d’affirmer que les choses auraient lieu, mais rien ne permettait de l’exclure. Il avait obtenu sans coup férir la mise sur écoute judiciaire de la casse. Gauthier avait seulement demandé à être tenu avisé de la suite des événements et pas un mot n’avait été échangé à propos de l’entrevue de la veille.
Si l’on exceptait Schneider, personne n’avait conscience du danger que représentait Bubu à soi tout seul. Bubu faisait partie des meubles. Il passait même à plus ou moins bon droit pour un homme rangé et une sorte de juge de paix local. On avait oublié ses débuts mouvementés chez M. Lafont, rue Lauriston. Beaucoup de gens en ville avaient oublié les services qu’ils avaient rendus à l’occupant. Dumont avait récupéré un plan détaillé de la casse et un ingénieur EDF était passé au milieu de l’après-midi. Il était techniquement possible d’isoler le secteur de toute alimentation électrique, du moins un certain temps. Une heure suffisait à Schneider. Une heure durant laquelle, plus rien ne fonctionnerait dans la casse, ni les barrières ni les gâches et rideaux électriques, plus de serrure ni de pupitre de commande de la presse et des grues. Tout serait entièrement paralysé.
On mettrait ça sur le compte de la neige. On lui avait donc promis son heure.
Une bonne partie de l’après-midi avait été consacrée à l’organisation du dispositif. Qui allait surveiller qui et depuis où. Qui allait barrer quoi. Qui se trouverait en première ligne et qui demeurerait en appui. Les Algeco à usage de bureau se trouvaient au milieu de la casse, en face de la presse hydraulique. Il fallait impérativement isoler cette zone, le reste étant constitué de hangars et de piles de voitures présentant autant de pièges labyrinthiques en cas de poursuite. Il ne voulait pas prendre le risque de la moindre poursuite.
Schneider avait distribué son personnel.
Avec Müller et Charles Catala, il se réservait l’interpellation de Bubu Wittgenstein, qu’il se sentait en mesure de raisonner. Du moins, pensait-il être le seul capable de le faire. Il serait donc en flèche du dispositif et tout devrait se passer en quelques secondes. La Granada arrive, les convoyeurs en descendent. Bubu Wittgenstein sort réceptionner la marchandise, accompagné de ses soldats. Tout ce petit monde se congratule. Le temps de laisser la pression retomber chez l’adversaire, trois voitures de flics déboulent en éventail et crachent leurs troupes. Sommations d’usage. Le saute-dessus classique, précis, efficace. Seul ou accompagné, Bubu comprend qu’il est fait et qu’au fond on n’a pas encore grand-chose à lui reprocher. Il se couche comme un grand en réclamant son avocat à cor et à cri. Les autres suivent son exemple. Moins d’un quart d’heure après, tout est bordé. Interpellation, palpation de sécurité, garde à vue. Personne n’a ouvert le feu sur personne. Les deux mallettes en alu sont dans le coffre de la voiture.
La seule inconnue : la neige qui pouvait tout foutre en l’air.
La neige et Bubu — qui pouvait tout aussi bien décider de ne pas se coucher.
Le soir, Cheroquee vint le récupérer. Sans les chercher, elle avait trouvé les comprimés dans l’armoire de toilette de Schneider. Amphétamines. Elle savait le risque qu’elles présentaient, notamment en matière de passage à l’acte. Elle n’en avait rien dit, mais depuis, elle le surveillait comme le lait sur le feu.
Il lui proposa de l’emmener dîner au Pré aux clercs. Elle lui demanda s’il venait d’hériter ou bien s’il avait décidé de casser son petit cochon rose. Schneider affirma que la jeune femme était son seul petit cochon rose. Elle lui fit une grimace en agitant le derrière sur sa chaise. Elle était très capable d’exprimer beaucoup de choses impertinentes et sensuelles avec une grande économie de moyens.
Durant tout le dîner, elle ne cessa de frotter les genoux contre les siens. Schneider lui trouva la figure un peu chiffonnée. Quelque chose qui n’allait pas ? Elle se borna à rire doucement, comme à une bonne blague strictement à usage interne. Elle se sentait heureuse, paisible, elle toisait les autres femmes avec un contentement manifeste et une certaine arrogance tranquille, surtout les malheureuses qui jetaient un coup d’œil à Schneider, plus ou moins à la dérobée.
— C’est depuis que vous êtes passé dans le journal, sourit-elle lui en tirant un peu la langue. C’est parce qu’elles ont l’impression de vous avoir déjà vu quelque part.
— Impossible, fit Schneider.
— Impossible ?
L’air un peu perdu, les sourcils arqués et le visage interrogatif levé vers lui, la jeune femme lui parut encore plus émouvante que d’habitude. Une petite gosse au doux regard tendre et trouble, et qui tâchait en vain de masquer qu’elle était plus qu’à demi myope. C’était le moment de lui dire. De lui dire. Je vous aime. Tout simplement, je vous aime. Voilà. Je vous aime. Ça ne devait pas être si compliqué, puisque des tas de gens le disaient tout le temps, dans toutes les langues du monde. Je vous aime. Au lieu de quoi, il esquiva, sur le ton de la plaisanterie :
— Quelque part, impossible : je n’y suis jamais allé. Ailleurs, oui. Quelque part, jamais.
Il consulta sa montre, fit signe au serveur en agitant sa carte de crédit.
— Demain, il faut que je sois sur le pont à cinq heures et demie.
— Dangereux ?
Il surprit une brusque souffrance dans les yeux ardoise posés sur lui. Elle avait des cils épais, démesurés, qui lui faisaient comme un battement d’aile effarouché à chaque regard. Ses yeux avaient subitement cessé de rire. Ils étaient remplis de crainte et de douleur. Ils n’étaient pas faits pour ça. Il saisit le poignet de la jeune femme. Il se voulait convaincant mais n’était pas très sûr d’y parvenir. Il affirma à mi-voix :
— Routine.
Plus le temps avançait, et plus il aurait aimé s’en persuader.