III

Il n’y a pas d’illuminations. Le plus bel éclair n’est, en nous, qu’une amorce. À peine nous a-t-il avertis, dénoncés que déjà il s’éteint, nous laissant à d’obscures routines. L’examen de conscience, qui suit, s’y débattra longtemps. Une chose est d’admettre, en gros, sa responsabilité ; une autre, d’entrer dans le détail.

Et puis on ergote. Du haut de mon perchoir, tandis que mes potaches grattaient de la copie, j’en ai passé des heures à revoir mes balances ! Cent fois je me suis accusé. Cent fois je me suis présenté ma défense : « Après tout, quoi, que manque-t-il à ce gosse ? Je le traite exactement comme son frère et sa sœur, je l’embrasse matin et soir, je ne le punis qu’à contrecœur. Il n’a jamais été privé de soins. Je ne lésine ni sur la nourriture ni sur les vêtements. Je lui donne même le superflu : il a un train électrique, une trentaine d’autos miniature, une grue, un vélo, tous ces jouets coûteux des enfants d’aujourd’hui, que je n’ai pas eus à son âge. Il peut gagner cinq cents francs pour une place de premier, deux cent cinquante pour une place de second et ce n’est pas ma faute s’il ne me fait pas, comme Michel, souvent mettre la main à ma poche. Pourtant Dieu sait si je m’occupe de ses devoirs ! Ce n’est pas assez de pionner ici toute la journée, il faut que je trouve encore un tapir à la maison, que je repionne le soir pour lui faire entrer quelque chose dans la tête. »

Une main se levait. Je grognais : « Quoi, Dubois ? Oui, allez-y, mais n’y restez pas un quart d’heure comme d’habitude. » Deux pupitres traîtreusement soulevés abritaient un conciliabule. Je criais : « Laurenti, Martelin, cent lignes ! » et je retombais, le menton dans la paume, les yeux tantôt baissés sur une copie, tantôt relevés sur la salle, mais ne regardant ni l’une ni l’autre. « Tu repionnes, dis-tu ? voilà un aveu. Ce que tu fais pour ton fils, tu en parles comme d’un effort. D’un effort consciencieux, comme le reste. Tu n’es pas homme à te mettre dans ton tort. Tu n’es même pas sévère, c’est vrai, mais ce n’est pas la question. Il y a des gens qui ont une conception très raide de l’éducation et qui n’en aiment pas moins leurs enfants. Ils ont seulement la tendresse dure. Toi, tu fais ton devoir, mécaniquement : recette connue pour y manquer. »

Et je me prenais la tête à deux mains, au risque d’un chahut, laissant dialoguer le professeur et le père. « Allons, allons, disait M. Astin, tu en remets. Tu as une peur bleue d’être mal jugé. Tu es prêt à faire plus que le nécessaire, c’est-à-dire trop, à être un peu moins ferme, c’est-à-dire un peu moins juste, pour en faire accroire. » Mais le père — qui ressemblait encore beaucoup à l’autre, qui ignorait la simplicité — lui répondait sur le même ton : « Le nécessaire ? La justice ? N’est-ce pas justement dans ce qui n’est pas nécessaire, dans ce qui n’a rien à voir avec le juste et l’injuste, qu’il faut chercher ? »

Car je « cherchais », soucieux d’être un père bien, un père convenable, un père qui réussit avec son fils, qui a la paix avec lui-même. La paix ! J’étais encore loin du compte. Et cet homme-là qui pensait à sa paix, plus tard, je le détesterais. Mais de l’indifférence à l’inquiétude, vers l’intérêt, vers l’émotion, vers ces hauteurs où le souffle se perd, où le cœur commence à vous cogner, il y a tout un escalier. Quand je songe à cette période obscure, imprécise — deux ans, trois ans, je ne saurais dire — j’ai l’impression en effet de me voir monter des marches ; et la mémoire aidant — entendez : m’aidant de sa complaisance ordinaire — j’en retiens seulement quelques scènes qui, après coup, semblent marquer un cheminement.


Celle-ci, d’abord la plus lointaine, qui doit en tout cas se situer peu de temps après l’incident de l’échafaudage.

Il est dix heures. Je suis dans ma chambre, en pyjama et toujours gêné de l’être devant Laure, qui a gratté de l’ongle à ma porte avant de me dire bonsoir avec cette gentillesse acharnée dont il faut bien que j’abuse, avec cette voix feutrée, déférente, presque ancillaire, qui passe mon mérite et ravale le sien. Elle va s’en aller, elle murmure :

« Pour demain, j’ai pensé qu’une tarte… »

Sa tarte aux cerises de conserve, moi, je veux bien. Avec les bougies plantées dedans, sur collerette de papier. Laure manque d’imagination. Mais la porte bat contre le mur. Bruno, qui devrait dormir, qui n’est même pas déshabillé, fait irruption et claironne :

« Les jumeaux ont treize ans, demain, tu sais ?

— Tu pourrais frapper. »

Bruno se fige aussitôt, relève le nez du côté de Laure, dont le regard lui coule dessus, protecteur. On dirait qu’elle est la mère ; et moi, le beau-père. Impossible de me rattraper. Je sais bien que c’est l’anniversaire des jumeaux. Mes cadeaux sont prêts dans le tiroir. Je bredouille :

« C’est vrai, merci, j’allais oublier. »

Mais j’ai seulement oublié de me méfier de moi.


Bruno, lui, se méfiera longtemps. Près de Michel qui potasse ferme, le voici qui griffonne des chiffres sur son cahier de brouillon. Sa tante passe et il le ferme à demi. Je passe et il le ferme tout à fait. Mais sa sœur passe, il le rouvre et demande à mi-voix :

« Les bissextiles, c’est tous les combien ?

— Tous les cinq ans, dit Louise, bravement.

— Tous les quatre ans, idiote ! » rectifie Michel, émergeant de son algèbre.

Vexé de n’avoir pas été consulté le premier, il fronce les sourcils. Bruno explique :

« Je comptais les jours jusqu’à mes vingt et un ans. »


Un peu plus tard, au cours du même hiver, nous voilà dans ce que ma mère appelait le salon, Gisèle le living, tandis que les enfants l’appellent maintenant le vivoir. C’est toujours la même pièce qu’a connue mon enfance, avec sa fausse cheminée, ses meubles tarabiscotés, son papier peint où voltigent des feuilles mortes et dont Maman disait elle-même qu’elles entretenaient autour de nous un éternel automne. Enfoncé dans ce vieux fauteuil dont un ressort est brisé, je lis, je tourne des pages, je tue mon jeudi. J’observe les miens, aussi, ou du moins je le crois ; je note des choses, vaguement, dans ma tête. Des gouttes de pluie descendent lentement la pente des quatre fils électriques tendus comme une portée devant la fenêtre. Du poste de radio dégouline aussi quelque musique. La chienne dort, roulée en boule sur le tapis. Par un bâillement de porte Laure s’est glissée dehors en chuchotant : « Je reviens. » Louise, qui se frottait à elle, est venue se frotter à moi. Assise par terre, contre mes jambes, elle essaie des sourires, lisse ses ongles, secoue ses cheveux, examine dans une glace de poche la longueur de ses cils, mordille cette médaille qui par instants lui glisse des dents et se coince dans le sillon naissant de sa poitrine. À un bout de la table Michel, penchant sur sa boîte de Meccano un profil d’archange froid, assemble une grue, avec des gestes précis et le sérieux qu’il apporte en tout. À l’autre bout, Bruno qu’il daigne rarement inviter, parce que « ce brouillon-là lui perd ses vis »… Bruno, tout raide dans son sarrau gris, qui sent l’empois, dessine.

Et ce qu’il dessine, à moins d’un mètre de moi, je peux le voir sans me pencher. C’est une maison dont les fenêtres n’ont pas de rideaux, dans un paysage solidement clos, à barricades pointues, surmonté d’un soleil qui n’a pas droit à la traditionnelle marguerite de rayons. Bruno dessine, Bruno ne bouge pas, Bruno nous fiche la paix, c’est parfait. Mais si le père est content, le pédagogue, qui parfois le secourt et parfois lui fait tort, le pédagogue qui a trop lu, trop vu, trop commenté ces choses, qui connaît les valeurs, les interprétations, commence à ciller. Un paysage hérissé de défenses, pas de rideaux aux fenêtres, un soleil privé de rayons, mauvais, ça, mauvais. Encore heureux que cet enfant n’y ajoute pas quelque bonhomme couché !

Or justement Bruno, qui sifflote entre ses dents, attaque une silhouette. Un point pour le nez, deux points pour les yeux, un trait pour la bouche, une boucle autour du tout et nous avons une tête. M. Astin ne sait plus si c’est dans l’ordre. Il pense seulement qu’il y a des chances pour qu’une tête vue de face ne soit pas celle d’un homme couché. Mais aura-t-il des mains, cet homme ? Très important, les mains, très instructif, même si on s’en débarrasse inconsciemment en les mettant dans le dos. J’écarte Louise, je me retrouve debout, murmurant :

« C’est chez nous, ça ? »

Le crayon s’immobilise, bien sûr. Bruno se tord le cou pour m’observer, pour deviner. Depuis des semaines il vit sur une sorte de qui-vive, dans l’incertitude et la prudence des sans-grade avec qui le capitaine essaie naïvement de fraterniser. Il cherche à trouver la bonne réponse, à rouler le galon. Pris de court, cette fois, il suce son crayon, le ressort de sa bouche, tout gluant de salive et dit enfin, esquissant d’un trait un dos en forme de pain de sucre :

« Tu vois bien que c’est la maison du bossu. »

Rasseyons-nous, bien droit, et respirons, toute science en déroute. Mais, au fait, qui est le bossu ?


Les qui, les pourquoi, les comment, toutes ces puces à l’oreille n’ont pas fini de me piquer. Je me gratte. Je ne me déchire pas. Ce ne sont toujours que des scrupules, qui en réveillent d’autres, qui s’étendent à Laure, à Louise, à Michel, à mes élèves. Je me gratte et je me flatte un peu de cette démangeaison.

L’année en cours, de toutes celles passées à Villemonble, sera la plus malhabile, la plus médiocre. Bachelard, le proviseur, ne se privera pas de le dire derrière mon dos et Marie Germin — cette camarade de Sorbonne que ma mère avait « écartée » et que j’avais retrouvée parmi mes nouveaux collègues — s’en fera l’écho :

« Fais attention, Daniel, tu flottes, ça se voit, ça se répète. Il y a des parents, armés de relevés de notes, de copies sournoisement comparées qui sont venus se plaindre. Je sais ce qui te tracasse et je ne vais pas te dire, comme Bachelard, qu’il vaut mieux être tout l’un ou tout l’autre, vivre sur une réputation de vachard à qui nul n’ose manquer ou de faiblard que ménage sa classe. Il nous reste tout de même de la marge. Mais c’est vrai qu’une justice de série nous interdit d’être tout à fait équitables, de mesurer nos exigences, à la tête du client. Seuls les précepteurs — ou les pères — peuvent s’offrir ce luxe privé. »

De ce luxe pourtant, malgré de honteuses prudences, malgré l’incohérence de l’humeur et du choix, je demeurerai le mauvais défenseur. Car je me diviserai, comme d’habitude ; j’approuverai les critiques : « Un manquement est un manquement, qui entraîne telle sanction. Un devoir est un devoir qui vaut tant de points selon le barème. Je suis un professeur qui fait du sentiment. » Mais allez donc lutter contre cette évidence que trente-deux élèves ont bien trente-deux visages, et, selon leurs moyens, leurs efforts, la condition qui chez eux leur est faite, trente-deux mérites dont chacun exige ses poids et ses mesures. Cet orphelin, malmené par son tuteur et qui me chahute, qui passe sa hargne sur moi, n’est-il pas moins coupable que ce fils à papa, bouffi de chocolat et de méchanceté gratuite ? Et ce boursier qui travaille dans le tohu-bohu d’une loge entre une mère qui bavarde et un père qui sirote, n’a-t-il pas droit à une meilleure note que son rival, fils de notaire élevé dans un véritable bouillon de culture ?

Et je resterai de glace le jour où Marie, revenant à la charge, me dira doucement :

« Il faut nous faire une raison. La bonne volonté, pour nous, s’exprime par de bons résultats. Nous n’avons pas à juger, mais à jauger. »

C’était me dire : tu fais des embarras. Je m’en faisais bien d’autres. On y verra peut-être une contradiction, mais, toujours mécanique — et l’engrenage tournant seulement à l’envers — je cherchais à bannir le professeur de la maison, alors même que je laissais le père envahir son rôle au collège. Pour être chez moi plus librement ce père ou, si l’on veut, pour permettre à Bruno d’être plus librement fils, je ne regardais plus ses cahiers que d’un œil distrait. Je tenais à peine compte de ses notes, de ses places, si piteuses que, lanterne rouge, il avait dû redoubler sa sixième.


J’avais même pensé un moment à le mettre pensionnaire : dans l’espoir de lui faire regretter le vivoir, de lui rendre par contraste ses sorties lumineuses. Laure y avait souscrit, la grand-mère aussi, avec des moues qui valaient la mienne. Mais les choses allaient leur train. Je ne m’étais même pas renseigné sur le prix de la pension, sur les places disponibles. On en reparla deux ou trois fois. Puis malgré une médiocre cinquième on n’en parla plus, sauf quand Bruno refaisait une bêtise. Ce ne fut plus qu’une vague menace : « Tu mériterais que je te fiche pensionnaire… » Elle disparut bientôt de ma bouche pour devenir progressivement dans celle de Laure : « Ton père finira par te mettre en pension. » Et enfin : « Ton père devrait bien… » Devrait bien. Conditionnel résigné à ma défection. Réfugié dans une autorité nominale, je craignais avant tout d’en sortir. Je me déchargeais sur ma belle-sœur de cette corvée : sévir. Je me bornais à entériner ses décisions, en hochant la tête, d’un air absorbé, indifférent à ces vétilles. Combien de fois, entendant fuser une réprimande, me suis-je esbigné dans le jardin pour ne pas m’y associer ! Michel et Louise, eux, ne me faisaient pas peur et je réservais à leurs péchés véniels de rares éclats dont je pensais qu’ils ne seraient pas suspects. J’ai beaucoup fait pour inspirer à Louise des réflexions dans le genre : « Bruno a de la chance, lui, d’être le petit dernier », et pour développer chez Michel cette condescendance de brillant aîné dont il accablait son frère, en croyant deviner chez moi autant d’exigence pour l’aigle que d’indulgence pour l’âne. Quand j’étais vraiment obligé — obligé par Laure — d’intervenir, de chapitrer Bruno, je perdais la voix et le geste, je me campais devant la porte pour lui débiter un faible boniment, de loin, très vite, en louchant sur ses genoux. Et je me couvrais, honteux, je m’excusais presque, j’invoquais les vraies puissances :

« Ta tante m’a dit que… Ta tante veut que… »

Je fis même bien pis. Plusieurs fois, averti par des tiers d’une incartade de mon fils, je fis semblant de n’en rien savoir. À la sortie de Charlemagne, Bruno d’un coup de poing brisa les lunettes d’un camarade. La mère m’écrivit. Je lui envoyai aussitôt un mandat, mais je n’en soufflai mot. Six mois plus tard une bande de traîneurs, après avoir tiré les sonnettes du quai Prévôt, détachèrent trois barques dont une alla se fracasser sur une pile du pont de Gournay. On ne put les identifier et je m’abstins soigneusement d’y aider, bien que par hasard, revenant de donner dans le coin une leçon particulière, j’eusse ce soir-là aperçu Bruno qui galopait le long de la Marne.

Il ne m’avait pas vu, lui. Mais il allait en une autre occasion me prendre sur le fait. De fondation, le dimanche, nous avons toujours déjeuné en face, chez Laure ou, plutôt, chez Mamette. Et le protocole durant des années est resté le même. Coup de peigne général dès le retour de Laure, apparue à sept heures pour le petit déjeuner, repartie à huit heures chercher son paroissien et sa mantille, revenue à neuf de la messe de Sainte-Bathilde. Traversée de la rue, à dix, en corps constitué, Japie sur les talons. Entrée chez Mamette, régulièrement assise dans son fauteuil roulant, son chat au creux de la robe, et tout de suite affolée par les abois : « Attention, laissez la chienne dehors. Ces bêtes vont se battre. » Embrassades par rang d’âge. Commentaires de la semaine. Remarques, vivement enfilées sur la pointe de la langue.

Ce dimanche 7 avril (j’ai retenu la date), Mamette babille, pousse d’une main sèche la roue caoutchoutée, évolue, au millimètre près, dans sa chambre d’infirme, vrai caravansérail. Elle avance dans des couloirs de meubles bas, de guéridons surchargés de livres et de fioles. Elle atteint le coin gauche, lorgne le plafond à solives d’où pendent des ficelles multicolores et comme on amène le drapeau, tire sur la rouge, qui laisse descendre le paquet de bonbons. Un pour Michel, un pour Louise, un pour Bruno, qui n’aiment pas la menthe, mais dont l’ironique admiration ne raterait pas ce rite pour un empire. Un pour elle qui, bien ménagé, fera durant une heure le va-et-vient entre ses joues. Puis elle annonce :

« Bon ! Vous aurez du gigot, comme Laure sait le faire. »

Petits laïus, petit los, au sujet de Laure. Je n’y coupe jamais. Je sais, je sais. Laure, notre perle, Laure, notre merle blanc. La perle a déjà réintégré son tablier : on entend le bruit sec de la porte du four qui se referme sur le gigot. Louise, tortillant du derrière, la rejoindra sans doute pour se prouver qu’elle devient une petite jeune fille ; mais on la retrouvera vers midi, le nez sur un illustré. Michel, olympien, repoussant son cadet « qui n’y comprend rien » — et qui, il est vrai, a déjà causé de scandaleux dégâts en renversant de l’acide sur le parquet — ira dans le « labo », une sorte d’appentis où feu le commandant, passionné bricoleur, a laissé un transfo, des sonnettes, des piles au bichromate, des bobines de Ruhmkorff et un fouillis d’accessoires électriques, de fils multicolores, qui se connectent, se déconnectent, pour donner je ne sais quelle crépitante invention. Bruno, qui monte volontiers au grenier quand il pleut, va certainement par ce soleil choisir le jardin. Par politesse je tiendrai quelques instants compagnie à Mamette qui tourne le bouton de son poste pour écouter la messe des ondes, affreusement brouillée par les cra-cra de Michel, et qui ne tarde pas à pieusement s’assoupir.

Elle ferme les yeux et je me soulève. À vrai dire je ne sais jamais que faire chez Mamette. J’ai horreur de tous les travaux ménagers ; je m’y sens, quand je m’y essaie, ridicule ; et Laure, qui en fait son affaire, n’ignore pas que son ombre effarouche la mienne. Faisons le tour pour ne pas passer par la cuisine. Moi aussi, je choisis le jardin.

C’est le même que le nôtre, à peu de chose près. Il n’y manque rien, ni prise d’eau, ni cabane à outils, ni fosse à fumier, ni bordures. Mais depuis la mort du commandant qui, ense et aratro, avait aussi la bêche militaire et tous les jours, de huit à dix, alignait des bataillons de carottes ou de petits pois, les plates-bandes sont devenues de fausses pelouses où survivent péniblement quelques touffes de pivoines, quelques rosiers noueux. D’un faible sécateur Laure coupe quelques branches dans ce fouillis ; mais c’est uniquement pour lui permettre d’accéder, sans accrocher ses bas, aux anciennes couches où le commandant abritait ses petits semis et où Laure défend ce que les banlieusardes sans jardinier considèrent comme l’essentiel de l’horticulture : du persil, de la ciboulette, vingt laitues et quelques moignons de géranium.

Bruno aime ce coin, à cause des châssis accotés au mur et dans l’angle desquels les araignées tissent leurs plus belles toiles. Comme d’habitude, il est bien là. Il sifflote un tss-tss continu, sans notes, un pur crachouillis d’oxygène. Il ne fait aucunement attention à moi, qui avance derrière les troènes. Il a raflé une mouche, d’un revers de main, sur une marguerite. Il la lance au milieu d’une toile, où elle s’empêtre. Il se penche pour voir l’araignée bondir et, en trois coups de patte, emmailloter sa victime. Mais il se penche trop, il glisse, il se retient instinctivement au châssis, qui bascule et s’écroule dans un fracas de verre brisé. Je n’aurai pas le temps de rejoindre Bruno qui, déjà, se relève et, filant par l’autre allée, se jette dans la maison. Dans mon dos la fenêtre de la cuisine s’est ouverte. Une serviette nouée autour de la tête, Laure apparaît, qui crie :

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Le vent ferait un bon coupable. Mais il n’y a pas de vent. Bruno pourrait avouer, mais j’aurai répondu avant lui :

« Merde, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte, j’ai renversé le châssis.

— Si Papa était encore là, dit Laure, d’une voix lisse comme son tablier de plastique, il en ferait une histoire ! Mais j’aime mieux ça. Je croyais que c’était Bruno. »

La fenêtre se referme. Reste à payer la casse. Celle du châssis n’est pas inquiétante ; celle de mon prestige pourrait être plus grave. Je n’ai pas réfléchi une seconde. J’ai sauté sur l’occasion. L’occasion de quoi ? Je serais bien en peine de le dire. De prouver à Bruno que je suis son ami ? De lui éviter une scène, en m’en évitant une à moi-même ? Les deux, sans doute, et j’aurai de la chance s’il n’y renifle pas, d’abord, l’odeur de ma lâcheté. Je marche à grands pas, je marche, je tourne, broyant sous mes talons les touffes de pâquerettes incrustées dans le gravillon. Mon amitié, pourtant, il faut qu’il y croie… Et c’est mal dire, car je ne lui joue pas de pièce ; il ne faut pas qu’il y croie, il faut qu’il la sache. Je joue peut-être un jeu dangereux, pour moi comme pour lui. Mais je le reprendrai en main, quand il sera gagné.

Rentrons. Bruno est dans la cuisine, près de sa tante qui touille une mayonnaise. Il ne me regarde pas. Il n’en finit pas de ne pas me regarder. J’aimerais qu’il s’accuse, qu’il proclame : « Ce n’est pas Papa, c’est moi qui ai renversé le châssis. » Mais pourquoi le ferait-il, pourquoi m’exposerait-il au ridicule ? Il réfléchit, lui. Il cherche mes raisons, en accordant toute son attention à la montée de la mayonnaise.

« Ça y est, dit-il, elle prend. »

Dans le coup d’œil qu’il m’accorde enfin, la gratitude, l’émotion semblent absentes. Je n’y lirai que cette prudence, bien connue des professeurs, si prompte à grillager de cils le regard des élèves qui ne savent plus à quoi s’en tenir sur votre compte et cette stupéfaction, cette incrédulité dont ils ne font pas mystère quand on leur apprend que Napoléon faisait des fautes d’orthographe.


Retrouvons Bruno chez Mamette. Ma belle-mère a un faible pour son petit-fils : un faible qu’elle dissimule de son mieux sous un perpétuel agacement. Aussi empoté que moi, Bruno ne sait rien faire de ses dix doigts ; il a rarement l’idée d’aider sa grand-mère quand elle roule, se poussant d’une main, farfouillant de l’autre dans son capharnaüm.

« Ma lime à ongles, lance Mamette. Ma lime, là, à côté de toi. Non, pas sur ce guéridon, sur l’autre. Mon Dieu, tu as des yeux de verre et un cul de plomb. À quoi seras-tu jamais bon ? »

Et Bruno, vexé, bougonne. Cinq minutes plus tard, voyant sa grand-mère s’éloigner vers la cuisine, il ronchonne, pour lui seul :

« Et elle, à quoi a-t-elle été bonne ?

— À te faire, puisqu’elle a fait ta mère, murmure le gendre, également censé responsable.

— Je n’ai pas demandé, rétorque Bruno, intraitable, mais visiblement flatté d’une attention qui m’a permis de ne pas perdre le fil secret de son humeur.

— Excuse-nous. Nous pensions te faire un cadeau. »

Bruno, cramoisi, se noue. Je file. Mais nous le retrouverons, fébrile, en train de mettre la pièce sens dessus dessous pour découvrir la lime à ongles.


Autre saynète : Bruno chez Japie. Sous prétexte qu’elle avait des puces, Bruno a longtemps boudé Japie : peut-être parce qu’elle nous a été offerte, toute petite, par Marie Germin, dont les rares visites sont boycottées par mes enfants, serrés autour de leur tante, elle-même plus silencieuse que jamais. Depuis lors, c’est Japie qui boude Bruno, intéressé par son chiot. Je passe devant la niche et je la trouve, campée des quatre pattes sur sa progéniture et aboyant sans conviction au nez de mon fils, qui discute, accroupi devant elle.

« Eh bien quoi, donne-le, on est copains maintenant. »

Japie risque un coup de langue, ressort un croc, gronde encore un peu et, louchant sur le ravisseur, se couche pour se mordiller une cuisse.

« Je l’ai ! » dit Bruno, raflant le chiot, dont il se met à gratter doucement la tête.

Moi aussi, j’ai deux doigts dans les cheveux de Bruno, qui ne s’efface pas. On est copains, maintenant : avec circonspection. Il commence à oublier mes puces.


Autre saynète : sans Bruno. Louise est avec moi, dans le vivoir. Preste et finaude, toute en mines, pateline au besoin, ma fille, c’est la douce, le tendron des familles ; c’est la chatte, frémissante, mais immobile, qui restera sage en vous ronronnant dessus, jusqu’au printemps. L’adolescence agace son chandail, lui donne pêle-mêle le goût des parfums, des chansons, des bas quinze deniers, des slips minuscules, des pantalons corsaire. Mais je suis encore l’alibi de ses transports, comme elle l’est des miens. On me léchotte, on me suçotte, on me fait des mignardises et malgré ce qu’en pense un père profond, ça reste, ma foi, agréable, flatteur et reposant pour le père quotidien de se donner si facilement le change, d’attendrir la galerie, d’accueillir sur un genou la demi-demoiselle qui a tant de peau sous si peu de jupe et si peu de problèmes sous tant de cheveux. Louise est mon sirop, comme Michel est mon vin d’honneur et Bruno mon vinaigre.

Du moins était-ce vrai. Avec Laure, à qui rien n’échappe, mais sans Michel, à qui suffit sa gloire, Louise depuis quelques jours s’étonne : sans s’inquiéter, car ce n’est pas son genre. Elle sautille, revient, se coince contre ma rotule, me palpe du bout des doigts.

« Tu n’es pas dans ta veste, Papa. Où es-tu ? »

Ici, ailleurs, nulle part. Quelque chose me pèse. Cinquante kilos de fille, c’est lourd pour un genou quand l’autre se sent frustré du même poids. Pour venir rétablir la balance Michel est un monsieur trop grave, trop digne, trop ennemi déjà de son enfance. Mais Bruno, qui est encore un petit garçon, Bruno qui d’ordinaire entre et sort, tout droit, qui tourne autour de nous, toujours tout droit, et reste le plus souvent debout, sans même s’accoter au fauteuil, Bruno qui sifflote, tss, tss, — « Ne siffle pas, Bruno, répète souvent sa tante. Tu n’es pas dans une écurie. »

Bruno qui, alors, se met à respirer à petits coups secs, sans jamais soupirer, Bruno qui n’a pas écrit, Bruno me manque.

Car, pour tout dire, il est parti depuis une semaine chez le cousin Rodolphe, son parrain. Louise s’en soucie peu. Michel encore moins. Laure surgit et, pour mettre le couvert, enveloppe la table de gestes précis qui ne heurtent aucune assiette, qui semblent se dissoudre dans l’air. Elle a les traits tirés et cette mine découragée qui, par moments, la rend pénible. Mais soudain d’un nerveux tour de clef elle ouvre le placard.

« Ce petit en moins, ça fait tout de même un trou ! » souffle-t-elle comme si elle parlait aux verres qui luisent, nets, froids, rangés à boucheton, entre deux carafes au long cou.


Ce n’était que pour huit jours. Le revoilà, chaque jour plus long, plus grêle et promenant plus haut cette grosse tête où il semble se réfugier, où il rêve, où il habite tout entier et qui lui donne l’air d’être absent de sa culotte. Il ne travaille pas beaucoup moins mal ; il ne parle pas beaucoup plus. Mais son vocabulaire a légèrement changé.

Laure, au début, il l’appelait Tatie, comme tous les neveux en bas âge. Puis durant des années il l’a appelée Tante, sans possessif. Tante, tout court, mais avec un T formidable, qui donnait à ce mot une importance insolite : quelque chose comme s’il était le féminin de tant. Puis, je ne sais comment, parce que les titres familiaux se démodent, parce que Michel et Louise pour se vieillir se sont mis à le faire, parce que ma belle-sœur ainsi rajeunie ne s’y est pas opposée, parce qu’enfin je n’ai pas détesté la chose, Bruno à son tour s’est décidé à l’appeler Laure.

C’est à peu près vers la même époque du reste que le « pronom personnel masculin singulier de la troisième personne » a cessé de me torturer le tympan quand j’écoutais aux portes. Tu crois qu’il est rentré ?… Il arrive… Il a encore oublié son parapluie. Il, c’était moi. Il, ça se rapportait au solennel « ton père » de « ton père a dit que », à ce Papa prononcé sans familiarité comme le bas latin prononce le pius, papa des pontifes. Laure, qui a du respect pour moi, lui faisait la guerre à ce il. J’ai l’ouïe fine, je l’ai maintes fois entendue relever l’impolitesse. Mais je ne jurerais pas qu’elle soit vraiment responsable de sa disparition, comme du retour très lent, presque insensible, de Papa à son rôle de diminutif.

Ingrat pourtant, je ne vais point la payer de ses égards. En descendant un matin je ne la verrai point penchée sur l’évier ou sur la cafetière. Louise tourne en rond, indécise. Michel prépare ses livres. Bruno devance ma question :

« C’est bien la première fois qu’elle oublie l’heure, dit-il. Elle est encore au mair. »

Un temps. Michel grogne :

« Elle… Elle… Tu veux dire : Laure. »

Il a raison. Mais c’est moi qui aurais dû protester.


Michel, d’ailleurs, je trouve qu’il a trop souvent raison contre son frère. C’est entendu, Michel est notre gloire. Notre consolation. Celui dont on dit à Charlemagne : « Astin l’as » par opposition à l’autre, Astin le cancre. Il a tout pour lui : une mémoire de robot, du jugement, de l’ordre, de la volonté, une absolue confiance en soi, l’appétit du travail. Et par-dessus le marché, comme dit Mamette, « la tête et le corps de son patron » : avec son profil de médaille, ce studieux, brevet sportif scolaire en poche, court, crawle, passe la barre et lance le poids à merveille. Des forts en thème qui font de petits professeurs, j’en connais ; comme des musclés qui finissent débardeurs. Mais je suis tranquille : il ne fait pas de complexes, lui ; il est autrement organisé que moi. Cet équilibre insolent, cette application qui sait s’aérer, comme se minuter, iront loin.

Qu’il m’agace pourtant — et très souvent — il faut l’avouer. Né supérieur, il n’a pas la supériorité discrète. Je ne donnerais pas cher de l’estime qu’il me porte. À le voir feuilleter, négligemment, la série de mes livres de prix, on sait ce qu’il pense de leur poussière, on peut jauger son étonnement. Il murmure parfois, songeur : « Diable, pourquoi n’as-tu pas fait l’agreg ? » et je me sens comme une colonne brisée, sur la tombe d’une jeune fille. Certes, il me consulte toujours, très décemment, car il a aussi de la discipline : celle du saint-cyrien, bientôt sous-lieutenant, devant le sergent de service qui le commande encore. Il me consulte pour entérinement : « Tu ne crois pas, me demandait-il déjà en troisième, que je devrais prendre l’espagnol comme seconde langue ? » Sur le ton des choses décidées. Comment faire autrement, du reste, que de l’approuver ? Ses projets sont toujours sérieux, ses ambitions louables.

« Ce petit n’a qu’un défaut, m’a souvent répété sa grand-mère. Il ne vous donne jamais l’occasion de dire non. »

Ceci à mon usage, comme de juste. Déçue par les quatre galons de son époux, Mamette serait plutôt béate d’admiration devant Michel, futur polytechnicien, donc futur général. Laure aussi. Louise aussi. Et même Bruno, qui trouve son frère « drôlement fort ». Mais mon admiration, à moi, est plus nuancée. Comment dire ? Michel est le préféré de M. Astin. Il est le fils dont on le félicite, partout, qui lui fait saillir la pomme d’Adam, pour se rengorger ; le modèle, à quoi l’on peut prétendre, quand on bénéficie vraiment de ses chromosomes. Il le justifie, auprès des voisins, des collègues. Il lui rouvre l’avenir. Il lui tient chaud au cortex.

Malheureusement, ce qui vous donne de l’orgueil ne vous inspire pas toujours de la fierté. Michel est moins bien pourvu des qualités qui vous tiennent chaud au cœur. En fait de moi-moi, on ne fait pas mieux. Après lui, il aime bien tout le monde, c’est sûr et il est même très attaché à la maison. Mais pas du tout dans le genre lierre, comme Laure, ni dans le genre chat, comme Louise. Son genre à lui, ce serait plutôt le lustre. Pour ses frère et sœur, il est trop haut dans les airs et son affection ne saurait leur dispenser autre chose que des lumières. Pas question de s’associer à un jeu, sauf s’il est savant, comme le bridge ou les échecs ; et alors il commente, il fait un cours, il explique ses coups. Malgré mes remarques, il a la manie de rectifier, de reprendre, d’un air docte qui m’horripile. En mon absence, aucune erreur ne passe à sa portée sans être aussitôt relevée. Il épluche la conversation. Il épluche la télé. Mais surtout il épluche Bruno, cette « patate » — il est vrai, pleine de points noirs.

Rentrant à l’improviste, je le trouverai même en train de passer un savon à son frère, qui contemple mélancoliquement une copie saturée de carmin. Je surprendrai cette apostrophe enflammée :

« Tu me fais honte. Tu as de la chance que le vieux te passe tout. Moi, je te… »

Il se taira, trop tard, en m’entendant claquer la porte, en me voyant foncer. Bon Dieu, avez-vous entendu ce Jean-Foutre ? J’ai eu, une seconde, l’impression de me dédoubler, de me revoir, de jouer au revenez-y. Voilez-vous la face, M. Astin, vous qui, à Villemomble, dans vos sévérités, mesurez votre auguste voix. C’est un père grossier, tout rouge, qui clame :

« Dis donc, toi, si tu t’occupais de tes fesses… »


Enfin, pour la Fête des Morts, nous voici tous au cimetière, aux quatre coins du caveau de famille des Hombourg : un caveau à dix places, qui rassemble, pour l’instant, les grands-parents, une tante, un frère mort en bas âge, le commandant et Gisèle. En mon absence, on n’a pas enterré Gisèle dans le caveau des Astin et je le regrette. Elle n’est pas chez moi ; et je ne pourrai pas, plus tard, auprès de ma femme, retrouver cette longue entente des os qui, dans les concessions à perpétuité, c’est-à-dire pour deux bu trois siècles — cinq à six fois la vie humaine —, replâtre les plus brefs, les plus mauvais ménages.

Cette entente posthume où tout s’efface et qu’un transfert pourrait lui imposer (j’y ai pensé), elle a dû la refuser, la trouver hypocrite. Comme elle trouverait sans doute hypocrite la réunion de famille que nous tenons au-dessus d’elle, décemment vêtus de sombre et les bras encombrés de ces navrants chrysanthèmes que je trouve chaque année plus laineux, plus frisés, dans le grand moutonnement funéraire du jour. Laure arrache un brin d’herbe, redresse les couronnes de perles dont les inscriptions rouillent. À ma fille. À ma sœur. À ma femme. Laure, qui a choisi celle-ci pour moi, s’est montrée discrète. L’adjectif d’usage, c’est la couronne des enfants qui le proclame : À notre mère bien-aimée.

Ils étaient tous jeunes, à l’époque. Ils ne se souviennent pas d’elle. Mais ils la regrettent vraiment ; ils regrettent le mythe entretenu par leur grand-mère — qui adorait son aînée —, par Laure, devenue son ombre à mes côtés, par leur père que défend cette légende. Votre pauvre Maman qui était si jolie. Votre pauvre Maman qui était si bonne. Votre pauvre Maman… Nous faisons tous chorus dans l’évocation et nos silences mêmes sont des silences chauds. Imposture sacrée. Quel bourreau, du reste, aurait le cœur de donner la rime juste ? Votre pauvre Maman, qui avait un amant… Pour leurs orphelins les mortes ne laissent que des maris chéris ; les mortes ne laissent que des portraits parfaits. Il y en a au moins cinq dans la maison : un chez Louise, un dans l’escalier, un chez les garçons, un dans le vivoir, un dans ma chambre où Gisèle rit de toutes ses dents, en face du portrait de ma mère que j’ai seulement accroché un peu plus haut. Il y en a un sur cette tombe même, dans un médaillon d’assez mauvais goût. Sans le voir, Louise, très chose, pique du nez, torture le gravier d’un haut talon noir. Sans le voir, Michel observe sa minute de silence. Mais Bruno, étiré par son premier pantalon long, sec comme un piquet, n’en détache pas les yeux.

« Nous rentrons ? » demande Laure, du ton qu’il faut.

Oui, allons, allons vite. Pour l’entraîner j’ai pris le bras de Laure, qui sourit. Je le lâche aussitôt, mais je hâte le pas. Il faut que Bruno se secoue. Pour rien au monde je n’en soufflerais mot, à quiconque, mais il y avait dans son regard quelque chose d’intolérable. Nul reproche : ce n’est pas son affaire. Peu de piété : ce n’est pas son genre. Pas de chagrin : ce n’est plus le temps. Une sorte d’envie, plutôt. Une gourmandise aiguë d’enfant pauvre qui lèche la vitrine du confiseur. Le mythe nous ruine. Ce n’est pas sa mère pourtant qui l’élève ; ce n’est pas sa mère qui a dû oublier ; ce n’est pas sa mère qui a souffert… La morte, encore une fois, démunit le vivant qui, de cette gourmandise, lui-même, est affamé.

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