Vic suivait Jacob dans un labyrinthe de dossiers entassés sur des étagères dont les planches ployaient sous leur poids. Ça sentait le vieux papier parcheminé et l’encre sèche. Comme Jacob le lui expliquait, ils se trouvaient dans les archives de l’internat.
— Tout y est, de 1922 à 2010. Vous trouverez ici l’histoire de l’internat mais, surtout, le pedigree complet de chaque gamin passé entre nos murs. Origines, comportement, résultats… Années 86–88, vous dites. C’est par là.
Il bifurqua, s’arrêta devant une rangée de casiers sombres. Face à lui, quatre classeurs se partageaient les années en question. Il s’empara d’une pochette posée juste à côté.
— Elle contient toutes les photos de l’internat prises à ce moment-là. Les bâtiments, les profs, les photos de classe…
Jacob s’affala sur la seule chaise disponible. Il se mit à fouiner dans le paquet de photos et les étala sur la table. L’une d’elles montrait l’ensemble des professeurs, stoïques, visages fermés. Il posa son index sur le plus grand d’entre eux.
— Il s’appelait Kevin Kerning, il était prof de sport. Les mômes l’appelaient KKK, Ku Klux Klan. Il était intraitable avec eux, il les faisait morfler… Avec lui, les plus faibles trinquaient encore plus…
Vic observa le type. Un colosse en survêtement.
— … Delpierre et Jeanson étaient toujours ensemble, ils étaient dans la même chambrée et… ils n’étaient pas bons en sport. Kerning les avait pris en grippe. Ça me revient, je les voyais souvent faire des tours de piste, à bout de souffle, un quart d’heure après que tous les autres étaient rentrés aux vestiaires… Ça a duré des mois, les deux gosses en bavaient, croyez-moi. Puis ça s’est arrêté, progressivement, au fil des semaines. Kerning leur fichait la paix, mais… mais il continuait à les garder après les cours, leur faisait faire des étirements, ce genre de choses beaucoup plus tranquilles.
Il ne parla plus. Vic ne voulait pas le brusquer. Il s’assit sur le rebord de la table et parcourut les photos. La grande cour vide. Les bâtiments austères, enfoncés au cœur de la vallée. Il jeta un regard sur des photos de classe et, puisque Jacob ne parlait toujours pas, décida de rompre le silence :
— Vous pensez que Kerning prenait un peu trop soin d’eux ?
Le gardien des lieux serra les mâchoires.
— Kerning était le beau-frère du directeur ; ce que je pensais importait peu. J’étais juste le type de la maintenance. Si j’ai pu travailler toutes ces années à l’internat, c’est parce que… j’ai su me faire discret et que je ne l’ai jamais ouverte.
— Mais vous le pensiez.
Les pupilles grises du type se rétractèrent.
— Je le pensais, oui. Mais si c’est des preuves que vous cherchez, vous n’en aurez pas. Tout ça est loin et enterré.
Il considéra la paume de ses deux grosses mains, comme s’il y lisait le passé.
— Ce que je vais vous raconter, je le fais parce que je pense que ça peut vous aider et que… l’internat n’existe plus, et que ces histoires ont disparu avec lui. Mais… si vous allez voir d’autres personnes, le directeur ou je sais pas qui, vous…
— … Je ne vous ai jamais vu.
Jacob approuva d’un mouvement de tête.
— Ça s’est passé un jour comme celui-ci, l’hiver 1987, l’un des pires qu’on ait eus. On était descendus à des moins vingt, moins vingt-cinq degrés. Ce soir-là, aux alentours de 19 heures, c’est moi qui ai retrouvé Kerning au fond des douches de la salle de sport. Il était nu, recroquevillé comme un gosse. L’eau glacée lui coulait sur le corps et… (il plissa le nez) ses parties génitales pissaient le sang. Son… sexe était entaillé au niveau des testicules. Je l’ai emmené à l’infirmerie. L’ambulance a mis plus de trois heures à arriver à cause des conditions météo. C’était horrible…
Ses yeux s’évadèrent, un instant.
— … Depuis ce jour-là, il n’est jamais revenu enseigner à l’internat. Je ne l’ai pas revu. Aux dernières nouvelles, que j’ai eues un peu par hasard, il est mort il y a quelques années de maladie…
— Qu’est-ce qui s’était passé dans les douches ?
— Le directeur a raconté qu’il s’était blessé en essayant de se raser au rasoir à main. Il avait une telle emprise sur le personnel que pas un professeur n’a remis le sujet sur la table. Kerning a été remplacé dans la semaine…
— Vous aviez vu le rasoir ?
— Non. Mais le directeur m’a affirmé qu’il y en avait bien un, mais que, dans la panique, je ne l’avais pas remarqué.
— Kerning avait été agressé ?
— Forcément. C’était évident. Mais pourquoi, dans ce cas, n’a-t-on dénoncé personne, ou mené une enquête ? Il fallait vite oublier cette histoire, vous comprenez ? Et surtout, éviter que des rumeurs se propagent…
Vic imaginait la scène, l’ambiance entre ces murs gris. Si Kerning avait effectivement été attaqué au rasoir et n’avait pas dénoncé son agresseur, c’était qu’il avait de graves faits à se reprocher. Pédophilie ? Avait-il abusé de Delpierre ou de Mortier ? Le flic revint sur la photo des professeurs. Fixa Kerning.
— Vous, vous saviez que ce n’était pas un accident… Qui lui avait fait ça, selon vous ? Mortier ? Delpierre ? Un autre enfant ?
— Je ne sais pas. Il y avait des durs, ici, mais quel môme de 12–13 ans aurait pu faire une chose pareille à son professeur ? Lui entailler les parties sans que personne voie rien ? Bien sûr, j’ai pensé à ces deux-là. Peut-être qu’ils avaient agi ensemble, qu’ils avaient tendu un piège à Kerning. Delpierre était costaud. Est-ce qu’ils l’avaient menacé de tout déballer s’il les dénonçait ? J’ai posé des questions, discrètement, à leurs camarades, leur copain de chambrée. Rien n’a filtré. S’ils étaient coupables, ils cachaient sacrément bien leur jeu.
Vic parcourut de nouveau les photos, prit l’une d’elles et s’y attarda. Il la tendit à son interlocuteur.
— Toutes les chambrées étaient comme celle-là ?
Jacob acquiesça, les pupilles dilatées.
— Les mômes étaient par trois, oui. Enfin, il y avait quelques chambrées de deux ou quatre, mais globalement…
— Qui se trouvait avec Mortier et Delpierre ?
Jacob fixa le lit vide sur lequel Vic posait l’index.
— Ah, lui… Je… Je ne sais plus. Luc quelque chose. (Il passa sa langue sur ses lèvres.) Ah, je sais plus exactement. Un môme très discret, mais, aussi loin que je m’en souvienne, bon en sport, intelligent…
Il regroupa les photos de classe, chercha parmi les visages, se leva et retourna vers les rayonnages. Vic avait l’impression d’être revenu trente ans en arrière… D’entendre les voix des mômes et le claquement d’une règle, de sentir les odeurs de craie.
— … Et puis oui, toujours plongé dans ses échecs et ses livres policiers. Je lui en rapportais, de temps en temps. Luc T… Je vais le retrouver…
Vic était aux abois.
— Des Sherlock Holmes ? Il lisait des Sherlock Holmes ?
Jacob se tourna vers lui.
— Comment vous savez ? Vous… Merde, vous pensez que c’est lui qui est venu m’agresser ? Après tout ce temps ?
Vic ne sentit plus le froid, une vague de chaleur venait de le submerger. Trois gamins, dans la même chambre… Deux qui subissent des attouchements, se font peut-être violer, qui gardent le silence, parce qu’ils ont peur des menaces de leur professeur. Mais peut-être qu’ils se confient à leur copain de chambrée, ou que ce dernier n’est pas dupe, et qu’il a compris par lui-même. Ou peut-être encore que, lui aussi, il subit des attouchements.
Vic eut alors une certitude : Moriarty avait mutilé le prof de sport. Armé d’un cutter ou d’un couteau, il était allé dans les douches, probablement avec la complicité du duo Jeanson/Delpierre, et l’avait charcuté.
Jacob revint avec un classeur dont le dos indiquait « S-Z » et, avant même qu’il l’ouvre, ses yeux s’illuminèrent.
— Thomas ! Oui, c’est ça, Luc Thomas, qu’il s’appelait. Je m’en souviens, maintenant. Il n’a pas fait long feu, d’ailleurs. Quelques mois après le drame, il s’est tiré de l’internat. Fallait le vouloir, pour sortir d’ici, mais il a filé tout droit par la forêt. On ne l’a pas revu, et je crois qu’on ne l’a jamais retrouvé.
— D’où venait-il ? Qui l’avait amené à l’internat ?
— Ah ça, je ne sais plus exactement, ses parents, je présume ? Mais je vais vous le dire, tout est là-dedans.
Il parcourut les dossiers, lettre T. Une seule pochette, « LAURENT TEXIER ». Son front se plissa, il chercha avant, après.
— Merde, son dossier n’y est pas.
Il se rua sur les photos de classe, les parcourut encore.
— C’est impossible… Les photos de classe y sont toutes, sauf les siennes.
Vic fouilla aussi parmi les clichés, sans succès.
— Ce sont les seules photos ?
Jacob acquiesça. Il retourna dans les rayonnages, piocha deux classeurs dont les étiquettes indiquaient « A-F » et « M-R », les posa sur une table, ouvrit le premier à l’onglet « D ». Vic était collé à lui, épaule contre épaule. Pas de dossier « DELPIERRE ». Il fit de même avec le second classeur. La chemise grise qui concernait Andy Mortier n’existait pas non plus.
Vic se retrouvait face à un mur.
— Trente ans après, il est revenu ici pour effacer le passé et les visages.