Statue de peau sous la lune, Alice attendait que je me décide, que je me décide enfin, mais je continuais de ne rien comprendre : le .44 dans les mains, je cherchais une issue au piège qui s’était refermé sur moi.
Elle ne bougeait pas. Ses seins ténus saluèrent l’air d’un frisson — que je tire, bon Dieu, qu’on en finisse ! Elle n’avait pas fait tout ce chemin avec moi pour que je me rétracte, que j’abandonne au dernier moment : allez, encore un effort ! criaient ses grands yeux bleus quand une main invisible l’attrapa par la gorge.
Une lame effilée se planta sous son menton tandis qu’on la tirait en arrière.
— Toi tu bouges plus !
Luis avait surgi des rochers.
La garce qui l’avait humilié était maintenant au bout de son couteau ; il l’aurait probablement égorgée sur-le-champ si je n’avais tenu un revolver. Le costume humide après son périple en scooter, le visage barbouillé de sang, Luis enfonça la lame plus profondément dans la chair.
— Aïe !
— Ferme-la, salope !
— Lâche-la !
— Va te faire foutre !
— Je vais te tirer dans la gueule connard, sifflai-je. Lâche-la, je te dis !
— Toi, lâche le revolver !
— Va te faire foutre !
— L’écoute pas, Fred !
Un dialogue de sourds. Mc Cash apparut à son tour, son .38 de service bien calé contre la paume.
— Oui, lâche le revolver ! siffla-t-il à mon intention. Tout de suite !
— Je peux pas, répondis-je, l’arme toujours braquée sur Luis et Alice.
Mc Cash avança d’un pas.
— Stop ! hurla le Basque. Un pas de plus et je la saigne !
Il avait le visage lacéré et des yeux de dément sous la lune. Bref moment de flottement. La crique était minuscule, impossible de s’échapper. Le policier hésitait : si je tenais ma complice en joue, l’Irlandais n’avait pas prévu qu’un autre homme lui planterait un couteau sous la gorge.
— Il me reste une balle, dis-je au flic.
— Et moi il m’en reste six.
Luis enfonça un peu plus sa lame dans la gorge d’Alice, immobile et nue :
— Lâchez tous les deux vos armes ou je la tue ! menaça-t-il.
Un filet de sang coulait déjà sur son cou.
— Tire ! s’étrangla Alice.
Mais je ne pouvais pas. Je risquais de la toucher.
Mc Cash évalua la situation : il y avait moi qu’il tenait en joue sur sa droite, dans son angle mort, moi qui braquais mon arme sur Alice et le type au couteau, légèrement sur sa gauche. En un éclair Mc Cash fit pivoter son arme vers Alice, visa d’instinct, et tira entre ses jambes. Une chance sur deux de la toucher. Tétanisée, Alice ne réagit pas tout de suite : c’est quand elle sentit la pointe du couteau se relâcher sur son cou qu’elle se jeta à terre. Dans son dos, Luis expulsa un cri de douleur — la balle de .38 lui avait démoli le genou.
Mc Cash se tourna vers moi, qui aussitôt m’écriai :
— Non ! NON !
Luis avait compris que cette fois il ne s’en sortirait pas : la seule femme dont il était spontanément tombé amoureux l’avait possédé, il était perdu pour la cause, à tout jamais, mais il restait l’honneur : le couteau à la main, il se jeta sur Alice, bien décidé à lui ouvrir le ventre. Nue sur le sable mouillé, la jeune femme n’eut pas un geste d’esquive. Mc Cash retourna son arme, trop tard : le type plongeait sur elle.
Soudain, la tête de Luis explosa. Une éclaboussure de chair et de sang gicla sur Alice, le souffle coupé. Quand elle rouvrit les yeux, l’homme gisait dans l’écume, à ses pieds, répandant une nappe sombre autour de lui.
Je laissai tomber le revolver sur le sable.
— Je ne suis pas un tueur, répétai-je doucement.
Relevant son œil du cadavre, Mc Cash rétorqua :
— On sait, ouais…
En attendant, le type n’avait plus de tête : tirée à bout portant, la balle avait perforé le crâne avant de ressortir par la nuque. Un bon tir, évalua le borgne à la lueur pâle des étoiles.
À deux pas, Alice grimaçait de peur et de dégoût. Un liquide noirâtre la recouvrait, elle sentait le jus infect dégouliner sur son corps, il y en avait partout, des petits morceaux de chair et d’os, sur sa peau, par milliers, tiédasses, visqueux…
— Fred, supplia-t-elle, Fred…
Mais je ne bougeais plus. Perdu dans mon abîme, je la regardais, incrédule. Alice était là devant moi, sur le sable, effroyablement nue, le corps recouvert d’immondices. Il fallait l’essuyer. L’essuyer. Essuyer… Le deuxième choc fut plus terrible encore : l’espace d’un instant, je vis mon monde s’ouvrir, puis se refermer. Maintenant elles grouillaient, les réminiscences, dans l’ombre de la vérité. Sur le coup, je manquai de chanceler. Le Vioc. Essuyer. Bien sûr…
Hermétique au drame aphone qui se dénouait près de là, Mc Cash fouillait les poches du mort.
— Luis Dominguez, marmonna-t-il en passant sa Maglite sur ses papiers.
Nationalité espagnole, résidant à Donastia. San Sebastian, en Basque. Dans sa veste, un poing américain et une poignée de balles de .44… Finalement, les types de la DST n’étaient pas si bêtes… Quand il se tourna vers nous, j’avais relevé Alice et, nettoyant d’une main distraite sa peau souillée, l’entraînais lentement vers les flots. Alice marchait en silence, les bras crispés sur sa poitrine, tremblante. On faisait peine à voir. Enfin, quand nous eûmes de l’eau jusqu’au cou, on s’est séparés sans un mot avant de partir au loin, nager, vers le large…
Mc Cash secoua la tête : c’était bien le moment de se baigner.
— Qui c’est ce type ? fis-je en désignant le cadavre du Basque.
Nous marchions encore dans l’écume, les cheveux ruisselants après le bain nocturne.
— Un autonomiste en planque chez mon frère, répondit Alice.
Je la regardai comme si je ne l’avais jamais vue.
— Basque ?
— Oui. Espagnol.
Elle avança jusqu’au policier, découvrant sans pudeur sa petite toison brune.
— Qu’est-ce qu’il voulait ? demanda Mc Cash.
— Récupérer son revolver.
Bien sûr…
— Tu le connaissais ?
— Pas intimement.
— Et ton frère ?
— Il était avec lui tout à l’heure, sur l’île d’en face…
Elle dit tout bas :
— Maintenant je ne sais pas.
— Hum hum…
Le bandeau du policier avait déteint sur sa joue en un noir poisseux. Il ramassa le gros Smith & Wesson échoué sur le sable, fit tomber le barillet et logea les quatre balles trouvées dans les poches du Basque. Après quoi, il nous jaugea : c’était l’heure du verdict.
Tenant nos dernières calories dans nos bras, nous grelottions de concert. Avec nos cheveux trempés, on aurait plutôt dit deux oiseaux tombés du nid. Deux oiseaux de proie…
— Maintenant vous allez me suivre et la boucler, feula Mc Cash.
Il jeta sa robe déchirée à la figure d’Alice qui le regardait avec ses grands yeux bleus, toujours immobile :
— Allez ! On se dépêche !
Elle enfila sa robe à pois sans s’attarder sur les déchirures et passa devant le cadavre mutilé qui gisait dans l’écume. Enfin, elle prit ma main dans la sienne : le policier borgne nous attendait, grimpé sur les rochers.
Imprévoyant de nature, l’Irlandais avait perdu un temps fou à trouver de l’essence pour le Zodiac, emprunté à la gendarmerie de Quiberon. Il était là, amarré aux rochers de la crique voisine.
Nous stoppâmes à notre tour près du rivage, les mains agrippées l’une à l’autre comme si on allait s’envoler. D’un coup sec, Mc Cash démarra le gros Yamaha du Zodiac.
— Mathilde est au camp de vacances, sur l’île de Houat, dit-il en masquant sa colère. Vous y êtes en une demi-heure. La grille n’est pas haute et le scout qui la garde est seul. Voilà la clé de la porte, dit-il en nous jetant le morceau de ferraille. Le dortoir de droite, en entrant : le lit contre la fenêtre.
Comme nous le fixions sans bouger, il cria :
— Maintenant disparaissez, c’est compris ?! Foutez-moi le camp !
On s’est échangé un regard plein de vie — il nous laissait partir… On a fait un premier pas vers l’écume quand le borgne nous attrapa chacun à la gorge :
— Mais n’oubliez pas, ajouta-t-il d’une voix blanche : la prochaine fois, je vous coupe la tête.
Avant de nous pousser dans le Zodiac.
Comme il ne plaisantait pas, nous avons sauté sur les boudins.