2 Agité

Mc Cash venait d’avoir cinquante ans et, comme beaucoup de cyniques, ne parlait plus qu’à lui-même. C’était un solitaire trop attaché à ses névroses pour faire un bon policier. Nul en droit, ou le faisant exprès. Soupçonné d’alcoolisme. Balancé inspecteur aux Mœurs de Rennes, comme formateur ; après douze ans de Criminelle à Paris, ça fleurait la naphtaline et le sandwich américain au bistrot du coin.

Son travail ne lui plaisait pas beaucoup mais Mc Cash était devenu paresseux. D’ailleurs les femmes ne le quittaient pas, il finissait par les oublier. Ainsi il avait divorcé deux fois de la même épouse. « Comme Liz Taylor ! » aimait-il plaider avec une férocité qu’on prendrait facilement chez d’autres pour de la haine. De fait, il n’arrivait pas à aimer les gens, à peine à les tolérer. Lui-même se supportait difficilement. À force de se sentir supérieur, il avait perdu le goût de la comparaison, et donc de lui-même.

Mc Cash était malheureux.

En ce moment, il lisait Nietzsche, assis sur la cuvette des toilettes du commissariat :

Celui qui est mécontent de soi-même est continuellement prêt à s’en venger ; nous autres, nous serons ses victimes, ne fût-ce qu’en supportant son aspect répugnant ! Car celui qui est laid à voir rend mauvais et sombre.

L’Irlandais jubila en lui-même : Nietzsche était certainement la pire chose qu’on pût lui mettre entre les mains ces temps-ci… De ses intestins, plus rien ne sortait. Piètre allégorie de la condition humaine, songea-t-il. Pris à la fois de dégoût et de compassion pour lui-même, il extirpa un sachet plastique de la poche de sa chemise, saupoudra une petite quantité de cocaïne sur la couverture du livre, roula un ticket de cinéma, évalua la circonférence de sa paille et inhala l’immaculée conception sans penser à rien.

Il était deux heures de l’après-midi. Son nez le chatouillait mais l’homme n’était pas un plaisantin ; il passa de l’eau froide sur son visage rougi et harangua l’œil fou qui le regardait dans la glace.

— Pauvre con.

Réputé pour son mauvais esprit, Mc Cash était borgne.

On frappa à la porte des toilettes :

— Lieutenant ? Lieutenant Mc Cash ?

— Quoi !

Quand il sortit des toilettes, la vie allait vite. Le stagiaire Beauregard recula sous l’impact.

— Madame la commissaire vous demande dans son bureau, dit-il.

— La commissaire ?

— Oui. Elle vous attend…

Le jeune homme dansait d’un pied sur l’autre.

— Ah bon. Et pourquoi donc ?

— Je ne sais pas. Elle ne l’a pas dit.

Mc Cash déambula dans les couloirs, l’esprit ailleurs (Nietzsche) et descendit les marches de l’écheveau de blocs monolithes constituant l’hôtel de police de la ville de Rennes.

Il se sentait mauvais et sombre.

*

Anne-Françoise Trémaudan, la commissaire divisionnaire, avait quarante-six ans, une chevelure fournie qui d’après les goujateries de bureau serait naturellement blonde, un grain de beauté discret sous la paupière gauche, des lèvres charnues malgré son air sévère et de petites lunettes rondes cachant à peine de longs yeux impétueux, noirs, brillants. Rien à espérer de ces yeux-là.

Elle alluma une gitane et jaugea le borgne qui se tenait devant elle. La femme avait toujours apprécié le mètre quatre-vingt-dix de son pire élément, la policière, elle, se méfiait : Mc Cash était une tête de mule comme on en faisait peu et le préfet les observait dans un coin du bureau, bras croisés sur une chaise ergonomique. Trémaudan ne voulait pas d’impair.

— Nous avons une petite affaire à vous confier, dit-elle en inclinant la tête vers le haut fonctionnaire.

Pierre Basillac portait un costume Renoma fabriqué en Birmanie et un certain embonpoint, comme un vieux relent de Périgord. Mc Cash l’avait croisé deux ou trois fois dans les couloirs.

— De quel genre ?

— C’est au sujet d’un certain Le Cairan. Frédéric Le Cairan, précisa la divisionnaire en parcourant la feuille qui traînait sur son buvard. Il y a une plainte contre lui et j’aimerais que vous vous occupiez personnellement de son cas. Monsieur Bénouville vous expliquera tout mieux que moi.

— Bénouville ?

— Le plaignant. C’est aussi un ami de monsieur le Préfet…

Depuis la fenêtre, un rayon de lumière crue faisait danser la fumée de sa gitane filtre. À ses côtés, Basillac ne bronchait pas.

— Qu’est-ce que vous attendez de moi au juste ?

— Vous aviserez après votre entrevue avec monsieur Bénouville, répondit-elle. Il vous attend dans votre bureau. Je pense qu’un complément d’enquête ne sera pas superflu…

Le téléphone sonna sur le bureau. La discussion fut brève : le commandant Legay, de la Direction de la Surveillance du Territoire, venait d’arriver. Le préfet eut un geste d’impatience… Mc Cash les regardait s’agiter, les dents serrées sous son masque de borgne. Trémaudan raccrocha et se retira dans le fond de son siège.

— Vous pouvez disposer, lieutenant.


Henri Bénouville, l’ami du préfet, était un petit homme râblé d’une soixantaine d’années. Il avait de courts cheveux gris sur une nuque potelée, un costume marine accompagné d’une chemisette blanche à rayures et d’une cravate rangée dans un pull débardeur. Il se leva à l’approche du policier et se présenta avec une élégante courtoisie. Coupant court aux civilités, Mc Cash prit place derrière la somme d’encombrements qui tapissait son bureau.

— Qu’est-ce qui vous amène ? dit-il sans vraiment desserrer la mâchoire.

— C’est au sujet de mon petit-fils, commença Bénouville.

Le sourire de l’homme trahissait une certaine gêne.

— Le Cairan ?

— Oui. Frédéric, précisa-t-il.

— Qu’est-ce qu’il a, votre petit-fils ?

— Nous… nous n’entretenons pas de très bons rapports tous les deux. Je veux dire, nous sommes en conflit depuis quelque temps au sujet d’une affaire de famille… Enfin, Frédéric a perdu ses parents au printemps dernier, je veux parler de ma fille et de mon gendre, un terrible accident de voiture, et… à la mort de ses parents, Frédéric a cherché à obtenir la garde de sa sœur. La plus petite, Mathilde. Bien entendu, il ne l’a pas obtenue. Frédéric est un de ces chômeurs professionnels qui refusent le travail qu’on leur propose, un assisté qui…

— Venons-en aux faits.

Mc Cash se fichait de son histoire de famille, de son amitié avec le préfet, de son air contrit, il se fichait de tout.

Bénouville acquiesça.

— Mon épouse et moi-même avons naturellement obtenu la garde de la petite Mathilde, dit-il, mais Frédéric s’est obstiné. On se demande d’ailleurs pourquoi… Enfin, son appel ayant été rejeté, il n’a rien trouvé de mieux à faire que de venir nous menacer chez nous, à La Baule, dans notre propre maison : il a frappé ma femme au visage et moi-même, à plusieurs reprises. Voici les attestations du médecin…

Le sexagénaire tendit une feuille au borgne, qui la reposa sur une tasse pleine de mégots.

— C’est aux policiers de La Baule de régler cette histoire, non ? dit-il.

— C’est que Frédéric habite Rennes et… vous ne le connaissez pas, lieutenant. Il peut être dangereux.

De fait, Henri Bénouville semblait particulièrement agité, la tête rentrée dans ses frêles épaules.

— Pourquoi vous a-t-il frappé ?

— Je ne sais pas, concéda-t-il, les yeux humides. Sa colère était terrible… Ce n’est pas la première fois qu’il se met dans des états pareils ; depuis son intrusion chez nous, mon épouse et moi-même avons peur de sa violence qui, je le répète, peut être absolument incontrôlée… Il nous a frappés lieutenant : ses propres grands-parents… Pour tout vous dire, j’ai peur qu’il n’en vienne un jour à…

Bénouville laissa sa phrase en pâture au silence.

— Quoi ? À vous tuer ?

L’homme se tassa sur sa chaise, la gorge nouée.

— Bon, soupira Mc Cash, dites à votre épouse de ne plus s’en faire : je vais aller lui secouer les puces, à votre Frédéric…

— C’est que je tiens à porter plainte ! s’écria Bénouville.

— Si ça vous chante. Pour les procès-verbaux, prenez la première à droite en sortant du bureau. Demandez le sergent Laguennec. Il vous aidera à remplir vos papiers.

Lui ça le faisait chier.

*

Onze heures du matin. Mc Cash roulait dans le labyrinthe des sens interdits du centre-ville. Il s’était réveillé à l’autre bout de Rennes avec une casquette en plomb, le quartier du haut des Lices était devenu une vraie cour des miracles et il ne savait pas où garer sa bagnole.

Outre la copie du procès-verbal établi par le sergent Laguennec, la boîte à gants de sa Renault de fonction abritait un chewing-gum à la chlorophylle, des cassettes aux bandes chiffonnées, un .38 Special chargé, trois paquets de marlboro dont les languettes déchirées rappelaient les oreilles d’un cocker, un appareil photo Polaroïd, un livre de Crumley dans le texte, quatre boîtes de pellicules bourrées d’herbe africaine, un mini-jeu d’échecs électronique, un sachet de cocaïne relativement peu coupée, les photocopies d’un rapport de la DST concernant la frange dure de l’ex-IRA, une poignée de balles en vrac, deux feutres noirs, plusieurs types de poussières et un carnet de notes dans lequel il établissait ses listes.

Mc Cash aimait les listes. Son esprit lui-même en regorgeait : liste de ses maîtresses, anciennes ou futures, du temps qui passe, fragmenté en années et non en époques (par exemple, il ne disait pas « quand j’étais avec ma femme » mais « en 81–88 ») mais aussi de ses livres, de ses voitures, ses disques, ses dealers, ses prostituées, etc. Bref, les listes lui procuraient des bases, comme si le sol allait sauter sous ses pieds.

Une place se libéra place Sainte-Anne. Il se parqua devant les punks new age qui clochardaient à l’entrée du bureau de tabac. Leurs chiens avaient l’air en meilleure forme que les types. Repoussant les bâtards de la semelle, Mc Cash traversa la rue Saint-Michel sans s’arrêter à aucun bistrot et salua cette performance en dérapant sur une crotte à l’angle de la rue Duguesclin. Il essuya ses semelles sur l’arête du trottoir et pénétra dans le hall d’un bâtiment classé. Là il consulta la liste des résidents, répartis en trois étages : Le Cairan habitait au dernier.

Mc Cash sonna à la porte, attendit en bougonnant, insista : personne.

Son voisin de palier et les locataires du second s’avérant eux aussi absents, il descendit au premier. La semi-obscurité de l’escalier l’avait contraint à remettre son bandeau, exercice qu’il effectuait plusieurs fois par jour sans que quiconque vît jamais sa prothèse. C’était interdit. Tabou. Plus qu’un vieux complexe, une honte.

Mc Cash se dandinait sur le paillasson d’une porte qui enfin s’ouvrit. La femme qui lui faisait face avait les cheveux longs et bruns, l’œil noisette, le teint plein d’intempéries, avec des taches de rousseur assez discrètes et un air peu aimable qui ne demandait qu’à évoluer. La quarantaine, à peine.

— Bonjour, annonça Gwénaëlle Magadec sans se fissurer d’un sourire.

— Lieutenant Mc Cash, dit-il.

— Vous venez au sujet du député, je suppose. J’ai tout dit à vos collègues…

— Le député ?

— Bah : Rogemoux…

Elle portait un pantalon léger, un pull noir et pas de chaussures. Mc Cash la regardait comme s’il s’agissait d’une sculpture bondage, regrettant son haleine de tabac froid.

— Eh bien, sourit-elle, pour un flic on peut dire que vous êtes au courant !

— C’est ici qu’il a été tué ? réalisa Mc Cash.

— Rogemoux habitait au second : juste au-dessus, fit-elle en levant ses yeux d’ourson vers l’étage.

Le borgne avait entendu parler du meurtre, forcément, on ne parlait que de ça. Dans l’éventualité d’une action terroriste ou d’un règlement de comptes politico-financier, le préfet Basillac, pressé par la famille et les amis de la victime, avait rameuté les spécialistes de la DST qui avaient aussitôt pris les choses en main. Un juge antiterroriste avait été saisi et les commissions rogatoires n’allaient pas tarder à pleuvoir.

— En fait, je viens au sujet de votre voisin du troisième, Frédéric Le Cairan.

— Ah bon ?

— J’ai une plainte contre lui. Vous le connaissez ?

— Un peu, concéda-t-elle. Pourquoi, qu’est-ce qu’il a fait ?

Mc Cash la trouvait plutôt décontractée pour une sculpture bondage.

— J’aimerais le voir, c’est tout. Vous savez où je peux le trouver ?

— Non. Je crois qu’il est parti en vacances.

— En vacances ? Tiens donc : quand ça ?

— Samedi ou dimanche, dit-elle, évasive.

Il évitait de lui parler en face. Il devait puer le poisson crevé, le divorce pour faute, l’abandon et la solitude.

— Vous savez où il est parti en vacances ?

— Ça non, je n’en sais rien.

Ses orteils jouaient de l’orgue sur les lattes du palier. Une danseuse peut-être.

— Et vous savez quand il revient ?

— Non.

Le Cairan avait quitté son domicile le jour même de l’exécution de Rogemoux : hasard ou coïncidence ?

— La police ne l’a pas interrogé au sujet du député ? demanda Mc Cash.

— Non, pourquoi ?

— Il aurait pu être témoin du meurtre.

Gwénaëlle Magadec haussa les épaules.

— Vous l’avez vu la semaine dernière ? reprit-il.

— Non, Fred était absent.

— Vous savez où il était ?

— Non.

— Vous l’avez vu quand pour la dernière fois ?

— Samedi, en début d’après-midi, fit-elle, légèrement agacée. Je crois qu’il devait se rendre au mariage d’un copain, du côté de Saint-Malo…

Un courant d’air frais glissa par l’embrasure de la porte. Gwénaëlle avait achevé son concerto pour pieds nus :

— Vous avez d’autres questions à me poser ?

Mc Cash se sentait toxique.

— Vous qui avez vu Fred samedi midi, abrégea-t-il : il avait l’air comment ?

— Normal.

— C’est-à-dire ?

— Agité.

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