La presse consacre presque toutes ses pages à l’attentat manqué contre le président Gomenolez. Photos sensationnelles : l’auto à l’avant complètement disloqué par l’explosion, le cadavre déchiqueté du chauffeur, la bouille escagassée de l’homme d’État… Un bol terrible qu’il a eu, le Premier des Uruguayens. Figure-toive qu’il venait de faire tomber un dossier quand la bombe a éclaté. C’est au moment qu’il se baissait pour le ramasser que tout a pété. Le cadavre du driver et la banquette avant l’ont protégé. Merci à son ange gardien ; faut surtout pas qu’il en change !
Aujourd’hui, le Gomenolez passe pour un miraculé de frais. Ses adversaires doivent se griffer les roustons ! Quand tu rates ton coup, il se produit un élan de sympathie irrésistible. L’épargné semble protégé des dieux, tu understandes ? Invulnérable ! Donc homme tout-puissant, estampillé par la Providence !
— J’en ai quine ! déclare brutalement le Ronchon. Qu’est-c’est c’ t’ façon d’ s’ déplacer pédérastement, tout d’un coup ?
— Bon, bon, fais-je, puisque tu veux être voituré, nous allons l’être !
Délibérément, je me poste au milieu de la strasse, les bras en croix, histoire de stopper une auto qui, de loin, mais avec persévérance, nous suit. S’agit d’une Rover noire, matriculée C. C.
Elle pile pour ne pas risquer de tacher mon costume clair en roulant dessus.
J’adresse un beau sourire au grand escrogriffe qui la pilote et n’est autre que George, le mec qui, hier, escortait Pamela Right quand elle nous filochait.
Tu penses que je l’ai retapissé depuis un moment ! L’est aussi doué pour les filatures que moi pour pratiquer des opérations à cœur ouvert. Il pâlirait, si sa frite ne vermillonnait de façon indélébile, le sujet (à caution) de Sa Majesté variqueuse.
— Plutôt que de nous suivre, conduisez-nous donc, my dear ! l’interpellé-je.
Je fais signe au Gradu de me rejoindre et, sans la plus légère vergogne, nous prenons place dans le véhicule (en anglais : vehicle).
L’homme, pris en flagrant délire, ne moufte pas.
— Jetez-nous dans le centre, lui dis-je, ce sera parfait.
Tandis qu’il pilote, j’avise, dans le compartiment fourre-tout de ma portière, un guide du pays.
— Je peux ? demandé-je sans attendre la réponse.
Je me positionne en biais, de manière à ce qu’il ne puisse voir ce que je cherche, et fais frissonner les feuillets du bouquin jusqu’à la lettre D. Le bled qui m’intéresse se propose illico à ma curiosité : « Dayman ». La notice qui lui est consacrée m’apprend qu’il est situé très près de Salto, le centre urbain le plus peuplé du nord de l’Uruguay, et réputé pour ses sources thermales aux propriétés multiples et bienfaisantes à en pisser dans son froc.
Informé, je remets le guide dans le vide-fouilles.
— Voyez-vous, cher George, murmuré-je, la chiasse verte, avec les Britiches, c’est que vous êtes à ce point méfiants qu’on ne peut vous faire confiance. Jusqu’à présent, notre Sainte Alliance, proposée par vous-même, prend de la gîte. Non seulement chacun ignore les intentions de l’autre, mais s’efforce de travailler pour son propre compte. Il est difficile, dans ces conditions, de faire progresser le schmilblick. Dites au bon Raidcomebar qu’on devrait peut-être tenter de raccorder nos cornemuses. Quant à vous, je vous préviens : la prochaine fois que je vous chope à nous suivre, je ne vous prendrai plus comme chauffeur, mais comme punching-ball. O.K. ? Maintenant laissez-nous au feu rouge que je vois mûrir là-bas.
On le quitte.
Regarde disparaître sa tire dans le flot de la circulation.
— Suis-moi ! enjoins-je à mon éminent compagnon.
— C’est loin ?
Je lui montre un vaste bâtiment neuf et triste, au fond de l’avenue : la gare.
— On va prendre un dur, tu pourras roupiller.
— Si tu verrerais un’ pharmacie, chuchote-t-il, j’achètererais volontiers une pommade adoucissante, rapport à ma pauv’ bitoune qui m’ cuit d’avoir trop s’ringué la Pamela. L’a beau s’élargegir du goulot, la pauvrette, sa foufoune c’est pas encore les voies sur berges !
Le Cher Seigneur reste avec nous puisqu’Il nous propose tour à tour, et dans les meilleurs délais, une officine et un train pour Salto.
Nous prîmes des premières classe, aux frais exclusifs de la Couronne Britannouille qui n’en est pas à ça près. Nos seules voisines de voyage furent deux religieuses de l’ordre de la Sainte-Glandouille ralliant quelque couvent. L’une était âgée, l’autre jeune. Sitôt que le train s’ébranla, elles s’abîmèrent toutes deux dans le même livre de prières, histoire de baliser leur future vie éternelle. Cette édifiante lecture endormit promptement la vieille. La sainte femme se prit à ronfler en espagnol en produisant des sonorités n’évoquant rien de paradisiaque. La jeune novice en fut gênée et nous adressa un sourire qui quémandait notre indulgence. Nous lui répondîmes par un autre, signifiant que nous l’accordions de grand cœur.
Conquis par la dorme de notre compagne de voyage, le Mastard accorda son souffle sur celui de la nonne, mais, contrairement à ses habitudes, il ne put en écraser car, m’expliqua-t-il, il souffrait trop de sa verge endolorie. Il pensa atténuer le mal par une application de sa pommade fraîchement acquise et se dirigea vers les toilettes.
Je l’en vis revenir peu après, penaud et d’humeur exécrable.
— C’t’à croire qu’ tous ces tordus a la courante, y font la queue d’vant les goguemuches. Moive, j’ peuv’ plus attend’. Scusez, ma sœur, d’ m’ déballer l’ panais d’vant vous, mais si j’ le ferais pas, j’ crillerais d’ souffrance.
Pour ne pas être vu du couloir, il se plaça face à la fenêtre, c’est-à-dire également à la nonnette, qui occupait l’un des coins.
Quand il débraguetta, l’innocente vierge (pléonasme) fut longue à comprendre ce dont il s’agissait. Depuis l’enfance, elle macérait dans l’eau bénite et ignorait que la magnanimité du Seigneur pût se manifester sous forme d’un colossal appendice. Son premier sentiment fut de surprise, son second d’apitoiement. Elle ne savait de l’homme que ce que ses frères lui en avaient montré : de grisâtres gnocchis sans grande consistance qui suscitaient la répulsion.
Sur l’instant, elle crut à une anomalie de la capricieuse nature qui avait fait croître au bas d’un ventre d’homme un moignon de bras ou de jambe (difficile à décider). Mais comme il s’agissait d’une fille point trop sotte, elle réalisa le caractère de « l’affaire » et se signa à grandes brassées. Précaution superflue, car cette trompe rouge et luisante n’inspirait pas la moindre convoitise. Au contraire, elle éveillait la compassion, et la miséricordieuse jouvencelle eût aimé oindre « la chose » tuméfiée pour atténuer la douleur qu’elle infligeait à ce gros étranger.
Bérurier appliqua sur sa verge sinistrée la moitié du tube, avec la générosité du staffeur crépissant un mur. Puis il secoua son membre afin de le venter.
— J’espère qu’ v’s’ êtes pas choquée, ma sœur, fit-il à la religieuse, mais j’y t’nais plus. V’ s’avez vu c’ chinois, l’état qu’y s’ trouve ? Une souris qu’aim’ prend’ du rond, et n’en v’là les conséquences. J’ l’eusse calcée comme dans l’évangile, j’ m’en tirais av’c un simp’ échauff’ment, alors qu’y va me falloir trois jours avant d’ pouvoir r’tremper l’ biscuit. Mais brèfle, j’ r’grette rien. Si l’ gentille Seigneur m’a placé c’te bricole au bas du vent’, c’est pas s’l’ment pour casser des noix.
Il remit (à grand-peine) le déduit dans ses appartements et dégaza en majesté. Il se sentait mieux et ne tarda pas à ronfler.
La novice reprit le chemin de la prière avec une ferveur accrue. Sa supérieure rêvait qu’elle était reçue en audience privée par le Saint-Père. Le pape la bénissait et elle en conçut un tel bonheur que ses sphincters se relâchèrent ; mais ayant depuis lurette maille à partir avec eux, elle ne se déplaçait jamais sans Pampers.
Pour ma part, en homme de métier, de devoir et de persévérance, je poursuivis mon étude mentale de cette étrange affaire. Je continuais de douter des Rosbifs, aurais voulu savoir quels intérêts avaient amené le lieutenant Ramirez à ordonner l’équarrissage de Vogel, et me demandais pour quelle raison le grand glandu de George me filochait dans les rues de Montevideo.
Ces questions sans réponses satisfaisantes me conduisirent à mon tour dans les rets d’un sommeil ferroviaire troublé par les ronflements de mon écuyer.
Lorsque nous parvînmes à Salto, il faisait nuit et il pleuvait des trombes d’Eustache[7]. Un orage tropical qui te transforme la raie culière en gargouille gothique.
Nous eûmes la chance de dénicher un taxi conduit par une Indienne à la peau cuivrée. Je lui demandai de nous driver jusqu’au grand hôtel, chaudement recommandé par les guides. Celui-ci s’élevait à faible distance, mais la squaw accepta cependant de nous y conduire. Le Mastard, qui retrouvait depuis son réveil les affres consécutives à sa bistoune en feu, se fit une seconde application de pommade. Il ne l’avait point terminée à l’arrivée, aussi la chauffeuse comanche se montra-t-elle abasourdie par le braque de son client et la désinvolture avec laquelle il l’oignait.
Elle s’enquit de notre nationalité.
Non sans une certaine lâcheté, je lui répondis que nous étions belges ; mais la vaillante personne ne savait rien du continent européen.
Lorsque je l’eus réglée, elle demanda la permission de toucher le membre du Gros, sous le prétexte hypocrite qu’un tel contact lui porterait bonheur.
Je traduisis sa requête à Béru, qui se laissa palper le membre de bonne grâce, à la condition expresse qu’elle épargnât le gland gravement sinistré.
La durée de l’attouchement me donna à croire que la taxiwoman y prenait de l’agrément, ce qui, sottement, me combla d’aise.