CAPITULO DOS

Bérurier a bien failli ne pas être du voyage.

Cet être bâti à chaux, à sable et à graisse, était exceptionnellement malade. Il souffrait d’une angine couenneuse qui s’inscrivait dans une certaine logique du personnage.

Quand j’arrivai chez lui pour mesurer l’ampleur de sa maladie, Berthe vint m’ouvrir avec sa main gauche en guise de slip. Elle voulut m’embrasser, mais comme son haleine sentait le foutre, j’eus une esquive savante qui détourna sa bouche gluante de la mienne. Je me dis que la vie est dangereuse et que nous ne devons jamais baisser notre garde, même lorsqu’on rend visite aux amis.

— Je crois que je dérange ? notai-je en montrant ses puissantes mamelles qui pendaient plus bas que son nombril.

— Assolument pas, me rassura l’ogresse lubrique. J’ fesais l’amour avec le comte.

— J’ignorais que vous eussiez des amants dans la noblesse, avouai-je, admiratif.

— Il est point nob’ ; y s’appelle Germain Lecomte et c’est not’ charcutier de la rue Barrayé[1]. N’aujord’hui, c’est son jour d’ fermeture.

— Il ne peut les employer plus intelligemment, convins-je.

Je suivis son énorme cul jusqu’en leur chambre à copuler. Le Mastard y agonisait en émettant des râles de cracheur de feu aux voies respiratoires saturées. Allongé sur le même lit, un homme également puissant s’entretenait la bandaison d’une main flatteuse. Il détenait un sexe relativement modeste, mais alimenté par des testicules de taureau.

— Grouillez-vous, madame Bérurier, supplia-t-il, je ne voudrais pas partir sans vous !

À son côté, l’époux n’avait cure de cet adultère perpétré à la bonne franquette, ce pour deux raisons valables : primo, il s’en foutait ; deuxio, il n’était pas en état de dépenser la moindre énergie en jalousie stérile.

J’eus un choc en découvrant sa face blême où s’inscrivait un réseau de veines violettes.

— Eh bien, ma grosse loche, ça ne va plus ? murmurai-je avec cette gaucherie qu’on a avec les cocus et les moribonds (lui, semblait répondre aux deux qualités).

Son regard fut celui d’une vache exténuée parce qu’elle vient de vêler. Ses lèvres mauves, craquelées par la fièvre, remuèrent, mais rien n’en sortit, sinon un souffle fétide qui évoquait la rupture d’une canalisation de chiottes.

— Je t’ai apporté une bonne bouteille, fis-je en déposant icelle sur sa table de chevet.

Il me remercia d’un court mouvement de la main.

Sur ces entrefaites, le charcutier connut une intense délivrance, plus bruyante que le trépas des porcs qu’il saignait.

À peine eut-il joui qu’il se mit à chantonner, ce qui ne laissa pas de me surprendre, dirait une femme de ménate portugaise qui travaille chez un oiseleur.

En homme qui ne se gêne pas, il se rendit à la salle de bains pour se briquer le cervelas. Comme il n’entretenait aucun complexe, il s’abstint de fermer la porte, ce qui nous permit de le voir licebroquer dans le lavabo et de l’entendre loufer en do majeur et à plusieurs reprises.

Berthe, qui l’avait accompagné, faisait du trot sur son bidet. Je songeai qu’un jour, cet élément sanitaire s’engloutirait dans son formidable cul, pour peu que ses pieds dérapassent sur les carreaux mouillés.

Blasé par tant de splendeurs insolites, je me consacris à mon malheureux compagnon d’armes.

— J’étais venu t’apporter ton billet d’avion pour Montevideo, Gros, car je pars demain matin. Mais vu ton état, je vais prendre quelqu’un d’autre avec moi.

Alors il s’opéra une modification dans tout son être. Son regard atone se fit lucide, sa pâleur violette rosit légèrement tandis que des mots guère audibles le quittaient avec douleur.

Je tendas l’oreille. Il disa :

— Laisse c’ putain d’ biliet dans l’ tireroir d’ ma tab’, j’ai tout’ la noye pou’ guérerir !

* * *

Le lendemain, lorsque j’arrivai à l’aéroport, le sire de Béru s’y trouvait déjà. Assis sur sa valise exténuée, il dormait, la tête inclinée bas, son bitos enfoncé jusqu’aux cils. Ses ronflements n’alertaient personne puisqu’il était à proximité des pistes d’envol. Il avait mis un pantalon de coutil clair, des sandales à grille, une Lacoste de couleur épinards incueillis, et un veston à carreaux bleus et mauves acheté probablement lors de la vente par adjudication d’un petit cirque en faillite.

Je le contemplai un moment avec tendresse. Il faisait partie de mon univers depuis si longtemps que, QUELQUE PART, IL M’ÉTAIT DEVENU INDISPENSABLE.

Note qu’on croit cela, et puis la gueuse d’existence nous sépare « tout doucement, sans faire de bruit », et chacun continue de survivre, laissant des lambeaux de souvenirs après les ronces du passé. Et, que veux-tu que je te dise : on retrouve d’autres gens, d’autres lits, d’autres misères.

Je lui touchai l’épaule. Il sursauta. Me reconnut.

Son regard ressemblait à deux œufs sur le plat agrémentés d’un double filet de vinaigre sur les jaunes. Il n’avait pas eu le courage de se raser et il me fit songer à Raimu clochard dans Monsieur la Souris.

Il s’arracha au coma stagnant dans lequel il était immergé. Voulut me sourire, mais sa foutue angine couenneuse l’en empêcha.

— Il y a longtemps que tu m’attendais ?

Il hocha la tête, patouilla de la clape et finit par brandir une dextre aux cinq doigts écartés qu’il plia et rouvrit à trois reprises, ce que je traduisis par quinze minutes, soit un quart d’heure.

Je lui demandai son billet et allai m’occuper de notre enregistrement.

Son bagage, je l’ai dit — mais quand tu travailles pour des gaziers dont certains roulent sur la jante, faut pas craindre la rabâche —, son bagage, donc, consistait en une valise de carton, achetée quinze années auparavant en promotion dans un Uniprix de banlieue. Ses fermoirs avaient duré ce que dure un verre de beaujolais-villages sur le zinc d’un troquet. Le Mammouth les avait remplacés par des liens de botteleuse, en chanvre pur fruit, ramenés de la ferme ancestrale. Tel quel, son vade-mecum remportait un certain succès, et était à même de provoquer la convoitise d’un bagagiste désireux de composer une belle vitrine de Noël.

Je le tins par le bras pour gagner la salle d’embarquement car il titubait et, pour la première fois, cette démarche chancelante ne devait rien aux boissons fermentées.

Il provoqua un incident quand il eut une expectoration laborieuse qui se termina en début de dégueulis dont bénéficia une vieille Britannique hors d’usage. La toilette inconcevable de la lady (ou assimilée) se situant dans les teintes fraise écrasée, les suites furent aisément neutralisées ; au moment où les passagers embarquèrent, le calme s’était rétabli.

Sa Majesté dormit jusqu’au passage de l’équateur, lequel fut franchi sans encombre. À mon tour, je m’assoupis après avoir lu coup sur coup les bouquins de souvenirs de mes confrères et fortement amis José Giovanni et Alphonse Boudard, pour lesquels le passé est une planète inoubliable méritant un ultime détour avant que la ligne soit supprimée.

Las ! au moment où je confiais à Air-France le soin de bercer mes rêves pervers, il se passa un événement qui vaut d’être relaté. Béru lança un rot qui créa un instant de panique chez les passagers. Après quoi, il clama d’une voix miraculeusement retrouvée :

— J’ai les crocs !

Répercutée à l’hôtesse, la nouvelle l’atteignit de plein fouet.

— Mais, monsieur, balbutia-t-elle, le prochain service aura lieu dans deux heures seulement !

À quoi le résurrecté répliqua qu’il ne pourrait attendre, n’ayant rien clapé depuis quatre jours et que, faute d’un repas substantiel, il opérerait un détournement d’avion pour se faire conduire chez Bocuse, sans s’occuper de savoir si l’aéroport de Collonges-au-Mont-d’Or était équipé pour recevoir des Jets intercontinentaux.

Devant une telle détermination, la malheureuse hôtesse lui délivra dans les meilleurs délais un plateau bien garni, accompagné de quatre demi-bouteilles de pommard. L’ex-mourant s’en satisfit et clapa dans un formidable bruit de mastication rappelant une meute dévorant un fort gibier.

— Tu m’as l’air guéri ? lui fis-je.

Il me répondit d’un acquiescement muet, bruité d’un rot commandité par le laboratoire fabriquant l’Alka-Selzer.

Guéri il l’était presque, puisqu’il avait retrouvé sa voix et sa faim. Quelques passagers qui se faisaient chier vinrent le regarder gloutonner, intéressés par la performance.

Sa collation et ses boutanches englouties, le Gros se rendormit avec un sourire d’ogre rassasié. Il loufa d’abondance, ce qui fit craindre à quelques passagers une fuite de kérosène, et proféra, au plus fort d’un rêve épique, quelques phrases véhémentes dont certains voyageurs francophones furent troublés. Parmi ces dernières, je perçus distinctement : « Tu vas voir ta gueule, enculé d’ ta mère ! On t’a jamais fait bouffer tes bas morcifs ? » Et surtout, celle-ci, qui eut ma préférence : « Tu veux qu’ j’ t’arrache les yeux et qu’ j’ chie dans les trous ? » L’ensemble dénotait une profonde rancœur, certes, mais corrigée par une indéniable poésie populaire inconnue de Paul Valéry.


Malgré ces folkloriques incidents, nous atteignîmes Montevideo à l’heure promise. Le Rio de la Plata, couleur de chiasse malgré son nom, séparait languissamment l’Uruguay et l’Argentine. La capitale d’un million et demi d’habitants (la moitié de la population totale du pays) est une cité paisible, moderne par beaucoup de ses aspects, dirait mon copain Michelin. Forte influence européenne. Là, comme ailleurs, les Indiens ont été exterminés, méthode efficace pour résoudre les problèmes colonialistes. J’en sais qui se mordent les noix, à présent, d’avoir remplacé les armes de la conquête par les produits pharmaceutiques de l’occupation car, comme l’assurait le bon Edgar Faure : « Quand on ne prend pas tout, l’on ne prend rien ! » Chez nous autres, en Europe, pour un Hitler empêché de mener à bon port sa « solution finale », tu trouves cent abbés Pierre et autant de Coluche qui foutent la vérole en distribuant de la bouffe et un toit à des mecs en perdition n’ayant même pas l’idée de reprendre la Bastille.

J’avais retenu des chambres à l’Esmeralda Palace, l’un des hôtels les plus réputés du pays. Tu le sais, car je ne m’en suis jamais caché : j’adore les palaces. Ils sont coûteux, mais me procurent inexplicablement une provisoire sensation d’immortalité. Leurs fastes pendeloqueurs ont pour moi un charme d’avant cette époque scateuse qui nous emporte irrésistiblement aux abysses. Ce personnel en uniforme, gentiment obséquieux (une obséquiosité tarifée), te donne l’impression que tu es important, même lorsque tu as la certitude de n’être qu’un étron charrié par la tornade d’une chasse d’eau.

Tu existes, sous de grands lustres d’opéra en faux cristal, parmi des colonnes de faux marbre, entouré de faux tableaux de maître. La balayette des gogues a un manche de faïence à petites fleurettes roses ; des fruits te sont proposés dans des corbeilles enrubannées, du champagne se gèle le cul de bouteille en des seaux embués. Les discrètes femmes de chambre ont des regards de biche prise en levrette, et le mec en smok qui roule la table du petit dèje semble convoyer le clystère de Louis le Quatorzième.

Vie factice, sans doute, mais qui, inexplicablement, me rassure en m’apportant un stupide mais indéniable réconfort, à moi que la timidité rend si frileux de l’âme et des os.


Le réceptionnaire de l’Esmeralda nous fait remplir nos fiches, avec la componction d’un attaché d’ambassade assurant le déroulement d’accords internationaux. N’ensuite de quoi, il décroche deux superbes clés, pareilles à celles figurant sur les armes pontificales, et nous entraîne vers les ascenseurs.

Béru paraît en proie à une récidive de son angine couenneuse. Il ne souffle mot mais vente énormément. Chez lui, le pet est devenu une espèce de moyen de formulation primitif. À la sonorité de ses loufes, je situe son état d’âme et sa vitalité. Un jour, j’écrirai un traité sur cette délicate question. « Du vent considéré comme mode d’expression. » Si le grand Rabelais, notre pair à tous, écrivaillons multi-pointures, s’est tant complu dans le vent, c’est qu’il en avait senti (si je puis dire) la portée…

Mon premier soin est de mettre le Pétomane au lit, après l’avoir bourré de cachets et autre gélules médicamenteuses. Après quoi je me rends dans mon propre appartement.


Parvenu à cette charnière d’un récit, pas encore très palpitant, mais qui va le devenir au fil des pages (aurait dit Henri III), il est bon qu’en romancier consommé (par la tige, de préférence) j’informe le lecteur de ce qui motive ma venue à « Montez-vite-et-haut » comme dit le Sanieux. Tu es certes un être dont l’intelligence peut se contrôler avec un simple pèse-lettres, cependant, depuis le commencement de ce livre, une question t’habite (dans les miches) : qu’est-ce qu’un géant de la Police française vient foutre en Uruguay ?

Faut qu’on en cause.

Voici quelques jours, j’ai reçu la visite d’un haut fonctionnaire britannique : sir Raidcomebar. Il portait un costume anglais et un porte-documents en box. Ses chaussures à triple semelle, style Weston, s’ornaient de perforations qui n’ôtaient rien à leur étanchéité. Sa moustache admirablement taillée, ses cheveux argentés coiffés impec (au point qu’ils avaient l’air d’être en carton), sa brève pochette de soie blanche et deux dents en or sur le devant de la scène confirmaient sa grand-albionderie.

J’avais convié le sir, pas gai du tout (c’était un triste sir) chez Lasserre, où j’ai mon rond de serviette à demeure. Nous avions commandé des incontournables truffes en pâte accompagnées d’une sauce enchanteresse, ainsi qu’un poisson qu’il eût été dommage que quelque Breton ne pêchat pas. Nous attaquâmes par un bordeaux, dit léger.

Sitôt avalé le merveilleux préambule offert par l’illustre cantine, Raidcomebar se saisit de sa pochette de cuir et en sortit différentes photographies. Il me les tendit. Les quatre images montraient quatre hommes dont, en fin limier que je suis, je compris rapidement qu’il s’agissait de notre personnage chaque fois transformé.

— C’est le même homme ? demandai-je à l’Anglais.

— Exact. Le connaissez-vous ?

— Il me semble bien que oui, conclus-je. Mais quand j’ai dû voir ce type, il ne ressemblait à aucun de ces portraits.

— Il m’intéresserait que vous trouviez sans que je vous informe davantage.

Je choisis l’un des clichés et me consacrai à son examen avec une minutie toute flicarde. J’allai même jusqu’à chiquer les Schnock Holmes en utilisant ma loupe de fouille pour mieux percevoir les détails.

Et puis cela me revint. C’était pas fastoche car le gusman possédait l’art de modifier jusqu’aux dominantes de sa poire.

Enfin, j’eus l’inspiration.

— Kurt Vogel ! exclamé-je-t-il.

— Exact ! fit seulement mon partenaire qui détenait les meilleurs réflexes du monde puisqu’ils étaient britannouilles.

— L’affaire Emerson, repris-je, il y a douze ans de cela. Un truc pas facile. Deux hommes, dont Vogel, ont abattu un diplomate chinois à sa sortie d’une réception à l’Élysée. Des agents de la sécurité qui se trouvaient à proximité les ont coursés et rattrapés après leur avoir tiré dessus. Le compagnon de Vogel a été abattu ; lui, a pris une balle et a été conduit à l’Hôtel-Dieu pour une opération d’urgence.

« J’ai procédé à son interrogatoire le lendemain de l’intervention. Il était trop faible pour répondre à mes questions, ou feignait de l’être. Le jour suivant, il s’évadait grâce à des complicités urbi et orbi et je ne l’ai jamais revu. Par contre, j’ai suivi la traînée sanglante de ses exploits postérieurs, tant en Angleterre qu’en Allemagne, au Japon et en Russie. C’est un type du style Carlos ; son audace est insensée et il paraît bénéficier d’une baraka éhontée. »

Sir Raidcomebar m’écoutait en humant son verre de Pomerol.

Il soupira :

— Pour moi, la France, c’est ça !

Il goûta au breuvage, fermit les yeux pour pleinement s’adonner à sa savourance.

— Dieu est grand qui a permis à notre planète de se refroidir et d’accorder aux tristes bipèdes que nous sommes des breuvages de cette qualité. Pensez-vous qu’un être malfaisant comme Vogel puisse apprécier pareille félicité, sir Raidcomebar ?

Il murmura :

— Ce serait dommage.

J’abordis les raisons de notre rencontre.

— Vous avez besoin de la Police parisienne ? lâchai-je avec une fausse innocence de placier en assurances.

— Non, répondit mon compagnon de table ; pas de la Police, de vous !

En guise d’interrogation, et soucieux de garder mon flegme en présence d’un spécialiste, je me contentis de hausser un sourcil (le droit, si mes souvenirs sont fidèles).

Après, j’attendis son bon vouloir en buvant à mon tour une gorgée de vin.

Il finit par dire :

— Vous êtes le seul policier au monde qui ait parlé à cet homme. Le seul à avoir eu le temps de le regarder dans les yeux. Les portraits de lui que je vous ai montrés sont des photos d’indicateurs alléchés par les primes, donc de gens guère fiables. Nous avons, à Londres, obtenu des renseignements dignes de foi nous assurant que ce bandit séjourne en Uruguay. Il y aurait « préparé ses arrières », comme vous dites ; peut-être envisage-t-il carrément une retraite prématurée ? S’il s’est fait rémunérer en rapport de ses forfaits, l’argent ne doit pas lui manquer.

On se prend à faire réflexions à part, lui et moi. Je le vois viendre, l’apôtre anglican : il espère que je vais partir pour « Montez-vider-l’eau » et me mettre à la recherche de son lascar. Cette perspective ne me déplaît pas, à vrai dire. Je raffole de cette chasse où le gibier est chaque fois « de potence ».

On nous apporte nos truffes et, du coup, c’est le recueillement intégral de nos papilles gustatives.

Beautiful, soupire mon Rosbif. Voici un plat qui mobilise à peu près tous les sens.

Impossible d’aller plus avant dans la discussion, le grand moment de la félicité clapeuse est arrivé. Tu ne peux pas savoir quel mariage princier constitue cette truffe avec le vin d’un terroir qui lui est proche.

C’est mézigue qui reprends le crachoir au bout de quelques bouchées d’exception :

— En somme, vous aimeriez que je parte pour l’Uruguay et vous aide à débusquer le loustic ?

— C’est un bon résumé de la situation, reconnaît l’homme à la chevelure de carton. Naturellement, nos services prendraient en charge tous vos frais.

Je souris.

— Vous me demandez de jouer le rôle du faucon. Je lève la proie, la saisis de mes serres et vous la livre toute vivante ?

Il acquiesce :

— C’est une manière romanesque de voir les choses.

— Et mes services ont droit à quoi, dans cette croisade ?

— Le prestige. Toute la gloire de la capture vous reviendrait.

— La gloire mais pas le client ?

— Nous vous laisserions enquêter sur ce qu’il a commis en territoire français. Vous l’interrogeriez en collaboration avec nous.

— Seulement il serait détenu en territoire britannique ?

Le Rosbif a un petit sourire badin :

— Nous n’allons pas nous disputer la peau de l’ours avant de l’avoir seulement retrouvé ? Je vous propose une alliance, my friend. Loyale ! Et tout de suite vous envisagez un marché de putes.

— De « dupes » rectifié-je ; la nuance est importante pour le sens de la phrase.

Je lève mon verre et lui porte un toast.

— Banco, je marche !

Ses lèvres minces s’écartent derechef pour laisser briller ses deux ratiches en jonc.

— Je savais que vous étiez un grand professionnel et que vous ne déclineriez pas ma proposition.

Il sort un petit fourre-tout de plastique orange et me le tend.

— Vous trouverez là-dedans tout ce que nous avons pu rassembler comme renseignements à propos du sinistre personnage. Il y a également l’adresse de nos correspondants à Montevideo ; vous pourrez faire appel à eux en toute circonstance : ils se mettront à votre disposition.

Thank you, sir.

— De l’argent vous y sera versé, en quantité non négligeable.

— Vous êtes une corne d’abondance ! Que je vous informe d’une chose : je n’irai pas seul là-bas, l’un de mes principaux collaborateurs m’accompagnera.

— Est-ce bien utile ? se renfrogne le James Hadley Chase de la Rousse.

— Indispensable. L’homme en question m’accompagnait le jour où je suis allé interroger Kurt Vogel à l’hôpital. Deux paires d’yeux valent mieux qu’une seule.

— Élémentaire, mon cher San-Antonio, approuve le truffophage !

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