XLIII

L’équipe ne se retrouva qu’à vingt et une heures trente à l’auberge où Johan avait déjà dressé leur table à l’écart. Avant de prendre place, Adamsberg attira Mercadet à l’écart.

— Lieutenant, il faut impérativement effacer le message falsifié qui traîne encore dans le portable de Matthieu.

— C’est fait depuis ce matin, commissaire. Je n’allais pas laisser une bombe pareille dans son téléphone.

Adamsberg posa sa main sur l’épaule de Mercadet en guise de remerciement et rejoignit la troupe, qui entamait déjà l’entrée apportée par Johan. Matthieu balançait une enveloppe du bout des doigts.

— Tu te souviens qu’on avait envoyé les potions de la Serpentin aux analyses ? Ce sont les résultats, dit Matthieu en lui donnant l’enveloppe. Rien que de la flotte. Enfin, avec une baie de cassis écrasée par-ci, quelques brins de thym par-là, un clou de girofle pilé, de la cannelle, de l’anis, du vinaigre, des grains de poivre, et j’en passe, ça dépend de l’« utilité » des fameuses potions. En bref, de l’arnaque complète. Dans la fameuse potion censée endormir les Ombristes et affaiblir leur âme, tout simplement une petite dose de somnifère mélangée à de la fleur d’oranger et quelques gouttes de cognac. Tu te souviens du prix auquel elle vendait sa camelote ?

— Très cher.

— Qu’est-ce qu’on fait ? On l’arrête pour délit d’escroquerie ?

— Pourquoi pas ? Elle paiera une faible amende – et elle a de quoi avec son trafic – et sera surtout interdite d’« exercer ». Cela épargnera des dépenses aux crédules et mettra sans doute fin à la lutte entre Ombreux et Ombristes, qu’elle encourageait pour son propre profit.

— Je m’en charge. Je l’emmènerai de manière visible dans une voiture de gendarmerie et l’information sera publiée dans la presse locale. Cette femme est une peste et une trafiquante de faux remèdes, ça la calmera. Lui resteront les ragots à répandre dans tout Louviec, ce sera déjà bien assez comme puissance de nuisance. La récolte a été bonne sur ton dolmen ?

— Je n’en suis pas mécontent.

Johan apportait un canard à l’orange et Adamsberg laissa le temps à toute l’équipe de se restaurer et se détendre avant d’aborder le point crucial de leur stratégie.

— Revenons à Robic, dit-il en repoussant son assiette vide. Matthieu l’a déposé chez lui vers dix-neuf heures. Libre.

— Pas tant que cela, rectifia Matthieu. J’ai laissé six hommes là-bas en surveillance furtive, chargés de contrôler la sortie de sa propriété.

— Sage précaution, dit Adamsberg, mais sans doute prématurée. Néanmoins préviens tes gars qu’il y a deux sorties, et non pas une.

— Deux ? demanda Mercadet, qui avait dormi durant la perquisition.

— Deux. Le grand portail bien sûr, mais aussi à l’opposé, au fond du pré, côté nord, une petite porte bien dissimulée derrière les peupliers et un buisson de ronces. Noël, qui a les plus grandes jambes, après s’être coulé entre les troncs, a pu enjamber les ronces sans les froisser. Et ouvrir la porte avec mon passe sans laisser la moindre trace.

— De sorte, dit Veyrenc, que si Robic vérifie cette sortie, il en conclura qu’elle nous a échappé.

— Et pourquoi irait-il la vérifier ? demanda Berrond en se resservant une seconde portion.

— Mais parce qu’il a bien l’intention de filer, dit Matthieu. « Liberté », certes, mais provisoire, très provisoire. Il n’est pas assez sot pour ne pas le savoir.

— Seulement, dit Adamsberg, il a perdu toutes ses troupes et il a besoin de temps pour s’organiser. Ce n’est donc pas cette nuit qu’il va pouvoir disparaître, ni non plus en plein jour. Mais vous pouvez être certains qu’il prépare déjà son opération. En rameutant d’anciens hommes de main qui ne cracheront pas sur l’argent. À mon idée, trajet effectué en plusieurs voitures, et une fois à Sète, embarquement vers l’Afrique.

— À Sète, tous les bateliers ont été avertis de ne pas le prendre à bord.

— Avec un gros paquet de fric, Matthieu, ils se foutront de l’avertissement. Et Robic sera forcément grimé. Je propose donc de maintenir en roulement la surveillance en toute discrétion, à vélo, à pied, et en civil, cela va sans dire. Et par excès de précaution, jour et nuit. Par les hommes de Matthieu, car nous, il nous connaît.

— Cela demeure risqué, dit Matthieu avec une moue. Au point où nous en sommes, pourquoi ne pas en finir et disposer d’un second faux message annonçant la fin des indulgences et autorisant son arrestation. Motif ? La découverte, selon les témoignages des médecins et de la fillette, qu’il a tenté d’assassiner l’enfant.

— C’est envisageable, mais c’est non.

— Pourquoi ?

— Parce que figure-toi que je n’ai même pas prévenu le ministère qu’on avait réussi à localiser la petite hier et à la délivrer. C’est une faute de ma part, et délibérée.

— Pourquoi tu t’es tu ? répéta Matthieu, assez stupéfait.

— Parce que, dit Adamsberg en durcissant le ton, ils nous ont envoyés faire foutre, coup sur coup. Refus de libérer les prisonniers quand j’étais menacé de mort, refus encore quand Rose a été enlevée. Et cette dernière indifférence, je ne l’ai pas supportée. Et puisqu’ils nous avaient envoyés au diable et à la mort, je les envoie au diable à mon tour.

— J’approuve, dit fermement Matthieu.

— Ils ne sont donc au courant de rien pour Rose et ils vont exploser quand ils l’apprendront. Se demander comment on l’a libérée, par quel marchandage, par quelle ruse peut-être. Et pourquoi pas envoyer une commission d’enquête, découvrir la porte blindée, interroger Robic, découvrir l’existence d’un faux message. Et on coulera à pic. On ne va pas leur donner cette joie, Matthieu.

— Certainement non. Ne nous reste donc qu’à nous démerder seuls avec Robic.

— Exactement. J’envoie demain un message sec de deux mots et pas plus pour les informer du sauvetage de l’enfant, cela nous couvrira. Puis, comme tu dis, on se démerde seuls. Tout le monde approuve ?

Il y eut un murmure de voix affirmatives et Johan jugea le moment opportun pour apporter le dessert.


Durant toute la journée du lendemain, Matthieu se consacra aux tâches administratives relatives à leurs nouveaux détenus, tandis qu’Adamsberg, après un nouveau séjour sur son dolmen, déambula lentement au hasard des rues avec ses gardes, les yeux vagues. Il s’arrêtait régulièrement pour reposer sa jambe puis reprenait son errance. Matthieu l’avait appelé à midi pour lui signaler que les agents postés en surveillance avaient surpris Robic en train de téléphoner à l’arrière de son pré à quatre reprises. Adamsberg rejoignit l’auberge à quinze heures pour y reposer sa jambe un peu malmenée. À dix-huit heures, sourcils froncés, il joignit de nouveau son collègue au commissariat de Rennes.

— Matthieu, dit-il, on en est à combien ?

— Combien de quoi ?

— D’appels.

— Onze. C’est beaucoup, non ?

— C’est trop. Rameute l’équipe, on se retrouve à l’auberge à dix-neuf heures.


L’angélus du soir sonnait quand les sept hommes et Retancourt s’attablèrent à nouveau chez Johan devant un verre de chouchen.

— Robic a déjà passé onze appels aujourd’hui, résuma Matthieu, et même sûrement plus car les gendarmes n’ont pu surveiller que l’arrière de la maison, encadré de peupliers et de fils barbelés. Mais pas l’avant, qui est bordé d’une haute haie épineuse. Il prépare son départ, cela ne fait aucun doute.

— Et s’il a déjà contacté au moins onze gars, compléta Adamsberg, son plan peut aboutir et nous prendre de court. J’ai l’impression qu’il avance beaucoup plus vite que prévu.

— S’enfuir, s’envoler… réfléchit Veyrenc. Il a peut-être trouvé hommes et véhicules, mais il n’a plus de fric.

— Si, Louis. Dans le coffre de son entreprise. Il raflera le liquide sur la route de son départ. De nuit. Cette nuit peut-être. Matthieu, il faut serrer les mailles. Double ton nombre d’hommes et prévois le roulement. Cela fera douze. Plus les gardes à boucliers et notre équipe égale vingt-sept.

— Je peux venir, dit Mercadet. J’ai beaucoup dormi.

— Égale vingt-huit, reprit Adamsberg. Nous devrons tenir jusqu’à l’aube.

— De nuit… répéta le commissaire. Et nuit noire évidemment, soit vingt-trois heures trente. Donc mise en place à vingt-deux heures quarante-cinq.

— Pus tôt que cela, Matthieu. Le type est rapide et imaginatif, on ne prend aucun risque. Qu’on soit prêts à l’arrêter dès vingt-deux heures. Encerclement de tous les abords de la maison. Rassemblement et départ de l’auberge à vingt et une heures trente.


L’homme réfléchissait. Si les flics avaient furtivement libéré Robic, ainsi qu’il les avait vus faire hier, il ne pouvait y trouver que deux explications. Soit les preuves n’étaient pas encore assez concluantes – et il en doutait fort –, soit il s’agissait d’une astuce de flics pour ramasser les derniers de la bande, s’il en restait. Et il en restait à coup sûr, vu le réseau de relations qu’il avait constitué au fil des ans. Que Robic soit tombé dans le panneau, c’était possible. Mais qu’il demeure tranquillement dans son jardin, non. Ce n’était pas du tout le genre du type. Qui devait se douter que tôt ou tard, et plutôt tôt que tard, la petite Rose le mettrait en cause et que les flics lui tomberaient dessus. Car à l’allure heureuse de Johan, il était évident que l’enfant n’était pas décédée. Robic devait déjà être en train de tisser sa toile pour filer de là, et au plus vite.

L’homme tâchait de se mettre à sa place : programmer une noria de voitures qui l’emmèneraient loin d’ici. Vers quelle destination ? Mais à Sète bien sûr. Où, largement payé, un batelier lui ferait traverser la Méditerranée. L’argent, c’était le nerf de la guerre, l’assurance de la réussite, et il lui en fallait des quantités. Seule solution, le prélever dans le coffre de sa propre entreprise. Réactif comme l’était Robic, il pouvait avoir disparu cette nuit, ou dès demain à l’aube. Les flics se retrouveraient le bec dans l’eau. Il se frotta les mains en souriant. On allait bien s’amuser.


Robic raccrocha après son dernier appel. Tout était en place, et une voiture l’attendrait non loin de la vieille porte nord, sur le chemin de la Malcroix, à trois heures et demie du matin. Il entrerait dans son entreprise par la porte blindée latérale, et une fois son sac chargé de fric à plein, ils prendraient la route vers le sud. Sa femme, revenue, avait encore convié une foule de gens mais pour une fois, cela l’arrangeait. Il pouvait aller et venir, achever ses préparatifs, rassembler de quoi se grimer, et recevoir les dernières confirmations sans que nul n’y prête attention. Et à trois heures du matin, tous ces crétins d’invités seraient depuis longtemps partis et sa femme hors d’état de nuire.

Tout marchait encore mieux qu’il ne l’espérait. Cependant, le message qu’il avait reçu à dix-neuf heures trente, depuis un portable certainement volé, contrariait sa satisfaction : Annulation liberté à craindre, demain. Informations. Urgent. Rdv ce soir près de ton cellier, mur nord, à 21 h. Je répète : Urgent.

Demain ? Les huiles du ministère avaient donc changé d’avis ? Très possible s’ils avaient appris sa tentative d’assassinat sur la gosse. Elle avait dû parler des « bonbons » à avaler de force. Mais demain, quelle importance, il serait déjà loin. Néanmoins, il était essentiel de connaître ces nouvelles informations.


Le repas chez Johan était à la fois tendu et animé, chacun cherchant, à présent que leurs personnalités étaient mieux connues, lequel des onze hommes de la bande aurait pu perpétrer pour son compte les meurtres de Louviec. Et pourquoi ?

— Après tout, dit Matthieu, ce n’est pas parce qu’ils sont à Robic qu’ils n’ont pas des affaires personnelles à régler. Prends Robic par exemple. À peine revenu à Louviec, Jean Armez est assassiné.

— Je crois plutôt que tout vient de cette affaire d’héritage, dit Berrond.

— Et tout partirait du docteur Jaffré, dit Retancourt. Il savait que le testament était un faux. Il a pu en parler à sa collègue, la psychiatre. Et au maire. Il en a bien parlé à Johan.

— Et à Gaël ? demanda Noël, dubitatif.

— Gaël était de taille à faire chanter Robic, dit Retancourt. Soit pour l’héritage, soit pour Jean Armez.

— Et les œufs alors ? dit Mercadet en se resservant. Qu’est-ce qu’ils viennent faire dans cette histoire, les œufs ?

— Diversion, dit Verdun. Pour nous envoyer sur la piste de l’avortement et nous éloigner du vrai mobile. Ce qu’on a fait comme de bons petits soldats.

— Le meurtre d’Anaëlle ne cadre pas avec cette hypothèse.

— Sauf pour rendre plus crédible la manœuvre de diversion.

— Mais ce n’est pas Robic qui s’est chargé de ces meurtres, dit Matthieu. Ce n’est vraiment pas sa manière. Il a pu utiliser Le Guillou, Yvon Le Bras, Hervé Pouliquen. Ou les trois successivement. Il va falloir les dresser les uns contre les autres.

Maël poussa la porte de l’auberge peu avant vingt heures.

— Je peux ? demanda-t-il en saluant à la ronde. J’ai travaillé comme un bœuf pour finir les comptes de la semaine, j’avale un morceau en vitesse et je m’y remets.

— Assieds-toi, dit Johan, j’ai fait du rôti. Sauce champignons-lardons.

— Il paraît que vous avez laissé Robic en liberté, dit Maël. Et moi qui me faisais une joie de l’imaginer derrière les barreaux, dit-il en soupirant.

— Qui te l’a dit ? demanda Adamsberg.

— Un type – le forgeron – qui le savait d’un type qui le savait d’un type, etc. Je comprends que vous avez votre petite idée derrière la tête, comme, je ne sais pas, vous servir de Robic pour piéger les derniers de la bande. Ce que je voulais vous dire, c’est qu’un homme comme ça, il est bien capable de vous filer vite fait entre les pattes.

— On le sait, dit Matthieu.

— C’est pas tes affaires, Maël, dit Johan. Laisse-les faire à leur façon.

— J’ai rien contre, dit tristement Maël. Mais as-tu déjà oublié que c’est moi qui les ai informés juste à temps de l’endroit où ils cachaient ta fille ?

— Non, dit vivement Johan, et je t’en ai une reconnaissance éternelle. Pardon, Maël, pardon.

— C’est qu’au cas où, je voulais juste rendre service, dit Maël. Je voulais les prévenir : je vous ai dit, j’ai bossé un temps comme maçon au noir chez Robic, du temps qu’il faisait construire sa maison, il y a quatorze ans de ça. Eh bien, tout au fond de sa propriété, au nord, dans les broussailles, il y a une ancienne porte de cave qui donne sur un tunnel qui débouche sur le chemin de la Malcroix et rejoint la route de Montfort-la-Tour. Et c’est bien possible, même si c’est vieux, que le tunnel soit toujours en état.

— Comment sais-tu cela ? demanda Matthieu.

Maël avait fini rapidement son assiette et but quelques gorgées de vin.

— Les collègues m’avaient dit que c’était interdit de s’approcher de là parce que c’était un nid à vipères.

— Et tu as quand même été voir ? dit Matthieu.

— Ben, ça me semblait bizarre qu’on laisse ces broussailles en plan et les vipères tranquilles, alors j’ai mis des grandes bottes et, un soir, j’ai été regarder. C’est comme ça que j’ai découvert le tunnel. Les vieilles serrures s’ouvraient d’un coup de tournevis.

— On l’a trouvé, dit Adamsberg. Les portes et serrures avaient été changées mais on les a forcées pour voir si le coffre était planqué là-dedans. Le tunnel est toujours en état, la sortie sera surveillée.

— Ah, ça me rassure, dit Maël en soufflant et vidant son verre. Ça me travaillait tellement, cette histoire de passage, que c’est comme ça que j’ai pris du retard dans mes comptes. Mais si vous êtes au courant, alors tout va bien, je vais pouvoir clore le bilan et dormir à tête reposée.

Maël n’était pas sorti depuis cinq minutes que Chateaubriand poussait la porte.

— Pardon, Johan, il te resterait un morceau de viande froide ?

— Chaude, même, installez-vous.

— On raconte que Robic est toujours libre ?

— Décidément, dit Adamsberg en souriant, tout le monde vient aux nouvelles. Comment le savez-vous ?

— Tout Louviec le sait, dit Josselin, mais je me demandais si la rumeur était vraie.

— Elle l’est, dit Matthieu.

— Gare à lui, alors, dit Josselin en remerciant d’un signe Johan qui lui apportait son plat. Il peut vous jouer la fille de l’air en un rien de temps.


À vingt et une heures trente, la troupe des policiers de l’équipe de nuit quittait l’auberge en direction de la demeure de Robic. Ils se garèrent à trois cents mètres de là et se répartirent silencieusement sur tout le périmètre de la propriété, s’apprêtant à veiller, prêts à contrer toute tentative de fuite. Adamsberg, assis dans l’herbe avec ses gardes aux abords de la sortie du vieux tunnel, hocha la tête. Le dispositif était en place, Robic ne leur échapperait pas.

Загрузка...