— Alors, que t’a-t-elle appris d’important ? demande Alexis, sarcastique.
Je ne lui réponds pas. L’humour, à cet instant, je m’en ressens pas. Y a des instants sacrés qui se prolongent en ondes lentes et langoureuses. Ce que j’éprouve, c’est encore de l’amour. Je m’y crois toujours.
Il fixe un point précis de mon bénoche, Clabote. J’incline la tête et je constate une chouette traînée de foutre sur ma jambe droite. Pas la peine d’en faire un fromage, si j’ose ainsi m’exprimer. Je sors mon mouchoir pour conjurer le désastre en murmurant :
— Les méfaits du rhume de cerveau, à faire le con la nuit, voilà ce qui arrive.
Et je ponctue d’un éternuement pour comédie de boulevard…
Est-il dupe ? Il semble songeur, en tout cas.
Le meilleur système de défense étant l’attaque, je l’entreprends :
— Alex, tantôt, je t’ai demandé un endroit discret où séquestrer la dame de compagnie. Tu m’as proposé obligeamment la maison que tu viens de bâtir au-dessus du patelin. Or, quelques heures après que la gonzesse y eût été conduite, des mecs déguisés en gendarmes sont venus l’y chercher. Exceptés mes collaborateurs et moi-même, il n’y avait que toi à être au courant de la chose. A qui en as-tu parlé ?
— A qui veux-tu que je parle d’une chose aussi illicite ? bougonne cette tête de lard.
Il verse le café dans les tasses, sucre copieusement le sien qu’il se met à touiller mélancoliquement.
— Réfléchis, Alex. Il est très probable que quelque chose t’a échappé à ce propos.
— Mais, putain de Dieu, je te dis que non ! Je n’en ai même pas soufflé mot à Lucette ; elle a dû te le confirmer, si tu lui as posé la question !
— Je n’ai pas abordé le sujet, je voulais t’en parler d’abord…
Il hausse les épaules.
— Tu t’imagines que dans la merde intégrale où je barbote je peux me payer le luxe de révéler à qui que ce soit qu’on séquestre une de mes clientes dans ma maison ? Sois cohérent !
Je n’insiste pas, son argument étant de bronze.
Il déguste quelques gorgées de caoua et murmure :
— Je crois que je vais annuler le bal de demain soir, il ne rime plus à grand-chose dans cette ambiance de tragédie.
— Garde-t’en bien, fils, protesté-je. Il va être déterminant.
— Pourquoi ?
— Parce que mon instinct me le dit.
Ce gros gorille de mes deux ricane :
— Oh ! alors, si tu marches aux pressentiments ! Pourquoi pas à la boule de cristal ou au marc de café ? J’en ai du tout frais, ajoute-t-il en montrant la cafetière.
Je me contiens pour ne pas lui virguler le contenu de ma tasse dans le portrait.
— C’est quoi, ce bal ? détourné-je ma rancœur.
— Une tradition. Mars est le mois où se trouvent rituellement réunis nos clients les plus assidus. C’est le bal de la fidélité, en quelque sorte.
— Le bal des rombières, murmuré-je.
— Si tu veux. Elles mettent tous leurs atours, tous leurs joyaux et croient jouer dans Sissi impératrice. Mais demain, le cœur n’y sera pas !
— Parle pour toi. Pour toi qui connais la vérité. Mais tes curistes, eux, ne savent qu’une chose : un maniaque a électrocuté cinq personnes. Drame, certes ! Mais un peu de temps a passé. Les plus trouillards se sont esbignés ; d’autres sont arrivés. La chose a pris sa place dans le grand livre des faits divers. La mère Morituri est décédée à l’insu de tout le monde, de même que le vieux Moncornard. Quant à l’explosion de cette nuit, elle est purement accidentelle et n’a causé aucune victime. Seul dégât corporel à déplorer : le clitoris de la duchesse Manchakouïe de Maideu. Onc ne connaît ce dommage et, le saurait-on, qu’il amuserait la galerie. Un peuple qui a coupé les têtes de sa famille royale ne va pas s’apitoyer sur le petit organe érectile d’une duchesse, d’ailleurs sectionné par les dents ultimes de son vieil époux. Non, fais ton bal, Alex. Fais-le beau ! Il faut qu’il soit réussi. Et à présent, je vais aller prendre une douche dans mon nouvel appartement après avoir regardé sous mon lit.
Je largue l’ancien talonneur sur une bourrade familière. Lucette a jugé mieux de ne pas réapparaître. J’ai son odeur secrète au bout de mes doigts.
Il est six heures trente quand je sors de ma douche. Malgré les multijets, chauds puis froids, je me sens rompu. Baise et surmenage. En accéléré. La santé de l’homme dérouille.
Je louche sur le lit tentant. Une plombe (ou deux) de dorme réparatrice me requinquerait. Je m’approche hypocritement de ma couche, écarte les draps délicatement et m’insinue, à poil, entre cette double fraîcheur. Je suis humide de la douche. J’aime sécher lentement. Ça revigore.
Mes yeux se ferment et refusent le soleil du jour nouveau qui insiste pour entrer.
Je réfléchis comme si je me trouvais en hibernation. Le rat musqué qui s’éveille après quelques mois de léthargie doit avoir de ces pensées cotonneuses. J’évoque la chambre des Clabote, tout à l’heure. L’enfilade éperdue de Lucette. Cette folie de vivre ! C’était suave. Oui : je vais l’emporter. On avisera une fois à Paname. J’expliquerai tout à Féloche. Elle peut tout comprendre, la chère chérie. C’est elle qui trouvera la solution, je te fous mon bifton ! Elle est cap’ d’inviter Lucette à la maison, de lui donner la chambre d’ami que j’ai fait aménager dans l’ancienne resserre du jardin, là que Toinet va se tailler une plume ou empaffer Maria en douce.
A moins que je ne lui loue un petit apparte dans les maisons modernes qu’ils construisent en bordure du golf. Ce serait peut-être mieux, qu’en penses-tu ?
Et voilà qu’un bruit brutal m’arrache à mes félicités languides. On tambourine à ma lourde. La voix de Jérémie lance :
— C’est nous, Antoine !
Les vaches ! Pas mèche de récupérer un chouïe.
Je vais ouvrir au tandem émouvant Pinaud-Blanc. La Vieillasse a l’air d’un hibou frileux ; le Black, au contraire, pète le feu. Tu croirais un champion des J.O. sur le podium. Il rit blanc et rose. Y a de la mousse au coin de sa grande bouche qui a l’air d’une grosse bulle de gum marron.
— On te dérange ? demande-t-il d’une voix qui se fout de la réponse, en me constatant nu.
— A peine, dis-je. Ne deviez-vous pas aller roupiller après m’avoir quitté ?
— Si, mais nous nous sommes ravisés, grand.
— Why ?
— César a pensé à quelque chose.
— Ça ne m’étonne pas de lui, il pense toujours à contre-courant. Alors ?
La Vieillasse chope le relais.
— A propos d’Alexandre-Benoît, dit-il.
— Oui ?
— En constatant la disparition de la fille, nous avons occulté l’objet de la visite nocturne que nous lui rendions. La chose nous a bouleversés et nous ne nous sommes plus préoccupés que de cela. Or, rappelle-toi, Antoine, tu avais chargé notre brave ami « d’interroger » cette Italienne. L’a-t-il fait ? Et si oui, a-t-il obtenu des résultats ? Aucun de nous trois n’a songé à le lui demander, là-haut.
— Merde, c’est juste ! admets-je. Faut-il que j’aie la tête tourneboulée !
Le Noirpiot hausse les épaules.
— Nous n’y avons pas pensé non plus, me réconforte-t-il.
— C’est pourquoi nous sommes retournés voir Béru, dit Pinuche.
Il a son petit rire de castor chatouillé.
— Sa partenaire a un tempérament de feu : nous les avons surpris en train d’exécuter des figures libres d’une très grande rareté ! Ils avaient imbriqué leurs jambes de telle sorte que…
— Laisse, César, je connais par cœur le récital du Gros, coupé-je. J’ai eu, en maintes occasions, le privilège d’assister à sa démonstration de paf martial. A-t-il pu interroger la fille, oui ou pas ?
— Oui.
Rire réitéré du cher homme.
— Et sais-tu de quelle manière il s’y est pris ?
Comme il aimerait que je jouasse le jeu et posasse mille questions avant de me donner la réponse.
Je m’y risque, par amitié, pour rendre radieuse sa vieille bouille-colique.
— Il l’a sodomisée sans vaseline ni beurre ?
— Tu gèles !
— Il a mis le feu à la mèche de son tampax ?
— Non, non, non !
Agacé, Jérémie hausse les épaules et sa mimique teintée de consternation m’indique clairement qu’il estime Pépère au bord du gâtisme, voire avec déjà un pied en plein dedans !
— Il a commencé de la tondre ?
— Que nenni !
— Il lui a compissé la figure ?
— Tu n’y es point !
— Il a mis un rat dans sa culotte ?
— Tu continues de geler.
Je me rends :
— Je donne ma langue, César. En état de marche, avec ses dix-sept muscles striés et son grand hypoglosse !
— Il lui a fait le coup de l’entonnoir, Antoine, en la forçant d’absorber une bouteille de vodka ! Ça, seulement pour commencer, en guise de préambule. Lorsqu’elle a été ivre, la contractuelle rousse s’est mise à la brouter. C’est une personne tout-terrain, Violette ; de la rousse ardente qui se défausse aussi bien à pique qu’à cœur ! Il paraîtrait que l’Italienne s’est montrée particulièrement sensible à cette marque d’intérêt. Pendant le cérémonial, le Gros lui posait des questions. Si elle refusait d’y répondre, Violette interrompait la dégustation. La dame de compagnie suppliait qu’on la mène à terme.
« Pour attiser ses sens survoltés, Béru opérait sur sa maîtresse. A la fin, ivre morte, excitée à en piquer une crise de nerfs, la garce a fini par divaguer. Elle clamait qu’elle avait tué tout l’institut et qu’elle continuerait ; que tous les nantis y passeraient. Elle a fini par perdre conscience. Alors Alexandre-Benoît l’a laissée cuver. Et quand, quelques heures plus tard, les soi-disant gendarmes sont venus la chercher, elle paraissait avoir récupéré, prétend-il. Elle était capable en tout cas de marcher. »
Jérémie, qui s’est assis sur mon lit, soupire :
— Beaucoup de jacte pour pas grand-chose. Nous ne sommes pas plus avancés. On ne peut prendre pour des aveux le délire éthylique de cette pétasse. Comment accorder crédit à une personne qui s’accuse d’avoir buté des gens qui sont toujours en vie ?
Pinaud branle son pauvre chef déshydraté.
— Jérémie, mon petit, l’estimerais-tu innocente après ce qu’il s’est passé ?
— Certes non, mais j’affirme que nous ne sommes toujours pas fixés sur son degré de culpabilité.
Tandis qu’ils jactent, cherchant à se convaincre mutuellement, j’appelle le standard. Une voix de fille enrhumée me répond.
— Etiez-vous de service cette nuit ? m’informé-je après m’être nommé.
— Oui, et je le termine dans dix minutes, répond-elle avec l’intonation de quelqu’un qui tombe de sommeil et qui flanquerait volontiers le feu à l’institut simplement pour ne pas avoir à y revenir la nuit prochaine.
— Le signor Morituri a-t-il reçu un appel téléphonique depuis minuit ?
— En effet. Quelqu’un l’a demandé vers quatre heures du matin.
— Aucune idée d’où venait l’appel ?
— Comment voulez-vous !
— Voix d’homme, voix de femme ?
— Je ne sais pas.
— Comment, vous ne savez pas ?
— La personne qui a appelé parlait bas et avait une voix cassée ou brumeuse.
— Merci. Et… bonjour ! Je suppose que vous allez dormir ?
— Avec des boules dans les oreilles : j’habite près de la gare !
— Tu devrais t’habiller, conseille César. Tu vas t’enrhumer à rester nu comme un ver.
Il a raison. Je rentre dans mon slip, puis dans un pantalon fraîchement repassé. Limace fantoche, ceinture de chez Zilli, chaussettes, mocassins. Après une courte hésitance, je mets un blazer noir.
— Tu te rends dans le monde ? s’intéresse Jérémie.
— Je vais présenter mes condoléances à un constructeur d’automobiles orphelin.
Pinuche, terrassé par la fatigue, s’est endormi au travers de mon lit. Nous rabattons pieusement la courtepointe sur sa chétivité.
— C’est un vrai gentil, assure M. Blanc en le contemplant. Inoffensif et bon. Quand il prendra sa retraite, j’aurai beaucoup de chagrin.
— C’est pas demain la veille, assuré-je. Limite d’âge ou pas, jusqu’à sa mort il continuera de traîner dans nos jambes. Sa fortune miraculeuse n’a rien changé à sa profonde vocation de poulet. Il a besoin de nous pour vivre.
M. Blanc retrousse sa manche gauche.
— Tu as vu ce qu’il m’a offert ?
Une montre en or brille à son poignet sombre.
— Il la portait, j’ai eu le malheur de la trouver élégante, alors il l’a ôtée et me l’a tendue en souriant. Je ne pigeais pas. Il a murmuré : « Fais-moi plaisir, accepte-la. »
Ses grosses billes sombres scintillent plus que de coutume, Jérémie.
— Tu te rends compte ? Une montre en or, à un nègre ! plaisanta-t-il.
— Il ne te reste plus qu’à apprendre à lire l’heure, lui dis-je en le frappant dans le dos ; ou à faire semblant de savoir !