De nos jours, les postes ne sont plus ce qu’elles furent. Jadis, t’avais des distributions de courrier le dimanche et tout fonctionnait au rasoir. Les renseignements par exemple restaient à dispose vingt-cinq heures sur vingt-quatre. Pourquoi on ne rétablit pas ces commodités, en nos temps de chômage ? Ça ferait du boulot en plus.
On supprime la main-d’œuvre humaine pour ne pas la remplacer ou pour la remplacer par l’automatisation, la robotisation, le self-service, la distribution automatique. Ils sont cons, je te jure ! Pas logiques, pas pratiques. Se barricadent dans des revendications farfadingues qui, en fin de compte, détruisent au lieu de faire évoluer. Ma devise c’est liberté et travail ! Maintenant ça devient liberté OU travail ! C’est comme si on proclamait qu’il faut aimer ou baiser ! Les deux sont complémentaires !
Mais je suis en train de pisser dans un violon. Ça ne sert à rien, sinon à libérer pour un moment ma vessie que je ne cherche pas du tout à te faire prendre pour une lanterne !
Ce dérapage, biscotte les renseignements téléphoniques ne répondent pas. Alors mon numéro de fil tracé sur une feuille de bloc de l’institut, en définitive, je ne sais pas à quoi il correspond.
La Violette s’approche en bâillant. Sobrement vêtue d’un porte-jarretelles et d’une paire de bas noirs.
Elle crachote et cueille en fin de compte à ses lèvres un joli poil de chatte châtain et frisé.
— Navré de vous avoir réveillée, ma chère collègue, lui dis-je.
— Oh ! pensez-vous, fait-elle en s’asseyant sur le coin de la table, ce qui lui tord la chaglaglatte, laquelle ressemble à une grande bouche marquant le scepticisme.
Maintenant elle me sourit de toute sa face rousse, embrumée.
Je lui explique ce que j’attends d’elle, le fais avec des mots simples que je lui demande d’assimiler.
Mais la petite salope n’est pas conne et paraît comprendre. On se livre à quelques répétitions auxquelles j’apporte des modifications puis, la jugeant opérationnelle, je pousse le téléphone contre sa fesse.
Elle sent un peu le fauve, la mère. Odeur puissante à laquelle je sais Béru sensible. Cézigue, plus ça cocotte, plus il impétueuse du goumi.
— Allez-y ! dis-je, je vais aller suivre la communication sur le poste de la salle de bains.
Assis sur le rebord de la baignoire, j’écoute. Les numéros cliquettent au cadran. La sonnerie d’appel retentit. Au bout de quatre seringuées, je réalise qu’on ne répondra pas. Effectivement, ça continue de carillonner en vain. La rouquine laisse roucouler, sans impatience. A la trente-sixième sonnerie, je remets mon combiné au mur et vais la rejoindre.
— Laissez quimper, môme, on vous a tirée du sommeil pour rien.
Béru, qui a trouvé des petits flacons d’alcool divers dans son réfrigérateur miniature, se confectionne un cocktail… Il mélange avec gravité Cointreau, cognac, gin et chartreuse.
Il dit :
— C’est l’premier coup de tube qui leur aura foutu les flubes, mec, tu penses bien ! La manière qu’y s’est interrerompu, ils ont pigé qu’ça cagatait pour la Lucette et ils ont joué cassos !
— Elémentaire, mon cher Béru.
Va falloir attendre le jour pour y voir plus clair, si je puis dire (et je puis). Moi, entre mes colossales tringlées et mes émotions, je commence à me sentir pâlot de la viande. J’ai faim et sommeil. Trop tard pour espérer de la croque à une plombe et demie du mat’. Je grignote un paquet de biscuits salés dégauchi dans le réfrigérateur et me pieute sur le divan après avoir tombé veste et bénouze.
Comme je vadrouille sur le rivage des Syrtes que cause Julien Gracq, Béru me secoue :
— Hé ! grand, t’sais pas ? La Violette m’charge d’une commission délicate, é d’mande si tu voudrerais bien qu’é t’fasse un’ p’tite pipe pour t’endormir ?
— Sans façon, balbutié-je. Dis-lui qu’elle me fasse un bon d’à-valoir.
Je m’engloutis.
Des gloussements, des petits cris m’éveillent. Il fait grand jour et même beau temps. Par la baie, je découvre un ciel nuageux mais que le soleil prend en charge.
M’étant retourné, j’avise les deux pécores, sur le plumard, en train de faire joujou avec Béru endormi. Elles ont fixé un beau ruban rose à son braque qu’elles réaniment en conjuguant leurs efforts. La grosse bébête dodeline déjà, se dresse lentement et fait des révérences de gauche et de droite comme une jolie petite princesse endimanchée.
Il dort profondément, le Monstre. La trique lui est à ce point familière qu’il est chiche de balancer son sirop de betterave sans seulement se réveiller.
Ces dévergondées flattent le plantigrade qui, debout sur ses roustons arrière, continue ses grâces balourdes.
A la longue, la petite serveuse finit par enjamber mon pote et, à califourchon, organise une partie de cache-cache entre sa boîte à ouvrage et la berdouillette du Phénoménal.
Avec ce trio, c’est tous les jours dimanche, décidément ! Ils sont inépuisables, inextinguibles et d’une vaillance en comparaison de laquelle, celle de Duguesclin n’était qu’une mièvrerie d’Incroyable.
Je laisse se développer les délicatesses. Violette y apporte une participation plus réservée, se contentant de stimuler l’invitée de la nuit par de charmantes agaceries mammaires évoquant les libertinages du dix-huitième siècle. Comme je l’avais subodoré, Alexandre-Benoît va à dame sans avoir retenu sa place et Violette lui fait le pare-brise en détail, ce qui est un comble pour une contractuelle, non ?
A présent, ces demoiselles, provisoirement calmées, parlent de prendre leur petit déjeuner. Je les conjure de me commander une omelette au jambon, du fromage et un grand pot de caoua.
Au moment du service, je file me planquer dans la salle de bains. J’ai parfaitement récupéré et me sens dans une forme décisive. Le printemps chante en moi et je sais que c’est aujourd’hui que tout va se dénouer. Ma déconvenue relative à la félonie de Lucette se dissipe déjà, car je suis un homme qui récupère rapidement. J’ai fait preuve, ces jours passés, de longanimité, et j’en suis récompensé par cette vague d’optimisme déferlante qui m’emplit de tonus et d’une impatience de bon augure.
Enfin réveillé, Béru s’assied au bord du lit, son gros ventre plein de cicatrices et de poils sur ses genoux. Sa chopine dévastée à son insu pend (une fois n’est pas coutume) entre ses jambes, toujours ornée du ruban que le gentil dargiflard de la serveuse a refoulé au ras des claouis.
— T’as les pieds sales, remarque Violette en croquant un toast.
— Toujours, admet placidement Bérurier.
— Tu ne te les laves jamais ?
— Rarement les deux à la fois.
— Pourquoi ?
— Parce que j’m’mets à tremper un pinceau s’l’ment quand j’ai un cor.
Violette qui s’enhardit déclare :
— Tu pues !
Nullement outragé, le Mastar hausse les épaules et murmure :
— Faut ! Un homme !
— Tu pues très fort ! déclare la rouquine.
— Parc’ qu’ j’sus un homme très fort ! Note que toi aussi, tu fouettes, la mère, rouquine à ce point !
— Moi, je me lave ! rebiffe Violette.
— Eh ben t’as tort ! L’fumet, c’t’irremplaçab’.
Ils sont interrompus dans leur babillage charmant par la sonnerie du téléphone. Le Mammouth dégoupille.
— Mouais ?
Un temps. Sa hure renfrogne.
— Ah ! c’est toi l’Noirpiot ! Qu’est-ce tu ramènes ? Quoive ? T’arrives pas à joind’ Sana ? Il est laguche, mon pote. Tu es où est-ce ? A Milano ? Av’c la Pine ? Ell’va bien, la vieill’ fripe ? Gaffe qu’y chope pas l’sida dans ces pays chauds. Attends, l’grand impatiente ! Y veut t’ prend’.
Je chope l’écouteur poissé par la sueur béruréenne.
— Salut, le Primate, tu as du nouveau ?
— De toute beauté.
— Vas-y, j’ai les oreilles débouchées.
— La vie d’Aldo Morituri : une vraie cata !
— C’est-à-dire ?
— Pendant des années il a été sous la coupe d’une maîtresse tapageuse, une pseudo-actrice d’origine brésilienne qui l’a épongé jusqu’à la moelle. Ce con s’est endetté dans des proportions inouïes. Leur liaison s’est achevée par un scandale mal étouffé. Son épouse l’a quitté en emportant le restant des écus. Devant cet état de fait, ses partenaires dans l’entreprise ont paniqué et lui ont mis le couteau sous la gorge.
— Bref, il était aux abois ?
— Tout à fait.
Je soupire :
— Sa mère était riche ?
— Bravo ! fait le Négus.
— Pas grand mérite. Je sentais que ce jourd’hui allait nous apporter la lumière. Les choses se précisent. Aldo est au bord du gouffre. Sa vieille bourrée de fric refuse de le renflouer, car elle connaît sa vie licencieuse, forcément. Alors il décide de brusquer le destin et d’hériter au plus tôt. Pour cela, il engage une redoutable aventurière qui a déjà sévi en Italie et aux quatre coins du monde : Ellena Mencini.
— Parricide ! s’exclame mon cher Jérémie avec de l’épouvante plein la voix.
Dans son pays où l’on est totalement soumis à l’autorité parentale, faire tuer père ou mère est un acte qui dépasse l’entendement.
— Je le crains. C’est donc bien la Mencini qui a étouffé mémère. Mais notre intervention a faussé le jeu. Nous avons, à leur grande stupeur, transformé l’assassinat en mort naturelle. Du coup, la dame de triste compagnie et le fils indigne (ne jamais perdre son sens des qualificatifs) n’ont plus bien pigé ce qui leur arrivait. Trop beau pour être vrai !
« Je sais maintenant pourquoi Morituri s’est suicidé. Il en avait pris déjà un sérieux coup dans la pipe en apprenant le brusque départ d’Ellena. Mais plus tard, quelqu’un lui a téléphoné pour, sans doute, le faire chanter. Il était au bout du rouleau et la présence du cadavre de sa mère aidant, il a craqué. »
— Hypothèse valable, consent M. Blanc. Qu’est-ce qu’on fait ? Tu as encore besoin de nous ici ?
— Non, Votre Altesse, vous pouvez rentrer la tête haute.
— Paris ou Riquebon ?
— J’espère en finir aujourd’hui même avec la Bretagne. Nous nous retrouverons demain à la Grande Volière.
— Tu m’as l’air bien sûr de toi. Ça a évolué, au pays du biniou ?
— Pas mal. Ciao, bambino, la bise à cette vieille morille de Pinuche.
La fille de l’auberge sort de la salle de bains, parée pour aller au charbon. Une vaillante ! Elle demande au Mastar s’il compte retourner bouffer à son auberge. Paraît que son singe a été heureux de la prestation du Gros, au déjeuner. Ça carillonne de toutes parts pour réserver des tables depuis qu’on a appris dans le Landerneau qu’un gros mec à la queue géante embroque la serveuse au dessert.
Béru répond que c’est à voir. Elle annonce que c’est jour de la bourride, mais ça ne convainc pas le Grandiose pour qui le poisson se cantonne dans la rubrique des amuse-gueules. Elle lui causerait d’un petit salé aux lentilles ou d’un haricot de mouton, là il opinerait ; mais une tambouillasse de poissecaille, il nous en fait cadeau !
Elle part à regret. Violette lui promet de passer la voir « de toute façon ».
Ma pomme est déjà en train de s’expliquer avec les renseignements pététistes. La préposée qui, curieusement, se paie l’accent du Midi en plein Finistère, prend note de mon numéro ; en moins de jouge elle m’apprend que le turlu composé par Lucette au cours de la nuit est celui de la villa « A tire-d’aile », boulevard du Littoral. Je remercie.
— Tu as école ! annoncé-je à mon indispensable.
— M’en gaffais bien ! Visite de la crèche qu’a demandée ta gisquette d’mes deux, n’s’pas ?
— Ben voyons !
— Si c’morninge t’as récupéré et qu’ t’ayes envie d’t’faire souffler dans le ventre, j’peux t’laisser Violette ?
— Ma parole, t’es un vrai proxénète, Gros !
— Non, riposte-t-il avec aigreur, j’ai soin d’mes aminches, voilà tout ! Alors caisse j’fais d’Violette ?
— Tu te l’emportes avec toi, ça te fera toujours un cadeau à offrir, le cas échéant.
On a mis le fameux et si précieux écriteau « Do not disturb » au crochet de la lourde. Allongé sur le lit malodorant des amours crapuleuses, les mains sous la tête, je regarde deux mouches en train de baiser au plafond. Je suis cerné, y a pas ! La fornication est partout. La nature n’est qu’un immense enchevêtrement de sexes, une projection incessante de semences. Dans ce travail à la chaîne des espèces, l’engendrement ne s’arrête jamais.
Ce soir, grand bal.
Mais en attendant ?
Que fait Alexis dont la bergère a disparu ? Que font les gens meurtriers de cette association mystérieuse ?
Je pense, pense… Des idées plus ou moins folles surgissent dans mon caberluche, fulgurent, s’en vont, ou bien se mettent en mémoire. Je reconstitue tant mal que bien l’étrange puzzle. Partant de l’hypothèse qu’un grand coup se préparait ici et qu’il a été « dérangé » par des événements extérieurs. Histoire en double partie. Le hasard a permis que se jouassent deux pièces en même temps, au même endroit. Pièces de grand-guignol, sanglantes… Non, pas sanglantes ! Electrocution, étouffement, aspersion d’acide, noyade, constituent des morts sans effusion de raisin. De vraiment sanglant, en somme, y a juste eu l’assassinat d’Ellena Mencini, abattue d’une praline dans la théière. Et il y aurait eu ma mort à moi si la bombe m’avait tué, ou bien, plus tard, les balles du tireur sur la route.
On toque à ma porte.
Et l’écriteau, bordel !
Qui vient me tartiner la prostate ? Le service ? M’étonnerait. On frappe derechef. Me faut vigiler. Des fois que des gars de la bande voudraient vérifier si je me suis placardé chez mon gros pote !
Je continue de ne pas bouger.
Une petite voix vieillotte appelle, assez bas :
— Ouvrez-moi, commissaire : je sais que vous êtes là.
Tiens, voilà qui est singulier.
Comme je ne bronche toujours pas, la voix chevrotante reprend :
— Je vous vois !
Je soulève ma tronche. Le lit n’est pas dans l’axe du trou de serrure. On me bluffe.
— Vous êtes allongé sur le lit et vous regardez en direction de la porte !
Merde ! Je rêve ou quoi ?
Putain, moi, tu me connais. Curieux comme un morbac ! Je saute du paddock et vais délourder.
Surprise ! Une charmante vieille dame, plâtreuse, ridée, le cheveu blanc-bleu, la bouche mal fardée en violet. Des fanons trembillent sous son menton.
Elle est drapée dans un peignoir de l’établissement. Ses pinceaux d’échassier servent de tuteur à d’énormes veines bleues qui s’entortillent autour d’eux comme un lierre écœurant.
— Madame ?
— Je peux entrer ?
— Je vous en prie.
Elle come ; je shute.
Et j’attends.
Elle sourit.
— Peut-être avez-vous entendu parler de moi, il y a une dizaine d’années en arrière : Catherine Katarina, voyante ? Je faisais beaucoup de publicité dans les journaux et j’avais une émission hebdomadaire à la télévision.
Je la regarde. Non, franchement, je ne me la rappelle pas. Tant de gens surgissent d’une manière ou d’une autre dans notre horizon, font un petit quelque chose et disparaissent… Tant de gens ! Brouillade de visages ! On les découvre, on les oublie. Notre existence, c’est la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare.
— Ah ! oui, peut-être bien, fais-je poliment.
— J’ai cessé d’exercer, mais mes dons sont intacts, dit-elle.
Bon, la voilà qui vient me taper la bonne ferte, Mamie Nova. Compte-t-elle me bottiner de la fraîche ?
— Je n’en doute pas, réponds-je.
— Je sais qui vous êtes, commissaire. Votre célébrité…
— Merci, dis-je sèchement, ayant horreur qu’on me mouille la compresse.
— Je sais aussi que vous venez éclaircir ce mystère des électrocutions. Il me tient particulièrement à cœur car l’une des victimes, Pétrus Dubois-Douillet, avait été mon fidèle client, jadis, et était devenu mon ami, ajoute l’excellente femme.
J’attends la suite.
Elle vient :
— Je vous propose une petite expérience, commissaire.
— Laquelle ?
— Entrer en communication avec Pétrus Dubois-Douillet afin d’apprendre des choses sur le drame.
Allons bon ! Le guéridon à paroles, maintenant ! Dis, elle dégénère, mon enquête, Huguette ! Tu vois le Sana avec cette vieille sorcière, invoquant les esprits pour faire progresser le schmilblick ?
— Ecoutez, chère madame…
— Oh ! je sais. Cartésien comme vous l’êtes, vous me prenez pour une folle !
— Du tout, mais je suis officier de police et ce serait un grave manquement aux règles de ma profession que d’en appeler à l’au-delà pour obtenir des informations. On nous reproche déjà d’avoir des indicateurs, dans la police, que serait-ce si l’on nous suspectait d’utiliser le surnaturel.
— Ami, fait la vieille momie, seule importe la finalité. Personne ne connaîtra mon intervention, et si elle se montre positive, vous serez le seul à en tirer bénéfice. Vous rêvassiez sur ce lit, ne me dites pas que vous refusez d’accorder cinq minutes à une expérience !
Elle est poilante, la vioque, dans son genre. Extravagante, mais sympa.
— Comment avez-vous su que je me trouvais dans cette chambre ? demandé-je.
— Je n’ai pas grand mérite à cela : je vous ai vu y pénétrer cette nuit en revenant de faire faire pipi à mon yorkshire vieillissant qui a de l’incontinence.
— Vous me voyiez sur ce lit, à travers la porte, tout à l’heure ?
— En fait, je vous « devinais ». Question d’ondes. Vous comprenez ?
— Tout à fait !
— Bon, on s’y met ?
— Je vous en prie.
— Fermez les rideaux.
Je les ferme.
— Asseyons-nous face à face dans ces fauteuils. Vous voulez bien éteindre le lampadaire ?
Je souscris à ses recommandations. Elle a une odeur, Catherine Katarina. Une odeur de vieille un peu rance et sucrée. Prélude olfactif à la mort. Nos odeurs vieillissent avec nous, un peu plus vite que nous, même.
Elle glisse sa main dans la grande poche de son peignoir et en retire un petit casque de walkman avec deux minuscules écouteurs, comme tu vois sur la tronche des gus en train de faire du jogging en écoutant la neuvième symphonie de Fernand Reynaud.
— Que dois-je faire ? demandé-je, très confusément impressionné parce que ça me ferait plutôt pouffer, ce cinoche.
— Simplement vous concentrer et vous mettre à l’unisson de mon O positif.
— Avec plaisir.
Elle met son casque de ses pauvres mains qui sucrent, en prenant garde à ne pas se décoiffer.
Ensuite elle ferme les yeux, se penche en avant et place ses deux pattounes en conques sur ses orbites (n’ajoute pas « de cheval », ça romprait le charme !).
— Pétrus, appelle-t-elle doucement. O cher Pétrus, m’entendez-vous ?
Elle attend et se met à siffler entre son dentier, ou plutôt à zonzonner. Ça fait comme quand t’obtiens pas la communication, biscotte l’encombrement des lignes : « bzzzzz… bzzzzz… bzzzzz… » Elle cesse pour héler de nouveau :
— Pétrus ! Pétruuuuuus ! C’est Catherine Katarina qui vous appelle. Répondez, Pétrus !
« Bzzzzz… bzzzzz… » fait le silence.
Bon, ça commence à bien faire, tu crois pas ?
Un moment, je veux bien, deux moments, bonjour la merderie.
— Ah ! ah ! fait soudain Mémère en réagissant. C’est vous, Pétrus ! Comment ? Vous n’êtes pas Pétrus Dubois-Douillet ? Qui êtes-vous, alors ? Le quoi ?… Le général Junot, duc d’Abrantès ? Je vous prie de m’excuser, mon général… Connaissez-vous Pétrus Dubois-Douillet ?… C’est cela : un nouveau, grand, un peu voûté, avec le nez plutôt fort… Je peux vous demander de le prévenir ?… C’est très gentil à vous. Mes respects, mon général…
Pétrus ne devait pas être loin car il entre en ligne dans les vingt secondes qui suivent.
— Pétrus ?… Bonjour, c’est Catherine Katarina, vous vous souvenez ?… Eh oui, je vous avais prédit que vous péririez de mort violente, mon pauvre ami… Ben vous voyez… Ça été dur ?… Pas trop ?… Tant mieux. Dites-moi, Pétrus, vous pourriez me dire à quoi ressemblait le sale bonhomme qui vous a électrocuté ?… Comment ?… Ce n’était pas un homme mais une femme déguisée ?… Vous êtes sûr ?… La garce !… Et elle ressemblait à quoi, cette gueuse, Pétrus ?… Plutôt grande, oui… Très brune ?… Avec une petite tache café au lait sur le cou, au niveau de l’oreille gauche… Autre chose ?… C’est tout ce que vous pouvez me dire ?… Eh bien, je vous remercie… Ça se passe bien, « là-bas » ?… Pardon ?… Je n’ai pas compris, Pétrus… Vous, quoi ?… Ah ! vous vous faites chier… Bien sûr, que voulez-vous… L’au-delà, hein ?… C’est pas le Club Med !… Je suis de tout cœur avec vous, Pétrus. Si vous avez l’occasion de rencontrer Wladimir Katerini, mon défunt, passez-lui le bonjour de ma part.
Il y a une période d’inertie. On sent que la « voyante » passe par une sorte de sas avant de reprendre pied dans le réel. Elle ôte son casque, exhale un soupir prolongé, puis me regarde.
— Ça été, commissaire ? J’ai obtenu quelque chose ?
— L’auriez-vous oublié ?
— Lors de mes « contacts », je suis en état second et il ne m’en reste aucun souvenir par la suite.
— C’était intéressant, avoué-je.
Sais-tu ce qui me chicane, Ariane ?
Ellena Mencini portait une petite tache en étoile au cou.
Mais ne te fais pas de souci pour moi : je ne vais pas sombrer dans l’occultisme pour autant !