Dans la grande piscaille, ça batifole mollo. Ils ont plus de soixante-dix balais, les tritons ! Quatre-vingts et des, le plus grand nombre. Le crawl, la brasse coulée, ils les exécutent au ralenti rhumatismal. C’est le ballet nautique des arthritiques ! Les Jeux olympiques de la pataugette ! Ça craque comme quand on marche en automne à travers des halliers. On dirait qu’ils ont du mal, tous, à garder leurs tronches casse-noix au-dessus de la flotte tant les mecs sont osseux, les gonzesses avalancheuses. Ça saille ou ça pendouille. Les dames, elles, ressemblent à des armatures habillées de triperie jaunasse. Z’ont les arpions qui se montent dessus. Doigts de pieds en bottes de radis. Les cuisses comme un lit défait. Des ventres bas, veinés de bleu, dégueulasses très beaucoup. Les nichemards comme deux bonnets sur un fil d’étendage. L’apologie du flasque ! La tremblotte, nous voilà !
Tout ce trèpe amphibie se meut à la va-comme-je-crève. Appliqué, tenace. Ils moribondent en couronne. Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés (ils trempent dans des verres d’eau bénite sur leur table de chevet). C’est salement mélanco, ces croûtons qui font trempette. Vieux silures sans mémoire qui court-bouillonnent, les dentiers serrés, puisant dans une énergie suprême les gestes augustes du nageur.
J’avise mon pote Alexis en converse au bord de l’eau avec une femme ruisselante. La gouvernante ? Plutôt pas mal, la dame ! Quarante carats, grande, silhouette agréable. Elle est brune de peau, ses cheveux sombres descendent jusqu’à ses épaules. Ils doivent friser un peu quand ils sont secs.
Bien que me trouvant à une certaine distance, je crois pouvoir affirmer qu’elle a les yeux verts. Dame de compagnie, de bonne compagnie, comme tu le vois. La signora Morituri ne se faisait pas faire la lecture et découper ses entrecôtes par une gorgone, duègne ou carabosse.
Alexis parle à mi-voix. Sa terlocuteuse l’écoute en hochant le chef. Et puis tous deux se cassent par un couloir. Ma pomme, désœuvré, je fais le tour de la piscaille, regardant attentivement le sol. Mais je n’aperçois pas ce que j’espérais. Alors, bon, très bien, je regagne la cabine du meurtre.
Elle est ruisselante d’eau et vide, le gars Hector ayant évacué mémère comme il fut dit. Ma pomme, je pose mes godasses à semelle de bois, qui donnent une démarche si harmonieuse à ceux qui les chaussent, et grimpe sur la table d’enveloppement. Cette manœuvre toute simple me permet d’accéder à la tabatière qui fournit l’aération du local. On peut en soulever le châssis à l’aide d’une tringle graduée. Pour l’heure celui-ci est complètement rabattu. Je le remonte au maximum et le renverse contre la pente du toit. Ma tronche hors de la tabatière, j’examine la verrière.
Faut que je vais te révéler une chose. Naguère, en ressortant, mon regard a accroché un élément suspect, à savoir un peu de boue verte « sur » le verre extérieur. Alors moi, sans avoir besoin d’être flic émérite, j’en ai conclu spontanément que l’assassin de la vieille dame est ressorti par là. Entré, peut-être pas, car mémé aurait gueulé aux petits pois en voyant surgir quelqu’un par la tabatière, fût-ce un employé de l’institut ; mais sorti, ça, recta !
Je me hisse à mon tour. S’agit de me mouvoir prudemment pour ne pas passer une guibolle par une vitre. Note que ces dernières sont épaisses, il s’agit presque de briques transparentes et seul le verre de la tabatière est normal. Les traces de boue verte souillent le toit jusqu’à l’aplomb d’une courette où s’exhalent les bouches d’aération de différents appareils servant à la climatisation intérieure. Nulle fenêtre. Juste une ouverture, en l’occurrence une porte de fer.
Je suis le périple du meurtrier et saute dans la cour cimentée, ce qui ne constitue pas un exploit puisque le bord du toit la surplombe d’à peine trois mètres. La porte de fer est pourvue d’une manette fixe, en acier, surmontée d’une serrure. Je tire et ça s’ouvre.
Me voici dans une chaufferie carrelée, avec plein d’autoclaves écumants. Ça ronronne, ça fumaille, ça trépide… Il y règne une température de sauna. J’avise plusieurs grandes mannes d’osier emplies de linges sales. Sur l’une d’elles se trouve une blouse verte maculée de boue marine. L’assassin avait préparé sa fuite. En passant par cette chaufferie-buanderie, il s’est débarrassé de sa blouse « de travail ».
Je quitte le local par un couloir desservant d’autres lieux fonctionnels. J’avise une dame lingère en train de chanter le grand air de Carmen, comme quoi l’amour est enfant de bohème qui n’a jamais jamais connu de loi ; que si tu ne m’aimes pas, je t’aime, mais si je t’aime prend gardatoi !
Elle a largement doublé le cap de la cinquantaine et vogue en direction de la retraite qui lui permettra d’aller planter des hortensias dans la petite maison de Goménolé qu’elle a héritée de sa chère maman dont l’époux a péri en mer, comme un con, une nuit de gros temps.
— Vous possédez une très belle voix, la complimenté-je-t-il. Vous avez fait le Conservatoire ?
Elle n’a fait que la Conserverie de Quiberon, là qu’on trouve les meilleurs maquereaux au vin blanc de tout le Morbihan.
— Vous cherchez quelqu’un ou bien vous vous êtes perdu ? s’inquiète la cantatrice chauvine. Ici, c’est réservé au service.
— Je cherche quelqu’un, résolutionné-je. Quelqu’un qui est venu ici il y a quarante minutes environ. Vous avez sûrement dû l’apercevoir ?
— En dehors d’Emile, j’ai vu personne.
— Qui est Emile ?
— Le garçon de peine. Il s’occupe de charrier de linge.
Que, sur ces entrefesses, voilà un petit Breton brun au regard clair et con, front bas, buté, juste vêtu d’un jean et d’un T-shirt blanc à manches courtes, avec une exquise goélette tatouée sur l’avant-bras droit et un cœur saignant sur le gauche.
— Quand on cause du loup (de mer) on voit son ombre, dit l’interprète de Carmen.
Le survenant coltine, à dos, un énorme sac de linge. Il me file une œillée teignarde. L’air de se demander qui je suis et ce que je fous en ces lieux.
— Mande pardon, monsieur Emile, l’abordé-je avec beaucoup de civilité, avez-vous rencontré tout à l’heure dans la buanderie quelqu’un d’étranger au service ?
— Non ! il répond.
Et il va se débâter dans le local d’où je sors.
Moi, ça ne fait pas mon beurre (breton). Je tiens une piste et je voudrais lui faire un brin de conduite.
— Pas bavard, votre collègue, dis-je à la diva.
— Parlez-moi z’en pas. Pour lui arracher dix paroles, à çui-là ! C’est un vieux garçon.
Un vieux garçon, certes, mais un meurtrier ? Moi, franchement, je l’imagine pas ainsi, le trucideur de signoras. Qu’il défonce la frite d’un mataf dans un estaminet, un soir où le calva a soufflé en rafales dans son gosier, Emile, j’admets volontiers. Mais tout ce circus me semble hors de ses possibilités. C’est un fruste, un cabochard ; pas du tout le genre de gars à qui tu proposes un « contrat » pareil !
Pas découragé, je retourne sur mes pas. Il est en train de vider son sac dans une manne (qui n’a rien de céleste).
— Cette porte, fais-je, en lui montrant la lourde de fer, elle reste ouverte en permanence ?
Il grommelle :
— Faut bien : depuis deux jours, la clé a disparu…
— Où peut-elle être ?
Il hausse les épaules.
Je lui montre la blouse qui couronne le chargement d’une des corbeilles d’osier.
— Vous l’avez apportée cet après-midi, cette blouse ?
Là, il tique.
— Non. Ici on ne traite pas le linge du personnel.
— Car c’est une blouse appartenant au personnel ?
— Le personnel, c’est vert ou blanc, les clients c’est orangé, comme vous !
— En ce cas, comment a-t-elle échoué ici ?
— Je sais pas.
— Vous êtes bien certain de n’avoir rencontré personne dans ce secteur.
— Puisque je vous le dis !
Son regard se fait chafouin. De toute évidence, il supporte mal qu’on mette ses paroles en doute.
— Votre collègue, à côté, prétend qu’elle n’a vu personne, elle non plus, en dehors de vous.
Il a un ricanement torve.
— La Gabot, ce qu’elle dit ou rien !
— Ben, elle voit bien les gens qui circulent ?
— Elle voit mes fesses ! Toujours à lire ses conneries dans son cagibi. En voilà une, elle est chère payée pour le travail qu’elle fait.
Il a fini de vider son sac (au sale comme au figuré). Il le roule, le glisse sous son aisselle et repart.
Je le suis. Au bout du couloir, on débouche sur une fourche. A la droite, se trouve le grand vestiaire où l’on distribue les peignoirs aux clients ; à gauche, c’est une voie qui traverse la piscine et continue en direction du restaurant de diététique.
Je glandouille un instant et regagne ma chambre. Mon lit est défait et il y a du foutre sur le couvre-lit. Elle aurait pu faire un peu de ménage avant de s’en aller, la secrétaire !
J’attrape l’enveloppe jaune et vais m’asseoir près de la baie pour prendre connaissance de son contenu. La pluie a cessé, y a projet de soleil entre les nuages gonflés du large. Un chat papelard arpente mon bout de terrasse, puis saute sur le muret qui la sépare de la loggia voisine. J’éventre l’enveloppe d’un coup d’ongle.
— Tu as transféré ta ligne dans une fête foraine ? je demande à Jérémie Blanc.
— Non, pourquoi ?
— J’ai l’impression de parler à quelqu’un qui tient le manège des auto-tamponneuses à Luna Park.
Il rit.
— Nous avons une fête de famille, explique le Noirpiot. Nous célébrons le gouli-goula de Chicorée-Leroux, ma fille aînée.
— Et c’est quoi, le gouli-goula ?
— Elle vient d’être grande fille.
— Et vous organisez une kermesse pour marquer l’achat de sa première boîte de Tampax ?
— Pas une kermesse, mais un repas de réjouissances auquel participent la famille et les amis. Ramadé, ma chère épouse, nous a confectionné un foutou-c’est-goût de première ! On avait justement reçu du piment de feu et du manioc de chez nous !
— Il va durer longtemps, ce banquet ? Jusqu’à la ménopause de Chicorée-Leroux ?
— La journée seulement, me rassure le grand primate des Gaules.
— Oserais-je, nonobstant, te charger d’un travail urgent ?
— S’il peut attendre demain, oui.
— Ce qui est urgent ne peut attendre, sentencié-je. Je vais donc le confier à Béru.
Un cri :
— Non !
Tout mais pas cela ! Leur farouche antagonisme fondé sur une jalousie incoercible et que j’alimente voluptueusement, a raison du gouli-goula.
— Je quitterai la fête, assure M. Blanc.
— Alors je vais te communiquer les noms et adresses de quatre messieurs récemment et tragiquement décédés à l’institut de thalassothérapie de Riquebon. J’ai besoin de savoir un maximum de choses à leur propos : situation de famille et de fortune, profession qu’ils exerçaient, identité de leurs héritiers, tu vois le topo ?
— Je vois, soupire Jérémie, attends, je prends de quoi écrire.
En fond sonore un tam-tam retentit tandis que des voix unissonnent pour chanter cette douce mélopée : « Chicorée, chicorée… Chicorée-L’roux. Chicorée, chicorée… Chicorée-L’roux. Chicorée, chicorée… Chicorée-L’roux », (reprise ad libitum). On pressent que c’est parti pour plusieurs heures.
— Je t’écoute ! avertit M. Blanc.
— Petite question, au préalable, Jérémie : pourquoi avez-vous appelé votre fille « Chicorée-Leroux ? »
— Maman souffrait du cœur et ne pouvait pas boire de café, alors elle prenait de la chicorée Leroux, m’explique mon sombre ami.
— Il est heureux pour votre grande fille qu’elle n’ait pas utilisé le papier cul Latorche, commenté-je.
Comme je raccroche, Alexis Clabote me rend visite. Il est d’une pâleur de banane écrasée. Un regard d’agonisant ! Ses mains tremblent !
Il fait deux pas dans ma chambre, va pour parler, mais se ravise et fonce à la salle de bains où il se met à dégueuler à s’en estomaquer. Je respecte son intimité. Lorsqu’il réapparaît avec des yeux comme deux cataphotes de bicyclette, larmoyant à souhait, il se laisse dégouliner dans un fauteuil.
— Pardon, balbutie-t-il, mais je craque ; trop c’est trop !
Je lui mets la main sur l’épaule.
— On me cherche, non ? me demande l’ancien talonneur.
J’élude :
— Tu as pu te dépatouiller, pour la vieille signora ?
— Non sans mal, ce con de Malfésan, l’un de nos toubibs, regimbait. Un garçon qui serait au chômedu sans moi ! « C’est irrégulier, il protestait. Le serment d’Hippocrate, que j’ai prêté, nous fait une obligation de… » Je lui ai répondu que je l’avais au cul, son Hippocrate. Et profond. Que j’allais devoir fermer ma taule et le rendre à ses chères études. Ce qui a fini par le décider, c’est quand je lui ai donné ma parole que la police couvrait ce mensonge. Car tu me couvres, n’est-ce pas, Antoine ?
— Je fais mieux : je t’emmitoufle ! réponds-je.
— Merci. Tu n’as pas répondu à ma question : on me cherche, hein ?
— On te cherche peut-être, mais ce sont tes clients qu’on trouve, ricané-je. Les quatre vieux crabes ! La signora Morituri, on va à l’hécatombe, mon grand.
— Un dingue, tu crois ?
— Je ne sais pas.
— Cette boîte à laquelle je me suis donné corps et âme ! On fait concurrence à celle de Bobet, si je te disais…
Et bon, il pleure. Pauvre Alex ! Faut que ça sorte, quand c’est plus par la bouche, lui, c’est par les yeux !
— Ne t’inquiète pas trop, Alexis, je vais te décortiquer ça en moins de deux. Tu ne m’as pas encore jamais vu monter à l’essai, moi ?
Je lui redonne des couleurs.
— Tu vas m’arracher à ce cauchemar, Antoine ?
— Et ça ne va pas traîner, vantardé-je.
Que Dieu m’entende et me prête assistance !
— L’assassin est dans mon institut, cette fois c’est prouvé, hein ? gémit Alex.
— Tout porte à le croire. Et tant mieux, ainsi se trouve-t-il à portée de main.
— Je n’ai pas dit la vérité à Lucette, ma femme, à propos de la vieille. Elle paniquerait trop. C’est un être fragile, une plante de serre. Je veux que tu la connaisses, Antoine. Tu peux très bien être client et qu’on se soit connus ; il m’arrive d’accueillir ici des relations anciennes qui ont eu vent du renom de mon établissement et viennent l’expérimenter.
— O.K., je présenterai mes devoirs à ta merveilleuse, souris-je.
Il essuie ses larmes comme, jadis, il torchait sa sueur sur le terrain.
— Merveilleuse est le mot, assure-t-il fièrement.
Il tire son porte-cartes, l’ouvre et me le présente, tel un passeport. Une photo est insérée dans un compartiment transparent. Je mate et n’arrive plus à déglutir. Le portrait d’une femme me sourit nostalgiquement. Visage unique ! Visage d’une autre époque ! Le sujet est d’un blond infiniment pâle. Cheveux flous, mousseux. Visage au modèle romantique. Perfection ! Lèvres charnues qui sourient sans joie. Regard lointain, triste, probablement gris-vert (le cliché est en noir et blanc). Beauté, grâce et mélancolie. Le genre de femme qui t’émeut d’emblée et que tu voudrais bercer dans tes bras des nuits complètes.
Comment cet être d’infinie délicatesse a-t-il pu s’unir à un rugbyman, sans doute intelligent et sympathique, mais qui lui correspond si peu ? Lucette Clabote, c’est la douceur capiteuse, le rêve incertain. Elle est nimbée, lointaine, improbable, et dégage un charme mystérieux. Elle était destinée au siècle dernier. Cette photographie qui m’est tendue semble sortie d’un album à couverture de velours parme et fermoir d’argent.
— Alors ? exulte Alexis, si fier de son épouse qu’il en oublie passagèrement ses graves tracasseries.
— Royale ! admets-je.
Voilà que je ne le perçois plus de la même manière, brusquement. Il cesse d’être le bon pote chaleureux pour me devenir mystérieux. Il est comme ennobli par son épouse exceptionnelle. Je lui en veux de posséder un tel trésor. La jalousie me mord âme et burnes. On est fumiers, si tu savais, les hommes. Mesquins, minables, cancrelateux ! On convoite la bonne fortune des copains : leur situasse, leur pognon, leur gonzesse, leur gueule quand elle est belle. On les désaime de réussir. Leur bonheur nous fait chier. C’est la tendre haine doucereuse.
— Ce soir, après le dîner, viens prendre le café à notre appartement, propose Alexis. Nous habitons dans l’aile gauche, le dernier escalier, au dernier étage.
— Volontiers !
Tu parles ! Moi, l’occase de visionner en direct une mousmé de ce calibre, je la rate jamais.
— La gouvernante de la signora a pris comment le décès de sa patronne ?
— A l’italienne, soupire mon ami : théâtrale, chagrin et colère, les deux outranciers. Elle a déclaré que le fils Morituri réclamerait une enquête. Qu’il nous assignerait en dommages et intérêts pour avoir fait subir à sa maman un traitement trop fort pour son état de santé. Et puis elle s’est calmée. Elle est convenue que la dame avait quatre-vingts balais et qu’elle prenait de la digitaline depuis dix ans. A la fin, il n’est plus resté qu’une peine qui m’a paru sincère, et des soucis pratiques comme : prévenir la famille, habiller la défunte, etc.
— Tu peux me faire placer près d’elle, tout à l’heure, au restaurant ?
— Je ne sais pas si elle descendra bouffer, elle va vouloir veiller le corps.
— Occupe-toi d’elle ; persuade-la qu’elle doit s’alimenter et envoie quelqu’un la suppléer. Le corps de la mamma est dans sa chambre ?
— Oui.
— Vous ne disposez pas d’une espèce de morgue, dans ta crèche ? A en juger aux nombreux croulants qui la fréquentent, tu dois enregistrer des forfaits brutaux, non ?
— On a un local réfrigéré, jouxtant l’infirmerie.
— Alors fais-y transporter mémère, et ainsi la dame de compagnie sera libre.
— Je voulais, elle s’y est opposée, alléguant que le signor Morituri prendrait mal la chose. Mais je vais aller la voir et lui dépêcher une garde.
Requinqué par sa visite, Alexis se remporte. Il est temps de me faire bioutifoul pour aller à la clape et ensuite faire la connaissance de Lucette Clabote.
Ambiance feutrée. Elégante et discrète. Eclairages tamisés, service empressé et silencieux. C’est pas bandant, la diététique. Faut mater la frime des convives pour le comprendre. Ils se font la gueule. En veulent à la terre entière de s’infliger ce ramadan alors qu’il y a des ris de veau braisés et des poulardes à la crème plein les restaurants ! Le régime basses calories, ça leur naufrage le mental. Si tu bannis la tortore de ta vie, il te reste quoi, à cet âge ? La nique, faut plus y compter. Alors, bon : y a la santé. Ils requinquent, question tonus. A force de se faire masser, au jet et à la main, de se laisser enduire de boue merdique, de barboter dans l’eau salée, de suer, régimer, respirer l’air marin, ils acquièrent un semblant de forme, les gueux. S’écoutent maigrir, se palpent les muscles, se caressent la cellulite.
Dans leurs piaules, au matin, en grimpant sur leur balance, ils ronronnent de satisfaction ; mais là, dans la salle-à-rien-manger, c’est le moment critique. Le muet désespoir devant l’assiette de carottes à l’eau, salées à l’ersatz. La détresse organique. Le bide qui fait sa révolution de palais ! L’estom’ qui renaude d’être pris pour un con et de devoir se contenter de fromage sans calories et de blanc de poulaga. La jaffe a beau être insipide, ils la trouvent saumâtre ! Ce sont les forçats de la faim que cause l’Internationale.
Un maître d’hôtel affable me conduit à ma table, près d’une plante verte trop pimpante pour être réelle. Une diététicienne à poils longs se précipite, le menu à la main. Elle m’annonce que j’ai le choix, comme entrée, entre une salade sans assaisonnement et un demi-pamplemousse. Question plat de résistance, c’est le filet de sole ou le médaillon de veau. Ensuite, frometon maigre ou compote de pommes. Byzance !
Je lui laisse carte blanche. Demain, j’irai me massacrer une langouste et un filet de bœuf à l’Auberge du Chapon Fin, pour compenser.
J’opère un panoramique sur les birbasses déconfits, le nez pendant sur leurs assiettes de torture. Ils se sont habillés pour venir croquer une branche de céleri et boire une demi-Evian ! La morosité flotte sur la salle comme une grève de la S.N.C.F. sur la gare Saint-Lazare. Y a comme du deuil dans l’air.
A ce propos, faut que je te dise : Alex a eu gain de cause car voilà la dame de compagnie de la signora qui s’annonce. Saboulée sombre et sobre : tailleur noir, chemisier blanc, avec un simple collier de perles pour bijou. Elle vient se poser à la table en face de la mienne. On est en prise directe. Jolie femme. Pas loin de la quarantaine : l’âge clé chez les gonzesses ! Plutôt grande, des cheveux noirs mêlés de fils d’argent. Un regard vif. Maquillage léger : touche de rose aux pommettes, rouge à lèvres assorti.
Nos regards se croisent. Elle me découvre, m’enregistre. « Tiens : un nouveau ! » Je lui souris. Elle détourne les châsses. Pas bégueule ni guindée, seulement discrète. La poitrine n’est pas mal. Menue, mais comme la silhouette est harmonieuse, une fois à loilpé, les frères Karamazov[2] tiennent bien leur place.
On nous sert. Je clape distraitement l’ombre de boustifaille qui m’est dévolue. On devait mieux tortorer sur le radeau de la Méduse…
Ayant expédié la compote de pommes, j’enhardis et quitte ma table pour m’approcher de celle de la gouvernante. Culot, non ?
Je rassemble mon italien de cérémonie :
— Pardonnez-moi, mademoiselle, me trouvant sur place j’ai assisté aux derniers instants de Mme Morituri et je me permets de vous exprimer ma sympathie.
Bien formulé. Bravo, Tonio ! Mine grave, ton moite, regard frémissant de compassion. Mon intervention est bien accueillie.
— Merci, monsieur, murmure-t-elle.
Sourire léger et triste.
— Vous étiez sur place, dites-vous ? demande-t-elle.
— Disons, dans la cabine voisine. Les cris du masseur m’ont alerté et je me suis précipité.
— Vous avez assisté à la mort de la signora ?
Du moment qu’il y a conversation, je me crois autorisé à m’asseoir à sa table. Je le fais élégamment, en accompagnant mon dépôt de cul sur chaise cannée d’un négligent : « Vous permettez. »
— Morte, reprends-je, elle l’était déjà. L’infirmier était occupé à l’ébouer. Il m’a demandé d’aller prévenir le directeur et le médecin. Mme Morituri souffrait du cœur ?
— Plus ou moins. Je réprouvais ces enveloppements de boue chaude ; mais elle y tenait.
— Vous êtes sa dame de compagnie ?
— En quelque sorte, oui.
— Depuis longtemps ?
— Quelques années.
— Le corps est à la morgue ?
— Oh ! non. Aldo Morituri, son fils, est en route pour venir ici, il serait très choqué de trouver sa maman abandonnée dans un endroit aussi sinistre. J’ai transformé sa chambre en chapelle ardente.
— Et vous allez la veiller ?
— Naturellement.
— Vous ne voulez pas qu’on vous assiste ?
— Inutile.
Je me lève, m’incline en murmurant n’importe quoi, mais sur le ton qui convient, et vais rejoindre les Clabote.