DÉLIBÉRATIONS

Elle est allongée en chienne de fusil dans l’innommable coffre, parmi des bidons, des reliquats de nourritures largement décomposées, des culottes de femme ayant servi à essuyer la jauge à huile, des outils déglingués, des magazines pornos, des bottes de caoutchouc pestilentielles, des moulinets hors d’usage et des tubes de vaseline crevés (le Gros doit fréquemment faire appel à ce produit pour investir les dames inaptes à accueillir sa surdimension).

Elle a la joue sur un sac à pommes de terre, ses deux bras sont repliés sous elle, ses genoux remontent presque à son menton et ses chaussures sont posées dans la pliure de son ventre ; sans doute les avait-elle perdues pendant son transport. On lui a tiré une balle sous le menton et le projectile a traversé la boîte crânienne, faisant exploser la calotte comme une noix de coco. Mais sous les cheveux bruns, l’effroyable blessure fait moins d’impression que si elle affectait le bon général de Bénouville.

Je me hasarde à palper. La rigidité cadavérique « a fait son œuvre », comme on dit immanquablement en de telles circonstances. Ça va être joyce de la sortir de son puant cercueil et il faudra attendre que ce phénomène inéluctable disparaisse avant de la placer dans une bière plus chrétienne.

Je rabats le couvercle. Il récalcitre vilain. Tout est nazé dans cette tire. Puis je rentortille le fil de fer servant de serrure de sécurité et regagne le troquet. Avant de m’attabler, je passe me laver les pattounes ; faut toujours, quand tu viens de tripoter un macchab’.

Le Mastar a déjà mis à mal le gigot, espère ! Lui a pratiqué une de ces brèches que tu vois briller l’os, bongu ! Sa boulimie s’exaspère, céziguemuche ! La platée de haricots au jus baisse de niveau. La Pine, qui chipote sur la souris, fait tout mignard à côté ; lui, c’est un freluquet de la bectance, un œuf coque le nourrit. Il s’alimente au Muscadet. Seul, M. Blanc clape raisonnablement, en homme équilibré.

Lorsque je radine, il m’interroge du regard. Je lui vote une mimique de circonstance, remplis mon godet et l’écluse cul sec.

Le gigot ne me dit plus rien, les fayots non plus. Mentalement, je reste penché sur la malle de la DS.

— Violette, appelé-je (le Gravos se trouvant provisoirement hors d’usage), lorsque les deux gendarmes ont embarqué Ellena, cette nuit, avez-vous entendu une détonation quelconque après leur départ ?

— Non, commissaire.

— Ils étaient en voiture, naturellement ?

— Oui.

— Vous avez donc perçu le bruit de son moteur ?

— En effet.

— Réfléchissez : ce ronflement s’est-il produit rapidement ou au bout d’un certain temps ?

Elle gamberge.

— A ton avis, Gros Loup ? demande-t-elle à Alexandre-Benoît.

Ayant la bouche comble, Gros Loup pète, mais en salve.

Violette se décide.

— Le moteur a ronflé très vite, commissaire.

— Sûr ?

— Certaine. Seulement…

— Seulement ?

— Ils ne sont pas partis tout de suite, comme s’il y avait eu quelque saleté dans le carburateur ; ils l’emballaient, comprenez-vous ?

Tu parles, si je comprends. Ils ont pratiqué ainsi pour couvrir le bruit de la détonation.

— Tu ne manges pas, Antoine ? s’inquiète le vigilant Pinuche.

— J’ai plus faim.

Et, tout de go, je leur balance la vérité :

— Les faux gendarmes ne sont pas venus dans la maison pour libérer la Mencini, mais pour l’exécuter !

Ils bouchebéent, y compris Béru, qui se met à baver ses flageolets comme une religieuse égrène son chapelet.

— Elle est clamsée ? finit-il par demander, libérant de ce fait une portion considérable de haricots.

— A bloc !

— T’es sûr ?

— Il suffit que tu ailles ouvrir le coffre de ta bagnole pour t’en assurer !

— Tu voudrerais dire qu’elle est d’dans ?

— Elle y est ! Du moins ses restes s’y trouvent.

— Les vaches ! C’est ben pour dire d’m’faire chier, non ? nous prend-t-il à témoin.

Je trouve un peu sobre l’oraison funèbre de la pauvre Ellena.

— Cette affaire est démesurée, déclaré-je. Il est temps de la considérer minutieusement. Son ampleur, admettons-le, nous dépasse. Nous avons l’air de guignols, mes pauvres amis. Depuis que nous avons débarqué à l’institut, le massacre continue et même s’accélère. Je m’attends à tout. Au début, j’ai cru aux agissements d’un fou. Mais il y a dans tout cela une organisation sous-jacente qui prouve qu’il n’en est rien. Je vous propose de reprendre maillon par maillon, la chaîne des meurtres horrifiques.

— On mange pas le fromage avant ? s’inquiète Gras-Triple.

Nous n’avons cure de son interruption.

Pinaud repousse son assiette sans avoir terminé la souris. Il sort une lettre de sa poche, laquelle n’est écrite qu’au recto, et lisse le verso devant soi. Puis il s’arme d’un stylo en or massif.

— Je prendrai des notes, nous confie-t-il. Il est important de conserver la trace d’une conversation de ce genre.

J’approuve sa conscience professionnelle. M’étant éclairci la gorge, je commence :

— Premier épisode… Quatre curistes, qui ne se connaissent pas particulièrement, font trempette dans une piscine. Ce sont des hommes sans importance particulière. Destins passe-partout, fins de vie aisées. Pendant qu’ils barbotent, un type déguisé en ouvrier se pointe avec un prolongateur électrique branché et le plonge dans l’eau du bassin ; les quatre vieux kroums sont rectifiés. Leur monitrice qu’on avait appelée au téléphone revient, croit qu’ils ont eu un malaise et, courageusement, se porte à leur secours, ce qui a pour effet de rendre son mari veuf à l’instant. Donc, nous devons consigner un meurtrier mâle.

— Plus une complice, précise Jérémie : la femme qui a demandé la monitrice.

— Très juste, Auguste. Tu notes, Pinuche ?

— C’est fait !

Bérurier happe le plateau de fromages apporté par la servante. Sa camarade de coït en profite, l’incorrigible, pour glisser sa dextre sous la jupe de l’ancillaire, laquelle n’en prend pas ombrage, se contentant d’en sourire niaisement.

Le Gros se sert copieusement : un demi-munster, manière de se faire un palais ; un morceau de roquefort gros comme la bible et enfin deux chèvres mi-frais.

Il gronde :

— Lâche la figue à mam’zelle, qu’elle puissasse aller chercher du rouge. Je verrais très bien un bourgogne, petite, du genre Pommard, si vous verriez ce qu’ j’cause ?

La servante remet en place, à travers sa jupe, son slip déplacé par les agaceries de Violette, et qui lui fendait la moniche.

— Passons au second épisode, décidé-je, l’assassinat de la vieille Italienne. Pendant que la signora subissait son enveloppement d’algues, le meurtrier est entré dans sa cabine et l’a étouffée en lui plaquant un paquet de boue sur le visage. Après quoi, il s’est évacué par le velux aérant la cabine. J’ai fait le parcours. Il y avait des traces de boue verte sur le toit, ainsi que dans la courette qui la domine. La buanderie donne sur cette cour. Le meurtrier se débarrasse de sa blouse maculée et la jette dans une manne de linge sale.

— Blouse d’homme ou de femme ? questionne le Gros.

Je reste deux ronds de flan caramel ! Tu sais quoi, Benoît ? J’ai pas songé à vérifier ! Oui, moi, le fameux commissaire San-Antonio, l’as des as. J’ai enregistré la présence de cette blouse et suis passé. Pourquoi cette négligence ? Je m’ausculte la pensarde. Je crois trouver une réponse : parce que, sur le moment, je n’envisageais pas une seconde que le meurtrier pût être une meurtrière.

— D’homme ! réponds-je honteusement ; mais ça ne signifie rien car une femme peut mettre une blouse d’homme.

— Alors que le contraire est impossible, souligne Pinuche. Ensuite, grand ?

« Dans le local voisin se trouve une employée : la dame Gabot qui partage ses activités entre la blanchisserie et la douche à forte pression. Je l’interroge, elle n’a rien vu. Ce second forfait a-t-il été perpétré par l’électrocuteur du début ? Par sa complice du téléphone ? Par une troisième personne ? A voir !

« La morte est une riche Italienne, mère d’un constructeur d’automobiles fameux. Elle a pour dame de compagnie une personne étrange dont nous apprendrons qu’elle a dirigé à Rome une section des Brigades Rouges et qu’elle a effectué des séjours prolongés aux quatre coins du monde, c’est-à-dire une dangereuse aventurière. »

Un silence.

La servante revient avec une bouteille aussi accorte qu’elle. La présente à notre approbation. On opine machinalement. Elle vrille alors son tire-bouchon, mais ça résiste. Galant, Bérurier se propose. Il dépucelle la quille de Pommard recta.

— Voilions voir que j’le goûte, fait-il en emplissant son verre.

Il engloutit, clape de la menteuse, dubitative du chef, reverse un plein godet, le revide.

— Corrèque, déclare l’oracle. Je croiliais au premier ras bord qu’il était bouchonné.

Et d’emplir sa coupe pour la troisième fois, ce qui nous laisse une demi-boutanche à nous partager.

— Pour en revenir à Ellena Mencini, réattaqué-je, certains indices m’induiraient à admettre qu’elle a bien pu rectifier la vieille de ses mains. La chose est à approfondir. D’autre part, le fils de la morte, le fameux bagnoleur Aldo Morituri, donnait l’impression d’être de connivence avec Ellena.

La serveuse est tout contre Violette qui lui fourrage l’entrejambe avec ardeur et conviction. Béru, déclenché, part en exploration à son tour, et le couple infernal se met à triturer la figuasse de la môme avec une superbe impudeur qui force l’admiration.

— Troisième épisode, annoncé-je, le jet d’acide ! Les « démons » de l’institut branchent la lance d’arrosage sur un réservoir d’acide. C’est la bonne femme de la lingerie qui manœuvre le jet et carbonise un pauvre vieillard chenu. Mort atroce ! Comment cette morue ne s’est-elle pas aperçue plus rapidement de ce qui se passait ? Il faut convenir que, dans ce traitement, le patient se trouve à une certaine distance de l’arroseuse. Que retenir de ce forfait ? Qu’il a fallu de la main-d’œuvre pour amener le réservoir d’acide et opérer le détournement. Une personne seule n’y aurait pas suffi.

Pinuche continue d’annoter. Jérémie m’écoute, le menton dans ses mains, son gros regard blanc et noir posé sur moi. Bérurier et sa pétasse s’activent sur la pauvre serveuse égarée qu’ils triturent comme des chiens ! La môme dont on force les orifices sud exécute un curieux mouvement de balancement pour activer la manœuvre. Elle a les yeux en code, les dents crochetées, le nez pompeur. Je vois venir le moment où elle va s’affaler.

Des clients qui se sont aperçus du manège cessent de briffer et, fascinés, regardent l’étonnant spectacle.

— Quatrième épisode, poursuis-je inexorablement. Il me concerne. Quelqu’un place une bombe sous mon plumard ! Ce qui prouve qu’on a découvert qui j’étais et qu’on me redoute. Question : pourquoi me redoute-t-on ?

— Parce que tu as une réputation éblouissante, déclare M. Blanc.

— Peut-être, immodesté-je, mais, si vous voulez le fond de ma pensée, on a peur que je découvre la vérité avant que ne soit perpétrée la chose essentielle. Ces meurtres sont des hors-d’œuvre avant le plat de résistance.

— Comme tu y vas ! s’écrie César Pinaud. Que sera ce plat de résistance si l’hécatombe que tu détailles est considérée comme de la broutille !

— Je sens les choses ainsi, réponds-je. J’espère me tromper. Donc, on veut me buter. Ma veine jouant, j’en réchappe.

La serveuse fléchit des cannes. Elle vient de s’accouder délibérément à notre table, le front posé sur ses bras, le cul tendu haut, les jambes écartées. Béru et Violette cigognent à tout-va. Ils ont cessé de m’écouter. Le Gros est apoplectique.

Il grommelle :

— Charogne ! Quelle babasse ! J’t’vas t’l’emplâtrer sans beurre, celle-là ! J’sais pas qui est-ce qui l’a déberlinguée, mais d’vait z’êt’ monté cosaque, l’frangin ! Ou alors, elle s’est dépoté l’trésor à la bett’rave sucrière. Une d’mon village f’sait ça. Elle la pelait qu’ça soye lisse et s’la carrait entièr’ment dans la tirelire ! Elle c’était une bett’rave fourragère. La fourragère est aussi grosse qu’la sucrière, mais plus longue ! Entière, j’vous dis ! Une vaillante, la fille Marchandise ! Jamais feignante du cul, j’vous l’affirme ! On lui f’sait des godes av’c des épis d’ maïs ; elle raffolait !

— Cinquième épisode ! laissé-je tomber en montant le ton pour couvrir les obscénités béruréennes. Nous embarquons Ellena Mencini avec l’intention de la faire parler. Mais, en pleine nuit, deux faux gendarmes viennent la chercher à l’endroit, que nous espérions secret, où nous la détenions. Ils la tuent froidement et placent son corps dans la voiture de Béru. Donc, nous avons la preuve que les effectifs des tueurs de l’institut comportent au moins trois personnes : la femme qui appela la monitrice des quatre électrocutés au téléphone et ces deux gendarmes bidons. Passons maintenant au sixième épisode !

— Oh ! Oh ! là ! Oh ! la la ! Oui, voui, vouiiii ! lance la servante.

Béru dégage sa dextre du piège délicieux où il l’avait engagée.

— J’croive qu’la pauvrette part en sucette ! déclare-t-il. On y est été trop fort, moi et Violette ! Elle contrôle mal des sens. J’vas la terminer su’ l’pouce.

Il se dresse, relève la jupaille de la fille dont Violette a déjà baissé la rude culotte, et béante de la braguette.

Tourné vers les clients, il les harangue avec beaucoup de simplicité.

— Mehâmes, messieurs, apostrophe le Chérubin en déballant sa rapière de quarante centimètres, j’vous d’mande pardon d’mescuser, mais y a des cas dans la vie où les conv’nances on s’assoye d’sus. C’te gamine est à bout d’nerfs, c’est comme si é nous f’rait d’la noyade précoce, et qu’on dusse y pratiquer l’bouche-à-bouche. J’sus pas l’genre d’homme à r’culer d’vant mes responsabilités. Notez qu’si un m’sieur d’ent’ vous aimerait s’charger d’la b’sogne, j’lu laisse la place estrêment volontiers. Non ? Pas d’amateur ? Bon, en c’cadastre, j’vas usiner, prenez pas ombrage, c’est la nature qui cause.

Et il s’attelle.

— J’ai dit que nous passions au sixième épisode ! persévéré-je.

La table tremble, la vaisselle vibre, la serveuse glousse, Béru ahane, Violette pelote les énormes chardons sombres que sont les plantureux testicules du Gros. Et moi, indomptable :

— Sixième épisode : l’assassinat de la dame Gabot, noyée dans sa bassine d’eau ! L’objet de ce meurtre ? Il est clair, il s’impose : la femme savait quelque chose ou, du moins, « les autres » étaient persuadés qu’elle savait. On l’a supprimée par mesure de sécurité. Combien étaient-ils, ses assassins ? Nous n’avons pas de précision sur ce point. La gendarmerie enquête, peut-être découvrira-t-elle des éléments intéressants en questionnant le voisinage ?

« Septième épisode enfin et, provisoirement dernier : Aldo Morituri se pend près du corps de sa mère. Là, il s’agit réellement d’un suicide. Ce qui l’a déterminé ? Le décès de sa vieille maman ? Je ne le crois pas. Je pense plutôt qu’il est consécutif à un appel téléphonique reçu dans la nuit. Sur l’instant, j’ai pensé qu’il émanait d’Ellena Mencini. Je me gourais, puisqu’elle était morte. Voilà, mes amis, nous en sommes là. »

Le patron au tablier bleu qui radine de sa cuistance stoppe en voyant le Mammouth fourrer son employée.

Il regarde ses clients silencieux et, la voix sourde, questionne :

— Qu’est-ce y lui fait ?

Il amorce un pas, étudie le couple, sa position, ses mouvements, ses réactions sonores.

Se tournant à nouveau vers les convives :

— Il la chausse, non ?

Mutisme général.

— En levrette, si je comprends bien ? Hein, dites, c’est ça : en levrette ?

Il tape sur l’épaule du Gros :

— Dites, foutez-la-moi pas enceinte, surtout. Elle est tellement barjot, la Léa, qu’on s’demande où elle en est avec la pilule. Elle est capable de prendre des pastilles Valda à la place !

— Faites-vous pas d’souci, patron, on sait viv’ ; mais vous avez bien fait d’m’préviendre, le rassure Béru.

Il détourne la tête et considère le sol.

— C’est pas d’la moquette, c’est du carrelage, constate Alexandre-Benoît, no problème ! Notez qu’ si ç’aurait été d’la moquette, Mam’zelle Violette se fût fait un plaisir d’m’attend’ Popaul à la sortie des artiss’ pour une dégustation espress. L’sirop d’homme, c’est sa folie !

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