LE CHEMIN DES ÉCOLIERS

Et c’est vrai qu’elle s’en fait une joie, Lucette, de m’emporter à Port-la-Craquette. Surtout lorsqu’au sortir de Riquebon on s’engage dans une petite forêt de pins. La route est sablonneuse, qui la traverse. On emprunte un sentier dans lequel les roues de sa Peugeot 205 patinent. Il y a des touffes de fougères très hautes. Elle stoppe sa guinde dès que nous sommes hors de vue et se jette sur ma partie inférieure avec la voracité des grands fauves. Pas de vraies amours sans passion. Passionnée, elle l’est. Une folie ! Sa fougue ! Je te décris plus. C’est si intense ! Si total ! L’apothéose (j’aime ce mot, il ressemble à un feu d’artifice ; il jaillit, s’épanouit, éclabousse).

La charmante petite voiture qui sert de carapace à nos amours tangue, vibre. On klaxonne fortuitement. On allume les phares avec les pieds, on desserre le frein à main avec les fesses, on fêle le rétroviseur avec la nuque. Je défonce le couvercle de la boîte à gants avec ma queue ! Te dire l’effervescence voyeuse qu’on fait montre ! Son Chanel en prend un coup ! Elle, elle en prend deux ! C’est le sac du printemps (on est le 21 mars). On carnage la voiture abominablement. Y aura des frais de sellerie et de détachage. L’amour explosif à ce point, laisse des traces.

On se bouffe la gueule, le sexe, tout ce qui passe à portée de dents ! L’ivresse nous porte, emporte. L’envolée superbe. Soif inextinguible ! Inrassasiable ! Sitôt fini, on a besoin de recommencer. Faudrait pouvoir aller jusqu’à l’épuisement, l’exténuance totale. Hélas, le temps qui sur chaque ombre en jette une plus noire nous incite aux déculades précoces. On désunit. On sort de la tire pour se rajuster, la réparer aussi un brin, enlever le plus gros.

On se sent hirsutes, mal lavés, abasourdis de pas s’être complètement achevés.

Faut que je pousse pour repartir, because le sable qui est pire que la neige. La neige, tu te dis qu’elle fondra, le sable, fume !

J’ai les guibolles qui flanellent. J’arc-boute pourtant. On s’arrache. Repart. Pendant qu’elle conduit, je garde ma main sous sa jupe. Deux doigts glissés dans sa culotte (toute la pogne, impossible, le slip est trop P 3).

Elle conduit en me chuchotant des mots d’amour, des mots de tous les jours, et ça me fait quelque chose. Elle veut qu’on parte ensemble. Elle a du blé. Nous irons en Laponie, au bord d’un lac, dans une cabane de rondins. On baisera vingt-quatre fois par jour ! On bouffera des conserves et on fera du feu dans la fruste cheminée de pierre. On n’aura pas de radio, pas de journaux. On n’aura que nous deux. Nous deux pour s’en gaver à en crever ! On s’anéantira et ce sera cela notre sommeil : un évanouissement par excès d’amour.

Je la regarde parler, de profil. Elle est plus que belle : sublime. Au diable l’enquête, l’institut de la mort, tout ce bigntz sanglant ! Foutre le camp ! Déserter le quotidien. Se payer un acompte sur le paradis. Oublier Palerme, Paris, les notes de gaz, le tiers provisionnel, les cons, la vie…

C’est presque en état second qu’on déboule à Port-la-Craquette. Un village de jadis, intact, avec juste l’Hôtel du Grand Large, vaste, blanc et tout bête sur la colline.

— Tu ne sais pas, murmure-t-elle.

— Si, fais-je, je sais.

— Dis !

— Tu vas décommander ton dentiste et prendre une chambre où je te rejoindrai dès que j’en aurai terminé avec la bonne femme que je viens questionner.

— Tu es d’accord ?

— A genoux !


Bon, on arrive. Je demande au concierge après la dame Touraine Gladys cependant que Lucette va négocier une carrée pour la journée auprès de la réception.

L’homme aux clés d’or me dit que « la personne en question » crèche au 333 (comme chez le docteur).

— Qui dois-je annoncer ?

— Personne, je vais lui faire la surprise ! rigolé-je en allongeant un talbin au gonzier.

Je me rends jusqu’à la caisse où Lucette est en train de se faire décerner la piaule 205 (tiens, comme sa bagnole !). Je lui dis : « A immédiatement et sans doute avant » et je gagne l’ascenseur à la loterie. Ce dernier est entièrement vitré. Il est situé sur la partie noble, côté mer. En m’élevant, j’admire l’océan gris, jaspé de bleu, le ciel bleu, jaspé de gris, le village aux toits d’ardoises fines, le petit port où la marée basse a mis les gros barlus de pêche multicolores sur le flanc. Very Nice (comme dit M. Jacques Médecin).

Au troisième, arrêt-buffet.

Le 333 niche au fond du couloir à droite. Il y a une sonnette qui actionne un timbre mélodieux de trois notes. On ne tarde point à m’ouvrir. Une dame d’une légère quarantaine, disons trente-sept balais pour la faire mouiller et adjugeons le lot ! Il n’est pas de consolation, espère. La vraie luronne. Un peu pétasse d’apparence, faut convenir, mais assez sympa malgré son air coquin. Elle porte un peignoir de bain qui laisse vadrouiller un superbe nichemard hors de la zone protégée. Je lorgne sur le vagabond. Me dis que si je n’étais pas « en main », voilà une gonzesse qui aurait droit à mon bâton de maréchal dans les potelures ! Mais j’ai une autre chatte à fouetter, et quelle !

— Madame Gladys Touraine ?

— C’est elle-même, répond-elle.

Une gauche ! Bêtasse sur les bords. Femme ou maîtresse de boutiquier de province qui doit parler d’elle à la troisième personne. Avec elle, pas de gants à prendre. J’extirpe ma brèmouze.

— Commissaire San-Antonio.

— Ah ! bon. Ah ! vraiment ?

— Tout ce qu’il y a de vraiment. On peut parler ?

Elle me laisse entrer, relourde et me désigne un bout de canapé pelucheux pour maison de rendez-vous. Manque plus que des rideaux rouges aux fenêtres et des miroirs au plafond. Le couvre-lit est en satin jaune et vert. La moquette à fleurs. Bref, un complet !

Elle vient se déposer à mon côté. Bon, comme il fallait s’y attendre, le peignoir fait relâche. Le coup classique. Le nombre de gonzesses en peignoir qui ont pu me recevoir (dix sur dix !) ainsi !

— Vous êtes l’amie d’un certain Aristide Moncornard, n’est-ce pas ?

Elle voyait pas les choses démarrer ainsi.

— Enfin, l’amie… Oui, je le connais.

— Vous le connaissez au point d’avoir passé cinq jours dans sa chambre à l’institut de Riquebon-sur-Mer, non ?

Elle rougit, ce qui sied toujours bien à une femme. La môme est très brune (j’en ai la confirmation grâce aux pans du peignoir qui se sont écartés). Un visage rond, peint façon poupée de jadis. Ses cheveux, à la Mireille Mathieu. Elle fait songer à une Jeanne d’Arc qui aurait gagné au Loto.

— Racontez-moi vos relations avec Moncornard ?

— Pourquoi ?

Je ressors ma carte.

— Commissaire San-Antonio, réitéré-je, en manière de réponse.

Elle ne sait plus très bien où elle en est. Elle murmure :

— M. Moncornard habite Bordeaux, comme nous, et il possède, lui aussi, une maison dans les Landes ; nous sommes voisins. Il est retraité. Mon mari, non. Alors je passe beaucoup de temps dans notre villa et M. Moncornard…

— Vous tient compagnie. Relations de bon voisinage ?

— Voilà.

— Les relations ont dévié ; il a un charme tel que vous n’avez pu y résister…

Elle est nature :

— Oh ! du charme, non : il est moche comme un pou.

— Et vieux comme mes robes ! Il n’empêche que c’est un tendeur, n’est-ce pas ? Et je suis sûr qu’il doit pratiquer des bricoles intéressantes, style minette gargarisée, avec des instruments annexes, des revues édifiantes, voire des aphrodisiaques efficaces ? Je vous donne ma façon de penser, je ne vous demande aucune confirmation. Cela pour vous faire comprendre que je réalise parfaitement la situation. Comment se fait-il que vous n’ayez passé que cinq jours à Riquebon ?

— Il m’y a invitée ; mais je devais venir en cure ici, à Port-la-Craquette. Mon époux voyageait en Afrique, alors…

— Oui, oui, je comprends. Durant son absence, vous pouviez vous laisser payer une escapade par le vieux ?

Elle acquiesce.

Eh bien, voilà, nous sommes à pied d’œuvre après ce rapide préambule. En quelques phrases nettes, la situation est clarifiée, les cartes distribuées, la partie peut commencer.

Je prends ses mains potelées, aux ongles carminés.

— Ecoutez-moi, Gladys, c’est très important.

Elle frémit. Dis, ce flic de charme (merci pour lui) qui la tient par les menines et l’appelle par son prénom, c’est de bon augure, non ? Ça peut aller à l’emplâtrage si les choses évoluent bien.

Elle est partante pour la tringlée princière, Gladys. Rien que sa bouche de pompeuse, ça dénote ! Des lèvres gobeuses commak, quand t’es pas négresse, c’est éloquent.

— J’écoute ? elle râle.

— J’ai des raisons impérieuses pour m’intéresser à Aristide Moncornard. Cet homme est en possession d’un… heu… secret.

— Un secret ?

— J’entends par là qu’il est en mesure de prévoir des choses qui peuvent être dramatiques. C’est un homme qui s’exprime volontiers bien qu’il soit d’un tempérament plutôt bougon !

— Vous parlez qu’il l’est, bougon ! Moi, cinq jours en sa compagnie, merci bien ! Ça m’a suffi. Radin et râleur ! Ça fait beaucoup !

Elle applique son genou contre le mien et, d’un imperceptible mouvement du buste, fait glisser le peignoir de son épaule gauche. Comme j’ai déjà donné et que je vais livrer encore dans pas longtemps, je me jugule les émois naturels. Certes, je peux énormément, mais il y a des limites malgré tout, et j’entends me conserver intact pour Lucette.

— Chère petite Gladys, concentrez-vous, rassemblez vos souvenirs et essayez de vous rappeler les paroles que le vieux a pu proférer concernant un éventuel danger.

— Danger ?

— Ou quelque chose comme ça. A propos de l’institut de Riquebon.

Elle réfléchit en grand. Sa dextre a quitté ma senestre, s’est posée, légère comme une colombe, sur ma cuisse qu’elle entreprend de masser doucement.

Elle finit par causer. Elle dit :

— Il y a eu une électrocution à l’institut, vous le savez ?

— Je le sais. Et c’est à ce propos que j’enquête.

— Ah ! bon, je me disais aussi…

La caresse s’élargit, son auriculaire s’écarte de la main pour effleurer mes chers testicules sagement assis en rond dans ma poche kangourou.

— Alors ? pressé-je tout en réprimant ces frémissements avant-coureurs qui font passer Popaul de l’état pâteux à l’état rigide.

— Un soir, après qu’on eut fait l’amour, Riri a dit en se lavant le panais : « Ils se croient quittes avec leurs cinq macchabées, les gars de l’institut, mais quand qui-je-sais sera arrivé, je parie qu’ils sentiront leur douleur. »

— Intéressant, exulté-je.

Encouragée, elle me saisit le fifrelot et le presse avec une tendresse empreinte d’énergie. L’andouille à col roulé, c’est sa passion, Gladys. Je ne sais pas ce qu’il maquille dans l’existence, son mari, mais ça ne doit pas être une épée de sommier, du moins avec sa bergère. Elle compense à l’extérieur, la mère. Faut être rudement en manque pour filer le parfait amour avec un vieux birbe comme Moncornard Aristide.

— Qu’entendait-il par « qui-je-sais », ma belle âme ?

— Je lui ai demandé, il n’a pas voulu me répondre. Il a seulement murmuré : « Quelqu’un d’important qui va arriver incognito. »

— C’est tout ce que vous lui avez entendu dire sur la question ?

— Oui, c’est tout.

— Il n’a jamais refait d’allusion à ce propos ?

— Non.

— Il faisait quoi, dans la vie, Moncornard ?

— Rentier. Il possédait autrefois une usine de chaussures qu’il a vendue. Je crois savoir qu’il avait été marié, jadis, et qu’il avait divorcé.

— Des enfants ?

— Un fils qu’il voyait très peu.

— Et qui fait quoi dans la vie ?

— Je l’ignore. Je pense qu’il vit à l’étranger.

Un silence. Plus rien à tirer d’elle, sinon un coup, mais je t’ai fait part de mes intentions à cet égard (Saint-Lazare, tiens, tu l’auras voulu !).

Le silence accroît (de bois, croix de fer) son émoi. Il porte à la peau, souvent, comme la pénombre. Elle appuie son front sur le rembourrage de mon veston qui me rend l’air si athlétique et chuchote :

— Vous aimez bouffer une chatte ?

— J’adore.

— Vous voulez en bouffer une tout de suite ?

— C’est une excellente idée, fais-je, j’y vais !

Je lui donne une tape amicale sur la joue, me lève et sors.


Amours, délices. Pas d’orgues, on s’en passe.

Elle a fermé les rideaux et allumé seulement la petite calbombe du miroir grossissant de la salle de bains en laissant la porte d’icelle ouverte. Ça donne une clarté menue, capiteuse. Avec le temps, le regard s’acclimate et on voit mieux ; mais les contours sont ouatés, mystérieux, quoi. C’est surtout de cela que l’individu a besoin : de mystère.

Elle est lovée, nue sur le lit. Vision sublime ! La grâce et la perfection réunies.

Se dresse sur un coude.

— Viens !

Le strip-tease le plus rapide de ma vie. Délestage fulgurant. Veston, bénouze, slip tombent à mes pieds. Je tire sur la cravate, déboutonne la limouille. Mes hardes en tas. Les enjambe ! Le con ! J’allais conserver mes chaussettes. Quoi de plus stupide qu’un homme en chaussettes ? Tchloc, tchloc, d’un double revers de doigt, m’en débarrasse. Je pourrais m’élancer sur le pucier. Mais, ah, que non ! Délicat, sensuel. L’approche savante du mâle. M’agenouille, lèche ses pieds, ses chevilles, ses mollets, ses genoux, ses cuisses. Elle sent le tilleul en fleur. Tu me crois pas ? Viens renifler ! Hein, que c’est ça ? Le tilleul en fleur, pile !

Elle dit rien, j’entends même pas son souffle. Mais ses plus menus muscles tressaillent sous mes lèvres. Vibrato divin !

Je poursuis ma lente ascension. Jusque-là, elle s’opérait en double : je couvrais dix centimètres de jambe gauche, puis dix de jambe droite. A présent leur jonction est opérée.

A toi de jouer, San-Antonio. Laisse parler ton cœur !

Загрузка...