J’ai dit des milliers de fois Céline sur scène. Une fois dans ma loge, ou au restaurant après le spectacle, reviennent le plus souvent les mêmes indignations, les mêmes enthousiasmes, les mêmes paradoxes. Soit on vous dit qu’il est un génie, soit que c’est un salaud. Soit que c’est un salaud génial, ou alors un monstre prodigieux.
On peut aussi s’accrocher aux considérations des écrivains sur son œuvre. Ce n’est quand même pas rien. Simone de Beauvoir : « Son anarchisme nous semblait proche du nôtre. » Malraux : « Un pauvre type et un grand écrivain. » Gide : « Ce n’est pas la réalité que peint Céline. C’est l’hallucination que la réalité provoque. » Giono : « Très intéressant, mais de parti pris. Et artificiel. Si Céline avait vraiment pensé ce qu’il écrit, il se serait suicidé. » Lévi-Strauss : « Proust et Céline : voilà tout mon bonheur inépuisable de lecteur. » Jack Kerouac : « Un écrivain de grand charme, d’un charme et d’une intelligence suprême que personne n’a pu égaler. »[18] On évoque les condamnations historiques : un antisémite monstrueux, un collaborateur de la pire espèce. Tout cela est vrai. Morales : un nihiliste, un comédien, un pervers. Tout n’est pas faux. Littéraires : un écrivain surévalué. Un faiseur. À voir.
Avec Céline, les réactions émotionnelles l’emportent toujours et l’on ne sait pas plus à la fin de la conversation de quoi il est question.
La critique la plus stimulante m’est venue de gens conséquents, certifiés, bienveillants qui auraient aimé partager mon enthousiasme. « La petite musique », ils disent l’avoir entendue. La puissance d’évocation ne leur a pas échappé à l’écoute de l’arrivée à New York :
Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous…
Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
Ils ont classé Céline dans la catégorie des romanciers populaires, noirs, ingénieux peut-être mais un grand poète, non, il ne faut quand même pas exagérer ! Une phrase, une seule nous sépare. Elle me hante depuis des décennies parce qu’elle concentre en elle tout le génie de l’écrivain. Elle leur apparaît quelconque. Ils trouvent même que je dramatise. C’est une phrase du Voyage, l’installation du docteur Destouches en banlieue. « La tante à Bébert rentrait des commissions. »
« La tante à Bébert rentrait des commissions. » De quelle musique on parle ? De quelle émotion ? « La tante à Bébert rentrait des commissions » : on ne voit rien. Le style de Céline n’est pas repérable. C’est la spécificité et la nature singulière de sa drague. Roland Barthes décrit l’espace de séduction entre l’écrit et le lecteur. Celui de Céline est très particulier. On l’a appelé le « métro émotionnel ». Mais d’où vient cette émotion ? Est-ce ce balancement continuel entre l’anecdotique et l’universel, le minimalisme absolu et la métaphysique ?
Pour bien comprendre, il faut rappeler à quel moment arrive ce petit tableau : « La tante à Bébert rentrait des commissions. » Le médecin sort d’un avortement. Une scène épouvantable. La fille est en sang, la mère gueule. Le narrateur observe la présence du père et à travers lui Céline photographie de manière définitive la condition masculine :
Dans la petite salle à manger d’à côté, nous apercevions le père qui allait de long en large. Lui ne devait pas avoir son attitude prête encore pour la circonstance. Peut-être attendait-il que les événements se précisassent avant de se choisir un maintien. Il demeurait dans des sortes de limbes. Les êtres vont d’une comédie vers une autre. Entre-temps la pièce n’est pas montée, ils n’en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils restent là, les bras ballants, devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien. Vaches sans train.[19]
Bardamu, le héros, sort de cette scène d’une profondeur inouïe et il croise Bébert. Une rencontre anodine (un gosse dans la rue) qui provoque une profonde méditation. Voici ce qu’il dit au sujet de cet enfant :
Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d’affection pure que je n’ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l’univers.[20]
En sortant de l’horreur et de la mort, c’est un espoir qu’il définit :
Peu d’êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile, celle des bêtes.[21]
« Peu d’êtres en ont encore un peu » : c’est fabuleux. Dans ce « peu » est récolté l’infini qui est apparu quelques secondes avant dans le sourire de Bébert. « Peu d’êtres en ont encore un peu. » Une phrase banale mais nourrie, animée au sens propre : une âme y flotte. « Peu d’êtres en ont encore un peu. » C’est organique. Il y a tout. Il minimise pour que ça devienne un sac lourd. Il ne prend même pas la peine de nous dire ce que les êtres n’ont plus à 20 ans passés.
Reprenons. On croise un enfant. Un sourire infini. Ça pourrait presque friser la grandiloquence. Le gosse, la face livide, qui sourit comme un ange, c’est beau mais d’autres écrivains — Charles Dickens, Alphonse Daudet — en ont décrit avant lui. Mais Céline ne s’arrête pas là, il nous emmène autre part. À notre condition d’adulte. Par le négatif et le minimalisme. « Peu d’êtres en ont encore un peu. » Il s’approche de la puissance de l’émotion directe. Par l’oralité, il nous fait éprouver la largeur du contexte qu’il a commencé à finaliser. « Peu d’êtres en ont encore un peu. » Il y a deux « peu ». Il aime répéter ces mots très communs. « Peu », « quelque » : « Il m’aurait intéressé de savoir si elle pensait quelquefois à quelque chose », écrit-il ailleurs dans le Voyage.
Donc, l’avortement, le père qui ne sait pas comment se comporter, la mère qui hurle, un gosse blafard qui sourit comme on ne sait plus le faire, une considération philosophique sur la nature humaine et voilà enfin l’événement considérable : « La tante à Bébert rentrait des commissions. »
Avec ses commissions à la main, avec son cabas, la tante à Bébert balaye la possibilité d’une grandiloquence affirmative. Elle écarte le récit du populisme. On est dans la conversation de bistrot où les choses les plus anodines succèdent aux propos les plus graves. Et Céline invente le gros plan en littérature. On quitte les considérations morales, et tout d’un coup, la caméra s’approche, en gros plan.
« La tante à Bébert rentrait des commissions. » Au fond, c’est un événement. Pourquoi ce ne serait pas un événement ? Faut-il qu’ils soient très chics ces gens pour que ce ne soit pas un événement ? Le CAC 40 s’en fout mais est-ce moins intéressant que « La marquise sortit à cinq heures » ? Céline n’aime pas les pauvres, mais il leur rend leurs lettres de noblesse. Il ne les excuse pas, il ne les aime pas, il se contente de les restituer tels qu’ils sont dans leur petite vie. Encore une fois, c’est dans une conversation orale qu’il nous les raconte. « La tante à Bébert rentrait des commissions. » Sept mots pour un croquis en mouvement. Céline a pris cela à Victor Hugo, capable de créer la tension en écrivant : « Un homme entra… c’était Javert. » Il applique à la lettre la consigne de Flaubert : ne pas s’écrire ! « Surtout, ne pas s’écrire ! » Céline ne s’écrit pas. Sa littérature ne sent pas l’homme du 7e arrondissement qui raconte ses impressions. Ce n’est pas bourgeois. Il est cinglé, haineux parfois, mais jamais bourgeois.
« Elle avait déjà pris le petit verre », il continue. Longtemps j’ai remplacé « pris » par « bu ». « Elle avait déjà bu le petit verre. » C’est beaucoup moins bien. « Elle avait déjà pris le petit verre. » C’est un autre événement presque à la Rimbaud. Une illumination dont l’objet est le désastre. « Il faut bien dire également qu’elle reniflait un peu l’éther. » Dans le « il faut bien », il y a toute sa perversion efficace, comme si on l’obligeait à préciser une caractéristique de cette femme monstrueuse. « Habitude contractée alors qu’elle servait chez un médecin et qu’elle avait eu si mal aux dents de sagesse. » C’est le toubib qui parle :
Il ne lui en restait plus que deux des dents par-devant, mais elle ne manquait jamais de les brosser. « Quand on est comme moi et qu’on a servi chez un médecin, on connaît l’hygiène. »[22]
Tout l’humour et la méchanceté de Céline en quelques mots. Il se conduit comme un chirurgien. Il dissèque sans jamais abandonner le bout de barbaque qu’il tient entre ses pinces. Il construit son portrait par une succession prodigieuse de détails pris sur le vif. Un autre se serait perdu dans les considérations sur la misère de la tante à Bébert, sa solitude et sa vieillesse. Céline ne s’attache qu’au concret. Il termine en élargissant l’horizon de cette banlieue, abandonnant le gros plan pour un plan large :
Elle donnait des consultations médicales dans le voisinage et même assez loin jusque sur Bezons.
Il nomme la banlieue, montre des endroits rarement singularisés jusque-là. Tout est habité. Céline jette un regard d’amour sur ce qui, avant lui, était perdu et pas même nommé. Ça n’est jamais solennel. Jamais universitaire. Il touche plus qu’aucun autre au tragique de la condition humaine et on a l’impression qu’il nous parle comme on le fait à un comptoir ou à une terrasse de café. C’est ça, la fameuse émotion de la langue parlée jaillissant dans la langue écrite. Il y parvient par l’alternance, le balancement. Il fait de la dentelle autour du concept comme sa Maman le faisait avec le fil de soie. Une fois la phrase complètement lestée de petits cailloux, il tient une charge énorme. Mais, plutôt que de la montrer glorieusement, il la fait apparaître avec quelques mots banals, des moyens faussement simples. C’est avec une langue apparemment parlée qu’il envoie le paquet.
Par l’insignifiant, il nous donne accès à l’universel. Il alterne de manière incroyablement systématique un détail du réel et une chanson métaphysique. C’est en ça que Voyage au bout de la nuit est une symphonie littéraire plus qu’un roman. Tout comme, en réalité, Céline est sans doute aussi le plus grand cinéaste du XXe siècle.
Je dois reconnaître que la première fois que j’ai eu entre les mains Voyage au bout de la nuit, le roman, la symphonie, la poésie m’étaient absolument étrangers. J’avais 17 ans, j’étais encore un petit coiffeur qui avait quitté l’école à quatorze. J’avais peu lu : L’Attrape-cœurs de Salinger, quelques livres de Freud, auxquels je n’avais pas compris grand-chose, un petit peu de Nietzsche. Je fréquentais un groupe d’intellectuels marginaux, du côté du quartier des Abbesses. Ils lisaient Artaud et Céline. L’un d’entre eux s’appelait Patrick-Jojo. Il était formidablement poétique. Je le croise un soir à Montmartre. La nuit était tombée. Comme un contrebandier il me met un livre entre les mains en me disant : « Tiens. Tu verras. » Sur la couverture vert et noir un personnage, vêtu de blanc, avance comme un somnambule. On peut lire « Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit ». Je le retourne et vois sur la quatrième de couverture : « L’un des cris les plus farouches, les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé. » Signé : Gaëtan Picon. Je l’ouvre et un premier paragraphe me tombe sous les yeux :
J’avais écrit enfin à ma mère. Elle était heureuse de me retrouver ma mère, et pleurnichait comme une chienne à laquelle on a rendu enfin son petit. Elle croyait aussi sans doute m’aider beaucoup en m’embrassant, mais elle demeurait cependant inférieure à la chienne parce qu’elle croyait aux mots qu’on lui disait pour m’enlever. La chienne au moins, ne croit que ce qu’elle sent. […]
Ma mère me reconduisait à l’hôpital en pleurnichant, elle acceptait l’accident de ma mort, non seulement elle consentait, mais elle se demandait si j’avais autant de résignation qu’elle-même. Elle croyait à la fatalité autant qu’au beau mètre des Arts et Métiers, dont elle m’avait toujours parlé avec respect, parce qu’elle avait appris étant jeune, que celui dont elle se servait dans son commerce de mercerie était la copie scrupuleuse de ce superbe étalon officiel.
[…] Quand il nous restait du temps avant la rentrée du soir, nous allions les regarder avec ma mère, ces drôles de paysans s’acharner à fouiller avec du fer cette chose molle et grenue qu’est la terre, où on met à pourrir les morts et d’où vient le pain quand même.[23]
J’ai eu le sentiment de faire, à cette première lecture, une découverte saisissante. Ça a été le début d’une histoire d’amour et je me suis mis, sans projet préconçu, à apprendre par cœur des passages entiers de ce livre.
Beaucoup plus tard, en 1985, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud m’ont demandé d’interpréter des textes de Céline sur scène. L’idée était d’organiser une rencontre d’une heure entre un comédien et un auteur. J’étais effrayé par l’idée de soumettre la musicalité parfaite de Céline à l’interprétation réductrice, caractérielle, psychologique d’un acteur. Il fallait s’imposer un effort de transparence qui me semblait insurmontable. Ils m’ont incité à essayer au moins pendant une semaine. Le succès a été tel que j’ai joué plus de mille fois ce premier spectacle. J’avais commencé par les chapitres du Voyage sur la banlieue. Dix ans plus tard, j’ai repris le même principe avec le séjour de Bardamu en Amérique, l’arrivée à New York, ainsi qu’avec quelques passages de Mort à crédit, notamment la mort de la concierge. Une des plus belles pages qui aient jamais été écrites :
Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt, je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose.[24]
Au total, depuis vingt-cinq ans, j’ai joué près de deux mille cinq cents fois ces textes, devant parfois des salles de mille cinq cents personnes, de la petite ville de province française jusqu’au Québec. En trente années de travail, j’ai eu la chance d’avoir l’occasion d’approfondir l’affinité qui m’avait d’emblée attaché à lui. J’ai mis bien des années pour tenter de reproduire au plus près son rythme, son phrasé. C’est une recherche constante. Le métier — qu’on acquiert en travaillant les classiques, Molière, La Fontaine — consiste à s’approprier le texte pour se rendre capable de le restituer dans la plus grande impersonnalité possible.
La difficulté, avec Céline, c’est de ne pas céder à la tentation de le surjouer, de ne pas l’oraliser, précisément. S’en tenir à sa langue écrite. Ne pas plaquer sur lui une gouaille surfaite. Il n’y a rien de moins célinien que la gouaille populaire. Céline n’est pas Michel Audiard. Audiard, sans doute, lui doit beaucoup ; mais Céline, c’est autre chose : c’est à la fois Rabelais, Shakespeare et Madame de Sévigné.
Le risque du contresens est d’autant plus fort que sa postérité a été immense, qu’il a influencé aussi bien Canal + et Libération — pour la dérision — que Sartre — dans Les Chemins de la liberté et même dans Les Mots — ou Philippe Muray — pour la critique de la modernité —, ou encore Roger Nimier — pour la désinvolture —, que les romanciers populistes — pour l’emploi de l’argot.
Nous parlons tous la langue de Céline. Les « rebelles » de la télévision font du Céline sans le savoir. L’erreur serait de le réduire à ces imitations, dont quelques-unes sont dérisoires.
On ne demande pas à l’acteur d’être génial : on lui demande seulement de travailler en légèreté pour ne pas gâcher l’effet et la puissance de la phrase. La langue de Céline est d’elle-même suffisamment efficace. Je ne l’augmente pas, je ne la surcharge pas. Depuis vingt-cinq ans, j’essaie seulement de ne pas en éteindre la magie.
Y suis-je parvenu ? Un jour, Lucette Destouches, sa dernière épouse, celle qui vit encore à Meudon, a dit retrouver, quand je lisais Céline, la voix de son mari qui la réveillait la nuit pour lui lire des passages de ses livres. Elle l’a même écrit dans Céline secret.[25]
Ce qu’il faut bien comprendre c’est que, même pour un tel génie, comme le dit Barthes, il n’y a pas de génération spontanée. Avec une certaine prétention, Céline fait lui-même sa généalogie littéraire. François Villon est à ses yeux un bon poète ; il a de l’admiration pour Rabelais ; Proust lui apparaît comme un sacré styliste, mais il est un peu long : « Trois cents pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave, c’est trop. » Le grand écrivain, c’est, pour lui, La Fontaine. « La Fontaine, c’est fin, c’est ça, et c’est tout. C’est final. »
Un chat, nommé Rodilardus,
Faisait de rats telle déconfiture
Que l’on n’en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
Le peu qu’il en restait, n’osant quitter son trou,
Ne trouvait à manger que le quart de son sou ;
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un chat, mais pour un diable.[26]
On n’est pas dans la littérature : on est dans la vie. Céline, comme La Fontaine, comme Villon, comme Rabelais, comme Rimbaud, fait entrer la vie dans la littérature. Certains critiques poussifs le considèrent comme un simple aboyeur. Les pauvres : ils n’y ont rien compris. Ils ont vu un concert de trompettes là où se manifestait un génie de la douceur sans pareil.
Hier à huit heures Madame Bérenge, la concierge, est morte. Une grande tempête s’élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C’était une douce et gentille fidèle amie. Demain on l’enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse.[27]
Céline se considère en réalité très au-dessus de Proust ; Proust a le génie de la nuance, de l’acuité psychologique. Il a l’art de décrire la grimace sociale, il excelle à reproduire la démarche des gens du monde. Au milieu du Voyage, alors que nous sommes à La Garenne-Rancy, Céline signe quelques lignes prodigieuses et cruelles sur son rival :
Proust, mi-revenant lui-même, s’est perdu avec une extraordinaire ténacité dans l’infinie, la diluante futilité des rites et démarches qui s’entortillent autour des gens du monde, gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d’improbables Cythères.[28]
Cinq lignes de critique littéraire éblouissantes. « Proust, mi-revenant lui-même », on voit l’écrivain insomniaque, en robe de chambre, en proie à l’angoisse et aux rêveries. « Gens du vide. » « Gens du vide », avec toute sa férocité, Céline le prolo ramasse le faubourg Saint-Germain en une formule. « Fantômes de désirs », ce sont les nuances infinies des sentiments de l’auteur de la Recherche, les intermittences du cœur. « Partouzards indécis. » « Partouzards indécis ! » Là on atteint le génie pur. « Partouzards indécis ! » Le moins indécis des êtres, c’est quand même le partouzard. Il ouvre la porte du club privé, il se déloque, il vient avec une idée bien précise en tête : c’est jamais indécis un partouzard ! C’est même très décidé un partouzard. Quand on va à une partouze, c’est qu’on sait ce qu’on veut !
En quelques lignes, Céline montre qu’il n’est pas un écrivain de la psyché mais un écrivain du dehors.
Je m’intéresse peu aux hommes à leur opinion et même pas du tout… c’est leur trognon qui m’intéresse, pas ce qu’ils disent mais ce qu’ils sont… la chose — l’homme en soi… presque toujours le contraire de ce qu’ils racontent. C’est là que je trouve ma musique… dans les êtres… mais malgré eux et pas dans l’angle qu’ils me présentent — Je les viole… en toute gentillesse bien sûr mais sans pitié…[29]
En désarticulant la langue, il l’a libérée pour coller au concret et, par là, à la poésie de la vie. C’est ce qui lui donne cette légèreté singulière. Et son humour, concret lui aussi :
Je suis tout à fait français, écrit-il dans sa correspondance, en ce sens que ces infinies variantes autour du bien banal instinct de la reproduction m’ont toujours semblé de parfaites farces. J’ai vécu dans Priape toute ma vie, soit maquereau, soit médecin et toujours à la rigolade ! Le tragique du cul ne m’apparaît point sauf pour les maladies et les grossesses — mais pour le reste, je lui donne comme Lénine l’importance d’un « très précieux stimulant biologique ». Rien de plus. Rien de moins — Dépourvu de toute jalousie, donjuanisme, sadisme, etc., je n’ai jamais eu d’enthousiasme que pour la beauté des formes, la fluidité, la jeunesse, la grâce, la fraîcheur. Je suis très athénien dans ce sens — Mais la littérature autour ? Quelle merde ennuyeuse !
Santé, vivacité, surprise, danse, et toutes les combinaisons possibles. En bref je suis cochon ! Et je consomme peu hélas, concentré comme je suis sur mon terrible boulot si sérieux — malgré moi, scrupuleux — féroce à ma tâche. J’ai toujours aimé que les femmes soient belles et lesbiennes. Bien agréables à regarder et ne me fatiguant point de leurs appels sexuels ! Qu’elles se régalent, se broutent, se dévorent, moi voyeur. Cela me chaut ! et parfaitement ! et depuis toujours ! Voyeur certes et enthousiaste consommateur un petit peu mais bien discret.[30]
Revient alors la question obsédante. Comment un tel génie a pu être traversé par la passion la plus morbide, la plus absurde, la plus criminelle qui soit ? Comment une telle intelligence a-t-elle pu céder ainsi à la bêtise destructrice ? Comment associer tant de finesse, de délicatesse aux délires macabres et dégradants des pamphlets ? Mon psychanalyste, un jour, m’a aidé à percer le secret de l’antisémitisme de Céline. Il le reliait à son immense orgueil : « Comme il voulait être le seul véritable écrivain de son siècle, m’a-t-il expliqué, il voulait être le seul juif. »
S’il n’est pas le seul écrivain de son siècle, il le surplombe. Pourquoi ? Il a su déjouer les conventions des plumitifs, en restituant l’émotion de la langue parlée dans le langage écrit. Et il y est parvenu : c’est un événement colossal. Nietzsche dit : « Un jour s’attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable. » Céline réalise cette prédiction en pulvérisant la langue des littéraires pour imposer sa poésie. Il écrit lui-même à Gaston Gallimard, lors de l’envoi du manuscrit du Voyage : « Voilà du pain pour un siècle entier de littérature. »[31] Il a compris que la langue écrite détruisait l’émotion, comme l’avait senti avant lui Paul Valéry quand il avait écrit cette phrase magnifique :
Longtemps, longtemps la voix humaine fut base et condition de la littérature. La présence de la voix explique la littérature première, d’où la langue classique prit forme, cet admirable tempérament. […] Un jour vint où l’on sut lire des yeux sans entendre, sans épeler, et la littérature en fut tout altérée.[32]
Céline n’a qu’un souci : aller au nerf, mettre sa peau sur la table ; il s’interdit toute introspection pour atteindre à un immense lyrisme cinématographique. Il parvient à traduire la poésie des choses dans le langage de la rue :
J’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas […].[33]
Céline n’est pas un écrivain de plus. Il n’appartient pas à la bande littéraire. Et pourtant il a inventé une forme nouvelle de littérature. Il a découvert bien avant Duras la force poétique de la répétition. « Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore… » Céline reprend le même mot, de façon incantatoire, il le prolonge sans but. « Il y en avait des patriotes ! Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… » Il appartient au petit nombre de ceux dont la manière a provoqué un séisme dans l’histoire des lettres.
Il est au cœur de mon dernier spectacle, Poésie ?. Le point de rencontre entre les vers et la prose. On n’a rien dit tant qu’on n’a pas compris qu’il fut d’abord un immense poète, d’une dimension véritablement prophétique. Il renouvelle la manière dont une phrase est construite à tel point que l’on reconnaît d’emblée sa musique. Qu’elle ne ressemble à aucune autre. Voyez la familiarité, le naturel absolu du portrait du toubib de Mort à crédit :
Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C’est sur les nuages qu’il s’orientait.
En quittant de chez lui il regardait d’abord tout en haut : « Ferdinand, qu’il me faisait, aujourd’hui ça sera sûrement des rhumatismes ! […] » Il lisait tout ça dans le ciel. […]
Si c’est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !… […] Ils vomiront pas davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles, ni moins cons…[34]
D’autres fois, sa langue atteint au contraire à une sophistication, une préciosité inouïes. Ainsi de sa description du bordel de Detroit :
Il me fallait, le soir venu, les promiscuités érotiques de ces splendides accueillantes pour me refaire une âme. Le cinéma ne me suffisait plus, antidote bénin, sans effet réel contre l’atrocité matérielle de l’usine. Il fallait recourir, pour durer encore, aux grands toniques débraillés, aux drastiques vitaux.[35]
Tout est dans le contraste. Quand on lit les autres, à côté, on s’aperçoit qu’il a accompli quelque chose qui s’apparente à une révolution.
Nihiliste, Céline ? En vérité, sur l’homme, il ment tout le temps. Mais il ment pour arriver à la vérité. Non pas la vérité de l’anecdote, mais la vérité profonde qui se cache derrière les apparences. Il hait ce qu’il appelle le « sentimentalisme bidet ». Il le trouve obscène. Il déteste la joie. En prison, ça a de la tenue, mais la fête à Neu-Neu le fait frémir. L’homme est pour lui une pourriture habitée par un rêve. Il n’est pas optimiste. Il n’aime pas la nature humaine. L’humanité qu’il peint est généralement ignoble. Sa tendance à noircir tient parfois du système. Mais le génie de sa langue n’en parvient pas moins à rendre lumineuse jusqu’à l’expression de son ressentiment. La verdeur de son style vient mettre de la lumière dans la noirceur de ses tableaux. Je le disais plus haut, il faut le répéter : en étant dur avec les pauvres, en faisant part de sa découverte, qui est que les pauvres ne valent au fond pas mieux que les riches, il leur redonne une dignité bien plus grande que ceux qui se penchent sur eux avec compassion. Il ne les domine pas de sa pitié :
L’été aussi tout sentait fort. Il n’y avait plus d’air dans la cour, rien que des odeurs. C’est celle du chou-fleur qui l’emporte et facilement sur toutes les autres. Un chou-fleur vaut dix cabinets, même s’ils débordent. C’est entendu. Ceux du deuxième débordaient souvent. La concierge du 8, la mère Cézanne, arrivait alors avec son jonc trifouilleur. Je l’observais à s’escrimer. C’est comme ça que nous finîmes par avoir des conversations.[36]
Un humaniste se serait lamenté sur la dureté de la condition de la pauvre concierge. Lui préfère imaginer que le spectacle de ses efforts pour déboucher les cabinets l’a amené à lier la conversation avec elle. C’est comme cela qu’il manifeste son respect pour les pauvres. Ses romans ne sont pas exempts non plus de moments de grande tendresse. Seulement il la réserve aux animaux et aux enfants.
Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas.[37]
Et n’oublions pas ce moment sublime où Bardamu découvre que le sergent Alcide, qui fait trimer les Noirs aux colonies, a accepté de vivre dans cet enfer pour envoyer toutes ses économies à un enfant qui ne lui est presque rien :
Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l’air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.[38]
Le Voyage est un roman dont, pour reprendre l’expression de sa lettre à Gaston Gallimard, « l’amour ne sort pas indemne ». Ça n’interdit pas la sincérité ni l’émotion, comme dans la scène des adieux à Molly, qui est à tirer des larmes :
Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut encore me lire, d’un endroit que je ne connais pas, qu’elle sache bien que je n’ai pas changé pour elle, que je l’aime encore et toujours, à ma manière, qu’elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n’est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons. J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi, si vivace, si chaude que j’en ai bien pour tous les deux et pour au moins vingt ans encore, le temps d’en finir.[39]
En la quittant absurdement sans cesser de l’aimer, Bardamu montre au fond qu’il ne veut pas être heureux. Céline manifeste à travers lui son refus d’un bonheur bourgeois qui lui aurait coupé les ailes. Il décrit en même temps dans toute sa cruauté la relation amoureuse, en montrant l’incapacité à aimer de l’homme moderne, l’égoïsme qui est au fond de son romantisme un peu niais. Il nous donne surtout la clé de son œuvre avec cette phrase qui est peut-être l’une des plus belles et des plus émouvantes de son roman :
C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.
Le grand paradoxe est que ce véritable monstre d’orgueil et de méchanceté a une suraffectivité pour tout ce qui vit.
« La tante à Bébert rentrait des commissions… » Rien de ce qui est vivant ne lui fut étranger.