30 juin 2015

C’est étrange mais je n’ai jamais eu la volonté de transformer la vie ou d’agir sur l’injustice, je n’ai jamais pensé que le réel allait se transformer par le militantisme (la révolte ?). Pas une seconde je n’ai ressenti le mal d’être face à l’horreur des injustices. Mon militantisme marxiste a dû durer une dizaine de jours où j’ai essayé de vendre Rouge, en ne comprenant pas très bien ce qui le différenciait de l’autre branche révolutionnaire de Lutte ouvrière.

Une seule manifestation à 16 ans, c’était place Clichy ; je ne savais pas exactement où elle se dirigeait d’ailleurs. J’ai le souvenir d’un slogan furtif : « Les putes avec nous ». Des fenêtres se sont ouvertes boulevard de Clichy. Comme les fenêtres du métro aérien de New York dans Voyage au bout de la nuit ; je me souviens de la réplique d’un travesti : « Vous finirez tous avec un cancer de la langue. »


Voilà. Donc je me suis attelé à comprendre quelques révélations. Je me suis dit comme Valéry : « J’en suis venu, hélas, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse si lestement l’espace d’une pensée à des planches légères jetées sur un abîme, qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif mouvement les emprunte et se sauve ; mais qu’il insiste le moins du monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs. »[11]


Ces souvenirs sur le langage se sont produits à la suite de l’émission « C Politique » de dimanche dernier, animée par l’admirable Caroline Roux, où un militant du Parti socialiste, Julien Dray, reprécisait ses engagements, ses rêves, ses espoirs et plus généralement son programme. Il avait l’air d’utiliser un mot nouveau qui était celui « d’homme émancipé ». Il pensait que depuis son engagement trotskiste « le monde avait changé et qu’il fallait proposer aux citoyens d’autres projets », et il a insisté sur les mots « d’autres utopies ». En cela il ne faisait que confirmer la sincérité de son engagement d’homme politique de gauche. Il a tenu à préciser qu’il n’était pas l’inventeur de SOS Racisme, laissant l’antériorité de cette naissance à Serge Malik.

J’observais cet homme qui trahissait une certaine gravité dans sa nouvelle naissance, dans ses liens amicaux qui l’attachaient au président François Hollande, dans son nouveau départ politique, dans son parachutage dans l’Essonne ou le Val-de-Marne, je ne sais pas exactement, et dans sa conviction « chevillée au corps » de sa nature d’homme de gauche.

Ce qui m’a évidemment renvoyé à ma différence, ou plus précisément à mes mesquineries, à mon absence de sens politique et surtout à mes interrogations sur ma sensibilité. Il n’y a pas d’erreur : aucune trace d’énergie en moi pour changer la société. Pas de nouveau slogan, pas d’implication sur l’ordre effrayant des choses. Aucun élan, aucun lyrisme. Petit individu qui n’adhère pas à l’idée fondatrice de la pensée socialiste : « Nous avons des choses à faire ensemble », opposé à la réussite personnelle antipathique et recentrée sur le petit noyau familial. Pas d’erreur, j’aurais tant aimé être de gauche, mais la difficulté pour y arriver me semble un peu au-dessus de mes forces.

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