Il aurait pu tourner à gauche. Il serait allé vers la Goutte-d’Or. On ne la méprise pas la Goutte-d’Or, mais on n’a pas envie d’y aller tout de suite. Pas tout de suite. Il a tourné à droite. C’était la fin d’après-midi. Je venais de monter avec ma mère dans l’autobus. Un bel autobus à plateforme, très Boris Vian, avec les attaches en cuir orange où les mains s’agrippent quand les pavés font trembler la machine. On était assis, je crois. Il fallait bien ça, pour un voyage dans la richesse et les beaux quartiers. Il est évident qu’il y a une perspective ascendante dans ce parcours du 80. Il part de la mairie du 18e. Ce n’est pas la misère encore, mais s’il avait tourné à gauche on y arrive quand même très vite à la misère et sans s’en rendre compte.
C’est à droite qu’il a tourné. Et ça a commencé la féerie. Rue Custine d’abord. Elle cache son jeu la Custine, la rue Custine. Elle est un peu rétrécie, elle est sombre, mais elle ouvre des perspectives, elle reste à son rang mais elle sait qu’elle va devenir la rue Caulaincourt. La rue Caulaincourt, elle est un peu complexée, c’est un peu l’avenue Victor-Hugo du pauvre, mais disons qu’elle prétend à quelque chose.
Quand on arrive vers ces heures-là en haut du pont Caulaincourt on aperçoit au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière les premières lumières de Rancy, écrit Céline. C’est sur l’autre bord Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors, on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher […].[12]
Ce n’est pas gratos, cette description de Céline. Il nous emmène sur le pont comme au bord de l’océan. « On aperçoit […] les premières lumières de Rancy. » On est comme sur un bateau avec le port au loin. « C’est sur l’autre bord Rancy. » Rancy, c’est Clichy. Le 80 donc passe là, le long du cimetière de Montmartre où les miens dorment.
L’autobus débouche sur la place Clichy. On croise le grand cinéma avec ses trois mille places. Elle est idiote la place Clichy. Elle est démoralisante. Elle est très bête. Mais c’est quand même là que tout a débuté. Au café Wepler. Bardamu, premières pages du Voyage. Arthur Ganate. « Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. » Pour faire le malin, il rejoint un défilé de soldats qui passe par là :
Alors on a marché longtemps. […] Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route. […] J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats.[13]
Il est fin le 80. S’il était le 30, il pourrait aller directement à l’Étoile par le boulevard des Batignolles. C’est pas le cas, il tourne à gauche, rue de Saint-Pétersbourg. Il descend doucement vers l’apaisement de la bourgeoisie. Place de l’Europe, on sent que ça y est. Fini la cacatouille, Haussmann a bossé. Du très bon Haussmann. Du Haussmann triste, sans hystérie, dépressif. Du Haussmann protestant, quoi, mais du baron quand même. Autour de la place de l’Europe, il suffit d’énumérer le nom des rues pour comprendre que le monde s’élargit : rue de Madrid, rue de Saint-Pétersbourg, rue de Rome, rue de Budapest, rue de Moscou ! Il n’y a pas un bistrot, pas un troquet, mais du mystère dans tous les apparts. Ça change du reste de Paris et des restaurants qui, aujourd’hui, poussent comme des champignons. Tout le monde a l’air de s’en foutre, mais devant l’industrialisation du restaurant à Paris on devrait quand même s’interroger ! Tous les mois il y a un nouvel endroit et on dirait que ce nouvel endroit produit une nouvelle clientèle ! On dirait que le bobo se reproduit en fonction du nouveau restaurant ! C’est fascinant. Place de l’Europe, pas de restau, ni de bobo.
C’est froid, triste mais il y a du lingot. C’est secret. On ne jouit pas, place de l’Europe. Ici, on ne rigole pas. Ici, on cache. On ne joue pas le 16e arrondissement. Quand on arrive là, avec Maman, on est comme Frédéric Lopez dans l’émission « Rendez-vous en terre inconnue ». Vous savez, cette émission fascinante où l’on voit les actrices se lier d’amitié avec certains Papous. Il paraît qu’à chaque fois c’est un triomphe. Très grosse audience. Énorme audience. Énorme audience Frédéric Lopez ! Ça peut monter à huit millions de gens. Huit millions de gens qui voient les riches qui voient des pauvres : c’est magnifique !
Place de l’Europe, donc, je ne sais plus comment je m’appelle. La rue de Miromesnil me semble bouleversante. Quartiers chics. Ça dégage, c’est large, c’est plein de perspectives. La bourgeoisie a l’immense arrogance d’être dans les lieux où tout est aéré. Il y a de l’arbre dans la bourgeoisie. Des feuilles et des branches. On est dans les cimes. « Là-haut, dit Nietzsche, il faut être apte au climat très puissant. » Ce qui est pathétique dans la bourgeoisie, c’est que ces sommets l’angoissent et comme ça la gêne terriblement, elle recrée du lien parce qu’il n’y a pas de bourgeois sans dîners et qu’il n’y a rien de plus accablant que des dîners où l’on vous demande si vous avez lu le dernier Houellebecq. J’arrive à Saint-Philippe-du-Roule, je ne comprends plus rien : c’est de l’hébreu ! Enfin, on s’arrête au rond-point des Champs-Élysées. Du monde fermé, celui de l’enfance et des angoisses, j’entre dans un autre.
3, avenue Matignon. Un bel immeuble années 1930. Grand escalier, des tapis. Des tapis incroyables. Si je pouvais aujourd’hui en tirer des moquettes, je le ferais. Je n’ai jamais eu d’aussi belles moquettes que celles de cet escalier. À l’étage, deux énormes orangers. On s’assoit. Une Alsacienne fait le ménage. On est à la fin de la journée. Ma mère parle, elle connaît le métier : c’est le même que le sien. Tôt le matin, elle part au Figaro pour nettoyer les bureaux. On est reçu par le patron. Il ressemble à Georges Brassens. C’est l’associé de Jacques Dessange. J’ai les cheveux un peu courts. On est obsédé par les Beatles, on n’a pas le droit d’avoir les cheveux longs et là le patron dit : « Il n’y a qu’une chose qu’ils doivent faire s’ils sont pris, les employés, c’est se laisser pousser les cheveux et certainement changer de prénom. » C’est même plus qu’un déclic que ça produit. Je fais un numéro sur ma motivation. Il me dit que Robert c’est trop populaire. Il ne doit pas connaître Robert de Saint-Loup. Je dis : « Jean-Octave ou Fabrice. — Va pour Fabrice. » J’invente n’importe quoi, j’explique que j’ai toujours rêvé d’être coiffeur, que c’est plus qu’une passion : une vocation ! Je deviens Fabrice.
Six jours plus tard, je suis en train de me doucher et j’entends Maman crier : « On est pris ! » Et là c’est le tourbillon. Les clientes aux jambes interminables qui se font épiler devant moi, les collègues homos qui veulent me faire entrer dans leur confrérie. Je fais attention à mes miches. Je porte des petits blazers de minets, des Weston que l’on s’achète avec des pourboires mirobolants. Les filles ont des cuissardes. La libido est du whisky et nous fait tourner la tête. Les coiffeuses se déloquent, les clientes se déloquent, Marlène Jobert se déloque… Dès que je peux me tirer sur la tige, je me précipite aux toilettes. Une oppression homosexuelle m’entoure. Un des plus grands coiffeurs, Bernard, comme il me voit lire Freud pour plaire à ma fiancée, dit : « La Luchina, faute de se meubler le derche, elle se meuble l’esprit ! »
Chez Lorca, nous sommes chez Guitry et chez Marivaux. Nous sommes le personnel. Il y a des voituriers. Les riches se pressent. Les coiffeurs sont des vedettes. Là-bas, je vois la fin de la bourgeoisie guitryenne. Une cliente aime débarquer en Bentley, la laisser au voiturier et arroser tout le monde. Une fascination. Cinq cents balles au shampoing, deux cents balles aux portiers. Des trucs colossaux de princes arabes. Mon métier consiste à mettre les voilettes. La mise en plis est sous la responsabilité de la patronne. Alors je dis : « Voulez-vous de la lecture ? » Et je m’approche quand on me demande : « Regardez si Mme Untel est prête. » Je regarde, je prends un air renseigné, je sors un petit rouleau, je le regarde comme un amateur de vin et je dis : « Il faut revenir sous le casque, ce n’est pas encore suffisamment sec. » La cliente en général opine : « Oui, attendons encore cinq minutes. » C’est une liturgie pas harassante et qui me plaît beaucoup. Plus que le cinéma où je commencerai par hasard bien des années plus tard.
Une des clientes, Mme Chantal Poupaud, avait appris que j’étais puceau. Elle m’en parle pendant la voilette et propose de m’aider dans cette initiation. Elle m’envoie à une chanteuse réaliste : Catherine Ribeiro. Laquelle me recommande à une amie. Cette dernière veut bien coucher avec moi. Elle doit avoir 30 ans et je suis un puceau sans qualité. Pourquoi moi ?
Il subsiste en vous toujours un petit peu de curiosité de réserve pour le côté du derrière, écrit Céline. On se dit qu’il ne vous apprendra plus rien le derrière, qu’on a plus une minute à perdre à son sujet, et puis on recommence encore une fois cependant rien que pour en avoir le cœur net qu’il est bien vide et on apprend tout de même quelque chose de neuf à son égard et ça suffit pour vous remettre en train d’optimisme.[14]
Le côté du derrière avant le côté de chez Swann :
On se reprend, on pense plus clairement qu’avant, on se remet à espérer alors qu’on espérait plus du tout et fatalement on y retourne au derrière pour le même prix. En somme, toujours des découvertes dans un vagin pour tous les âges.[15]
« Un vagin pour tous les âges ! » L’initiatrice est une pure beauté. « Venez me rejoindre », elle me dit. Je dois aller dans un hôtel des Champs-Élysées. Je pars comme un héros de Salinger. À l’hôtel, on me donne une lettre. « Mme Geneviève vous demande de la rejoindre au 127, boulevard Inkermann. » Je vais jusque-là. Je sonne. Un bonhomme m’ouvre la porte et me dit : « Je vous attendais. » Je lui dis que je dois voir Geneviève. Il me répond : « Elle va arriver. » Dans ce bel appartement, moulures, hauteur de plafond, volumes, il y a des portraits de Mao Tsé-Toung partout. Le bonhomme est grand, costaud, dominant. Je dois avoir l’air terrifié. Il commence à m’expliquer le marxisme. Nous déjeunons. Elle rentre et tout d’un coup, à la fin du déjeuner, sur la table, comme ça, il saute Geneviève. Devant moi, à l’horizontale, sur la table ! Elle quitte la pièce et lui me dit : « C’est ton tour. » Un peu tremblant, je rejoins la chambre, il se ramène avec un Caméscope, prêt à filmer. Je suis chez les dingues. J’ai le temps de la glisser, mais tout de suite après, comme un héros de Truffaut, je prends mes affaires et je m’enfuis…
Ma vie est une frénésie. J’alterne les Abbesses et les Champs-Élysées. Je suis emporté dans l’infinie perspective. Un soir je monte au pub Renault, Weston aux pieds : ce sont les illuminations. Impossible de venir à bout de toutes ces impressions. Des sourires, des poitrines, des visages, des verres, des groupes, la musique, la lumière : un vertige. Je peux tout recevoir. L’existence ouvre les portes. « La beauté n’est que la promesse du bonheur »[16], disait Stendhal. « Des cafés tapageurs aux lustres éclatants »[17], cette promesse est devant moi.