Chapitre 9 L’Occident s’achève en bermuda

« Un bataillon d’agents de développement du patrimoine ouvre la marche… »[89] Ça ne devait être qu’une lecture, un soir, à la Maison des écrivains. Une forme de réunion secrète, quelque chose entre les premiers chrétiens des catacombes et les défenseurs acharnés de la conversation, du détour, d’une forme d’esprit. Il ne devait pas y avoir plus de deux cents personnes. Pour eux, Philippe Muray, écrivain récemment disparu (nous étions en 2010 et l’auteur des Exorcismes spirituels était mort depuis quatre ans, à l’âge de 60 ans) n’était pas seulement le spécialiste de Rubens, du XIX e siècle français, de Céline, mais une sorte de maître de dissidence, de professeur d’anarchisme, de pape des antimodernes. Certaines de ses formules : « Nous sommes enfermés dans la cage aux phobes », « L’Occident s’achève en bermuda », « Les mutins de Panurge »[90] étaient déjà célèbres. Mais je ne partageais ni la connaissance de ce public, ni sa passion exclusive. Je connaissais un peu ses textes, il m’arrivait de le lire. C’est l’épouse de Muray qui m’avait appelé pour me demander cette lecture unique. J’avais dit oui.

Un bataillon d’agents de développement du patrimoine ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d’accompagnateurs de détenus.

J’entame un premier texte inspiré à Muray par les emplois jeunes créés par Martine Aubry quand elle était ministre du Travail de Lionel Jospin.

Puis arrivent, en rangs serrés, des compagnies d’agents de gestion locative, d’agents polyvalents, d’agents d’ambiance, d’adjoints de sécurité, de coordinateurs petite enfance, d’agents d’entretien des espaces naturels, d’agents de médiation, d’aides-éducateurs en temps périscolaire, d’agents d’accueil des victimes et j’en passe. Ferme le cortège un petit groupe hilare d’accompagnateurs de personnes dépendantes placées en institution.

En quelques lignes, je mesure la possibilité théâtrale de Muray et sa disposition à l’oralité. Je sens qu’il y a là un matériau, que je peux le théâtraliser. Il n’y a qu’à continuer pour faire apparaître sur la scène cette « Job Pride » qui défile dans les rues de Paris :

Vers le ciel d’azur, s’envolent des ballons. Un camion-grue déguisé en sapin de Noël s’élance en grondant. La foule massée des deux côtés de l’avenue applaudit sauvagement. Le monde retrouve enfin sa base. Le patrimoine est rassuré. La petite enfance respire. Les personnes dépendantes placées en institution se congratulent. Les détenus ne sont pas en reste. Les espaces naturels non plus. Ni les pays émergents. On déchaîne les fumigènes. Le tissu social en cours de réparation frémit d’aise. […] L’opinion publique […] attend que les responsables politiques et économiques montrent leur volonté de se mobiliser contre le chômage et leur capacité d’innover au-delà des modes de pensée traditionnels et des discours convenus. Tout le monde, par ailleurs, sait qu’il est urgent d’explorer de nouvelles pistes et de faire émerger de nouveaux besoins encore mal satisfaits parce que mal définis dans la mesure où les attentes des consommateurs sont encore mal cernées […].

C’est par l’accumulation de détails que Muray emporte le lecteur avec lui. Dans ce même texte, on arrive à une conférence sur l’emploi et là c’est du génie. En quelques lignes, il saisit la folie des nominations des métiers. Et puis vient la rupture. Le moment où le chroniqueur du temps montre toute sa férocité, son scepticisme absolu, cette forme voltairienne de l’esprit qui ne laisse rien derrière lui :

Qu’est-ce que ça peut être, le comportement d’un type en train d’aiguiller des familles ou de faciliter un décloisonnement ? Et qu’est-ce que c’est un faciliteur de décloisonnement qui ne fait pas bien son boulot ? Ça s’attrape par quel bout ? Et un coordinateur petite enfance qui tire au flanc ? Un agent de médiation qui bâcle ? Un accompagnateur de personnes dépendantes placées en institution qui cochonne le travail ? Un développeur du patrimoine qui sabote ? Est-ce qu’il est possible de se révéler mauvais comme agent d’ambiance ? Médiocre accompagnateur de détenus ? Détestable faciliteur de réinsertion à la sortie de l’hôpital ?

Et la question définitive :

Et que se passe-t-il, en vérité, quand un agent d’ambiance se met en grève ?

De ce texte comme de ceux qui suivirent ce soir-là j’ai construit un spectacle. J’ai joué Muray au Théâtre de l’Atelier des centaines de fois devant des salles toujours pleines. Abonnés de Télérama, lecteurs du Fig Mag, bobos à Vélib’, curé en soutane, khâgneux tourmentés, festifs enthousiastes. C’était « Muray pour tous » dans un formidable malentendu.

Était-ce la notoriété, la mode ou la doxa du rire, ou la mécanique du ricanement ? Manifestement, le succès du Muray était un malentendu. À la sortie du théâtre les gens disaient : « Mais c’est quand même bizarre, c’est sympa de faire la fête. » Ils se sentaient mis en cause.


Muray n’est ni un doctrinaire, ni un militant. En faire un casse-couilles de droite qui veut revenir au monde d’avant, c’est l’alourdir d’une intention qu’il n’a jamais eue. Muray, c’est un écrivain qui pensait que son époque rendait le roman impossible. Il s’est vengé sur elle. Lui, qui considérait toutes les époques comme irrespirables, s’est fait le chroniqueur d’un temps irrespirable. La matière était là, disponible, il n’y avait qu’à la ramasser à pleine main.

Que nous dit Muray ? Il nous dit que notre époque s’exprime par ses fêtes. Si Muray critique le festif, nous sommes d’accord, ce n’est pas parce qu’il n’aime pas les fêtes. Ce n’est pas un raseur. Il lutte simplement contre un comportement imposé, il montre que le « festif » abrite une sorte de système totalitaire. Non pas parce que ce n’est pas bien que les gens s’éclatent mais parce qu’il éteint toute individualité, il éteint toute analyse négative du réel, il éteint toute problématique de souffrance. Il évacue le tragique de l’existence, empêchant ainsi toute littérature. Il transforme le réel en une grande fête insaisissable, indéfinissable. La comédie humaine est déshumanisée puisqu’elle est perpétuellement connectée et souriante.


Petite parenthèse. On a assisté à une étonnante métamorphose en quarante ans. À la sortie de Mai-68, celui qui prenait un verre de vin rouge était vécu comme un prolo et pas un prolo qu’il faut sauver mais un prolo qu’il fallait faire disparaître. L’alcool était vulgaire. Les gens fumaient du shit. On se promenait dans Formentera avec des djellabas blanches. On écoutait les Pink Floyd et Jimi Hendrix et dès qu’on se rencontrait on s’arrêtait comme des disciples de Jésus sous un olivier. On roulait un grand joint et sans se connaître on partageait un moment où les sens se développaient. Dans les années 1970, un mec aurait dit : « Donne-moi un petit bourgogne », on aurait répondu : « Mais qu’est-ce que c’est que ce beauf ? » On voulait des thés à la menthe, des joints, des promenades, mais un bourgogne avec un jambon cru espagnol c’était le summum de la ringardise.

Le déambulant approbatif s’épanouit dans le produit frais, dans la petite auberge. Il fait quinze kilomètres pour trouver le bon fromager. L’idée d’aller faire vingt bornes pour trouver le bon fromager nous serait apparue complètement absurde ! Mais, si l’on objective les choses, il est naturel que le bobo ne comprenne pas ce qu’on lui reproche. Il n’embête personne. Il fait monter l’immobilier. Il restaure des quartiers entiers.


Muray n’est pas un théoricien — écoutons son irrésistible poème, « Tombeau pour une touriste innocente », sur la touriste blonde, qui illustre assez bien et de manière ludique son univers :

Rien n’est jamais plus beau qu’une touriste blonde

Qu’interviewent des télés nipponnes ou bavaroises

Juste avant que sa tête dans la jungle ne tombe

Sous la hache d’un pirate aux façons très courtoises

Elle était bête et triste et crédule et confiante

Elle n’avait du monde qu’une vision rassurante

Elle se figurait que dans toutes les régions

Règne le sacro-saint principe de précaution

Point de lieu à la ronde qui ne fût excursion

Rien ici ou là-bas qui ne fût évasion

Pour elle les pays étaient terres de passion

Et de révélation et de consolation

Pour elle les pays étaient terres de loisirs

Pour elle les pays n’étaient que communion

On en avait banni les dernières séditions

Pour elle toutes les terres étaient terres de plaisir

Pour elle les nations étaient lieux d’élection

Pour elle les nations n’étaient que distraction

Pour elle les nations étaient bénédiction

D’un bout du monde à l’autre et sans distinction

Toute petite elle disait avoir été violée

Par son oncle et son père et par un autre encore

Mais elle dut attendre ses trente et un balais

Pour revoir brusquement ce souvenir éclore

Elle avait terminé son second CDD

Mais elle envisageait d’autres solutions

Elle voulait travailler dans l’animation

Pour égayer ainsi nos fêtes de fin d’année

Elle cherchait à présent et pour un prix modique

À faire partout régner la convivialité

Comme disent les conseils en publicité

Elle se qualifiait d’intervenante civique

Elle avait pris contact avec plusieurs agences

Et des professionnels de la chaude ambiance

Elle était depuis peu amie d’un vrai artiste

Musicien citoyen jongleur équilibriste

Grand organisateur de joyeuses sarabandes

Le mercredi midi et aussi le samedi

Pour la satisfaction des boutiques Godassland

Créateur d’escarpins cubistes et nabis

Elle aussi s’entraînait à des tours rigolos

En lançant dans les airs ses propres godillots

Baskets bi-matières à semelles crantées

Les messages passent mieux quand on s’est bien marré

Au ministère social des Instances drolatiques

Elle avait exercé à titre de stagiaire

L’emploi de boîte vocale précaire et temporaire

Elle en avait gardé un souvenir érotique

Elle avait également durant quelques semaines

Remplacé une hôtesse de chez Valeurs humaines

Filiale fondamentale de Commerce équitable

Où l’on vend seulement des objets responsables

Elle avait découvert le marketing éthique

La joie de proposer des cadeaux atypiques

Fabriqués dans les règles de l’art humanitaire

Et selon les valeurs les plus égalitaires

[…]

Café labellisé bio-humanisé

Petits poulets de grain ayant accès au pré

Robes du Bangladesh jus d’orange allégé

Connotation manouche complètement décalée

Sans vouloir devenir une vraie théoricienne

Elle savait maintenant qu’on peut acheter plus juste

Et que l’on doit avoir une approche citoyenne

De tout ce qui se vend et surtout se déguste

Et qu’il faut exiger sans cesse et sans ambages

La transparence totale dedans l’étiquetage

Comme dans le tourisme une pointilleuse éthique

Transformant celui-ci en poème idyllique

À ce prix seulement loin des sentiers battus

Du vieux consumérisme passif et vermoulu

Sort-on de l’archaïque rôle de consommateur

Pour s’affirmer enfin vraiment consom’acteur

Elle faisait un peu de gnose le soir venu

Lorsqu’après le travail elle se mettait toute nue

Et qu’ayant commandé des sushis sur le Net

Elle les grignotait assise sur la moquette

Ou bien elle regardait un film sur Canal-Plus

Ou bien elle repensait à ses anciens amants

Ou bien elle s’asseyait droit devant son écran

Et envoyait des mails à des tas d’inconnus

Elle disait je t’embr@sse elle disait je t’enl@ce

Elle faisait grand usage de la touche arobase

Elle s’exprimait alors avec beaucoup d’audace

Elle se trouvait alors aux frontières de l’extase

Dans le métro souvent elle lisait Coelho

Ou bien encore Pennac et puis Christine Angot

Elle les trouvait violents étranges et dérangeants

Brutalement provocants simplement émouvants

Elle aimait que les livres soient de la dynamite

Qu’ils ruinent en se jouant jusqu’au dernier des mythes

Ou bien les reconstruisent avec un certain faste

Elle aimait les auteurs vraiment iconoclastes

Elle voulait trois bébés ou même peut-être quatre

Mais elle cherchait encore l’idéal géniteur

Elle n’avait jusqu’ici connu que des farceurs

Des misogynes extrêmes ou bien d’odieux bellâtres

Des machistes ordinaires ou extraordinaires

Des sexistes-populistes très salement vulgaires

Des cyniques égoïstes des libertins folâtres

Ou bien des arnaqueurs elle la trouvait saumâtre

Elle se voyait déjà mère d’élèves impliquée

Dans tous les collectifs éducatifs possibles

Et harcelant les maîtres les plus irréductibles

Conservateurs pourris salement encroûtés

Qui se cachent derrière leur prétendu savoir

Faute d’appréhender un monde en mutation

Qui sans doute a pour eux l’allure d’un repoussoir

Quand il offre à nos yeux tant de délectations

Comme toutes les radasses et toutes les pétasses

Comme toutes les grognasses et toutes les bécasses

Elle adorait bien sûr Marguerite Durasse

De cette vieille carcasse elle n’était jamais lasse

Elle s’appelait Praline mais détestait son nom

Elle voulait qu’on l’appelle Églantine ou Sabine

Ou bien encore Ondine ou même Victorine

Ou plutôt Proserpine elle trouvait ça mignon

Elle faisait un peu de voile et d’escalade

Elle y mettait l’ardeur qu’on mettait aux croisades

Elle se précipitait sous n’importe quelle cascade

Elle recherchait partout des buts de promenade

[…]

Elle disait qu’il fallait réinventer la vie

Que c’était le devoir d’un siècle commençant

Après toutes les horreurs du siècle finissant

Là-dedans elle s’était déjà bien investie

De temps en temps chez elle rue des Patibulaires

Elle mobilisait certains colocataires

Afin d’organiser des séances de colère

Contre l’immobilisme et les réactionnaires

Elle exigeait aussi une piste pour rollers

Deux ou trois restaurants à thème fédérateur

L’installation du câble et d’un Mur de l’Amour

Où l’on pourrait écrire je t’aime sans détour

Elle réclamait enfin des gestes exemplaires

D’abord l’expulsion d’un vieux retardataire

Puis la dénonciation du voisin buraliste

Dont les deux filles étaient contractuelles lepénistes

Le Jour de la Fierté du patrimoine français

Quand on ouvre les portes des antiques palais

Elle se chargeait d’abord de bien vérifier

Qu’il ne manquait nulle part d’accès handicapés

Qu’il ne manquait nulle part d’entrées Spécial Grossesse

Qu’il ne manquait nulle part d’entrées Spécial Tendresse

Qu’on avait bien prévu des zones anti-détresse

Qu’il y avait partout des hôtesses-gentillesse

Faute de se faire percer plus souvent la forêt

Elle avait fait piercer les bouts de ses deux seins

Par un très beau pierceur sans nul doute canadien

Qui des règles d’hygiène avait un grand respect

Avec lui aucun risque d’avoir l’hépatite B

Elle ne voulait pas laisser son corps en friche

Comme font trop souvent tant de gens qui s’en fichent

Elle pensait que nos corps doivent être désherbés

Elle croyait à l’avenir des implants en titane

Phéromones synthétiques pour de nouveaux organes

Elle approuvait tous ceux qui aujourd’hui claironnent

Des lendemains qui greffent et qui liposuccionnent

[…]

Faute de posséder quelque part un lopin

Elle s’était sur le Web fait son cybergarden

Rempli de fleurs sauvages embaumé de pollen

Elle était cyberconne et elle votait Jospin

Elle avait parcouru l’Inde le Japon la Chine

La Grèce l’Argentine et puis la Palestine

Mais elle refusait de se rendre en Iran

Du moins tant que les femmes y seraient mises au ban

L’agence Operator de l’avenue du Maine

Proposait des circuits vraiment époustouflants

Elle en avait relevé près d’une quarantaine

Qui lui apparaissaient plus que galvanisants

On lui avait parlé d’un week-end découverte

Sur l’emplacement même de l’antique Atlantide

On avait évoqué une semaine à Bizerte

Un pique-nique à Beyrouth ou encore en Floride

On l’avait alléchée avec d’autres projets

Une saison en enfer un été meurtrier

Un voyage en Hollande ou au bout de la nuit

Un séjour de trois heures en pleine Amazonie

Cinq semaines en ballon ou sur un bateau ivre

À jouir de voir partout tant de lumières exquises

Ou encore quinze jours seule sur la banquise

Avec les ours blancs pour apprendre à survivre

Une randonnée pédestre dans l’ancienne Arcadie

Un réveillon surprise en pleine France moisie

Une soirée rap dans le Bélouchistan profond

Le Mexique en traîneau un week-end à Mâcon

Elle est morte un matin sur l’île de Tralâlâ

Des mains d’un islamiste anciennement franciscain

Prétendu insurgé et supposé mutin

Qui la viola deux fois puis la décapita

C’était une touriste qui se voulait rebelle

Lui était terroriste et se rêvait touriste

Et tous les deux étaient des altermondialistes

Leurs différences mêmes n’étaient que virtuelles[91]

Ce qu’on voit dans ce poème, une fois encore, c’est « Rendez-vous en terre inconnue ». Des amis aux quatre coins de la terre. Très présent, décidément, Frédéric Lopez dans mon livre ! Avec sa touriste, Muray a saisi nos mythologies les plus spectaculaires, les plus immédiates. Ce qu’on voit dans ce « tombeau », c’est que le monde a augmenté dans son sens : c’est-à-dire le tourisme comme unique vérité.

Mais je ne veux pas avoir l’air de cracher dans la soupe, je profite beaucoup de ce système. Je ne pourrais pas vivre si je restais dix heures avec « Le Bateau ivre ». Je ne pourrais pas vivre comme Péguy, comme Rimbaud, qui finissait par trouver sacré le « désordre de son esprit ». Moi, je ne suis pas un héros qui se dérègle intérieurement. Je fréquente ces grands auteurs, mais rien ne m’empêche de regarder un bon Morandini ou « Faites entrer l’accusé », de ne rater aucun Calvi, et d’être ébloui par Nagui dans « N’oubliez pas les paroles ».

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