« Éric Rohmer veut vous voir : 26, avenue Pierre-Ier-de-Serbie. » C’est l’adresse qui a produit comme un retentissement. 26, avenue Pierre-Ier-de-Serbie. Dans le 16e arrondissement. 26, avenue Pierre-Ier-de-Serbie. Les mots et les chiffres de l’ascenseur social. J’ai 20 ans, mais le pognon ça m’émeut. La porte grillagée de la villa Montmorency ça peut me rendre dingue, le calme du parc Saint-James à Neuilly ça me bouleverse. 26, avenue Pierre-Ier-de-Serbie ça me branche.
Donc, j’ai 20 ans, je sors de la coiffure. Je suis apparu dans un film de Philippe Labro. On me voit au drugstore d’Angoulême. Mais je ne veux pas être acteur, la coiffure me va très bien. Je ne sais pas qui est Éric Rohmer, je m’en fous. Il veut me voir et c’est son adresse royale — 26, avenue Pierre-Ier-de-Serbie — qui me convainc de m’y rendre.
J’arrive dans l’immeuble. J’ai toujours été sidéré par le signifiant des halls d’immeubles, particulièrement les paillassons. Le concept du paillasson. Ça n’a l’air de rien, mais c’est très important le paillasson. Quelle grandeur ! Quelle épaisseur ! Le grand paillasson s’affirme large dans l’immeuble chic, et il nous emmène mine de rien sur le tapis qui recouvre l’escalier. C’est là que ça se joue. Le Tapis. Le bonheur insensé que représente le tapis sur l’escalier, sa largeur. Sa certitude, surtout comparé à la pauvre moquette de mon studio.
Le Tapis. Dans les escaliers bourgeois. On en a peu parlé, mais qui ne s’est pas demandé en montant les escaliers sur quoi il marchait ? Du moelleux, comme si la cage d’escalier était habitable et pas visitable. Barthes expliquait qu’une ville l’intéressait quand elle était habitable et non pas visitable. La cage d’escalier du 26, rue Pierre-Ier-de-Serbie était habitable.
Je suis alors amoureux d’une femme qui m’a fait découvrir Nietzsche et Freud. Elle exige que je lise Nietzsche deux heures par jour, c’est la condition pour assouvir ma pauvre pulsion érotique. J’arrive chez Rohmer, je frappe à la porte, il m’ouvre et je lance d’une voix forte : « Âgé de trente ans, Zarathoustra quitta son pays et le lac de son pays. »[51] Pourquoi j’ai dit ça ?
Rohmer est ahuri. Il arbore un sourire heureux. Il crie : « Vous lisez Nietzsche ? Attendez ! » Il se lance en courant vers son imperméable. Il revient en brandissant un livre à la main et me dit : « On lit le même ! » Il ajoute : « Mais je le lis en allemand ! » C’est notre rencontre. Elle a duré sept films.
Le cinéaste alors est à son sommet. Il collabore aux Cahiers du cinéma, il est l’une des figures majeures de la Nouvelle Vague. Il est l’auteur du Genou de Claire, des Contes moraux, il a adapté la Marquise d’O de Kleist. Ces années-là, le cinéma fait cohabiter le divertissement populaire à la Claude Zidi ou à la Jean-Paul Belmondo et les œuvres pointues d’un Rohmer. Et là, Rohmer, on peut dire qu’il fait dans le pointu. Pendant des mois, il a traduit les neuf mille vers de la première œuvre littéraire française : Perceval ou le conte du Graal, le roman courtois de Chrétien de Troyes. XIIe siècle ; 1180 disent les spécialistes. Les producteurs ne saisissent pas totalement l’envergure du projet, mais c’est Rohmer, donc ils tentent.
On tourne dans un grand studio pendant un an. J’apprends à monter à cheval. J’apprends l’épée. Mais pas une petite épée. Une épée tellement lourde que je suis désespéré à l’idée de la porter. J’ai une cotte de mailles qui fait soixante-douze kilos. Mais le plus dur c’est d’apprendre le Chrétien de Troyes. Avec la méthode Assimil, on apprend le portugais en trois semaines, mais pour la langue de Chrétien de Troyes, pas de méthode !
Nous travaillons beaucoup, énormément, jusqu’à l’épuisement. Nous faisons le film. Un an plus tard, c’est la première aux Champs-Élysées. Tout Paris est là. Le président de la République, la Sorbonne, les intellectuels. Deleuze, Foucault, Lacan. La crème. Devant ce public, ces autorités, je suis Pretty Woman, je suis sidéré.
Le cinéma est immense et très vite je comprends qu’il n’est pas seulement peuplé de fans de Chrétien de Troyes ou de fans d’Éric Rohmer. Il y a beaucoup de gens normaux qui ne connaissent pas le premier et très mal le second. Ils ont vu « quête du Graal » sur l’affiche : ils se sont sans doute dit : c’est les Monty Python, on va aller le voir. Mais ce n’est pas Terry Gilliam, c’est Chrétien de Troyes ! Et là, le film[52] commence. Mille cinq cents personnes dans le public. Des stars partout. Fanny Ardant. Du gros. Du très gros.
Premières images, on découvre le décor. Du ciment peint en vert sur 2 500 mètres carrés pour symboliser l’herbe. Un ciel bleu qui tourne à l’infini et qui symbolise l’infini. Un arbre en fer complètement pas normal et des châteaux tout petits. Plus petits que les acteurs et peints en or ! Premier plan : le chœur. Trois femmes, deux hommes qui, face à la caméra, dans ce décor incroyable, récitent sur un air doux et médiéval :
Ce fut au temps qu’arbres feuillissent
Herbes et bois et prés verdissent
Et les oiseaux en leur latin
Chantent doucement au matin.
Et c’est chanté ! Dans le public, il y en a déjà un paquet qui se dit : « Ça ne va pas être pour nous le Chrétien de Troyes ! »
Ce fut au temps qu’arbres feuillissent
Herbes et bois et prés verdissent.
Sans doute pas des mordus de l’octosyllabe… Je sens du désarroi.
J’arrive alors, comme Fernandel dans La Vache et le Prisonnier. J’ai 23 ans, les cheveux longs. Naïf, un peu bête. Je suis avec mon cheval. Le chœur, en chantant, accompagne mon entrée :
Ainsi en la forêt, il entre
Et maintenant le cœur du ventre
Pour le doux temps lui réjouit,
Et pour le chante qu’il ouït
Des oiseaux qui joi-e faisaient
Des oiseaux qui joi-e faisaient
Toutes ces choses lui plaisaient.
« Il ôta au cheval son frein », dit le chœur. J’enlève le mors de l’animal. Et le chœur poursuit : « Et le laissa aller paissant par l’herbe fraîche verdoyante. »
Ça va se vider très vite… Quand le cheval part « paisser » sur du ciment, il y a résistance de la part du public. « Mais il ne peut pas paître sur du ciment, le cheval », s’interrogent les spectateurs.
Le chœur poursuit en disant que des chevaliers arrivent. Il y a cinq vieux chevaux qui tournent autour de l’arbre de fer. Et je vois les chevaliers. Je crois que c’est Dieu parce que c’est un puits de lumière. Je m’agenouille parce que la mère de Perceval lui dit : « Tu t’agenouilles si tu vois Dieu. » Je me mets à prier. « Qu’est-ce que t’as ? » lance le chevalier. « N’êtes-vous Dieu ? » lui répond Perceval. « Non par ma foi. — Qu’êtes-vous donc ? — Chevalier. » Les acteurs accompagnent chaque vers de gestes vaguement ridicules. Au milieu de cette scène incroyable jaillissent des vers sublimes : « Quand chevaliers adoubés furent, le jour même au combat moururent. » Ça n’a l’air de rien, mais l’adaptation de Rohmer est fluide et lumineuse.
Mais c’est trop tard. Il y a déjà des dizaines de mecs qui se barrent du cinéma.
Le chœur poursuit et dit que le héros « en ville arriva ».
La ville, c’est une tour, avec une femme plus grande que la tour. Une grosse tête au-dessus d’une petite tour. Pour retrouver la naïveté des enluminures du XIIe siècle, dira Rohmer. Mais les gens se foutent des enluminures : ils sont au cinéma. Ils ne comprennent pas pourquoi la tête sort de la tour !
La femme dit : « Qui donc appelle ? » Je réponds : « Bel ami, un chevalier suis et vous prie que dedans me fassiez entrer et l’hôtel pour la nuit prêtez. » Et là, le pont-levis descend. Je suis accueilli avec mon cheval par la patronne du château. Blanchefleur jouée par Arielle Dombasle !
La salle de cinéma déjà est presque déserte. Un désastre.
Une fois le film terminé, le directeur de la Gaumont de l’époque vient me voir et me dit : « Vous n’êtes pas pire qu’un autre, Luchini, mais c’est votre dernier film. » Je m’apprête à repartir, déprimé, et là on me dit : « Fabrice, remonte, il y a Rohmer qui fait une rencontre avec les universitaires. »
Je retourne dans le cinéma. Il reste 113 personnes sur les 1 500. Au moment où j’entre, je vois un prof qui se lève, le doigt en l’air, et qui prend la parole en disant d’une voix définitive : « Je m’oppose radicalement au concept de l’acier au XIIe siècle. »
Qu’est-ce que je peux répondre à un truc pareil ? J’ai été coiffeur, moi, à 14 ans. Rohmer répond : « Je vais vérifier. » Il met une demi-heure à trouver la réponse et me laisse seul avec tous les profs avec rien d’autre à leur proposer que des vers de Chrétien de Troyes. Au bout d’une demi-heure, Rohmer revient en disant : « Euh, Euh… Vous avez raison. Ça n’existait pas l’acier au XIIe siècle. »
Je descends, je reviens dans le 9e, rue Cadet, complètement déprimé. Le plus grand critique de l’époque, Jean-Louis Bory, la star des stars, l’animateur du « Masque et la Plume », écrit : « Quel dommage que Perceval soit joué par ce Niguedouille sans charme. » Le lendemain matin à neuf heures, coup de téléphone : « Achète Le Nouvel Obs ! » Non, déjà dans France-Soir, François Chalais avait écrit : « Quant à Fabrice Luchini, il ressemble à Serge Lama dans La Dame aux camélias. » Je descends modestement. Je vais inquiet jusqu’au marchand de journaux. Je demande Le Nouvel Observateur et je le feuillette fébrilement pour voir s’il n’y a pas de saloperie supplémentaire et là je vois la chronique de Roland Barthes. « Et si Barthes me démolissait », je me dis en sentant monter l’angoisse. Roland Barthes, alors, c’est le pape de la littérature. L’un des géants du structuralisme et de la sémiotique. Il tient une chronique dans Le Nouvel Obs.
Je tombe sur la critique de Perceval le Gallois. Et ces lignes inouïes qui font un éloge exceptionnel du film et de son héros.
Nous invitons le lecteur à se reporter à l’édition papier de Comédie française. Ça a débuté comme ça pour lire les extraits de la chronique de Roland Barthes qu’il nous a malheureusement été impossible de reproduire dans l’édition numérique.
Roland Barthes : on est au sommet !