Retour à Paris, 18 août 2015

Gare d’Avignon TGV — 17 h 43

Croisé Olivier Besancenot et sa compagne. Apparemment, nous sommes dans le même train, mais la famille se dirige vers des compartiments très éloignés du mien. Échange très chaleureux avec Besancenot. Il est doux, sympathique, direct, fluide aussi (décidément). D’emblée, échange léger sur la question qui m’obsède : est-ce que l’épreuve de l’analyse l’éclaircirait sur sa détermination militante, Olivier Besancenot ? Première fois que je le croise. Je lui ai même fait une bise. Sorte de mini Marais dans cette gare absurde. Il le prend bien. Je scénarise la rencontre. Un gros réac qui rencontre un marxiste-léniniste, tout ça très détendu, convoquant même Daniel Bensaïd et l’hypothèse communiste développée par Alain Badiou. Tout ça sur le quai.

Le mot « hypothèse communiste » me fascine. Finie la propriété privée. L’individualisme. L’exploitation de l’homme par l’homme. Finie l’arrogance de la bourgeoisie. Finie la famille. Finies l’aliénation, l’horreur de l’injustice.

Épaté du chantier qui attend les révolutionnaires. Je glisse encore une fois le vieux Freud. Il n’est pas hostile, le Besancenot. Vraiment sympathique et vivant.

La famille est repartie dans son wagon. Je les ai trouvés assez beaux, comme ça, sur ce quai de gare d’Avignon.

Je me suis assis sur le quai avec ma compagne Emmanuelle et ma chienne Illia. J’ai repensé à l’hypothèse communiste de Badiou. Fasciné mais complètement fasciné par la tâche qui attend les révolutionnaires. Avec en prime peu d’exemples super réjouissants. Je veux bien que l’hypothèse communiste selon Badiou, ce soit finalement une idée neuve qui a à peine un siècle et que toutes les horreurs, les pogroms, les goulags, les destructions, les crimes et les millions de morts — qu’Alain Badiou reconnaît, d’ailleurs — ne doivent pas entraîner le rejet définitif de cette fameuse hypothèse communiste. C’est ce qu’il pense, Badiou. Plus nuancé, plus argumenté et plus pointu philosophiquement que ma pauvre caricature. Mais c’est comme ça qu’il voit les choses. Ça a même de l’écho, on m’a dit, aux États-Unis.

Moi, je suis mal placé ; l’idée qu’on détruise la propriété privée me produit un effroi, je dirais même une angoisse… Je ne vois pas quel autre sens à ma vie que d’avoir une maison où l’Autre ne rentre pas. C’est tellement fort que quand je vois un homme ouvrir la porte de sa baraque, même modeste, je sens qu’il veut la refermer très vite pour que, même par le regard, on ne rentre pas chez lui. Et je me dis en plus qu’il a raison de défendre jalousement son habitation. Car qui supporterait ses régressions, ses négligences, son désarroi, sa folie, sa libido ?

Et pour citer Nietzsche, en mesurant bien l’altitude qui est la sienne, et qui n’a rien à voir avec mes pensées de dernier homme, « l’art de fréquenter les humains repose essentiellement sur l’adresse avec laquelle on est capable d’accepter et de déglutir un repas dont la cuisine n’inspire aucune confiance. Si l’on arrive à table avec une faim de loup, tout va bien […], mais on n’a pas cette fringale quand on veut ! Que le prochain, hélas, est dur à digérer ! »[62]

Il est dément, ce Nietzsche !

Contrairement à Alain Badiou, en étant très conscient de mon insuffisance philosophique, je ne vois d’autre éden que la propriété privée, pour limiter la folie et la violence des hommes.


C’est à ça que je pensais quand Fleur Pellerin, ministre de la Culture, est venue me saluer. Elle était avec un monsieur de la mode qui avait énormément réussi. Pendant le voyage, j’ai évoqué le cinéaste Bruno Dumont et cité Chamfort (le moraliste, pas Alain) : « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. »[63] Je ne peux pas dire que cela ait produit un retentissement excessif. Elle aussi a été charmante ; elle a même demandé à assister à la première de mon spectacle, Poésie ?… qui avait débuté en janvier.

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