Chapitre 7 Le béret de Roland

Roland Barthes, pour ma génération, c’est le penseur, le seigneur, l’homme le plus adoré. Il a écrit sur Racine, sur Proust, c’est l’auteur du Degré zéro de l’écriture et de mon livre de chevet : Fragments d’un discours amoureux. Livre qui rencontre un très grand succès dès sa parution. Il ne faut pas croire non plus que c’est Harry Potter. En ventes fermes, on est loin de ce que feront Marc Levy ou Guillaume Musso, les gens ne partent pas à la plage en disant : « Je vais me faire le dernier Barthes », « Je vais dévorer Fragments d’un discours amoureux ». Mais Barthes, c’est notre Proust, notre Sartre !

L’un des premiers textes des Fragments s’appelle « Un petit point du nez » :

Production brève, dans le champ amoureux, d’une contre-image de l’objet aimé. Au gré d’incidents infimes ou de traits ténus, le sujet voit la bonne Image soudainement s’altérer et se renverser.[53]

Qu’est-ce que ça veut dire « production brève, dans le champ amoureux, d’une contre-image de l’objet aimé » ? Ce qui est exemplaire, chez Barthes, c’est la tentative d’une sur-précision du senti, une formulation de la sensation, qui pourrait frôler la préciosité et qui pourrait provoquer l’irritation, et qui, par le biais du sensible, fait qu’il échappe à ces deux défauts.

Finalement, c’est le Barthes des Fragments qui m’enchante ; le sémiologue du Degré zéro de l’écriture n’est pas pour moi. Par contre, « production brève, dans le champ amoureux, d’une contre-image de l’objet aimé », « production », on sent une entreprise, quasiment une usine en pleine fabrication de ces petites manifestations qui vont provoquer l’ahurissement chez l’amoureux. Finalement, l’autre va dire une banalité, un truc bête ou vulgaire.

C’est toute l’adolescence que l’on trouve dans cet extrait du « Petit point du nez ». La déception. La désillusion :

Sur la figure parfaite et comme embaumée de l’autre (tant elle me fascine), poursuit Barthes, j’aperçois tout à coup un point de corruption. Ce point est menu : un geste, un mot, un objet, un vêtement, quelque chose d’insolite qui surgit (qui se pointe) d’une région que je n’avais jamais soupçonnée, et rattache brusquement l’objet aimé à un monde plat. L’autre serait-il vulgaire, lui dont j’encensais dévotement l’élégance et l’originalité ? Le voilà qui fait un geste par quoi se dévoile en lui une autre race. Je suis ahuri : j’entends un contre-rythme : quelque chose comme une syncope dans la belle phrase de l’être aimé, le bruit d’une déchirure dans l’enveloppe lisse de l’Image.[54]

L’état dont parle Roland Barthes est l’état délirant, amoureux, fusionnel, immature. La dissection sentimentale continue :

Une fois, l’autre m’a dit, parlant de nous : « une relation de qualité » ; ce mot m’a été déplaisant : il venait brusquement du dehors, aplatissant la spécialité du rapport sous une formule conformiste. Bien souvent, c’est par le langage que l’autre s’altère.[55]

Ce qui angoisse Barthes, au fond, c’est d’avoir honte de l’autre :

On dirait que l’altération de l’Image se produit lorsque j’ai honte pour l’autre (la peur de cette honte, au dire de Phèdre, retenait les amants grecs dans la voie du Bien, chacun devant surveiller sa propre image sous le regard de l’autre).[56]

On l’aura compris, la succession de points sur le nez débouche en général sur la rupture. La personne n’est pas aussi sublime qu’on imagine. Il y a le fameux rendez-vous, la convocation atroce : « Faut qu’on se parle, je crois qu’on est plus sur la même longueur d’onde. » Le mec commence à paniquer, puis la nana. On peut imaginer les SMS : « Trop de points sur le nez. Impossible de cristalliser, de projeter. Arrête de me gonfler. »

Moi-même, j’ai connu tous ces états. J’étais amoureux d’une jeune fille à 15 ans. Tout était parfait. J’ai attendu trois semaines le rendez-vous, c’était devant les Galeries Lafayette. J’étais comme un fou. Je crois que je n’ai jamais plus ressenti cet état-là. J’ai traversé Montmartre et j’ai tout vécu ce que dit Barthes dans son bouquin : l’attente, l’angoisse. Elle est arrivée avec une écharpe effrayante qui ne révélait pas que du mauvais goût, qui révélait une forme de folie. J’ai rompu.

La rupture, Barthes l’appelle « agonie ».

Écoutons-le : « Agonie : mot scientifique, angoisse. » Il y a Proust à Cabourg en arrière-plan.

Le sujet amoureux, au gré de telle ou telle contingence, se sent emporté par la peur d’un danger, d’une blessure, d’un abandon, d’un revirement — sentiment qu’il exprime sous le nom d’angoisse.

Ce soir je suis revenu seul à l’hôtel ; l’autre a décidé de rentrer plus tard dans la nuit. Les angoisses sont déjà là, comme le poison préparé (la jalousie, l’abandon, l’inquiétude) ; elles attendent seulement qu’un peu de temps passe pour pouvoir décemment se déclarer. Je prends un livre et un somnifère, « calmement ». Le silence de ce grand hôtel est sonore, indifférent, idiot (ronron lointain des baignoires qui se vident) ; les meubles, les lampes sont stupides ; rien d’amical où se réchauffer […]. L’angoisse monte ; j’en observe la progression, comme Socrate […] sentait s’élever le froid de la ciguë.[57]

Et puis il y a l’attente. L’attente, on l’a tous éprouvée, on connaît, c’est merveilleux. L’attente qui se transforme en lapin c’est l’angoisse. C’est En attendant Godot. « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? — On attend. — Oui, mais en attendant ? »[58] Et c’est là qu’Estragon, un des deux personnages, dit : « Si on se pendait ? » Vladimir lui répond : « Ce serait un moyen de bander. » Ce qui achève de convaincre Estragon : « Pendons-nous tout de suite. » Mais, lorsqu’ils arrivent devant un arbre, Estragon dit que si « Gogo mort » alors « Didi seul » :

VLADIMIR

Je n’avais pas pensé à ça.

[…]

Alors, quoi faire ?

ESTRAGON

Ne faisons rien. C’est plus prudent.

Mais l’attente pleine d’espoir, c’est sublime. Chez Barthes, ça s’appelle « tumulte d’angoisse suscité par l’attente de l’être aimé ». Et là, devant nous, il déploie la scénographie de l’attente :

Nous avons rendez-vous. J’attends. Dans le prologue, seul acteur de la pièce (et pour cause), je constate, j’enregistre le retard de l’autre ; ce retard n’est encore qu’une entité mathématique, computable (je regarde ma montre plusieurs fois) ; le Prologue finit sur un coup de tête : je décide de « me faire de la bile », je déclenche l’angoisse d’attente.[59]

Barthes continue :

« Suis-je amoureux ? — Oui, puisque j’attends. » L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois je veux jouer à celui qui n’attend pas. J’essaye de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard ; mais à ce jeu, je perds toujours. Quoi que je fasse, je me retrouve désœuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend.[60]

C’est donc ce Barthes-là qui écrit de Perceval le Gallois : « Ce film que j’admire, ce film que j’aime… » J’ai un chou énorme ! Je veux rencontrer Roland Barthes, je veux connaître Roland Barthes ! Je me débrouille pour prendre son adresse. Il habite rue Servandoni, petite rue qui part de la place Saint-Sulpice et qui va au Luxembourg. Je me précipite dans cette petite rue. J’arrive devant l’immeuble. La concierge m’empêche de rentrer : personne ne passe voir Roland Barthes. « Si vous voulez aller lui parler, allez le voir au Collège de France, il donne son cours le dimanche matin, comme Lévi-Strauss. » C’est une concierge très intello tout de même, mais on est dans le 6e à Saint-Sulpice.

Le cours de Roland Barthes, c’est le dimanche matin, comme la messe. Tous les gens nocturnes, les déséquilibrés, les riches, les pauvres y vont. Il y a les mecs du Palace, cette boîte de nuit légendaire. On y danse toute la nuit. C’est l’époque de Saturday Night, Saturday Night. On se dandine. On crie d’une voix aiguë : Saturday Night. À neuf heures du matin, il y a encore des gens sur la piste qui dansent sans musique. Je leur dis : « Qu’est-ce que tu fais ? »

Ils répondent : « J’attends le cours de Roland Barthes. »

Et là, ils vont tous vers le cours de Roland Barthes. Une procession de 1 300 personnes, on se croirait chez Mick Jagger. La queue jusqu’au boulevard Saint-Michel. Julia Kristeva avec des lunettes étonnantes. Moi, j’arrive, je rentre dans le Collège de France. Je marche. Il y a des corps étendus. Des beatniks, des hippies. Je m’assois : je suis au cours de Roland Barthes ! Il est là, costume en tweed et chaussures en daim. La première phrase que j’entends est la suivante : « Aujourd’hui, c’est le concept du c’est ça, le concept du temps qu’il fait. » Je vois 1 300 personnes écrire. J’ai appris plus tard que dans une boulangerie Roland Barthes a assisté à une conversation. La boulangère aurait dit : « Quel sale temps ! », la cliente aurait répondu : « C’est ça », et Barthes aurait fini par expliquer la météo comme « activité fortement socialisante ».

En une heure et demie, je ne comprends pas tout mais j’entends des phrases magnifiques dont la plus belle m’a anéanti : « Le classement, le classement, le pouvoir classer, la possibilité de classer est une activité fortement socialisante. » Je sens le grain de sa voix, lui qui a écrit comme Paul Valéry sur la beauté de la voix. Le cours est terminé. Je m’approche. J’essaye de lui parler. Il y a une queue énorme. Tous les plus grands psychiatres de Paris. On se croirait à Vienne. Il ne manque que Sigmund Freud. On attend trente minutes, trente-cinq minutes. Je m’approche du bureau. Je suis à un mètre du bureau, de la chaire de Roland Barthes :

— Monsieur Roland Barthes…

— Oui ?

— Vous avez dit du bien de Perceval le Gallois

— Oui, je crois que l’époque n’a pas bien saisi le raffinement de ce film.

Je lui fais un geste pour dire que j’étais l’acteur…

— Vous êtes Perceval ?

— Oui, je suis Perceval.

Et là, il me dit :

— J’aimerais beaucoup parler avec vous. Quel est votre rapport au téléphone ?

Trente ans plus tard, dans une émission vulgaire, il y a une Miss France qui m’a donné en direct son numéro de téléphone. Tous les mecs en moto me disaient : « T’as son téléphone, tu vas la niquer ! »

Et là, je me suis souvenu de Roland Barthes qui se préoccupait de mon rapport au téléphone.

Si j’avais été cabot, j’aurais répondu : « Ambigu, Roland ! »

Mais j’ai répondu : « Normal, monsieur Barthes, hypernormal. »

Il prend un crayon, puis un papier. Il note sur la page son numéro de téléphone. Tout le Collège de France murmure : « Il a le téléphone de Roland Barthes. » Le papier arrive à ma main. Je le mets dans ma poche : « J’ai le téléphone de Roland Barthes ! »

Je n’ai jamais éprouvé une sensation comme ça. Je ne l’éprouverai plus jamais. Depuis, j’ai monté les marches à Cannes, j’ai fait soixante-quinze films, tout ça n’est rien. J’ai passé un mois et demi avec Alain Delon, c’est peu à côté du téléphone de Roland Barthes. Je quitte le Collège de France d’un pas conquérant. Un je-ne-sais-quoi de satisfait, de supérieur m’accompagne.

Trois semaines plus tard exactement. Le jour, l’heure, la minute à laquelle il m’a dit d’appeler, j’appelle. Il me répond : « Je vous attends. »

Je me précipite rue Servandoni, elle n’a pas bougé de place, elle part toujours de la place Saint-Sulpice et elle va toujours au jardin du Luxembourg. Je traverse la rue, je suis fébrile, la concierge me laisse rentrer. Je rentre, je monte les trois étages. Je frappe. La porte s’ouvre : Roland Barthes ! Roland Barthes !

Roland Barthes ! Pour comprendre, imaginez Arlette Laguiller face à Léon Trotski, ou Louis Jouvet devant Molière.

J’entre. Quelques bougies parfumées. Appartement d’un austère universitaire qui n’est pas compromis par le capital. Un appartement d’intello très haut de gamme. Simple. Pas une faute de goût. Rien d’ostentatoire. Quelques bougies parfumées comme seuls symboles d’excès. Un appartement sublime de simplicité. Je réalise, assez rapidement, que Roland Barthes, ce n’est pas un « fou des meufs ». Il ne m’accueille pas comme Jean Genet dans Miracle de la rose en me disant : « Assieds-toi sur ma bite et causons »[61], mais je comprends très vite. J’ai les cheveux très longs. J’ai passé sept ans dans les salons de coiffure où les coiffeurs se regardaient dans la glace le matin en disant : « J’ai cent ans, c’est affreux. » Je connais cette confrérie.

Je m’assois sur une chaise. Je lui demande ce qu’il pense de la psychanalyse, du structuralisme, du matérialisme. Je lui demande ce qu’il pense de Guy Debord. Je l’accable de questions. À un moment, il me répond : « Fabrice, donnez-moi le droit de ne pas avoir d’opinion… »

Et là je fais un truc très étrange. Je lui dis : « Vous savez ce qu’il y a de génial chez vous, Roland ? » (Quel épisode de langage incroyable que de dire « Roland » à Roland Barthes) :

— Vous savez ce qu’il y a de génial chez vous, Roland ?

— Non.

— Levez-vous !

Il se lève. Je l’emmène dans l’entrée de son appartement. J’y avais repéré un portemanteau avec une veste et deux imperméables. Et sur cette veste avec les imperméables : un assez gros béret. Un béret qui m’a halluciné. Je me suis dit : « Pourquoi cet homme, ce grand raffiné a un béret, un béret de cette taille ? » Et là, au lieu d’être simple, je lui fais un truc délirant et je lui dis :

— Ça, Roland, ça monsieur Barthes, ça : ça fait sens !

Et là, il me répond :

— Quel sens ça fait ?

Et je lui dis :

— C’est dichotomique avec vous qui êtes le plus grand spécialiste de Proust, l’homme du Palace, de la mode. Quel signifiant pour ce béret ?

Il me répond :

— Mais, Fabrice, je suis basque.

Une évidence. Une platitude. J’ai fait dire à Roland Barthes « mais je suis basque ». Un truisme. Dans son appartement, je lui ai imposé un trafic associatif normal.

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