Épilogue
Ambleteuse, 25 septembre 2015
Dernier jour de tournage. Dernière journée.
Soleil éclatant sur la Côte d’Opale près du cap Gris-Nez.
Je termine ce film. Abasourdi et sidéré par la puissance de la psyché dans ces affaires de tournage.
Dumont est obsédé par l’objectivation. Il n’a jamais manifesté le moindre enthousiasme à la fin des prises, comme un super psychiatre qui épouserait le concept de neutralité en évacuant la bienveillance.
Dumont a un génie du casting. Son histoire de grands bourgeois décadents confrontés aux disparitions et à l’anthropophagie des gens modestes. Une œuvre irrésistible, loufoque, hallucinante et extrêmement drôle. Je me remets au travail sur mon livre, et je retrouve Rimbaud le lundi 28 septembre prochain.
En attendant dans ma loge pour un changement de lumière la semaine dernière, j’ai révisé le début du spectacle Poésie ?. J’ai repris mécaniquement l’« Alchimie du verbe » et, comme dans une sorte d’éblouissement, j’ai repris le fameux passage : « J’inventais la couleur des voyelles »[100], et en récitant ce texte que je connais depuis trente ou même quarante ans, le sens profond de cette fameuse phrase qui m’était encore obscur, abscons, s’est révélé :
A Noir,
E Blanc,
I Rouge,
O Bleu,
U Vert.
Pour la première fois dans cette caravane, j’ai vu les couleurs. J’ai répété ça des centaines et des centaines de fois, des milliers et des milliers de fois…
Je l’ai dit,
Je l’ai cherché,
Je l’ai appris.
Je reconnaissais que ce passage précis m’était obscur. Je préférais la phrase d’après : « Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. »
Dans cette caravane à Ambleteuse, le sens est apparu. Ça voudrait dire quoi ces couleurs de voyelles ? Eh bien, ça veut dire ce qui est écrit. Et c’est souvent ça chez Rimbaud. Pour accéder au sens, il faut le prendre au pied de la lettre. Surtout quand ces lettres deviennent des couleurs.
Je viens de voir les rushes, ce qu’on appelle les « bouts » (comme disait Éric Rohmer) du film de Bruno Dumont. C’est ahurissant, c’est puissamment poétique et irrésistible. Quant à mon rôle, je ne me reconnais même pas, je ne me retrouve même pas. J’aurais donc réussi une composition radicale ?
Pas du tout. Je n’ai même pas à me féliciter de ce résultat. Le talent de la costumière, de Michèle, ma maquilleuse, et de Mathieu, le coiffeur, y est pour beaucoup. Mais c’est surtout Bruno Dumont le seul responsable de cette métamorphose, c’est lui qui a composé à travers moi.
Mon seul mérite éventuellement : me laisser enfanter. Ça n’a l’air de rien, mais ce n’est pas évident de se laisser enfanter. Ce serait peut-être même le secret du métier d’acteur…