La scène commence par un déjeuner à l’hôtel Montalembert avec Christophe Ono-dit-Biot, directeur adjoint de la rédaction de l’hebdomadaire Le Point. Un coin caché près de la cheminée. Une table minuscule. Le sujet est la couverture du Point : Jean de La Fontaine. Au départ, je devais débattre avec Marc Fumaroli. L’autodidacte face au Collège de France. Trop compliqué à organiser. Je me retrouve seul avec Christophe. Il est charmant. Tout le monde le salue et il salue tout le monde. On discute de la « cover ». Les journalistes disent « cover ». Il lance ses questions. Je me concentre. D’où vient le miracle chez La Fontaine ?
Je commence sur l’absence de tout geste dans l’écriture. La fluidité lumineuse. Quelle que soit l’heure, j’arrive à témoigner, à essayer de faire sentir. Ça fait partie du métier. J’ajoute des mots aux mots. Je laisse la parole au fabuliste. « Le Meunier, son Fils et l’Âne » :
J’ai lu dans quelque endroit qu’un meunier et son fils,
L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.
Le premier qui les vit de rire s’éclata.
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense.[1]
L’ultra-efficacité de la langue. Et puis arrive une formule. Je la tente. Ce n’est pas mon métier les formules. Mais ça fait quarante ans que je cherche. La Fontaine, dis-je à Ono-dit-Biot, a été confronté au marbre de l’Antiquité. Celui d’Ésope. Il pesait, dit-on, énormément, cet Ésope. De ce marbre, de cette structure lourde, La Fontaine a fait de la dentelle, du bloc de pierre est sortie une fluidité. Un mouvement libéré de toute rhétorique. « Un mouvement libéré de toute rhétorique » : Ono-dit-Biot est content, il trouve la formule très Le Point. Je m’emballe : La Fontaine, serait-ce une pure liberté au milieu de la contrainte ? une pure invention au milieu de la rigueur ? une pure subversion au milieu d’une exquise courtoisie ? une pure anarchie au milieu d’un super ordre ? Non, non, non, La Fontaine, comme disait Céline, c’est fin…, c’est ça… et c’est tout, c’est final. Écoutons « La Laitière et le Pot au lait » :
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait […].[2]
« Légère et court vêtue » : on la voit, devant nous, en minijupe, les jambes en mouvement, c’est une pub de Dim ! C’est ça, la beauté : l’agencement. Écoutons encore :
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant.[3]
Je tiens mon idée : La Fontaine serait-il donc un adaptateur de génie à l’écriture traversée par les sagesses, les morales les plus anciennes, les plus universelles ? Non ! Elles traversent l’œuvre comme par effraction.
Non, le génie de La Fontaine c’est d’avoir créé, plutôt retrouvé le mouvement. Un magicien habile ? Non plus. Un adaptateur ? C’est ça, un adaptateur. Un adaptateur. Partant du marbre figé, il réalise un miracle et ce miracle c’est la langue ! Et, tant que j’y suis, je tente une hypothèse. Céline sort tout droit de ça… Céline sort de La Fontaine. Des années que je cherche d’où vient Céline. Il vient de là : « J’ai lu dans quelque endroit qu’un meunier et son fils… »
J’en suis là quand Bruno Le Maire, la quarantaine éclatante, vient nous saluer. On parle fables, « Le Loup et le Chien », plus précisément : « Un loup n’avait que les os et la peau… », dit-il. Je lui dis que sa diction ne va pas. Il le reconnaît. Je l’invite au théâtre. À quelques mètres de là, entrent un technicien, un producteur, et je reconnais Denis Podalydès et Jean-Louis Trintignant. Le visage austère, le comédien est là comme un parrain sicilien, entouré de ceux qui veulent faire avec lui un gros coup.
Je pourrais faire un simple sourire, un geste de la main. Montrer comme la duchesse de Guermantes que je les ai vus mais que je ne les dérangerai pas. La grande distinction aurait été de ne pas les déranger. J’aurais pu être énigmatique. Ils m’attirent pourtant. Nous sommes tous trois comédiens et la corporation m’aimante. C’est fraternel. C’est comme ça. Je viens les saluer. Je suis comme au foyer. Un foyer sec, mais au foyer. Il n’y a pas d’accueil immense, mais pas d’hostilité non plus.
« Et toi, qu’est-ce que tu fais en ce moment ? », ils me demandent. La magie de Paris ! Je suis sur scène depuis six mois. À la une des journaux. Matinale de France Inter et « 20 heures » de France 2, mais ça ne compte pas. « Et toi, qu’est-ce que tu fais en ce moment ? » C’est Paris ! C’est fabuleux ! Tu peux remplir l’Olympia pendant un an, être sur des affiches en « quatre par trois » et tous les soirs à la télé, on continuera à te demander : « Et toi, qu’est-ce que tu fais en ce moment ? » Je pense chaque fois à cette réponse de Cioran ; à la question « qu’est-ce que vous préparez ? » il répondait : « J’aurais envie de leur foutre mon poing dans la gueule. Est-ce que j’ai une tête à préparer quelque chose ? »
Je leur restitue le travail que je fais. Je leur parle des auteurs. Je sens que je brutalise l’ordre des choses. Il prend une clope, Trintignant, et il sort dans la rue. Je l’accompagne. On s’assoit et j’ai la présence d’esprit de faire le mec qui s’incruste profondément. Il y a chez moi une attirance pour la famille des acteurs, comme une aimantation pour le foyer partagé par une troupe. Je demande à Jean-Louis Trintignant quand je peux venir lui rendre visite à Uzès. En un mot je leur dis : « Je ne suis pas loin d’être un fâcheux, là. » Et là, ça s’envole…
Je commence à dire Les Fâcheux de Molière (qu’est-ce qui me prend ?) :
Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né,
Pour être de fâcheux toujours assassiné !
Il semble que partout le sort me les adresse,
Et j’en vois, chaque jour, quelque nouvelle espèce.
Mais il n’est rien d’égal au fâcheux d’aujourd’hui.[4]
J’y suis. La diction, le rythme, tout. Qu’est-ce que je découvre ? Que la littérature, l’œuvre, la puissance des auteurs n’est pas dans une université séparée de la réalité, elle n’est pas là seulement quand l’acteur est sur scène. Quelle différence entre la scène et la vie ? Je ne juge pas ceux qui passent quatre heures dans leur loge à se concentrer mais moi, j’arrive deux minutes avant l’entrée en scène. Je parle au régisseur d’argent, de politique, de femmes et, quand il faut commencer, j’essaie de lui dire, comme Guitry : « Attends une seconde, j’ai deux mots à leur dire et je reviens tout de suite. » C’est ma méthode.
Ce jour-là, au Montalembert, je récite Molière dans une situation proustienne. Je vois bien que j’insiste, que je m’impose, que je fous presque le bordel. Mais la langue de Molière vient, s’impose. Et c’est le miracle… Quand tu t’accroches au sens organique du texte, ce n’est pas un monologue, c’est de la conversation.
Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence,
Lorsque d’un air bruyant et plein d’extravagance,
Un homme à grands canons est entré brusquement,
En criant : « Holà-ho ! un siège promptement ! »
Quel plaisir de respirer cette langue, de restaurer le sentiment éternel de Molière. Et de découvrir le bonheur du turbo, du parler et en même temps de l’écrit. Et la jouissance de faire croire que l’écrit, c’est de l’organique : la vie. Je ne sais pas ce qu’ils en pensent, eux, le groupe. Ils me prennent peut-être pour un fou de transporter ainsi le cérémonial du théâtre dans le bar de l’hôtel Montalembert.
Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né,
Pour être de fâcheux toujours assassiné !
Il semble que partout le sort me les adresse.[5]
Quel plaisir de voir entrer cette langue classique dans la vie ordinaire, Molière au Montalembert. Chez lui, tout est senti. Au lieu d’être dans l’Académie, à la Comédie-Française, c’est émis, affirmé, à l’heure du déjeuner, cigarette à la bouche, face à un grand sociétaire de la Comédie-Française et à Jean-Louis Trintignant.
Me voici à nouveau seul. Le Montalembert est déjà loin. Quand je songe à ce technicien, à Denis Podalydès, à Jean-Louis Trintignant, à cette bande, je les envie. Ils forment un groupe et je suis seul. L’hystérie séduit, domine et isole. Tout à l’heure, le petit groupe projetait de monter un spectacle autour du « Bateau ivre ». « Comme je descendais des Fleuves impassibles… » Un spectacle autour du « Bateau ivre » ! Je le joue depuis des mois. J’affirme pourtant avec une absolue certitude que c’est impossible de dire le « Bateau ivre ». J’aurai beau chercher jour et nuit, je m’y épuiserai comme le sculpteur cherche en vain à faire vibrer le marbre. Et encore, le sculpteur a une forme. Le musicien a des notes. Moi je n’ai rien d’autre que des mots agencés. « Comme je descendais des Fleuves impassibles ». Tout ça est physique, organique. « Je ne me sentis plus guidé par les haleurs. » Nous y reviendrons. Trintignant vient de m’envoyer par texto une vidéo où il récite quelques vers de Musset. Quelque chose nous dépasse, c’est la fraternité qui résulte de notre pratique du théâtre. Au fond, j’ai été heureux d’appartenir à une troupe quelques minutes.