Chapitre 8 Carte ou pas carte ?

Avec Jean-Pierre Marielle, pendant le tournage d’Uranus, le film de Claude Berri où jouaient aussi Michel Blanc, Gérard Depardieu et Philippe Noiret, nous parlions des nuits entières. Comme des amis. Marielle avait inventé un concept : la « carte ». La carte, c’est plus qu’un passeport. C’est une forme de protection. On peut dire que c’est une domination. C’est un baptême. Ça n’est pas le succès populaire, la carte, mais ça assure le succès critique. En un mot, t’as la carte ou t’as pas la carte ! Libé la donne, Télérama la confirme, Les Inrocks la prolongent.

Selon les règles établies par Marielle, un encarté peut encarter celui qui joue avec lui. Je m’explique : Pierre Dux, pas carte ; jouer chez Chéreau (grosse carte) avec Jane Birkin (très bonne carte) encarte Dux qui finit par avoir la carte. La carte, on tient des jours entiers dessus. L’un interroge, l’autre répond. Deneuve ? Carte. Rohmer ? Bonne carte. Truffaut ? Pas carte. Godard ? Énorme carte ! Benoît Jacquot ? Belle carte. Isabelle Huppert ? Carte gold. Après on fait les variations sur les peintres, les écrivains : Van Gogh ? Grosse carte. Proust ? Bonne carte. Manet ? Pas carte. Mallarmé ? Carte. Houellebecq ? Carte. Céline ? Très grande carte. Victor Hugo ? Pas carte. Anatole France ? Absence absolue de carte. Antonin Artaud ? Belle carte. Rimbaud ? Immense carte.


Il faut dire aussi que Rimbaud n’est pas seulement celui, d’après Cioran, qui « a émasculé la poésie pour un siècle. Voilà la condition des génies. Ils rendent impossible leur suite »[64]. Il est aussi la névrose des comédiens. Cioran encore (bonne carte) : « Les comédiens détruisent le secret inavoué du poète. »

Avec Rimbaud, c’est une certitude. Ce n’est pas une pose. C’est un fait. L’exécution sonore d’une voix d’acteur sur le texte est évidemment le plus grand acte d’impureté. Et « Le Bateau ivre » est insaisissable. Les biographes racontent que Rimbaud l’avait dans la poche quand il est arrivé gare de l’Est. Il l’avait écrit quand il a appris qu’on l’avait invité à Paris. Il avait 17 ans. Verlaine est venu le chercher et l’a emmené chez lui, à Montmartre, rue Nicolet. Qu’a pensé Verlaine quand il a découvert sur des feuilles froissées : « Comme je descendais des Fleuves impassibles… » ?


Le comédien, lui, l’aborde comme une langue étrangère. On peut presque dire que « Le Bateau ivre »[65], c’est du perse, du sanskrit. La phrase de Cioran « il faut interdire aux Français de dire le moindre vers », je la prends à mon compte et pour ce poème particulièrement. « Le Bateau ivre », je peux en témoigner, il m’a fallu une bonne année de travail pour l’approcher.

Les premiers jours, on ne sait pas ce que l’on dit. Authentiquement. On ne sait pas ce que l’on dit. On essaye déjà de trouver le phrasé en séparant dans un premier temps des blocs. Ces blocs ne sont pas faciles à séparer. Mais nous ne sommes pas chez Hugo. « Booz était couché de fatigue accablé ; / Il avait tous les jours travaillé dans son aire… »[66] On comprend, ce sont des faits. Il n’y a qu’à suivre la grammaire et la sonorité pour qu’un sens évident s’impose.

Il n’y a pas de faits apparemment saisissables chez Rimbaud. Mais il y a des rythmes, donc, et des groupages. Pendant quelques mois, on a un travail de mémorisation, de groupage de mots et les groupages ne t’entraînent pas à un sens. « Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs. »[67] À force de répéter et de l’exécuter, les rythmes, la ponctuation, quelques silences apparaissent. Mais un problème reste entier : sa signification, son secret, en un mot son sens interne.

C’est ça, la singularité hallucinante de Rimbaud. Comme on ne comprend pas ses Illuminations, comme personne ne comprend, tout le monde s’est investi pour expliquer. Ce n’est même pas abscons comme Mallarmé, volontairement déconstruit comme les surréalistes. C’est impénétrable. Le phénomène Rimbaud est donc devenu aussi un phénomène bibliographique. On a écrit sur lui comme sur Jules César, Jésus, Napoléon. On est allé en Abyssinie sur les traces du voyageur. C’est horrible, l’Abyssinie. Il a été dans le pire trou, Rimbaud. L’Abyssinie, c’est froid la nuit, chaud le jour. Il y avait des chameaux, des voleurs partout, des grosses roches hostiles.

Un phénomène bibliographique, donc. Universitaires, psychiatres, mystiques : des dizaines de milliers de livres sur Rimbaud. Ouvrons André Dhôtel : « La pensée de Rimbaud semble remonter à l’origine d’un problème qui hante la pensée moderne. »[68] C’est du costaud. Mais plus on avance dans la critique explicative, et moins on comprend.

Il faut reconnaître qu’il concentre énormément d’interrogations : la malédiction, l’homosexualité, l’incompréhension. On songe à Nietzsche : « Je n’écris pas pour être compris, j’écris pour tenir à distance. »

Il y a une correspondance entre Nietzsche et Rimbaud. Nietzsche :

Il y a une sauvagerie parfaitement peau-rougesque, particulière au sang indien, dans la façon dont les Américains aspirent à l’or ; et leur frénésie de travail — le vrai vice du nouveau monde — commence déjà à ensauvager par contagion la vieille Europe en y décimant d’étrange sorte la pensée. On a maintenant honte du repos ; on éprouverait presque un remords à méditer. On pense, montre en main, tout de même qu’on déjeune, un œil sur le courrier de la Bourse […]. « Mieux vaut agir que ne rien faire », voilà encore un de ces principes chargés à balle qui risque de porter le coup de grâce à toute culture supérieure, à toute suprématie du goût. Cette frénésie du travail sonne le glas de toute forme ; pis, elle enterre le sentiment même de cette forme, le sens mélodique du mouvement ; on devient aveugle et sourd à toutes ses harmonies. […] On manque de temps, on manque de force à consacrer à la cérémonie, au détour de la courtoisie, à l’esprit de conversation […]. Parce que la vie devenue chasse au gain […]. La véritable vertu consiste maintenant à faire une chose plus vite qu’un autre.[69]

Rimbaud, Une saison en enfer :

La main à plume vaut la main à charrue. — Quel siècle à mains ! — Je n’aurai jamais ma main.[70]

Nietzsche, Le Gai Savoir :

On ne saurait être l’homme de sa spécialité que si l’on est aussi sa victime : c’est le prix.[71]

Très bon, le rapprochement Rimbaud-Nietzsche !

À ce niveau d’incompréhension de Rimbaud, je ne suis l’homme d’aucune spécialité, d’aucun métier. Pas connaisseur, pas pointu : je suis le néophyte, le couillon. J’ai des impressions.

Non pas que je pense comme Nietzsche :

Dans le livre d’un savant on trouve presque toujours quelque chose d’oppressé qui oppresse ; on y rencontre fatalement à un tournant ou à un autre le « spécialiste » avec son zèle, son sérieux, son courroux, sa pompeuse opinion du recoin où il rêvasse, assis sur son derrière ; sa bosse enfin — car tout spécialiste a la sienne. Le livre d’un savant reflète toujours une âme bossue.[72]

J’admire les savants, mais je suis venu à Rimbaud par hasard et devant « Le Bateau ivre » je suis comme le visiteur amateur devant un chef-d’œuvre de la peinture.

« Comme je descendais des Fleuves impassibles », au sens littéral, c’est quoi ? Une forme un peu sophistiquée. Quels sont ces fleuves ? On les raccroche, malgré tout, à du réel, on sait qu’il a rêvé à 15 ans dans des rivières. C’est tout. Il n’en dira pas plus, il ne dira pas le secret. Rimbaud est odieux. Il aura fallu quinze jours pour que la femme de Verlaine le mette dehors. Un an plus tard, les poètes parisiens feront de même. Tout est aristocratique chez Rimbaud : c’est un antipathique. Il n’a aucune volonté de donner accès à sa poésie. Il se tient à distance. C’est un solitaire. Écoutons-le :

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Il poursuit :

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J’inventai la couleur des voyelles ! — A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. — Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.[73]

« Le passage d’Arthur Rimbaud est une des aventures les plus extraordinaires qui soient arrivées à l’humanité », dit Jacques Rivière, l’un des papes de la NRF[74]. En effet, Rimbaud, c’est une aventure extraordinaire. Au départ, pourtant, Rimbaud est un très bon élève. Tout est dans l’ordre. Les premiers poèmes, ceux qu’il écrit entre 14 et 17 ans, restent sages. C’est charmant. Influencé par Hugo et par Musset. Ça coule de source :

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée…

On voit les arbres entrer dans la chambre.[75]

« Assise […] Mi-nue… » C’est un croquis d’une femme à poil sur un tabouret. Il y a un rayon de soleil buissonnier.

« Je baisai ses fines chevilles. » C’est limpide, absolument intelligible mais ça ne dure pas.

Ne jouons pas les snobs pourtant. C’est déjà très haut de gamme, ces premiers poèmes !

« Roman » :

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade…

Avec « Sensation », c’est pareil :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.[76]

Ça nous change de la cosmogonie proposée par notre société : apéro festif en fin de journée à Biarritz. Cette répugnante activité que la publicité incarne. « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers. » C’est autre chose que ces images où les gens sont très épanouis mais toujours avec des chips, toujours avec des femmes qui ont des corps déments, et où tout le monde est en groupe. Jamais une pub avec un mec seul, ou alors avec une bagnole au milieu !

« Picoté par les blés, fouler l’herbe menue. » Il n’aime pas les groupes, Rimbaud. On est à l’inverse de notre époque de sursociabilité. Nous, nous voulons communiquer avec le monde entier sauf avec notre voisin. Le voisin est considéré comme un gros paquet de merde et on ne lui dit même pas bonjour. Maintenant, on entre dans le train et on a plus un, mais quatre appareils avec nous : portable de boulot, portable privé, tablette, casque. Le voisin direct qui pourrait être le miracle n’a même pas droit à un regard.

J’y reviens : les images publicitaires de notre société ce sont toujours des états de joie en fin d’été. Avec Rimbaud, le travail est plus modeste : « Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : / Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. » Notre société, c’est des camarades partout, toujours ensemble. Jamais seul. Rimbaud, c’est le solitaire qui n’est pas dépressif : « Je laisserai le vent baigner ma tête nue. » Il est capable d’une promenade panthéiste et mystique. Il est en fusion cosmique. Voilà le projet qui est le sien à 14 ans.


Trois ans plus tard, avec « Les Assis », on passe des impressionnistes à Goya. « Et leur membre s’agace à des barbes d’épis » : au dernier vers des « Assis » il décroche. Il n’en a plus rien à foutre qu’on comprenne quoi que ce soit. Dès que le génie sort, ça ne l’intéresse plus. Les sensations deviennent obscures. Il traîne Verlaine de beuveries en débauches. Les femmes des premiers poèmes laissent place au « jeune homme dont l’œil est brillant, la peau brune, / Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu ». Le jeune homme « fier de ses premiers entêtements » se détourne des femmes. « Mais, ô Femme, monceau d’entrailles, pitié douce, / Tu n’es jamais la Sœur de charité, jamais. »[77] Et Rimbaud « sent marcher sur lui d’atroces solitudes ». Verlaine et Rimbaud errent comme deux pochards connaissant, comme l’écrit Mallarmé, « une orgiaque misère, humant la libre fumée de charbon, ivre de réciprocité »[78]. Une épopée pitoyable. Le malheur est leur Dieu. Ça donnera Une saison en enfer.

« Comme je descendais des Fleuves impassibles… » On apprend ça aux gosses à l’école. Ils n’y comprennent rien. Les adultes non plus. L’acteur encore moins. Je ne comprends pas, alors j’essaye de phraser. Les mots de Madeleine Robinson me hantent : « Jouer la comédie, ça n’est pas que ce n’est pas facile, c’est impossible. » J’ajoute : « Dire des textes, c’est impossible. » Maintenant que je sais que c’est impossible, je m’amuse de ce projet impossible. J’essaye de ne pas trop débaucher, surcharger, imposer mon lyrisme au chant propre du poète. J’essaie, j’essaie… Comment être sûr d’être dans la couleur ?

La poésie est un chant mais le compositeur n’a laissé ni partition, ni indication. Nulle part n’est indiqué où sont les notes noires et blanches. Rimbaud fait mine de le faire, « A noir, E blanc », mais c’est un délire. Où sont les blanches, les noires, les croches ?

J’en suis venu, hélas, écrit Paul Valéry, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse si lestement l’espace d’une pensée à des planches légères jetées sur un abîme, qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif mouvement les emprunte et se sauve ; mais qu’il insiste le moins du monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs.[79]

La vérité est que les universitaires dissertent et les « diseurs de profession » massacrent les textes. Les grands universitaires peuvent éclairer le texte de leur science mais l’exécutant ne peut pas être comme eux. Ce n’est pas par racisme, mais l’exécutant doit être bête. Que faire ?

La voix s’agrippe où elle peut. D’abord, il y a une attaque. L’attaque c’est « Comme ». Puis « des Fleuves impassibles ». J’ai mis du temps à comprendre qu’il fallait l’attaquer haut, « Le Bateau ivre ». Je cherche l’humeur réelle. Il faudrait que la partition s’intègre en moi pour que Rimbaud, chaque soir, surgisse. Les premières fois on l’aborde avec force et puis on comprend, avec le temps, le souci formel presque racinien. Racine revient plusieurs fois dans « Le Bateau ivre ». Souvenez-vous, Racine, selon Rimbaud, est le premier voyant.

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs…[80]

Les haleurs ! Il ne nous aide pas. Les haleurs, c’est les halos qu’il y a le long des rivières. Ces lumières qui éclairent le navigateur. Ce n’est pas évident, mais il considère qu’on doit le savoir. Les haleurs ? Ce sont les lumières d’autrefois, les grands écrivains qu’évoque Baudelaire dans son poème « Les Phares », les maîtres anciens. Il leur tourne le dos. Il ne veut plus les entendre, c’est la liquidation de l’héritage.

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles…[81]

La gigantesque arrogance de Rimbaud reprend ses droits. « Des Peaux-Rouges criards ? », il ne fait aucun effort pour être compris. C’est même l’inverse. Tout est fait pour que le lecteur se perde. Mais les Peaux-Rouges, c’est son inconscient agressif qui prime sur le reste, le monde ancien qu’il cloue définitivement.

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs…

Première hallucination. « Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. » Ceux qui ne comprennent rien se consolent en disant que c’est musical. Ce n’est pas musical, Rimbaud. « Comme c’est musical ! » me dit-on souvent en arrivant dans ma loge. Non ! Ce n’est pas musical, c’est autre chose : une autre émotion.

Continuons :

J’étais insoucieux de tous les équipages…

Ça y est on est perdu, on se contente d’accumuler des bruits et des sonorités. Le comédien est complètement démuni. Aucune prise pour se raccrocher à la rationalité. Alors il cherche les branches qu’il peut attraper.

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais […]

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Ouf ! On retrouve une forme de sens. Il y a de l’adolescence, il y a de la liberté, on respire.

Dans les clapotements furieux des marées…

On descend doucement avec lui.

[…] Et les Péninsules démarrées

N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

« Tohu-bohus », c’est un peu plus sophistiqué. Mais on suit quand même. Et puis…

La tempête a béni mes éveils maritimes…

« La tempête a béni mes éveils maritimes ! » D’un trait, c’est du Pink Floyd, sous LSD. Un trip. Il est sous acide, comme un chanteur des années 1960, le Rimbaud. On dirait une pochette de disque. Ainsi, dans Une saison en enfer :

Je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac.[82]

Mais revenons au « Bateau ivre » :

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots.

Il flotte, petit bonhomme dans la mer infinie, et l’on plonge de nouveau dans l’obscurité :

Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

Quatre strophes où on n’a pas compris grand-chose, mais subsiste une certitude : il est impossible de dire Rimbaud. Baudelaire, oui. « Spleen », par exemple :

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,

De vers, de billets doux, de procès, de romances,

Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,

Cache moins de secrets que mon triste cerveau…

« Baudelaire est le premier voyant roi des poètes, un vrai dieu », écrivait Rimbaud. Avant d’ajouter : « La forme si vantée en lui est mesquine. »[83] Il a 17 ans. Dix-sept ans, et il trouve mesquine la forme du plus grand poète vivant ! « Sa forme est mesquine ! » : on n’est pas dans la conversation connivente, la séance d’admiration collective, la grande famille de la littérature. En 1870, on a un avis ! Passons.

Baudelaire, oui, on peut, mais Rimbaud, si tu te contentes de restituer le signifiant et que tu n’atteins pas son signifié, c’est raté. Que serait son signifié ? Son humeur. Jouvet écrit qu’une phrase est « avant tout un état à atteindre »[84]. Sans atteindre cet état, tu ajoutes à la mort de l’imprimé la mort de ton interprétation. Tout ça, encore une fois, est organique. C’est du nerf, du muscle. La flèche est tirée avec la force musculaire et elle est lâchée : quand elle arrive au but, ça s’appelle la « phrase ».

Et là, ça reprend :

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures…

Une sensation.

L’eau verte pénétra ma coque de sapin…

Ça tangue.

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava…

On est paumés.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent.

[…]

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour…[85]

L’acteur qui dit ça ne sait pas de quoi il parle. Il peut mentir, prendre des airs mais « teignant tout à coup les bleuités », il ne sait plus de quoi il parle. Ces mots sont ceux d’un fou :

Ma santé fut menacée, écrit Rimbaud en 1870. Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances.[86]

Et puis vient la rupture. Là où commence vraiment le poème :

Je sais les cieux crevant en éclairs…

Comment le dire ? Agressif, limpide, serein ? Comment le dire ?

« Et les trombes et les ressacs et les courants : je sais… »

Il y a là une propulsion d’humeur, un acte d’autorité qui est peut-être le secret mystérieux du bateau ivre.

… je sais le soir,

L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes…

Ce n’est pas calme, c’est plus véhément. Il faut désormais des « trombes » et des « ressacs ». Pas de la musique de chambre, mais la philharmonie.

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

Léautaud trouvait ce vers fabriqué. Fabriqué ! Il devrait baisser d’un ton Léautaud devant Rimbaud. Fabriqué… « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » Je poursuis :

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

[…]

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies…

L’exécutant cherche des notes, essaye de les trouver et tâtonne dans une obscurité totale. « J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies. » Je dois résoudre le problème des spectateurs qui sont à vingt mètres et qui ne savent plus où ils sont. Ils cherchent avec moi.

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides…

Florides, l’esprit s’empare de nos pauvres références : soleil, maillot de bain, bimbos américaines qui boivent du milk-shake. Séries télé.

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D’hommes !…

Nouvel égarement. Et puis le Niagara : « Des écroulements d’eau », tu n’as qu’à te laisser aller, c’est du Beethoven… « Cataractant »… Ça y est, il nous aide, il nous aide, il nous aide, l’enculé. On y est. « Glaciers », vas-y, « soleils d’argent », vas-y, « cieux de braises », encore…

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu…

« Ces dorades du flot bleu. » Silence. « Ces poissons d’or, ces poissons chantants… » Là, c’est facile, c’est calme. Puis il se fait racinien : « Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. » Très formel, le Rimbaud, très classique, le Rimbaud. Il parle comme Racine : « Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène, / Et quitte le séjour de l’aimable Trézène. »[87] « Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. » Tout ça appartient à la même famille.

Je remonte à bord :

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau…

Poésie pure : « lichens de soleil », « morves d’azur », « hippocampes noirs »…

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques…

On voit Brel et son plat pays.

Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

La nostalgie et le voyant toujours :

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur

[…]

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes,

Toute lune est atroce et tout soleil amer

[…]

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache…

« La flache ? » T’es bien emmerdé. Alors, pour essayer quand même, tu cherches dans les livres. Les érudits ne te renseignent pas sur la diction, mais ils t’ouvrent des portes. « Flache » en patois des Ardennes veut dire « flaque d’eau ». La flache ! Il aurait pu dire la flaque, merde ! Là, il y a quelque chose non pas de poseur mais de vrai casse-couilles chez Rimbaud. Tu sors de douze minutes d’hallucinations pour arriver à « si je désire une eau d’Europe, c’est la flache ».

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

On retrouve Fabrice à Montmartre et son bateau de papier.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons…

Il s’éloigne, on le perd…

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.[88]

Quelle diction avec Rimbaud ? Tous les jours je la cherche. J’ai mis cent représentations à dire passablement « Le Bateau ivre ». De grands acteurs s’y sont fracassés. Certains l’ont dit avec un concept d’enthousiasme. Moi, j’ai compris que c’était simplement hallucinatoire. Après toutes ces représentations, pourtant, je le répète : c’est impossible de dire des vers.


Pourtant, j’ai eu l’idée de construire un spectacle autour du « Bateau ivre ». Elle m’est venue après l’avoir récité dans un taxi. Je hurlais les strophes de Rimbaud et la voiture tanguait sur les boulevards impassibles. Les deux-roues, agressifs, jaloux, haineux, nous avaient pris pour cible. Le chauffeur était d’origine marocaine. Quand j’ai fini, il s’est arrêté, s’est retourné vers moi et m’a dit : « Vous pouvez recommencer ? C’est magnifique, mais je n’ai rien compris. — Ne vous inquiétez pas, moi non plus, je lui ai répondu, mais cela n’a aucune importance. »

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