18 Chapitre où Régis n’est pas un con

Comme je te l’ai dit, j’aime prendre des notes, travailler à l’ancienne, cogiter sur les événements, biffer des noms, foutre des flèches. Cela m’aide à comprendre, à voir ce qui pourrait passer inaperçu. Je suis tranquillement en train de phosphorer en savourant une Westmalle tripel que l’on cogne à la porte du logement. D’habitude j’ouvre sans faire gaffe à quoi que ce soit, mais là, vu que je sais que je suis repéré, j’enfourne mon Desert Eagle à l’arrière de mon pantalon, histoire d’avoir un amuse-gueule si l’on voulait me vendre un ticket pour le paradis que je n’ai pas commandé.

— Bonjour monsieur je cherche le père Estéban, il n’est pas là ?

— C’est moi Régis…

— Hein ? Vous êtes le père Estéban ? Non, moi je recherche le curé, Estéban Lehydeux…

— Oui ben c’est moi…

Là j’ai un moment de solitude, la boule à zéro, je vais pouvoir lui expliquer, mais la couleur des mes yeux… J’attrape les deux gobelets remplis de liquide physiologique et retire les lentilles.

— Là, c’est mieux ? Rajoute moi une crinière et une barbe de trois jours, tu dois avoir un peu d’imagination pour tenter le coup ? C’est bon ?

— Te fous pas de ma gueule non plus Estéban, c’est quoi que tu nous joues là ? Carnaval ?

— Non, je vais…

Merde il est en colère le poulet, il me coupe net la chique, je n’ai même pas le temps d’essayer de penser à l’explication pourrie que je vais lui donner, qu’il monte d’un ton dans les aigus et se met à m’engueuler.

— Stop, ne cherche pas à m’enfumer ! Ah tu sais pas ce qui est arrivé à la petite Rutebeuf ! Elle est crucifiée sur le mur de sa chambre avec une couronne d’épines comme couvre-chef et une plaie dans les côtes, et tu prétends que ce merdier n’a rien à voir avec ta fonction de cureton ! Et là je débarque à l’improviste et je te découvre méconnaissable, affublé d’un look… Bordel mais de qui as-tu peur ?

— Je n’ai p…

— Laisse-moi finir ! Tu fais chier tout le temps avec tes grands airs à jouer les justiciers, les monsieur-je-sais-tout. Putain mec, tu es curé, tu m’entends : C-U-R-É.

Ben pour pas l’entendre, à vrai dire, faudrait avoir les esgourdes sacrément ensablées. Mon poulet préféré est furax, totalement hors de lui. Il va péter une durite…

Je suis dans une merde noire, qu’est-ce que tu veux que je lui raconte ? Je ne vais pas pouvoir l’endormir, va falloir jouer serrer si je ne veux pas choper un lot d’emmerdes de première bourre.

— Tu veux une bière Régis ? On prend un verre et je t’explique ?

— Tu fais chier Estéban, je vais être encore dans la merde avec tes conneries…

Je ne dis rien, je me lève et vais chercher deux Westmalle tripel au frigo, j’en profite pour attraper un paquet de noix de cajou qui n’a rien demandé à personne, mais qui va être sacrifié. Je décapsule et verse doucement le divin breuvage, en inclinant bien le verre histoire qu’il y ait juste ce qu’il faut de mousse. Je profite de ce bref répit pour réfléchir à ce que je vais bien pouvoir lui raconter.

— Tu ne me demandes pas ce que je fais chez toi à pas loin de vingt heures ?

— Ben tu viens voir si j’ai bien supporté l’autopsie d’hier, vu que je connaissais la petite. Je ne sais pas moi, tu viens te faire payer l’apéro, tu viens voir un vieux pote, tout simplement.

— Un pote comme ça, je m’en passerais, t’es un aimant à emmerdes Estéban ! À chaque fois que je croise ta route, je me retrouve dans la tourmente, alors tu parles d’un ami. Non, si je viens te voir c’est suite à un accident sur la voie publique. Ludovic Crémier s’est tué hier en moto.

Là, regarde comme je vais la jouer fine. Apprends la leçon. Sous ses airs de cocker, je le connais mon flic, ce n’est pas un branque, c’est un futé, et il vient de me glisser une belle peau de banane. Il attend la chute, il veut me foutre Knot-Out en un round.

— Qui ça ?

— Comme si tu ne connaissais pas Ludovic Crémier…

Ben non, logiquement je ne connais que son prénom, si je n’avais pas ramassé son portefeuille je ne saurais pas son blase à l’abruti. Alors, ne crois surtout pas me baiser comme ça commissaire chéri…

— Si je te dis que je ne connais pas de Crémier ! Un fromager, peut-être, mais pas un crémier.

— Arrête, je ne suis pas d’humeur à rire à tes vannes à deux balles. Crémier c’est l’assistant du légiste, celui qu’il appelait le grand con.

— Et en quoi la mort de ce grand con me concerne-t-elle ? Je l’ai croisé au cours d’une autopsie, je ne le connais pas ce guignol.

— On l’a retrouvé à quelques kilomètres de l’IML, il s’est fracassé contre la rambarde de sécurité.

— Et le rapport avec ma gueule si cet abruti ne savait pas piloter sa moto ? Je n’étais pas croché derrière lui que je sache.

— Non, enfin je n’en sais rien. Quand les secours sont arrivés, prévenus par un routier qui passait par là, ils n’ont pu que constater son décès, il était déjà mort depuis quelques heures. Pas de papier, pas d’immatriculation sur la moto, mes collègues ont donc réquisitionné les croque-morts pour l’emmener à l’IML.

Je trempe mes lèvres dans la mousse crémeuse pour me donner une contenance, je suis étonné que Régis fasse le rapprochement entre la mort de Crémier et mézigue, je l’écoute attentivement et le laisse parler.

— La bécane a été tapée par l’arrière, certainement une voiture puissante pour lui tirer la bourre, tiens, dans le genre de la tienne ça pourrait le faire. Ce n’est pas un accident, en plus celui qui a fait ça l’a défiguré, certainement pour que l’on ne l’identifie pas trop rapidement.

Il laisse un blanc, il attend que j’enclenche, ce qui ne me dérange pas car il y a un truc que je n’entrave pas dans son laïus.

— Attends, pas de papier, pas d’immatriculation, la tronche démontée et tu sais que c’est lui, comment tu peux être aussi catégorique ?

— Celui qui l’a tué ignorait qu’il était tatoué. Des motifs peu courants que le toubib a reconnus aussitôt. Ajoute à ça la marque de la moto, le casque et la corpulence… pas besoin de sortir de Saint-Cyr.

Un bon point pour la maison poulaga. Il est vrai que je n’ai pas pensé à ce genre de signes particuliers, mais bon, je n’allais pas non plus le foutre à poil sur le macadam et exposer son bout de Zan à tous les passants.

— Bon, jusque-là, je suis d’accord, mais moi, je viens foutre quoi dans ton histoire Régis ?

— Ben le doc’ a vu son crétin d’assistant partir en trombe juste après l’autopsie. Il collait au train d’une Mustang. Un coupé de 1967, comme dans Bullit, c’est bien ta voiture ?

— J’ai ce genre de caisse, c’est vrai, mais rappelle-moi, il n’y a bien qu’une seule issue à l’IML ? Qu’est-ce qui prouve qu’il me suivait ? Qu’est-ce qui te dit que c’est un homicide ? Il n’a peut-être pas eu de bol, un chauffard, le type a paniqué, pété un câble…

— Il y a ça aussi Estéban…

Il pose un sachet de plastique transparent sur la table, juste à côté des noix de cajou, juste entre nous et ne me quitte pas des yeux. Moi là je me dis que je suis un peu con sur les bords de ne pas y avoir pensé, tu y aurais pensé toi ?

Allez tourne la page, y a trop de suspense, faut faire baisser la tension d’un poil de cul, on entame un nouveau chapitre le temps que je reprenne mon souffle.

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