Toujours ces feuilles. Je finis par les reconnaître rien qu’en marchant dessus, sans les voir. Celles du chêne, qui font des résilles, celles du peuplier et du bouleau, plates et vite consumées, ne sont pas trop à craindre. Mais celles du marronnier, recroquevillées sur leurs nervures, celles du platane, qui pourrissent si mal et demeurent longtemps craquantes, vous rendent aussi discret que si tous vos boutons étaient remplacés par des grelots.
Toujours cette brume de terre, si différente du vrai brouillard qui tombe d’en haut et s’étale partout uniformément. Toujours cette brume, épaisse comme purée en certains endroits, légère comme tulle un peu plus loin, inexistante ailleurs ou déchiquetée par des jeux flous, de molles fantaisies, transformée en colonnes torses, en haillons pour fantômes, en petits tas d’ouate. Allez donc reconnaître quelqu’un, allez donc seulement vous aviser de sa présence, quand tout cela bouge, se déchire, étire de longues ombres blanches, quand une demi-lune noyée dans son triple halo se charge de parfaire la confusion en allongeant au sol de longues ombres noires !
Et toujours ce silence, toujours cette cadence, depuis que nous avons quitté la maison. Est-ce ma faute si Troche est arrivé, vers sept heures, en pleine scène de ménage, au moment où mon père, giflé à la volée, marchait sur ma mère et, sans un mot, sans un geste, sous la seule pression de son regard, la forçait à reculer jusqu’au mur ? Est-ce ma faute si ce pauvre Lucien, plein de bonnes intentions, mais gaffeur comme pas un, n’a pas su retenir sa langue et a osé lui dire dans la courette :
— Tu ferais mieux de la laisser, cette garce !
En principe, il devait venir avec nous : nous devions passer le prendre chez lui après dîner ; mais du coup Papa a préféré l’oublier et partir seul avec moi. Nous tournons depuis deux heures. Nous avons bien abattu nos huit kilomètres. Salués par les chiens de Bon-Retour, de L’Elmeraie, de La Devansette, de La Merlière, sifflant trois petits coups brefs devant chaque ferme — signal adopté depuis l’accrochage avec les gendarmes et qui devient en quelque sorte l’équivalent du « Dormez, bonnes gens » des veilleurs médiévaux, — nous avons fait le grand tour et sommes redescendus sur La Ravardière par le chemin du Grenier-aux-Chouans, le plus classique, le plus détestable chemin creux du pays, véritable cañon de glaise aux ornières insondables, aux talus hérissés d’énormes souches évasées, mortes depuis longtemps et toutes rhabillées de gros lierre. Nous marchons, silencieux, mais l’oreille saturée par les grenouilles et par les vingt espèces de chouettes qui se disputent l’empire nocturne du bocage. Nous marchons, entourés par les ricanements du petit-duc, les huées du hibou, les cris perçants d’écorché vif de l’effraie, et le « hou-hou-j’imite-le-loup » des hulottes qui s’enlèvent à tout moment, de leur vol large et mou, fatal aux taupes. Enfin, comme nous approchons de La Ravardière, un glapissement de renard en chasse jaillit à moins de cinquante mètres. Le déboulé du fauve et de sa proie, qui remontent au hallier entre deux rangées de choux, fait grêler les gouttes d’eau qui roulent toujours sur leurs grandes feuilles vernissées. On distingue très bien un double plongeon dans les épines. Le glapissement devient tout proche. Un léger trottinement passe sous les ronces, au creux du fossé, suivi par la ruée du renard qui brousse avec fureur. Papa abaisse son fusil instinctivement, puis le relève. Le glapissement s’éteint. Sur un coup de gueule qui happe, un faible cri expire dans l’épaisseur de la haie, vite remplacé par un bruit de mâchoire broyant de petits os.
— Il l’a eu, dit Papa d’un ton satisfait.
Il se frotte les mains et, presque aussitôt, lâche cet étonnant coq-à-l’âne :
— Après tout, tu sais, ta mère, c’est une pauvre fille. Si elle était heureuse, elle ne serait pas aussi méchante.
Rire étouffé d’une fille qui s’appelle Céline, qui se colle contre son père et lui murmure dans l’oreille :
— Je te trouve épatant ! Tu es donc heureux, toi ?
— Hein ?
— Eh bien ! tu dois être heureux, puisque toi, tu n’es pas méchant.
Papa repart sans répliquer, la tête basse, les épaules tombantes. Il tire la jambe, semble soudain très fatigué, s’accroche à mon bras, renifle à petits coups, nerveusement. Le coup de trompette d’un très lointain butor opérant quelque part dans les marécages de l’Argos, au-delà des limites de la commune, le fait sursauter. Il hâte le pas comme s’il avait peur. Le chemin d’ailleurs s’élargit, remonte au niveau des champs, se flanque de nombreuses barrières. Derrière un bouquet de pommiers, bien reconnaissables à leur tête ronde, qui se profile sur un fond de ciel plus clair, côté lune, surgissent les bâtiments de La Ravardière. Un premier chien gronde, lance deux ou trois avertissements graves. Un second le relaye, dans l’aigu. Puis tous deux, le bas-rouge comme le roquet, se jettent contre la barrière qui les sépare des « vigiles » et, dressés sur leurs pattes arrière, se mettent à hurler de concert. Papa siffle trois fois. De l’étable où veille une lanterne sourde, le vacher lui répond trois notes qui chantent longuement dans la nuit :
— Ho ! hé ! ho !
À moi de crier, de mon plus clair soprano :
— Colu, père et fille !
— Tais-toi donc, est-ce que cela le regarde ? Est-ce que tu devrais être là ? proteste Papa.
Éloignons-nous, poursuivis par l’odeur chaude de la paille et du fumier. Après avoir longé la ferme, le chemin continue. Mais il change de nom pour devenir le chemin des Alises et il change d’aspect en traversant, de plain-pied, la « plaine à Bouvet », territoire de trois cents hectares dont toutes les haies ont été rasées par un marchand de bestiaux pour le transformer en pâturage permanent et sur lequel la brume s’étend uniformément, très plate, très blanche, contrastant avec le ciel qui en devient noir, et pourtant si peu épaisse qu’elle parvient tout juste à la hauteur des genoux. Vus de loin, nous devons avoir l’air de marcher dans une mer de lait. Mais nous n’en buvons guère… Répondant enfin à l’exclamation de Troche, avec deux heures de retard, Papa gronde entre ses dents :
— La laisser, la laisser… Il en a de bonnes ! Une de perdue, dix de retrouvées, n’est-ce pas ? Surtout avec ma gueule…
Il s’est croisé les bras et s’avance ainsi, le menton dans la cravate, le regard surveillant les pieds, dans l’attitude d’un homme qui remonte l’allée centrale de l’église le jeudi saint, pour aller faire ses Pâques. Un peu plus loin, il avoue :
— D’ailleurs, je ne peux pas. Eva, c’est Eva. Et puis il y a toi.
Il m’attire contre lui et gronde plusieurs fois de suite : « Eva, c’est Eva… » Pas un mot, Céline ! Oreille ouverte, bouche cousue. Il faut le laisser se vider, se délivrer de ce qui l’étouffe. Il ne me parle pas vraiment, il se parle, et, quand on commence à se parler de cette façon-là, le moindre sourire, la moindre objection vous hérissent, vous rejettent aussitôt sous les verrous du silence. Si Maman n’a aucune discrétion et lance n’importe quoi à mes pauvres oreilles (beaucoup plus vieilles que moi, il faut croire), si M. Heaume a la confidence plus facile, Papa est de la race des contractés qui ont la langue courte, la salive rare, et qui n’admettent personne à contempler la collection secrète de leurs sentiments. Parmi les trois refuges : la confiance, le mutisme ou l’humeur, il ne connaît que les derniers. Voilà justement que l’humeur reprend le dessus.
— Je ne suis pas fou, je sais ce qu’elle cherche, ta mère. Elle veut m’asticoter jusqu’à ce que je la frappe. Si jamais je lui poche un œil, si j’ai seulement le malheur de lui faire un bleu, tu la verras sauter chez Clobe pour lui réclamer un constat, et hop ! Elle filera demander le divorce à son profit… La frapper ? Pas si bête !
Papa décroise les bras et considère ses mains. À l’annulaire gauche brille cette alliance épaisse comme un anneau de rideau qui se porte à la campagne. Pour la seconde fois, il avoue :
— D’ailleurs, je ne peux pas.
Abandonnant la « plaine à Bouvet », le chemin oblique sur la gauche, vers le bourg, devient une sorte de ceinture desservant un lotissement de jardins aménagés par les ardoisières de Gravoye pour ceux de leurs ouvriers qui habitent Saint-Leup. La brume recouvre les plates-bandes. Cabanes à outils et arbres fruitiers semblent suspendus entre ciel et terre.
— Quand j’ai la tête qui éclate, reprend-il, quand je rage trop, je fous le camp, je sors, je marche.
Chanson connue. Mais Papa ne m’en a jamais tant dit. Il toussote, il crache, il se racle la gorge, où quelque chose semble s’être mis en travers. Puis son fusil le gêne : il le change d’épaule. Enfin il me saisit le coude :
— Toutes ces histoires finiront mal. Eva est capable de tout. Veux-tu que je te dise ?…
— Non !
Mon père s’arrête. Son regard me creuse, sa main pèse, pèse sur mon épaule.
— De quoi as-tu donc peur ? dit-il.
Comme s’il ne le savait pas ! Comme s’il pouvait ne pas le savoir ! Sa voix se réduit, n’est plus qu’un filet. Il chuchote :
— Tu ne penses pas que ta mère pourrait nous cacher quelque chose au sujet des incendies ! Moi aussi, ça m’ennuie qu’elle soit une des rares personnes qui aient assisté à toutes ces noces. Mais, en somme, c’est un peu son métier…
Ouf ! Hypothèse absurde ! Ce n’est pas du tout ce que je craignais. Pourtant je n’aime pas cette haleine frémissante, ce regard provocant, tendu comme un piège. Que veut-il me faire dire ? Et quel rapport entre ces trois phrases et cette colère qui le détourne de moi ?
D’un coup de pied magistral, il fait sauter une motte à vingt mètres. Une branche de prunier qui pend au-dessus d’un treillage est happée, cassée, épluchée, transformée en badine qui se met à fouetter l’air, à cingler les orties. Puis elle s’envole, retombe dans le clos. Papa, avec effort, trouve un pas calme, un ton gouailleur :
— Comme le maire Comme le curé ! Eux aussi ne ratent pas un mariage. Avoue que M. Heaume est un curieux zigoto. Quant au curé, eh bien ! Besson prétend avoir vu une houppelande, un melon. Le curé, en hiver, porte toujours sa grande pèlerine noire, et un chapeau de curé ça ressemble à un melon. Oui, tu vois, je soupçonnerais plutôt le curé !
Le voilà qui éclate de rire.
D’un rire faux. Depuis l’âge de cinq ans, je sais que cette façon de se gratter le cou contre son col signifie qu’il est furieux. Non pas contre quelqu’un (en ce cas son cou se raidit et son visage devient de marbre), mais furieux contre lui-même. Quand, faute d’avoir à temps mis à profit son droit de suite, il perd un essaim, quand il manque une grosse affaire, quand il lâche — c’est rare — une phrase qu’il aurait mieux fait de ne pas prononcer, il a toujours ce tic. Rien d’étonnant à ce que son rire se transforme en ricanement, puis en une sorte de chevrotement.
— Pas méchant, pas méchant… Si, Céline, si !… Je suis méchant, mais pourquoi me pousse-t-elle à bout ?
Ses deux poings se dressent. Il crie soudain :
— À bout ! À bout !
Puis ses poings s’ouvrent, ses mains touchent son passe-montagne, retombent d’un seul coup, molles, au bout des bras. Mon ange me dit : « Ne le touche pas. Ce n’est pas le moment de faire ta câline, Céline, avance ! » Et j’avance, troublée, dans le brouillard qui se resserre. Les chouettes se sont tues, mais un matou en chasse hurle quelque part sa mélopée, entrecoupée de crachements d’air rageurs. J’ai sommeil et j’ai froid. Soudain Papa s’immobilise, se plie en deux, m’expédie au fossé d’une bourrade :
— Planque-toi ! Planque-toi !
Aplatie dans un bouquet de chélidoine, la plante à verrues que je reconnais à l’odeur, je relève le nez. Mon chef est allongé de l’autre côté du chemin, à proximité d’un tas de crottin. Dans la direction exacte du clocher de Saint-Leup sur qui s’empale la lune, un point rouge se déplace. Il passe entre deux jeunes pruniers, à hauteur de greffe, donc à hauteur de tête. Aucun doute : ce point rouge qui, à chaque bouffée, augmente d’intensité, est une cigarette, plantée au milieu d’un visage qui, malheureusement, bénéficie du contre-jour. L’homme arrive droit sur nous, probablement sur des talons de caoutchouc, car son pas n’est pas sonore, ne produit qu’un léger froissement d’herbe. Au moment où apparaît une masse noire et trapue, le point rouge saute en l’air et, décrivant une courbe élégante, va s’enfoncer dans la brume. Papa se méprend et, ne comprenant pas que l’inconnu vient seulement de jeter sa cigarette, crie, beaucoup trop tôt :
— Hep ! toi, là-bas !
Résultat : une jolie galopade ! L’ombre a aussitôt fait volte-face, s’est lancée à corps perdu dans la direction d’où elle vient, c’est-à-dire vers le bas bourg. Sa remarquable détente, qui signale de bons muscles jeunes, n’a rien à craindre de mon père, alourdi par son fusil, ni de moi, propriétaire de mollets minces. Nous ne suivons qu’avec peine et perdons du terrain. Mais Papa donne un strident coup de sifflet qui peut s’interpréter comme un signal, invitant quelque lointain acolyte à barrer la route au fuyard. Celui-ci crochette, fait un bond magnifique par-dessus une rangée d’échalas et disparaît de l’autre côté dans un grand fracas de verre brisé. Il a dû tomber en plein sur une couche. Blessé car il a crié, — il se dégage lentement des débris, nous donnant le temps d’arriver jusqu’à la clôture. Ni Papa ni moi ne sommes capables de la franchir en voltige comme il vient de le faire et, protégé par elle, il peut repartir en boitillant. Mais, comme il disparaît derrière une rangée de hauts topinambours, il a le tort de tourner la tête une seconde. Il n’est pas à plus de vingt mètres et cette fois la lune l’éclaire de plein fouet.
— Tu l’as vu, Papa, tu l’as vu ? On dirait que c’est Hacherol.
— Oui, c’est Claude, dit mon père sans s’émouvoir. Maintenant que nous le savons, nous pouvons le laisser filer. De toute façon, il n’ira pas plus loin que chez lui.
— Voilà qui pourrait bien rendre plus claire l’histoire de la lampe à souder !
— Possible, pas certain.
Poussant un genou, poussant l’autre, Papa repart sans se presser. C’est moi maintenant qui suis fébrile, excitée, qui ne comprends pas sa réserve et son calme.
— Mais enfin, s’il n’a rien à se reprocher, pourquoi se sauve-t-il ?
— Peut-être n’a-t-il aucune envie de faire savoir de quels draps il sort, ce coureur !
Un geste pudique clôt l’incident. La brume se laisse traverser par de faibles halos qui sont les lumières du village. Des bruits indéfinissables troublent l’ordre froid du silence. Le chemin va déboucher dans la rue des Franchises-Communales, là où il devient route du Lion, avant le tournant dangereux, au pied même du poteau qui porte le grand S. Un pinceau de lumière avance d’est en ouest, balayant la départementale, illuminant un pan de mur, dont deux immenses garçons de café, l’un rouge et l’autre blanc, occupent toute la surface. Comme l’auto passe, je mets le pied sur le macadam et murmure :
— Tu vas tout de même téléphoner aux gendarmes ?
— Est-ce bien la peine ? répond Papa, hésitant.
Il hésitera jusqu’à la maison, et c’est moi qui, très fière, toute heureuse de mettre en émoi la brigade, aurai le malheur de décrocher.