V

Tandis qu’on noyait les cendres et que les gendarmes faisaient leurs constatations, j’étais rentrée seule dans la Panhard conduite par Besson qui avait l’ordre de remonter aussitôt sur L’Argilière et qui, fredonnant de plus belle son éternelle Paludière, m’abandonna sans remords à la grille. Je n’en menais pas large, à cause de ma jupe et de mes bas ; je me demandais comment ma mère allait prendre la chose, bien qu’elle m’en passât beaucoup et fût depuis longtemps habituée à mes escapades, qu’elle savait innocentes. Elle grognait déjà quand je rentrais vers minuit d’une promenade avec M. Heaume. Cette fois, il était quatre heures, j’avais passé presque toute la nuit dehors et — circonstance aggravante — avec Papa. Mais, à mon grand étonnement, les portes que j’avais laissées ouvertes l’étaient encore. Je courus jusqu’à la chambre, jusqu’au lit, intact, encore recouvert de son dessus de dentelle blanche. Aucun doute. Ma mère n’était pas rentrée. Quelle aubaine ! Cela me donnait le temps de me laver, de faire disparaître mes bas, de réparer ma jupe. Elle apprendrait bien sûr que j’étais allée au feu, mais, rentrée la première, j’avais meilleure allure et beau jeu de tricher sur l’heure. Puis je changeai d’avis, je me rembrunis. Algarade évitée, bon ! Mlle Colu, à peine échappée à la leçon de morale qu’elle attendait, se sentait toute prête à la servir à Mme Colu. Pourquoi restait-elle si tard à la noce ? À son âge ! Et pourquoi d’abord se laissait-elle inviter à toutes les noces ? Je savais bien qu’on l’invitait pour son extraordinaire talent de pâtissière et aussi parce que les chanteuses qui n’ont pas une voix de pruneau et connaissent le répertoire des familles ne sont pas légion. Mais je savais aussi qu’on l’invitait comme cavalière d’élite, rompue à toutes les figures, à tous les pas, et pour mieux dire comme amuse-gars, ce qui n’a pas au pays de sens malhonnête, mais n’est tout de même pas un fleuron ajouté à la couronne des mères. Ah ! non, je n’aimais pas du tout entendre de petits jeunes gens, capables de s’intéresser à des filles de mon âge, lancer des : « Bonjour, Eva ! » à Maman, lorsqu’elle passait dans la rue. Eva faisait du tort à Mme Colu. C’était Eva qui disait en me lissant les cheveux : « J’ai une Céline toute mignonne, mais comme elle se veut vieille ! » Le respect filial, l’affection m’empêchaient de lui répondre : « Et toi, comme tu te veux jeune ! » et je n’osais répéter, même au plus secret de moi, ce vigoureux trait décoché à une imprudente par la grand-mère Torfoux fidèle à son demi-patois : « La bague au doigt, fini, dame ! Fini, ma jolie, on ne garçaille plus ! » Je me déshabillais, maussade, j’arrachais mon blouson, mon chandail, mes bas. Ce pauvre Papa… Maman avait des excuses, bien sûr. Mais est-ce que ce n’est pas terrible, déjà, de chercher des excuses à sa mère ? Est-ce qu’elle doit en avoir besoin ? Dieu merci, j’étais éreintée. La fatigue l’emporta, m’ensevelit dans ma chemise de nuit, m’enfouit dans le sommeil.

*

Je me réveillai à dix heures. Ma mère me secouait.

— Eh bien ! tu l’auras faite, la grasse matinée. Tu ne m’as même pas entendue me lever.

Je ne l’avais surtout pas entendue se glisser à côté de moi dans le lit. Malgré la présence sur le second oreiller d’un pyjama froissé — car elle mettait des pyjamas, ma très jeune mère ! — s’était-elle seulement couchée ? Je la regardais avec une sourde irritation. Son regard avait de l’assurance, sa voix aussi. Elle disait en brossant mes affaires :

— Il y a eu le feu. Ton père n’est pas encore rentré. Oh ! Céline, peut-on arranger une jupe de cette façon-là ! Tu n’as plus dix ans.

Simple protestation de ménagère, pour la forme. Elle n’insista pas, ne me demanda pas où étaient passés mes bas, jetés sous le lit. Elle semblait ne se douter de rien. Plus exactement : ne pas vouloir se douter de quelque chose. Son bras s’enroula autour de mon cou et, pour la première fois, son baiser me fut pénible. Bouche trop grasse, trop chaude. Et pourquoi sur son visage cette douceur chiffonnée, ce velouté las ? Et pourquoi ce gros parfum ?

— Dépêche-toi, Céline. Nous allons au marché. Tu prendras cinq kilos de sucre chez Candel, pour la gelée de coing. Moi, je ferai les autres courses… Allons, saute ! Je t’ai ramené de la noce un tas de bonnes choses, tu sais !

Cinq minutes plus tard, nous partions, bras dessus, bras dessous. Rien qu’à nous voir bâiller toutes les deux, il était facile de deviner que nous n’avions ni l’une ni l’autre dormi notre compte. Nous marchions sans souffler mot. Maman « était dans sa tête ». Moi aussi. Je pensais à mon père, à M. Heaume. Pourquoi s’attardaient-ils ? Au bout de la rue des Franchises, Maman me lâcha.

— Va, dit-elle en me glissant un billet de mille dans la main.

*

Je traversai la place. Elle était noire de monde, ce qui n’avait rien d’inattendu un jeudi, jour de marché. Mais, comme on pouvait le prévoir, la foule ne ressemblait pas à la cohue ordinaire, émaillée de « tope là ! », de jurons calmes, de rires lourds et d’appels au chaland. Il s’agissait, au contraire, d’une foule réservée, peu bruyante — ce qui à la campagne est toujours mauvais signe — et scindée en petits paquets où l’on parlait bas, avec des mines longues, des regards en dessous, des gestes sévères. On se serait dit en période d’élections. Et encore ! Seules, les élections législatives étaient capables de fournir assez d’émotion, de remuer assez de rancunes pour donner aux gens des têtes pareilles et les maintenir sur la place, enracinés dans leurs palabres. En me glissant entre les groupes, je n’entendais parler que de l’incendie. Et sur quel ton !

— Un type comme ça, disait le géomètre à sa belle-sœur, Mme Dagoutte, si on le prend, pas de pitié ! Il n’y a qu’à l’abattre !

Iaqualabatte, iaqualabatte ! répétait son neveu Jules, l’innocent, qu’on appelait Simplet-la-Goutte et qu’on apercevait toujours, la morve au nez, le sourire aux oreilles, remorquant au bout d’une ficelle un abominable corniaud, mi-roquet, mi-épagneul, qui répondait au doux nom de Xantippe.

Plus loin, un fermier soufflait dans l’oreille d’un autre fermier :

— Moi, maintenant, si j’entends du bruit, la nuit, je décroche mon fusil. Et je te jure que je n’y glisserai pas du sel ! Ni même du sept ! Des chevrotines, oui.

Partout ailleurs, aux abords du café Caré ou du café Belandoux, citadelles masculines, comme devant la Coopé, citadelle féminine, les mêmes phrases tombaient des mêmes moues. « Une honte, madame… Nous ne sommes pas protégés… Une pompe, ça ? Dites une seringue… Je vous accorde Bertrand, mais que voulez-vous qu’il fasse ? »

Cette rumeur l’emportait sur celle des commères qui discutaient d’ordinaire plus pointu. Dans le coin des épingles, c’est-à-dire des fermières vendant sur tréteau ou à même le panier, on ne savait plus saisir la cliente par le bras. L’antienne à deux voix, qui doit être clamée pour être efficace, se murmurait, ne franchissait pas son mètre. C’est à peine si j’entendis : « Ma bette !… Mon cardon !… À ce prix-là, vos douzaines !… C’est que la saison s’avance, ma jolie : l’œuf cher, c’est le poulet bon marché… » Marie du Massacre (une fermière, chez nous, porte le plus souvent le nom de sa ferme), la plus forte en gueule à trois lieues, ne disait rien et, mélancolique ou terrorisée, découpait comme une tarte une immense citrouille au cœur plein de graines retenues par des filets visqueux. À trois pas d’elle, un croupion de dinde sous le bras, Madeleine, la cuisinière du château, dodelinait du chignon en face de la bonne du curé, une Polonaise dont personne n’avait jamais pu prononcer le nom et qu’on appelait Varsovie (ce qui pour beaucoup passait pour un prénom, à peine plus bizarre que celui de la bonne précédente, qui s’appelait Octavie).

— Monsieur, disait-elle, c’est un homme qui ne s’affole pas ! Quand il est parti, cette nuit, il a dit à Madame : « Pas de poulets de redevance, cette année ! Mais, si ça continue, nous n’aurons bientôt plus que des fermes neuves… »

Comme je la frôlais, Madeleine interrompit tout net un commentaire, se tut une seconde et murmura :

— Tiens, voilà justement la petite Tête-de-Drap.

Mon nez se fripa. Colu, Colu… Il n’existait pas de Céline Tête-de-Drap, mais une Céline Colu, fille d’Eva et Bertrand Colu, et qui détestait être affublée du surnom paternel. Retenant une impertinence, je me mis à trotter plus vite, gagnée par l’inquiétude. Pourquoi la vieille avait-elle dit : « Tiens, voilà justement… » ? Était-il arrivé quelque chose à mon père depuis la nuit ? J’achetai en vitesse mon sucre chez Candel. Puis, traînant mon sac plein, je repartis à la recherche de Maman. Nous avions oublié de convenir d’un rendez-vous. Où était-elle ? Chez Coquerault pour le lard ou à la Ruche pour l’eau de Javel ? J’optai pour la Ruche et n’y trouvai personne. Mais, comme j’en ressortais, une caravane composée de la camionnette des pompiers, d’une 4 CV, d’une Simca-huit et de la Panhard déboucha sur la place. Un grand mouvement se fit dans la foule, dont le brouhaha devint plus intense, et qui s’agglutina autour des voitures, malgré les protestations du garde champêtre qui réglait vaguement la circulation.

— Les voilà ! criait-on.

— Dégagez, voyons ! Dégagez !

Renonçant à me frayer un passage, je contournai la place pour aller me poster devant l’épicerie Ralingue. « Céline ! » cria Maman, qui bavardait devant la boutique. Avec Julienne évidemment. Avec l’indispensable Julienne Troche, sa « sœur de communion », voisine et confidente. Enveloppées dans les mêmes blouses de satinette bleue à pois blancs, coiffées ou plutôt casquées de la même manière — à la Jeanne d’Arc, — elles se tenaient toutes deux contre l’éventaire aux légumes, cabas jumelés, derrières jumelés, humeurs jumelées. Leurs sourcils n’annonçaient rien de bon, leurs quatre prunelles noires mitraillaient la foule qui s’entr’ouvrait enfin pour laisser passer une étrange cohorte, composée de M. Heaume, de l’adjoint, du brigadier Lamorne, de deux civils propriétaires de ces serviettes jaunes, de ces tranchants plis de pantalon qui dénoncent les gens de justice, et d’une demi-douzaine d’hommes méconnaissables, innommables, tenant du charbonnier comme de l’égoutier, enduits des pieds à la tête, visage compris, d’une véritable carapace de boue et de cendres. Tous étaient muets, sauf M. Heaume, aussi sale que les autres, mais qui poussait en avant sa grosse rosette du mérite agricole et s’appliquait à faire la petite bouche pour débiter des politesses :

— Vous devez être bien fatigués, messieurs… et vous n’avez même pas déjeuné… Je m’en voudrais de vous retenir plus longtemps. Ces dames, certainement, s’impatientent…

Maman et Julienne firent un pas en avant. Les hommes s’éparpillaient déjà, lourds, exténués. Je vis Dagoutte s’éloigner, titubant, comme s’il était ivre. Seul, Ralingue, qui, loin du danger, reprenait son assurance et son grade, faisait l’important, lançait aux échos :

— Ronflez bien, les gars. Mais tâchez de passer à la mairie ce soir. M. Giat-Chebé, le juge d’instruction, sera là.

Les deux mains sur le ventre, l’épicier rentra chez lui entre deux haies de clients. Alors seulement je vis s’avancer mon père qui, lui, au contraire, hors de l’action, redevenait toujours silencieux, effacé.

— Te voilà tout de même ! fit Maman.

Je me précipitai. Elle m’écarta d’une bourrade :

— Ne touche pas ton père, tu vas te salir.

Lucien Troche, qui suivait Papa, ne fut pas mieux reçu.

— Ah ! t’es beau ! jeta Julienne.

Les deux amis se regardèrent d’un air désabusé, haussèrent chacun une épaule et, sans mot dire, emboîtèrent le pas de leurs femmes.

— Tu ne pourrais pas porter quelque chose, non ? dit encore ma mère.

Papa prit un cabas : le mien. Puis il se ravisa et prit aussi celui de Maman.

*

Nous habitions, les Troche et nous, dans la rue des Angevines — donc dans le quartier bas, — deux maisons presque identiques, situées l’une en face de l’autre : le 6 et le 7. Mais Julienne, au premier tournant, fut accrochée par sa belle-mère. Maman continua seule, en prenant bien soin de garder deux mètres d’avance sur son mari. Depuis la guerre — plus exactement depuis la mutilation de Papa, — elle ne marchait jamais à côté de lui en public. Elle le distançait toujours de deux ou trois mètres et, si par hasard il essayait de remonter à sa hauteur, elle s’arrangeait pour raser le mur en me tenant par la main, très au large, sur les trottoirs étroits du village, de telle sorte que Papa n’y pût trouver place et fût obligé de descendre sur la chaussée. Depuis trois ou quatre ans, j’avais compris, je ne me prêtais plus à cette manœuvre. Mais Papa demeurait à sa place.

— Eva !

Ma mère tressaillit, suspendit son pas une seconde, puis repartit. Quand Papa avait quelque chose à lui dire, il attendait d’être à la maison : c’était l’usage. Et comme un échange de plus de dix phrases entre eux ne donnait pas un dialogue, mais une scène, c’était la prudence.

— Eva !

Maman allongea le pas. Une conversation dans la rue, jamais de la vie ! À peine daignait-elle, en cas de besoin, jeter quelques mots par-dessus son épaule, sans ralentir, souvent sans même tourner la tête.

— Eva !

— Quoi ?

Cette fois, Maman s’arrêta pile, furieuse. Une main de mon père venait de se poser sur son bras. Une main de Papa ! Elle la regardait, cette main sale, avec indignation.

— Eva, à quelle heure es-tu rentrée hier soir ?

— Ça te regarde ?

Jamais mes parents ne se posaient de questions sur leur emploi du temps. Ils vivaient côte à côte, sans se consulter et s’observant comme le chat et le serin, à travers une cage de petites obligations. Étonnée, je regardai Papa : sous le casque de drap, sous le masque de boue, il était absolument froid, indifférent. Ses prunelles bleues (pas le même bleu que celui du bon œil de parrain : un bleu plus ciel) n’exprimaient rien, restaient immobiles entre leurs paupières rouges qui ne cillaient même pas. Mais Maman avait envie d’être odieuse. Sa bouche se plissa, ses narines palpitèrent : « Avec ça qu’il sent mauvais ! » murmura-t-elle. Incapable de cacher son dégoût, elle effaça son épaule sur qui pesait toujours une main sale, elle recula. J’étais outrée, mais mon père ne daigna pas faire attention. De l’épaule de sa femme, sa main retomba sur l’épaule de sa fille, dont la tête se coucha pour effleurer cette main, du coin de la lèvre, et il reprit d’une voix neutre, dépourvue de toute passion :

— Si je te demande ça, c’est que, selon l’heure où tu es rentrée, ton témoignage peut présenter quelque intérêt pour l’enquête. Tu travaillais chez les Gaudian, hier soir, et les Gaudian habitent à deux pas des Binet.

— Je m’occupe bien de ça !

Maman repartit vivement, et cette fois je ne lui donnai pas tort, sans lui donner raison. À quoi bon ce débat ! Qu’ils s’épargnent, qu’ils m’épargnent ! Pendant cinquante mètres, je me trouvai seule entre eux, indécise, déchirée, complice de l’un comme de l’autre. Ah ! comme il est difficile de faire un agent double au pays de la tendresse ! Peu à peu, je me rapprochai de Maman, puisque pour l’instant c’était elle qui semblait menacée. À quelle heure elle était rentrée ? Je n’en savais rien. Cela n’avait aucun intérêt. Personne n’ignorait que, un sarrau jeté sur sa belle robe, elle avait d’abord fait son boulot de cordon bleu, depuis le vol-au-vent jusqu’à la bombe glacée ; personne n’ignorait qu’elle était ensuite passée dans la salle pour chanter : En revenant de Craon (version locale de En revenant de Suresnes), Minuit, chrétiens, La pomponnette, Où allez-vous petite ? et pour danser ces dernières danses qui sont arrivées à exterminer la violette et les quadrilles. Trop sûre d’y rencontrer Papa, elle n’était certainement pas allée au feu, où d’ailleurs elle aurait gâtée sa robe, et plus tard, quand l’accordéon s’était tu, par bienséance, elle avait dû se lancer avec les plus enragés, les plus jeunes, avec ce terrible petit Hippolyte, frère du marié, avec Claude Hacherol, son cousin, à la poursuite du nouveau couple qu’il est d’usage d’aller dénicher et qu’on trouve toujours après ces longues fouilles, ces errances, entrecoupées de rires troubles, de chants rauques et de conciliabules… Qu’elle y trouvât plaisir, j’enrageais d’y penser. Mais c’était ainsi, et ça ne regardait pas Papa. Je jetai un coup d’œil, en passant, dans la glace du pharmacien qui me renvoya l’image de ma mère : une femme svelte, aux jambes et à la poitrine parfaites, très capable de me supporter sans dommages, moi qui lui rappelais que seize (mon âge), plus dix-sept (âge d’Eva Torfoux au moment de son mariage), plus un (honorable délai) ont toujours fait trente-quatre. « Quand le compte des ans passe le compte des dents… tu commences à les perdre, et bien d’autres choses avec ! » disait la grand-mère Torfoux. Bah ! Maman n’en avait pas une seule de cariée. Soudain, je me retournai vers mon père et, pour briser le silence, avec les meilleures intentions du monde, je gaffai sombrement :

— Si tu voyais ce que Maman nous a ramené ! Elle en avait plein son panier. Nous en avons au moins pour toute la semaine.

Le tressaillement de ma mère m’avertit… Voyons, voyons, qu’avais-je donc dit ? Elle en avait plein son panier… Façon de parler, simple formule, car les gâteaux, le morceau d’alise, le petit pâté de lapin en croûte, les restes friands, tout était sur la table. Cervelle, ma cervelle, que vas-tu chercher ? Pourquoi faut-il que je me glisse aussitôt dans ces failles qui permettent toujours d’aller au cœur des secrets ? Ma phrase la gênait, le panier la gênait. Elle était donc rentrée avec un panier au bras, ma mère. Mais ce n’était pas le panier dont l’évocation devait l’ennuyer. Que faisait l’autre bras ? Impitoyable, je remontais dans sa pensée, je la forçais, comme une truite force le barrage d’amont : « Plein, son panier… Qu’est-ce à dire ? Céline dormait à mon retour. Dormait ou faisait semblant de dormir ? A-t-elle vu ce que je faisais de mes deux coudes ? Non, elle ne peut pas m’avoir surprise, à moins d’être aux aguets dans la cuisine — et pourquoi s’y serait-elle embusquée ? Elle était dans son lit. Dans notre lit. Donc dans la chambre d’où, même éveillée, il lui est impossible de rien voir puisque cette chambre ne donne pas sur la rue. Elle ne pourra témoigner que de l’heure indue. Et encore !… Le réveil n’était pas remonté. L’étonnant tout de même est qu’elle parle d’un panier plein, alors que je l’ai vidé sur la table, en arrivant, et remisé dans l’armoire aux balais. » Car elle l’avait remisé dans l’armoire aux balais, le panier. Je l’avais vu, à cette place qui n’était pas la sienne, en allant décrocher mon cabas.

— Comme tu cours ! Comme tu cours, Maman !

Ma mère avait redressé le menton. Elle prenait toujours cet air-là quand elle venait de subir les remarques acidulées de ma tante Colu, quand elle sortait de chez elle en disant : « Et puis zut ! Elle en pensera ce qu’elle voudra. Je ne vais pas me mettre martel en tête. Je n’ai de comptes à rendre à personne ! » Elle avait cet air-là le jour (récent, il n’y a pas deux mois : c’était la veille de l’incendie Daruelle) où elle avait eu avec Papa une scène plus terrible que toutes les autres, le jour où, pour la première fois, elle avait osé me dire : « Écoute, Céline, tu es grande maintenant, il faut que tu saches… Ton père et moi… Ce n’est plus possible. La seule solution, c’est le divorce. Ce n’est pas admis dans ce pays-ci, mais je ne peux pas faire autrement. Il y a dix ans que nous devrions être séparés. Ton père s’y est toujours opposé. Pour divorcer, il faut un grief, et je n’en ai pas contre lui. Et puis il y a toi… Je ne te laisserai jamais à ton père. Aide-moi, Céline. Toi, il t’écoutera peut-être. Dis-lui… » Elle n’avait pas eu le temps de finir : je n’étais plus dans la pièce…

— Comme tu cours !

Faisant la navette, je venais d’arriver à la hauteur de ma mère, qui me saisit l’épaule, y crispa les doigts, et nous fîmes encore cent mètres, en silence, tandis que je songeais : « Sans moi, n’est-ce pas, sans moi, Maman, comme tout serait simple ! Tu ne serais plus que celle dont on disait au Louroux : “Quand on voit Eva, on comprend le père Adam.” Je sais, je sais, tu as épousé un garçon fait comme les autres, un beau garçon même, si j’en crois cette étonnante photo qui trône encore sur le buffet. Tu as épousé un beau garçon avant la guerre… pour récupérer ce pauvre Papa, ce monstre, il faut dire le mot, ce monstre à peine pensionné (car la hideur, même à cent pour cent, n’a pas de cours) qui t’oppose un refus candide, une conduite irréprochable (car, la hideur, ce n’est pas non plus un grief), qui prétend s’imposer à toi pour toute la vie, toute la vie, toute la vie. Victime d’une victime, voilà ce que tu es. Mais pourquoi en faire une troisième ? Toute ta vie, c’est aussi toute la mienne. » Mais la main de ma mère sur mon épaule se crispait plus fort, me faisait mal. Je le voyais bien, au fur et à mesure que nous nous rapprochions de la maison, l’agacement faisait place en elle à la rage, la rage à l’exaspération. J’aurais pu crier pour elle : « Maudit géranium qui fait son signal rouge à la fenêtre ! Maudite baraque… — Maman, Maman, j’y vis aussi ! — Maudite baraque où, selon ton père, nous avons passé quinze mois “inoubliables” ! Quinze mois qu’il me fait payer depuis bientôt quinze ans ! » Elle n’eut pas la patience d’attendre, de faire vingt mètres de plus pour soustraire ses fureurs aux oreilles complaisantes des voisines ; le fiel lui remonta d’un seul coup à la bouche :

— Un bleu de fichu, une journée de fichue ! jeta-t-elle par-dessus son épaule. Ce ne sont ni Oudare, ni Ralingue, ni la commune qui te les paieront.

Maigre coup. Le grand pas calme de Papa n’en fut pas troublé.

— J’ai fait mon devoir, dit-il avec un peu d’emphase.

— Ton devoir ! Tu parles ! Si comme pompier tu obtiens toujours d’aussi beaux résultats, comme agent d’assurances tu pourras bientôt prendre ta retraite.

Cette flèche-là était meilleure, mais n’allait pas loin. Je m’étais aussitôt rejetée vers mon père, puisque c’était lui, cette fois, l’attaqué. Je bouillais. Un peuple de fourmis me courait sur la langue. Taisez-vous donc ! Quand saurez-vous vous taire ? Les lèvres de ma mère s’entrouvraient, découvrant de petites canines très blanches, si bien frottées au dentifrice et qui cherchaient à mordre. Seule, une bonne méchanceté lui rendrait enfin supportable le goût de sa salive. N’en trouvant pas, elle se rabattit sur la première inspiration venue, trouva plaisante l’idée de se payer la tête de Papa (je ne trouve pas d’autre explication), de lui jeter, comme ça, pour le plaisir, un bon gros mensonge. Elle s’arrêta carrément, fit volte-face et lança tout à trac :

— À propos, tu m’as demandé à quelle heure j’étais rentrée… Très tôt, mon cher, très tôt. Quand je suis partie, Binet venait de crier au feu et, quand je suis arrivée, le clairon commençait à sonner. J’ai même été étonnée de ne pas te trouver à la maison. Tu as fait vite pour t’habiller…

— Très vite, tu penses ! dit Papa.

Il y avait une petite faille dans sa voix. Ses prunelles pourchassèrent soudain celles de ma mère, qui se dérobèrent. Refusait-il de croire à cette fable ? Après tout, je devais l’apprendre plus tard, elle était vraie. Partiellement vraie. Maman était bel et bien rentrée, à cette heure-là, mais seulement pour cinq minutes : le temps de troquer ses escarpins, qui lui faisaient mal, contre des souliers plats. Cependant Papa, sans cesser de la tenir sous le feu de ses prunelles, enchaînait avec une apparente conviction :

— Je pensais bien que tu étais rentrée tôt. Entre les deux incendies, je suis allé chercher une rallonge au magasin et, en passant devant la maison, j’ai vu de la lumière.

— De la lumière !

Exclamation regrettable. Le ton, où perçait un rien d’étonnement — un rien de trop, — démentait tout le reste.

— Eh bien ! dit Papa, puisque tu étais là.

Cousu de fil blanc ! J’avais envie de crier : « Attention ! » Mais Maman s’enferra :

— C’est juste, dit-elle, j’ai rallumé un instant pour aller aux water.

Presque aussitôt je la vis changer de couleur en me regardant : « As-tu allumé ? » me demandaient ses yeux. Faute de savoir que moi, non plus, je n’étais pas là, elle s’engageait dans un dédale de suppositions. Sauf fantaisie de ma part, qui, en effet, aurait pu allumer ? Si Papa était vraiment passé devant la maison, il n’y avait pas, il ne pouvait pas y avoir de la lumière. Donc, il inventait. Avec son air de lui tendre la perche, l’astucieux ! Il inventait un détail inexact pour qu’elle le confirmât, étourdiment, et par là même avouât qu’elle mentait. Mais je pouvais aussi avoir allumé. Autre problème ! Si j’avais allumé, sans raison apparente, je pouvais aussi bien m’être plus tard embusquée dans la cuisine. Quelle confusion ! Quel climat ! Mensonge pour mensonge… Maman me regardait toujours, elle sourit, comme si elle m’était reconnaissante de mon silence — ou de mon sommeil. Moi, je me sentais honteuse et coupable de je ne sais quel péché par omission, j’affectai de tirer un bout de langue, de sautiller sur un talon : me réfugier dans la petite fille que je n’étais plus, que je n’aimais pas être, c’était encore à ma portée. Et Maman, qui s’était tassée, qui donnait l’impression d’être dominée, serrée de près — pourtant Papa n’avait même pas tiqué, — se redressa peu à peu, se mit à fouiller dans son sac pour y prendre sa clef. Je pus enfin lever les yeux, chercher ceux de mon père. Comme j’en étais sûre, ils ne posaient pas de questions, ils ne me demandaient pas de témoigner contre elle.

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