XXXII

C’est la fin. Impossible de savoir laquelle, mais c’est la fin. À l’heure habituelle, sonnée par le réveil et avec les gestes habituels, lents, mesurés, mécaniques, il a quitté sa chambre pour avaler ce café au lait servi par sa fille. Rien de remarquable dans son attitude, triste et figée, mais pas plus que la veille. On se forge si facilement des idées que je ne jugerai d’abord pas utile d’interpréter l’insistance froide et résolue de son regard qui peut aussi être celui du sergent Colu (et on sait ce que recouvrent chez lui le calme et la résolution !) que celui d’un homme qui a choisi son chemin, qui ira coûte que coûte où il a décidé d’aller. Je me dis seulement en poussant devant lui la boîte à sucre ou le beurrier : « Il est déconcertant. Effondré hier soir, il semble ce matin massif et sûr de lui. »

Mais voici que se succèdent une série de petits faits inattendus, anormaux. Son bol vidé, il jette sa serviette en bouchon sur la table au lieu de la plier, de la glisser dans le rond de plastique rouge qui lui est dévolu, et ce rond disparaît dans sa poche, où je l’entends craquer au creux de son poing. Puis il s’approche du buffet, saisit le cadre que j’ai sauvé de la poubelle, en retire sa photo, aussitôt déchirée en deux, en quatre, en huit, en seize morceaux, qui vont rejoindre les débris du rond de serviette. Ne parlons pas de Céline, déjà toute droite, toute raide. Ma mère — qui depuis ce matin n’a plus de pansement — pousse le balai, radieuse, feignant de ne rien voir. Mais elle comprend aussi bien que moi le sens de ce massacre des symboles : cette petite mise en scène est une manière de crier : « Je m’en vais » sans ouvrir la bouche.

S’en va-t-il vraiment ? Où ? Dans quelles conditions ? Est-ce seulement prudent de le laisser faire ? Même s’il n’a plus ma mère pour le mettre hors de lui, ne sera-t-il pas aussi dangereux ailleurs qu’ici ? L’exil, la solitude, la privation de sa fille, la rupture avec ses habitudes ne vont-ils pas être exploités par ses démons ? À peine a-t-il filé dans son bureau que je tâche de l’y rejoindre. Peine perdue : il s’est enfermé à clef et donne, sans désemparer, de mystérieux coups de téléphone, d’une voix sourde, calculée au plus juste pour ne pas traverser la porte. Quand je me retourne, dépitée, je bute contre ma mère qui, elle aussi, s’est approchée pour essayer de surprendre quelque chose.

— Je crois que ça prend tournure, dit-elle à voix basse.

Une heure plus tard, un nouvel événement, encore beaucoup plus significatif, vient confirmer son espoir et mes craintes. Une charte à grandes roues tirée par un cheval gris à queue ficelée en paquet et menée par Lucas, le premier gars de La Mélettière, s’arrête devant la grille. Papa surgit aussitôt, portant sur son dos l’extracteur à miel qui disparaît derrière les ridelles. Puis c’est le tour du cérificateur, de l’enfumoir et de cette caissette contenant tous les petits outils spéciaux d’où dépassent les manches des couteaux à désoperculer. Enfin arrive la première ruche… Assise derrière le rideau droit de la fenêtre de la cuisine, je regarde, atterrée. Quant à ma mère, follement intéressée, mais victime de sa propre attitude qui lui interdit de poser des questions à un homme qu’elle affecte de considérer comme inexistant, elle ne cesse de soulever le rideau gauche.

— Douze ruches, ça vaut de l’argent, grogne-t-elle. C’est autant qu’il retire de la communauté. Douze ruches, le matériel et tout : c’est cent mille francs dont il me fait tort.

Mais elle n’ose s’interposer, toujours pour la même raison. Peut-être aussi parce qu’elle ne tient pas à faire un éclat juste au moment où son mari paraît consentir à une séparation si longtemps et si farouchement refusée. Elle change de disque pour répéter :

— Qu’il emporte ses mouches à miel, bon ! Mais je te garantis qu’il n’emmènera pas sa fille.

Savoir ! Laissons-la seule à son poste d’observation et rejoignons ce malheureux qui ramène une nouvelle ruche et gémit :

— Ce n’est pas lourd, mais j’aimerais mieux porter une pochée de cent kilos.

Il hoche la tête avec une résignation triste, comme s’il me prenait à témoin du courage qu’il lui faut pour s’imposer le sacrifice. Il est très pâle, se raidit, cherche le ton naturel pour dire à Lucas :

— C’est la meilleure époque pour transférer des ruches. Les avettes dorment. Quand elles se réveilleront, au printemps, elles ne seront pas dépaysées.

Il repart, revient, repart, chaque fois plus voûté. Il a d’abord amené les ruches à cadres, de transport plus facile. Restent les ruches à coiffes de paille tressée, bien plus fragiles, qu’il doit prendre par le fond. À chaque voyage, Lucas se voit gratifié d’une recommandation :

— Il n’y a guère de teigne par ici, mais méfie-toi de la loque.

Ou encore :

— N’enfume jamais trop fort. Moi, pour ainsi dire, je ne me servais jamais du soufflet.

À la dernière ruche, il s’attendrit tout à fait :

— Quand la pluie lave les fleurs, gâte-les un peu… Les fonds de pots de confiture et les gamelles de sirop, leur en a-t-on assez donné, hein ! Céline ?

— Voilà le compte, répond seulement Lucas, jetant à mon père du haut de la charte une liasse de coupures.

— Le compte, ah ! oui.

Lucas aussitôt claque son fouet. Il doit faire une bonne affaire pour être aussi pressé. Papa froisse les billets sans les vérifier et fait trois ou quatre pas derrière la charte, derrière ses abeilles qui s’en vont. Puis, le visage crispé, il pivote brusquement sur un talon et court se réfugier dans son bureau. Julienne, qui a surveillé toute la scène, elle aussi, vient de traverser la rue sur ses chaussons rouges à pompons noirs. Je la trouve dans la salle en train d’exciter maman.

— Je croyais, dit celle-ci, qu’il voulait mettre ses abeilles en nourrice. Il les a vendues, l’idiot, je me demande combien. Enfin, c’est bon signe…

— Ne t’y fie pas, rétorque l’autre : c’est bon signe, oui, mais rien n’est fait. Si j’étais toi, je frapperais un grand coup.

Elles vont continuer sur ce ton jusqu’à midi. Mais je n’entends guère : le bourdonnement des abeilles m’est resté dans l’oreille. Pas une ligne de ce cours, abandonné depuis des semaines et que je reprends pour me fournir une contenance, ne s’inscrira dans ma mémoire… Ses abeilles ! Il a vendu ses abeilles ! Cédera-t-il aussi sa fille ? Tout m’irrite : ce qu’il y a de sage dans sa décision comme ce qu’elle a de forcé, de théâtral. Et cette sensiblerie même devant ses ruches : quelle contradiction ! Le cœur gros, prêt à pigner comme un enfant qui perd ses jouets, voilà l’homme qui a pris tant de plaisir à culbuter dans les flammes la vieille Amélie. Est-il donc fait de la même matière que ces brutes en uniforme capables de s’apitoyer un jour sur la mort d’un rouge-gorge et de mitrailler, le lendemain, de sang-froid, des femmes et des enfants ? Et suis-je donc, moi aussi, sa fille, modelée à son image ? Le monde entier peut flamber : à une petite indignation près, je m’en soucie comme de ça ! Ce qui me déchire, c’est l’idée que pourrait disparaître ce casque de drap noir, au-dessous duquel naît parfois le sourire malade qui m’est réservé et me reste aussi précieux que son maigre soleil peut l’être à ce pays.

*

Enfin Julienne s’en va. Je ne sais pas ce que mangera son mari : il est près de midi. Aussi bavarde qu’elle, ma mère a au moins le mérite de ne jamais s’arrêter, de travailler en parlant, et c’est pourquoi, sans doute, les conciliabules ont toujours lieu ici. Tout est prêt : menu soigné, céleri rémoulade, blanquette, poireaux au gratin. Au dernier moment, Mme Colu, considérant les pommes de son compotier, a choisi les plus rondes : des fenouillettes et des court-pendus, qui, pelées d’un seul glissement de couteaux, donnent une belle épluchure en vrille et se retrouvent épépinées, débitées en tranches dans la jatte pleine de pâte à l’œuf. L’huile bouillonne dans la friteuse, et, à l’odeur, tout le quartier doit savoir que nous allons manger des beignets.

— Appelle ton père, dit Mme Colu.

Eh bien ! Nous pouvons faire une croix à la cheminée : d’ordinaire, elle se fait une joie de se mettre à table sans le prévenir. Mais il y a mieux : elle a mis son couvert, et je jurerais qu’elle a improvisé ce dessert — banni de nos menus — parce que mon père adore tout ce qui est beignets, friteaux et croquantes. Compris ! Il n’existait plus, mais, puisqu’il va partir, elle lui rend l’existence ; elle la lui rend pour qu’il s’en aille, pour qu’il décide lui-même de ne plus exister. Va, Colu, disparais, tu auras du beignet.

Inutile de me déplacer : le voilà obéissant à la pendule ou à son estomac. Il entre en se malaxant les mains, en se frottant le cou contre le col de son veston ; il plisse le nez, car l’huile bouillonne et parfume la pièce avec une telle ardeur que l’air en devient bleuté.

— On mange, fait Mme Colu.

C’est à lui qu’elle s’est adressée. À lui ! Il est vrai qu’elle a pu le faire par inadvertance et que l’avis est aussi valable pour moi. En tout cas, Papa ne paraît pas vouloir comprendre. Si attentif naguère à saisir toute occasion de rompre le silence, à profiter de toute rémission, il refuse visiblement celle-ci, dont il doit deviner le sens : à défaut de logique, j’ai pu le constater, il a de sensibles antennes. Son regard passe, sans s’y attarder, sur l’assiette où ma mère a mis de côté pour lui les beignets qu’il préfère : les plus saisis, aux bords hérissés de croustillants roux. Et c’est à moi qu’il répond ou plutôt qu’il balbutie :

— Qu’on mange sans moi, Céline… Mes pauvres abeilles… Ça m’a coupé l’appétit. J’ai une boule, là…

Je vois ma mère changer de couleur. En elle s’irrite d’abord la cuisinière, aussi vexée qu’un orateur obligé de rentrer son discours ; puis la femme qui se croyait habile et qui sent que ses fausses attentions sont déjouées. Ses sourcils s’abaissent et, dans son cou, le battement des carotides devient perceptible. Elle se contient pourtant et, comme si elle n’avait jamais cessé de lui parler, comme s’il s’agissait d’un projet débattu entre eux à l’amiable, elle se plante devant Papa pour lui demander :

— À propos, quand pars-tu ?

Mais la réponse — je m’y attendais — sera celle du berger à la bergère. Papa n’a rien entendu. Il est seul avec moi dans la pièce. Ma mère, ses casseroles, ses beignets n’existent pas.

— Colu, je te parle ! Je te demande quand tu pars. Tu es sourd ?

Presque aussitôt, elle rectifie :

— Enfin, Bertrand, tu me réponds, oui ?

Concession, insistance inutiles. Pourquoi répondrait-il à celle qui depuis si longtemps ne lui répond jamais ? Elle lui parle ? Oublie-t-elle qu’il a parlé dans le vide durant des semaines ? D’ailleurs, il faut qu’il se taise : s’il lui dit un mot, il va s’émouvoir et se reprendre. Il le sent, il bat en retraite. À la porte, il me souffle à mi-voix :

— Sois prête d’ici une demi-heure. J’ai une course à faire avec toi.

— Ah ! non, crie ma mère. Jusqu’à ce que tu sois parti, Céline ne bouge plus d’ici. Je ne suis pas folle !

Elle ferait bien mieux de s’occuper de la dernière fournée de beignets, qui noircissent à vue d’œil, tandis que de lourdes vapeurs d’huile envahissent la salle. Mais elle s’avance, les bras croisés et martelant ses mots :

— Écoute, mon bonhomme, pars ! Ce n’est pas nous qui t’en empêcherons. Depuis le temps que tu t’accroches, nous n’attendons, nous ne désirons que ça. Vends tes abeilles, vends ton portefeuille, garde l’argent et laisse-nous sans un sou. On s’en moque ! Le plaisir d’être enfin débarrassées de toi vaut si cher que nous ne te demandons pas de comptes. Mais n’essaie pas d’opposer ta fille à sa mère. Céline est une jeune fille maintenant, elle a compris, elle sait ce que tu vaux…

Pourquoi parle-t-elle en mon nom ? Papa vient de s’arrêter et me jette un regard morne, facile à traduire : « … Ce que je vaux ! M’aurais-tu déjà trahi ? » Ah ! ce mal des Colu, cette paralysie de la langue dans les circonstances graves ! Je ne sais qu’élever la main pour protester, et ma mère, cette Torfoux, forte en gueule comme sa propre mère, comme toutes les Torfoux, me domine aisément :

— Tais-toi, Céline. Ce n’est pas l’heure de faire du sentiment. Si ça peut t’aider et si ça peut t’aider, toi aussi, Colu, je vais vous dire quelque chose…

Mon père a suspendu son pas. Il attend le coup comme je l’attends : avec stupeur. Car une seule idée me galope sous les cheveux : « Elle a deviné ! Elle va faire du chantage à la dénonciation. » Je n’y suis pas du tout et ce qui reste d’ange en moi va tomber des nues.

— N’oublie pas que Céline est soi-disant née à sept mois, dit Mme Colu d’une voix coupante. En réalité, je peux te le dire maintenant, elle est bien née à terme.

Elle recule aussitôt dans la fumée qui nous prend tous à la gorge, elle recule jusqu’au fourneau pour écarter du feu la friteuse. Mais l’anse brûlante s’imprime dans sa main et elle la retire si vivement que la bassine chavire, se met de biais : une lame d’huile passe par-dessus bord, tombe en grésillant sur le charbon, d’où remontent une flamme très jaune et d’acres tourbillons. Ni Papa ni moi — qui nous regardons intensément entre les cils de nos paupières mi-closes — n’avons bougé. Mme Colu, qui se secoue la main, se jette vers la fenêtre, l’ouvre toute grande en vociférant :

— Que tu es laid, Colu ! Avant notre mariage, tu étais seulement niais, mais tu es devenu immonde… Ce crapaud noir ! Figurez-vous que ça m’aime ! Ça ose ! Ça rêve de me baver dessus.

— Ta fille est là, putain !

Bertrand Colu, mon père, s’est ébranlé d’une seule masse. Il fonce dans cette nappe suffocante où tous les objets s’estompent. Sa lourde main rate de peu Mme Colu qui s’adosse à la cloison, terrorisée, se couvre la tête de ses bras, mais trouve en elle encore assez de rage pour crier :

— Ma fille, oui, ma fille… Pas la tienne ! Fous le camp. Tu n’as rien à toi ici, sauf ta belle gueule.

— Viens, Papa, viens. Allons faire cette course…

Il faut l’emmener à tout prix. Tout son visage se contracte. Il s’enracine, hypnotisé par cette huile qui goutte encore, qui file, qui flambe à fleur de braise, et par cette femme dont les cris, en lui, font le même ouvrage. Enfin il cède, se laisse remorquer par ce pan de veste où sont plantés mes ongles, s’évade avec moi dans la fraîcheur d’une queue d’averse.

*

Je ne sais où nous allons, je marche sur des œufs. Ce clignement d’œil, ce sourire sec qu’elle a eus, au dernier moment, à mon intention, m’exaspèrent. Elle était de sang-froid ! Elle suivait l’avis de Julienne. À ce moment, je la condamne, bien plus que lui. Cet homme qu’elle déteste est haïssable, mais elle ne le déteste pas pour le bon motif — qu’elle ignore, — elle le déteste pour la raison même qui m’empêche si fort de le haïr : parce qu’il est mon père. Car il l’est… Sa « révélation » ne m’effraie pas, ne me fait ni chaud ni froid. Si, par invraisemblance, elle était vraie, elle serait fausse quand même : il n’y a de vraie paternité que par adoption filiale. Contrairement aux lois, ce sont les pères qui sont reconnus comme tels par leurs enfants, et la preuve qu’ils réclament n’est pas celle du sang, mais celle de sa chaleur. Du reste, on va me rassurer :

— Ce n’est pas vrai, murmure Papa. Le soir de son mariage, ta mère était…

Une pudeur un peu sotte lui interdit le mot. Il cherche, il trouve une formule exquise :

— Elle était comme tu es, toi, ma Céline.

Stop. Il vient de me prendre le poignet et m’oblige à m’arrêter devant la bijouterie ou, plus exactement, devant le bazar du fils Sigismond qui fait aussi l’antiquaire et tient un petit rayon de bijouterie. Papa secoue le bec-de-cane, en principe bloqué jusqu’à deux heures, et Sigismond vient lui ouvrir, comme il ouvrirait à n’importe quel client qui insiste un peu.

— Attends-moi.

Il ne s’agit pas d’une brusque fantaisie, mais d’une opération bien préméditée. À travers la vitrine, je vois Papa extraire de sa poche la liasse de Lucas, y rajouter quelques billets pris dans son portefeuille et troquer le tout contre un petit paquet que lui remet Sigismond. Aussitôt sorti, il me le glisse dans la main.

— Pour tes dix-sept ans, dit-il. Je ne serai plus là… Maintenant rentrons.

Sa voix tremble. Bien plus que ce qu’il y a sous le papier de soie, j’aimerais savoir ce qu’il y a sous cette phrase. Mais il n’ajoutera rien : le sait-il lui-même ? Cependant j’ouvre le petit paquet qui pèse si lourd pour un si faible volume et je reste bouche bée… Quoi ? Ce n’est pas sérieux. Il y a là une montre d’or avec son bracelet d’or comme personne n’en a jamais eu dans la famille, où l’argent est sacré, où un tel cadeau — plus encore que les incendies — restera comme une preuve d’un dangereux égarement. Une preuve éblouissante et qui me fait ciller, très vite, sur des yeux troubles ! Encore une fois, je ne trouve pas de mots pour le remercier. J’essaie de l’embrasser, mais il me repousse doucement. En quelques secondes, son visage s’est pétrifié. Je n’aime pas ce souffle court. Ces mains crispées. Ces prunelles de verre. Cette mâchoire contractée, qu’il entr’ouvre un instant pour gronder :

— Céline, Céline, elle me hait parce que je suis un monstre. Mais je suis un monstre parce qu’elle me hait.

Il trébuche et se retient à mon épaule, où sa main reste posée, jusqu’à la maison. Mais là, dès le seuil, il me quitte brusquement pour regagner son bureau où, jusqu’au soir, il rangera, froissera, déchirera du papier. Hostile et farouche, je regagne la salle commune.

— Alors ? dit ma mère qui mange tranquillement. Qu’est-ce qu’il te voulait ?

Mon bracelet-montre, qui étincelle, répond pour moi. Mme Colu me happe le poignet, reste sidérée.

— Il est fou, dit-elle. Ça vaut au moins…

Le chiffre est trop gros pour lui sortir de la bouche. « Il est fou », répète-t-elle, si absorbée qu’elle oublie que je n’ai pas déjeuné. Elle a soudain l’air vague, le regard en dedans des gens que la réflexion creuse, qui commencent à aller au fond des choses. Inquiète, mais comblée, je tourne la main dans tous les sens, sous tous les angles ; je regarde luire mon bracelet. Ce qu’il vaut ? Je le sais. Il vaut douze ruches. Et, de I à XII, il marquera ses douze heures, comme le jardin montrait ses douze ruches. Et des milliers de secondes s’y poseront, toute ma vie comme des abeilles. Quelle pointe de lucidité, Papa, dans ton délire ! Tu as rendu ton miel inépuisable.

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