XXXI

Le « temps couvert » dont parle la météo n’est ici qu’un relais entre deux averses : je connais mon pays, je sais ce que promet cette odeur de pierre mouillée qui glisse entre un tapis de flaques et un ciel fluide, rapide, écorché par l’angle des toits. Également significatifs, ce frissonnant plus cinq qui sait atteindre la peau sous la laine, la moelle dans l’os, et ce calme frais qui s’accorde si bien avec l’obscurité pour renforcer le moindre son. On peut entendre craquer les cuisinières encore tièdes, dont le métal se rétracte. Toutes les vitrines sont opaques, même celle de La Couleuvre, qui n’échappe pas aux fermetures hâtives de l’hiver. On se couche partout : derrière une jalousie se déshabille l’ombre d’une fille penchée sous le poids de ses seins.

— Elle en a un paquet, celle-là ! dit M. Heaume.

Il est venu me chercher tout à l’heure, vraiment colère et braillant haut : « Non, mais, Céline, tu me laisses complètement tomber… Allez, ouste ! Monsieur Colu, je vous l’enlève. » Comment refuser ? Pour déchiffrer les mimiques, il ne semble pas très fort ou c’est moi qui ne sais pas utiliser la grimace. Il a bien fallu y passer et je me laisse traîner, anxieuse, cherchant un prétexte pour écourter la séance. L’après-dîner, c’est l’heure dangereuse entre toutes ! Cet homme prostré que je laisse à la maison, il a un fusil, des cartouches ; il a des cordes dans le grenier, un puits dans son jardin. Et une femme dans la maison qui le guette, qui peut à tout moment faire un éclat et réveiller le fauve. Non, décidément, je ne peux pas m’attarder. Mais comment faire ? M. Heaume pique sur le château, par le chemin de Noisière. Satisfait d’avoir retrouvé mon oreille, il pérore sans pouvoir deviner à quel point ce qu’il dit m’est pénible :

— Ai-je assez couru pour ces bougres de gosses ! Enfin le parquet a décidé de les laisser tranquilles. Ton médaillé de père va être content… Tu sais que Simplet est rentré ?… Et tu as vu que la noce Dernoux s’est passée sans incident : les traditions se perdent ! C’est dommage : ils avaient tous une si belle trouille !… À quoi penses-tu ?

— Je pense que Papa est seul à la maison.

— C’est donc ça ! fait M. Heaume qui stoppe et, soudain très parrain, m’enveloppe d’un bras qui fait aisément le tour de mon corps. Tu as peur pour ta mère ? Rien qu’à voir son pansement tout à l’heure, je me disais : « Ça va mal, chez les Colu. » D’ailleurs, tout le monde le sait. Entre nous, elle va vraiment au-devant des coups, ta mère…

Mieux vaut qu’il le prenne ainsi : la légende sauve cette réplique qui m’avait échappé. S’il s’était douté de son sens exact, s’il avait poussé à fond, je ne sais pas trop combien de temps mon secret aurait tenu contre lui : je n’en peux plus d’être seule, je suis à bout de forces, de courage et d’idées. M. Heaume, qui, lui, conserve ses traditions, m’enlève soudain, m’installe au creux des coudes. Sa bouche — qui sent le marc, bien entendu — se promène dans mon cou.

— Ce que tu as maigri ! Si, si… Je connais ton poids. Tu sèches d’angoisse, chez toi. Comme dit Besson : « C’est pourtant le meilleur des hommes, Bertrand. Faut-il qu’elle le pousse à bout ! » Dis… Tu ne le crois tout de même pas capable de faire un mauvais parti à ta mère ?

— Vous ne comprenez donc pas que c’est à lui qu’il a envie de faire un mauvais parti… et que je suis inquiète, parce que justement, ce soir, son moral est au plus bas.

— Va ! dit M. Heaume en me posant à terre.

Mais, réflexion faite, il m’emboîte le pas. Nous n’irons d’ailleurs pas plus loin que la place. Là-haut, dans la mansarde des vigiles, l’ampoule me fait signe. Ainsi ça n’a pas traîné : Papa est sorti sur mes talons.

— Doucement, ma carne !

Je grimpe si vite qu’arrivée au palier j’aurai un étage d’avance sur M. Heaume. Surprise : la pièce est vide. Sauf le lit et la table qui appartiennent à la mairie, tout a été enlevé : papiers, couvertures, lampe à alcool, encrier, réveil, qui provenaient de chez nous. M. Heaume arrive en grognant :

— J’aime la marche, je n’aime pas les marches.

— Si vous cherchez Bertrand, vous le trouverez chez lui, crie Ruaux à travers la cloison. Finis, les vigiles. Il a remporté son matériel.

— Bertrand déclare forfait ! Et il s’en va en oubliant d’éteindre ! On aura tout vu, dit M. Heaume.

Redescendons. L’escalier sent le chêne humide et le papier moisi. Dehors, il recommence à pleuvoir par nappes qui tombent de biais et tissent un halo lumineux autour des lampadaires.

*

Ma mère est sortie ou couchée : en tout cas, il n’y a pas de lumière dans la salle. Au contraire, il y en a sous la porte de mon père : je la pousse et le trouve dans son lit, morne, se curant machinalement un ongle avec un ongle de l’autre main.

— Déjà toi !

— Déjà nous, fait M. Heaume qui s’avance sans discrétion derrière moi et siffle de saisissement devant le crâne nu qu’il n’a jamais vu.

— Excusez, dit Papa. Les coiffeurs affirment que le flambage conserve les cheveux. Mais il ne faut rien exagérer. J’ai voulu que ce soit fait au lance-flammes et voilà le résultat.

L’ironie ne parvient pas à masquer le son lugubre de sa voix et M. Heaume ne paraît pas du tout disposé à la goûter.

— Il y a un autre résultat dont je voulais vous parler, dit-il en me poussant vers le lit. Regardez-la. Ça devrait être frais comme une rose, gras comme une loche, gai comme un pinson, et ça donne ce mélancolique petit tas d’os. Je ne sais pas ce qui se passe ici, mais, en tout cas, c’est la gosse qui paie.

— Je sais, répond Papa. Je vais y mettre bon ordre.

Le ton, cette fois, est ferme, presque cassant. Mais les yeux sont noyés, le menton flasque ; la tête oscille, montrant sous tous ses aspects ce globe de peau grumeleuse et couturée qui ressemble à une carte de lune. Un petit doigt fouille dans le trou de l’oreille qui n’existe plus : on dirait qu’il s’enfonce dans le crâne, qu’il va toucher la cervelle.

— Je vous laisse dormir. Bonsoir ! fait M. Heaume.

Il me regarde, étonné : Papa s’est couché sur le côté, face au fur, sans répondre.

— Si je l’ai vexé, tant pis ! me souffle-t-il dans le couloir.

*

« Vexé » n’est pas le mot. Rien, je crois, ne pourrait plus vexer cet homme qui se hait. Mais, avec les meilleures intentions du monde, M. Heaume vient de l’enfoncer un peu plus dans le désespoir. La porte fermée, je le retrouve dans la même position. Il m’appelle sans se retourner :

— Céline !

Une main sur son front, une main sur sa nuque. Il ne bouge pas, il murmure :

— Heaume a raison : c’est toi qui paies. Quelle jeunesse nous t’aurons fait vivre !

Et plus bas, très bas :

— Je te demande pardon, Céline.

Une seule ressource ! Lutter contre mes yeux qui fondent, contre l’envie d’être grave et dire, malgré moi, sur le ton léger :

— Ça, pour me secouer, vous m’avez un peu secouée ! Mais j’ai de bons nerfs et puis…

Non, je n’éviterai pas le pincement au cœur, la goutte qui glisse le long du nez.

— … et puis on est des gens qui s’aiment.

Alors, brusquement, il se retourne et, pour la première fois, pour la dernière fois, je vois ses paupières rouges, toujours plus ou moins pleines d’eau, gonflées par de véritables larmes qui luisent, qui tombent de biais — comme la pluie tout à l’heure.

— Tu m’aimes, ma petite abeille. Je t’ai pourtant tout dit, tu sais ce que je suis. Que puis-je faire de plus ? Comment te délivrer, te donner horreur de moi ? Si tu me haïssais comme ta mère, ce serait tellement plus facile. Tu m’aimes ! Écoute, Céline…

Il ferme les yeux, sa voix devient rapide et rauque :

— La vieille Amélie, je l’ai vue dans sa mansarde. Dans la confusion, tout le monde la croyait à l’abri, on ne se préoccupait pas d’elle. Mais, moi, du haut de l’échelle, je l’ai vue, je l’ai bien vue : elle était debout près de son lit, environnée de flammes, paralysée de terreur, la bouche ouverte et pourtant vide de cris. Et tu entends, Céline, je n’ai pas fait un geste, pas un. Ou plutôt si ! Quand sa chemise de nuit a pris feu, elle a fait un effort, elle s’est traînée, déjà toute nue, toute noire, flambée comme un poulet, vers la fenêtre entr’ouverte. Alors j’ai braqué ma lance dans sa direction et je lui ai envoyé le jet de plein fouet dans la poitrine… De plein fouet, juste entre ses deux pendouilles, et je l’ai expédiée, les quatre fers en l’air, au fond de la mansarde. Je jubilais, je me disais : « Tu as de la chance, la vieille ! Ce n’est que de l’eau. » Si je disposais d’un lance-flammes, j’aurais pu faire une bien plus jolie démonstration. Il ne faut pas croire qu’on souffre. Après, oui. Sur le coup, on n’a pas le temps. Quand j’ai été touché, en 1940, je n’ai même pas vu venir la giclée, j’ai perdu conscience en grognant : « Quel est l’imbécile qui m’a jeté une cigarette dans les cheveux… » Je jubilais, Céline ! Et juste à ce moment voilà qu’on me crie : « Tu ne vois pas la grand-mère ? Elle n’est pas en bas ! » J’ai dit non et, de fait, je ne la voyais plus : le lattis du faux grenier venait de s’écrouler dans la pièce, il n’y avait rien d’autre que des tourbillons de feu et de fumée. Rien que la sacrée valse du petit père rouge avec la petite mère noire ! Elle rôtissait, elle charbonnait déjà, la vieille… Après tout, finir comme Jeanne d’Arc, c’est une belle mort. Je n’aurai pas cette chance-là ; je roterai ma langue au bout d’une corde ou je descendrai, tout ballonné, au fil de l’eau…

Il s’arrête, haletant, hagard, puis s’aperçoit que j’ai reculé. Son expression change, redevient ce qu’elle était il y a cinq minutes : celle de la désolation. Il se frappe le front.

— Tu vois, Céline, il suffit que j’en parie pour que je ne sois plus le même. Il est là-dedans, le salaud, il n’en sort pas, il guette toutes les occasions de m’exciter. Va te coucher, va !

Et il se retourne contre le mur. Sent-il seulement que je le borde comme un enfant, que je l’embrasse à cet endroit du crâne que les brûlures ont rongé au plus creux et que labourent des cicatrices livides aux rebords hérissés d’excroissances violâtres ? Allons, la cause est entendue : cette suprême confidence l’accuse moins qu’elle ne l’excuse. Il ne sera pas injuste qu’il échappe au châtiment : celui qui l’a mérité, ce n’est pas lui, c’est le ou les responsables de cette immense injustice qui continue, par cette victime, à s’offrir d’autres victimes. Et d’ailleurs qui parle de justice ? A-t-on besoin de rassurer ses tendresses ? Un tour de clef à la porte du grenier et la clef dans ma poche : il n’ira pas là-haut. Raflons les allumettes. Mais faut-il aussi rafler le hachoir, le couteau à découper, la broche, les poinçons, les ciseaux, les innocents tournevis ?… Les bras m’en tombent. À qui vraiment ne veut plus de sa vie, il faut bien peu de fer : un clou suffit. Cachons seulement le fusil, qui a quelque chose de trop provocant.

Mais, au moment où je vais le glisser sous le lit, le canon racle le plancher et la veilleuse s’allume. Ma mère se soulève sur l’oreiller et regarde l’arme avec stupéfaction, en hochant longuement cette tête qui a délaissé le pansement pour un simple mouchoir noué en marmotte. Puis, soudain, elle comprend, et une insupportable joie lui aiguise un sourire :

— Tu crois qu’il en est là ? dit-elle.

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