XXXIII

Deux comprimés pour lui, deux pour moi : je croyais pouvoir dormir tranquille et ce fut, en effet, d’un sommeil total, sans rêves — ce qu’on appelle chez nous « l’œil de glu », — que parvint à me tirer la sirène. Non sans mal : j’hésitai bien cinq minutes entre le cauchemar et la réalité. Mais la sirène, de ses grandes dents sonores, sciait la nuit comme une bille d’ébène. Soudain, elle me coupa en deux… Personne à gauche, personne à droite. Mais la porte ouverte, la lumière dans la salle et ma mère dans la glace, furtive, glissant vers la fenêtre sur de hâtives pantoufles. Le sommier fit raquette, m’expédia comme une balle, et, pieds nus, chemise et cheveux fuyants, j’arrivai dans la salle en criant :

— Où est Papa ? Où est Papa ?

— Ne t’affole donc pas, dit ma mère qui soulevait le rideau. Il est parti au Louroux depuis une bonne heure.

— Au Louroux ! Pourquoi au Louroux ?

Par les deux trous de ses remontoirs, le visage rond de la pendule me regardait fixement. L’aiguille se rapprochait du II. Et je m’étais couchée à neuf, harassée, les tempes battantes, espérant tout du gardénal. Quelle naïveté ! Ce demi-tour de cadran, j’allais le payer cher.

— Je viens de me relever, expliquait posément Mme Colu. Il y a un feu important au Louroux, d’où on a téléphoné pour réclamer du secours. Ralingue est venu tirer ton père du lit et ils sont partis ensemble vers minuit et demi. La sirène a hurlé à ce moment-là, mais tu n’as rien entendu : tu dormais comme un loir.

Je respirai un peu. Ralingue l’avait tiré du lit… et il s’agissait d’un incendie lointain, au Louroux. Après tout, il y a des feux naturels et il était parti bien souvent prêter main-forte à quelque commune voisine sans m’inquiéter. J’osai même penser : « Dans un sens, il va pouvoir se satisfaire un peu, sans faire de mal. » Mais non, non, il y avait trop de coïncidences, et la sirène hurlait toujours.

— Ont-ils besoin d’autres hommes ? Je me demande pourquoi ça recommence. Entends-tu comme on piétine ?… Mais où vas-tu ?

Des piétinements ! J’entendais même des appels. Toute mon angoisse revenait, décuplée. De neuf à douze, on peut faire beaucoup de choses et, notamment, la navette de Saint-Leup au Louroux. Or, dans la chambre, il y avait cette première preuve : deux points blancs par terre, deux cachets un peu délités. J’étais battue avec mes propres armes ! Il les avait bien mis dans sa bouche, les comprimés, avant de siffler son verre devant moi. Mais il les avait poussés sous sa lèvre supérieure ou dans un coin de joue en avalant seulement l’eau et, une fois partie cette idiote de Céline, il les avait tout bêtement recrachés. Sans plus réfléchir, je me jetai dehors, toujours en chemise et pieds nus. Autre preuve, preuve décisive : ce vélo, posé contre le mur et couvert de boue fraîche. D’ailleurs, on criait au bout de la rue, dont les portes claquaient les unes après les autres :

— Roulés… Il les a roulés ! Toute la compagnie est au Louroux, et c’est chez nous que ça brûle.

Un bond en arrière me rejeta dans les bras de ma mère, intriguée.

— Toi, tu sais quelque chose, dit-elle.

Je lui échappai, mais elle me rejoignit dans la chambre, où je m’habillai avec une telle hâte qu’une bride de ma combinaison céda et que j’arrachai la tirette de la fermeture éclair de mon blouson. Ma mère, que gagnait mon agitation, luttait de vitesse avec moi, enfilait ses bas en murmurant :

— Tu as peur qu’il en profite pour simuler un accident, pour se jeter dans le feu, hein ? Tout de même, il y a des moyens plus discrets. Mais peut-être a-t-il pensé qu’ainsi nous toucherions une pension.

Peut-être, en effet ! N’était-il pas capable du calcul le plus subtil — et le plus tendre — associé aux pires aberrations ? Un foudroyant point de côté me taraudait le flanc gauche. Harnachée la première, je me traînai vers la porte sans tenir compte des « Attends-moi » jetés par Mme Colu. La sirène montait, descendait, montait : elle finissait par faire partie de la nuit, et, à force de l’entendre, on ne la remarquait plus. Mais la rue retentissait de cris, de lourdes galopades, et un champignon de fumées rousses montait au-dessus des toits à l’assaut du ciel à peu près nettoyé par un « vent de haut ». Je courais sur la lueur, laissant ma mère loin derrière moi, et dépassai Julienne qui trottinait au coude à coude avec une autre voisine. Elle grinçait dans l’ombre : « Ça leur apprendra, aux Dagoutte ! Il n’y a pas une semaine que Simplet est rentré. » Et j’appris ainsi quelle était la victime condamnée par mon père à lui offrir son bûcher. La scierie ! Avec ses tonnes de bois en grume et ses piles de planchettes entassées les unes sur les autres pour le séchage ! Un étrange orgueil se tortillait en moi, parmi l’invective et la malédiction : comme il voyait grand ! Et pourtant je n’étais pas au bout du compte, il avait vu encore plus grand. À l’instant où j’arrivais au carrefour, une série d’explosions sourdes retentit sur la droite, du côté du garage Dussolin, contigu au parc à bois des Dagoutte. Une sorte de fusée s’éleva toute droite, illuminant le clocher, s’épanouit, se fragmenta, dispersa un parasol d’étoiles filantes comme la pièce maîtresse d’un feu d’artifice. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas d’un simulacre ! Des milliers de débris, verre, pierre et ferraille, projetés au loin par la déflagration, retombaient de toute part, fracassant les ardoises des toits, les poteries de cheminées. Quelque part dans la cohue qui commençait à s’entasser dans la rue des Franchises monta le hurlement d’une femme blessée. Puis une grande clameur : le dépôt de Butagaz, annexe du garage, venait de sauter.

Mais presque aussitôt une autre clameur s’éleva sur la gauche : « Les voilà ! Ils reviennent. » Du fond de la campagne montait le déchirant signal à deux notes de la motopompe, lancée à toute allure. Il grandit, surclassant la sirène, il remplit toute la rue déjà bien éclairée par l’incendie, et une masse rouge, qui rejetait la foule sur les côtés comme un chasse-neige, bloqua ses freins devant moi. Six casques de cuivre et deux képis de gendarme se dressèrent aussitôt, tandis que la foule se resserrait stupidement, paralysant toute manœuvre. Il y eut une minute de confusion parfaite. Dagoutte abandonnait l’équipe, fonçait chez lui. Dix, vingt personnes se hissaient sur les marchepieds, lançant des avis, des reproches, des encouragements, que dominaient le crépitement du jeune incendie, l’acharnement de la sirène.

— Il vous a eus comme des bleus… Prenez par la rue du Roi-René… Non, ça grille des deux côtés… Alors tu ne pouvais pas contrôler l’appel ?… Dagoutte est foutu, attaquez sur Dussolin… Et les maisons du bout ! La flamme couche dessus.

Debout sous l’échelle encore repliée, Ralingue, dépassé, affolé, ne savait où donner de la tête, ne pensait qu’à sa propre défense. Il s’égosillait :

— Un faux coup de téléphone ! Je n’ai même pas pu rappeler, la ligne était coupée.

Puis il se mit à gémir :

— Nous sommes jolis ! L’eau va étaler l’huile.

— Exact, fit quelqu’un auprès de moi — c’était Besson cadet. L’huile, le bois et tout ce pâté bâti sur croisillons, serré comme une couvée… On peut évacuer !

— Bertrand ! Où est Bertrand ? lança une femme.

Alors la tête de drap surgit parmi les casques. Du fond de la voiture où il était resté assis, affectant d’attendre les ordres (et donnant sa chance au feu), se dressa, calme et froid, celui que j’attendais : le sergent Colu. Chacun le vit empoigner à deux bras la grande manivelle de coulissage.

— Avancez ! Vous déviderez jusqu’au puits cinq, cour des écoles, vous mettrez en batterie dans le passage. Et déblayez, déblayez, bottez-moi le cul des inutiles, cria-t-il d’une voix formidable, mais légèrement nasillarde comme ces voix de disque qui sortent des haut-parleurs.

*

Facile à dire ! Presque impossible à réaliser : c’est qu’il s’agit moins de curieux que d’habitants de la rue, directement menacés et qui refusent de s’en aller, qui rentrent dans les couloirs, pour ressortir aussitôt. À la hauteur du garage, dont la façade est encore intacte, la pagaïe devient indescriptible. Les gens courent dans tous les sens, les Dussolin lancent dans la rue des meubles, des matelas, des ballots, un mannequin de couture, une cage pleine de perruches bleues. Croyant bien faire, mais agissant en ordre dispersé ou même à titre individuel, des sauveteurs improvisés se bousculent, s’encombrent de charges trop lourdes, se jettent dans les jambes les uns des autres. Quatre voitures, un tracteur, un camion, poussés dehors, barrent la chaussée que jonchent les éclats de la verrière soufflée par l’explosion. La motopompe a toutes les peines du monde à faire les cinquante mètres nécessaires. Une fois mise en place, dans l’étroit passage qui fait communiquer la rue et la cour intérieure du garage, elle doit reculer devant un ruisseau de goudron qui s’échappe de trois gonnes crevées et s’avance comme une coulée de lave en dégageant d’épaisses, d’irrespirables fumées brunes. Au-dessus de cette agitation vaine, le brasier pousse sa torche avec une puissance de volcan.

— Du sable ! Amenez du sable ! réclame Besson.

— Je l’avais bien dit : il fallait attaquer par l’autre côté, grogne Ralingue.

— Dégage ! hurle mon père, le poussant aux épaules.

Il passe devant moi, me regarde et ne cille même pas. M’a-t-il seulement reconnue ? La motopompe, sur son ordre, se range un peu plus loin à l’angle du pâté de maisons, donc à l’abri du vent qui pousse à l’est. Peu familiarisés avec le nouveau matériel, les pompiers tâtonnent. Enfin l’échelle se déplie et Papa empoigne sa lance, se met à grimper.

— Tu es fou, proteste Troche. Tu ne tiendras pas là-haut, tu seras grillé en cinq minutes.

Mais le sergent Colu monte, laissant tomber un ordre à chaque barreau.

— Caré ! Téléphone partout : aux communes voisines, à la sous-préfecture, à la préfecture… Besson ! Ramasse tous ces corniauds qui se croient au théâtre et fais un cordon autour du pâté… Troche ! Va chercher la vieille seringue, prends l’eau dans la mare Dernoux, noie ce que tu peux chez Dagoutte… Allez-y, donnez-moi la flotte.

La première giclée sera pour lui. Il s’arrose de la tête aux pieds avant de grimper les échelons de coulisse. Puis sa silhouette se détache, burinée sur une plaque d’or rouge. À plein débit, le jet fouille les racines ardentes d’une irrésistible végétation de flammes, qui sort de partout, tord, secoue, enlace ses branches éclatantes, à peine tranchées, aussitôt reformées. Impassible, déjà fumant, Papa fauche, fauche, de droite à gauche, de gauche à droite… Ah ! il se dépense sans compter, comme si le résultat ne devait pas, de toute façon, être pour lui le même ! Mais il n’y pense certainement pas, il fait corps avec sa lance et ne s’occupe pas du reste. En attendant d’être un grand criminel, il fait son héros jusqu’au bout. Mon père, l’agent d’assurances, le mari de Mme Colu, le sergent des pompiers n’existent plus : il n’y a que Tête-de-Drap. Tête-de-Drap dans son élément. Ver dans la terre, poisson dans l’eau, oiseau dans l’air, Tête-de-Drap dans le feu. Quelle aisance ! Quel bonheur du geste ! Ce dernier incendie, qu’il vient d’allumer pendant mon sommeil, il l’a provoqué, il le combat, il cherche à le détruire comme l’Espagnol provoque, combat et tue le taureau qu’il a élevé… J’ai honte de le penser, je m’accuse d’être sa fille, d’être affreusement sensible à tout ce qui l’explique, à tout ce qui l’excuse, mais comment ne pas croire qu’en ce moment il est tout ce qu’il peut être : un monstre, oui, mais un monstre dont la passion est d’anéantir le mal qu’il a d’abord été obligé de créer. Son acharnement est un acharnement contre lui-même. Son imprudence même, une chance offerte à son propre châtiment. Elle dépasse tout, cette nuit… Ses hommes, au pied de l’échelle, se mettent à plat ventre, s’abritent par tous les moyens contre le rayonnement intense de la fournaise. Quel supplice ce doit être pour lui, là-haut ! Le cordon formé autour du pâté de maisons, comme une ronde tragique, s’écarte de plus en plus, se désagrège, et Céline, comme les autres — je ne sais même pas à qui je donnais la main, — va rejoindre le second cercle de visages que la crainte et surtout la chaleur maintiennent à distance. On me happe…

— Viens là, poulette.

Non, ce n’est pas ma mère. C’est M. Heaume qu’entourent Caré, le docteur Clobe, Calivelle et le brigadier, tous consternés. Ma mère, d’ailleurs, n’est pas loin : on y voit comme en pleine soleillée et tout le monde peut la découvrir plantée devant la plomberie, serrée contre Hacherol qui suit avec terreur la progression de l’incendie, en marche vers sa maison. C’est bien le moment de s’afficher ! Injustice ou justice, je ne sais, mais je me sens une fois de plus soulevée, hérissée : sans la scène qu’elle lui a faite hier, Papa ne serait pas sur son échelle. Sa décision était prise (nous ne saurons jamais laquelle), ses affaires en ordre, sa disparition imminente… Rien de changé, certes ! Il part toujours. Mais ce n’est plus mon père, tendre et désespéré, qui choisit une fin — ou une fuite — discrète, c’est son démon qui s’est emparé de l’affaire, qui a mis au point le saut en enfer.

— C’est la fin de tout ! balbutie Caré, près de moi.

La fin, oui, la fin. Une fin digne de lui. Une sorte d’ascension : on ne retrouvera pas son corps. Et c’est moi qui le condamne. Moi. Car enfin, si je n’existais pas, si je ne savais pas, il pourrait s’en tirer comme il s’en est tiré les autres fois : avec des félicitations émues et une médaille. Il pourrait même recommencer. Mais il sait qu’il ne me surprendra pas deux fois, que je n’ai plus le droit de me taire… Mon point de côté revient, intense. À peu près folle, j’éclate de rire. Le brigadier dit à M. Heaume :

— Cette fois, nous avons des éléments pour l’identifier. Demain, nous saurons d’où est parti le coup de téléphone…

Et M. Heaume répond, en me tapotant une main :

— J’aimerais voir comment il est fait, ce salaud !

Il ne voit que lui, il n’a que lui devant les yeux ! Il est tout à la pointe de l’échelle, sur le dernier coulisseau auxquels ses mouvements donnent un léger ballant. Un instant le brasier s’est divisé, s’est laissé couper en deux flots de topaze, séparés par une zone plus sombre, couleur de poix. Mais la terrible fertilité de la flamme l’emporte. À moitié cuit, Papa descend trois échelons. Une seconde explosion secoue les toits, une nappe de feu nouveau s’avance vers lui, le force à descendre encore deux échelons. De l’autre côté, l’ancienne pompe, remise en batterie, toussaille, crachote ce qu’elle peut, imbibe les façades et les toits pour essayer de circonscrire le fléau. Ailleurs, deux chaînes de seaux expédient quatre fois par minute leurs dix litres d’eau, aussi ridiculement impuissants que dix larmes dans un haut fourneau. Des communes voisines, les secours ne peuvent pas arriver avant une demi-heure. Il y a longtemps que le puits numéro cinq (une invention de Papa, ce numérotage) est vide et que les tuyaux, dont chaque raccord s’entoure de petits jets d’eau, ont dû être allongés d’un autre côté ! De nouveau, la pression baisse… Soudain une lucarne de la maison contiguë au garage se met à vomir noir : Papa, cramoisi, roussi, enduit d’une sueur visqueuse où s’est délayée de la cendre, se laisse glisser à terre et décrète :

— La part ! Rien d’autre à faire, crie-t-il. Abattez la remise d’Arthur : le feu y court. S’il la dépasse, les maisons du coin ne vaudront pas cher. Moi, je vais noyer les toits.

Déjà il empoigne une hache, fait raccourcir et déplacer l’échelle.

— Chapeau ! Quel type, ton père ! murmure M. Heaume dans mon cou. Eh bien ! Célinotte, tu en fais une tête. Qu’est-ce qu’il y a encore ?

*

Ce qu’il y a ! Regardez celui-ci qui s’avance, qui fend la foule, un curieux objet à la main. Écoutez-le crier :

— Méfiez-vous ! Chez moi aussi on a essayé de mettre le feu. Hé, Bertrand !

C’est Botraux, le fermier de La Courre — dont les bâtiments bordent la route du Louroux. Lamorne est déjà sur lui.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Un miracle, braille l’autre, que je sois passé dans ma grange ! Voyez-moi ça : une bougie fichée dans une éponge imbibée de pétrole et posée sur ma paille. La bougie était aux trois quarts consumée : une demi-heure plus tard, la baraque flambait…

— Mais alors, dit M. Heaume, il s’agit d’un vrai système à retardement. Donc le coupable cherchait un alibi. Donc…

— Donc, il est parmi nous, jette la seule voix qui devrait se taire. Quel meilleur alibi que d’être au feu, cette nuit ?

Répondant à l’appel de Botraux, Papa s’avance hâtivement jusqu’à nous, sa hache sur l’épaule. Parade ? Bravade ? Abandon ? Un peu de tout sans doute. Ils sont tous là, les Bertrand Colu : le forcené qui donne un dernier coup de boutoir, le roublard qui sait que la vérité est souvent un abri pour celui qui l’énonce, le désespéré qui une fois de plus fournit un signe, essaie de se trahir.

— Je crois que vous avez raison, murmure le brigadier.

De saisissement, les voilà tous figés… L’incendie n’éclaire plus que des visages fermés, craintifs. M. Heaume me souffle dans le cou, avec passion, tandis que le docteur Clobe le regarde par en dessous et que mes jambes deviennent molles. Il suffirait d’un rien, d’un mot de plus pour rassembler les soupçons qui tourbillonnent encore dans le vide, et mes yeux qui ont enfin rencontré ceux de mon père le repoussent en arrière… le repoussent, le repoussent. Qu’il se livre, je ne le permettrai pas. Qu’il échappe, je ne le permettrai pas. Il le pourrait peut-être, mais ma présence même lui interdit toute défaillance. Et c’est pourquoi mes yeux le quittent, se fixent sur ces colonnes de flammes qui montent, qui s’épaississent toujours. Te souviens-tu, Céline, des questions d’histoire sainte ? Comment mourut Samson ? demandait le vicaire, une main glissée dans la ceinture et l’autre touchant le pompon noir de sa barrette. Et Céline répondait : Il secoua les colonnes du temple et périt sous leur chute…

— Bertrand, Bertrand ! crie Ralingue, débordé.

Large l’épaule ! Et sur l’épaule, toute luisante, la hache ! Papa se retourne.

— Excusez-moi, dit-il. Le feu n’attend pas. Nous verrons ça demain.

Un pas. Il ne me voit plus, il ne me verra plus, il ajoute :

— Va donc te coucher, Céline…

Pour ne pas voir ce qui suit, je sais ! Mais c’est une grâce que je ne peux m’accorder. Vite ! qu’il fasse vite ce qui lui reste à faire ! On s’assemble, on s’agite, on se pousse… Botraux est au milieu du cercle, et Calivelle, surexcité, tend la main en répétant :

— Montrez-moi, montrez-moi…

Allons ! C’était bien l’heure ! Ce bout de bougie, planté dans son éponge, vaut une signature. Il hésite encore, l’instituteur, il ne sait plus très bien où il a déjà vu une bougie semblable plantée dans son bougeoir de cuivre guilloché… Pourvu qu’il ne me regarde pas ! Mes jambes me refusent tout service, je suis suspendue au bras de M. Heaume qui s’étonne et s’alarme : « Tu es crevée, Céline, tu devrais obéir à ton père. » Mais Calivelle a toujours en main ce bout de bougie qu’il retourne dans tous les sens, encouragé par Lamorne qui murmure : « Ça vous dit quelque chose ? » et, là-bas, au lieu de remonter directement sur son échelle, le sergent Colu s’attarde à des parlotes où il est question d’eau, de la nécessité de jeter la crépine dans un autre puits… Le voilà qui se met à courir en criant : « J’y vais ! », mais c’est pour disparaître du côté de la Coopérative agricole — où il y a, en effet, un autre puits, — en traînant des mètres de tuyaux… Il n’aura jamais le temps ! Calivelle me regarde, s’enhardit, ne semble plus retenu que par la crainte de dire une énorme sottise. Il se souvient, oui, il avait même dit : « Vous avez de beaux chandeliers anciens » ; il n’a pas pu ne pas remarquer ces bougies que nous fabriquions nous-mêmes, comme dans les temps, avec la cire de ce qui fut nos abeilles… Papa revient, il court, il jette sa hache, il crie :

— Je remonte ! Envoyez le jus.

— Ce n’est pas possible ! dit l’instituteur.

Et Papa s’élance juste au moment où Calivelle se décide à exprimer l’impossible :

— Non, c’est idiot, ce n’est pas Colu !

Trop tard ! La pompe fonctionne, mon père est déjà en haut de l’échelle. À la stupeur générale, il saute sur le pignon, il se retourne, la lance en main, la braque sur la foule en proclamant d’une voix forte, étrangement calme, qui domine l’immense crépitement rouge et or :

— Le baptême du feu, messieurs-dames !

*

L’atmosphère s’embrase. Une pluie de diamant fondu tombe du ciel. Là-haut, sur le toit, un dieu fou arrose de feu, consciencieusement, d’un grand geste circulaire, les maisons d’en face jusqu’alors épargnées, les sauveteurs, les curieux qui détalent en hurlant. Il a même la condescendance de s’expliquer :

— Ce n’est que du gaz-oil, messieurs-dames. La crépine est dans la touque de la Coopérative.

— Coupez, coupez le tuyau ! crie Ralingue.

Inutile. La touque, où vont boire les tracteurs, ne contient que trois cents litres, et le tuyau, un instant protégé par l’eau qui imbibait la toile, s’enflamme, se transforme en fulgurant serpent. Du reste le désastre est accompli : la motopompe brûle, les toits d’en face brûlent, tout brûle ; il n’y a plus rien à tenter, rien à faire, personne ne songe plus à se défendre et, seule, l’arrivée des équipes de secours, qui foncent en ce moment sur les routes vers Saint-Leup, permettra de reprendre la lutte. En ce qui me concerne, pas question de faire ni un geste ni un pas : il a fallu que M. Heaume me ramasse, me roule par terre — car mon blouson flambait — et m’emporte dans la confusion et la fumée jusqu’au bout de la rue où se reforme — à bonne distance — un cercle d’affolés. Nous devons être tapis quelque part, M. Heaume à ma gauche, car j’entends son murmure : « Tu le savais, hein ? », et ma mère à ma droite, car je sens son parfum et sa voix plaintive me perce le tympan : « Emmenez-la, voyons, emmenez-la donc ! » Mais tout ceci n’est pas certain ; je suis là-bas, là-haut, sur ce toit où mon père, apparemment incombustible, se cramponne à la gouttière. Pourquoi n’a-t-il pas simulé l’accident ? Est-il juste que sa femme et sa fille soient désormais des réprouvées : la femme, la fille d’un criminel ? Mais oui, Céline, il le fallait, pour que cette fin soit aussi un aveu, pour que personne ne soit plus inquiété à sa place. Il est juste, ton père ! Et cette fureur finale, cette pluie de feu, est une autre manière — pour lui — de finir en beauté ? Quel est l’imbécile qui crie dans la foule :

— Une carabine ! Qu’on l’abatte !

Pourquoi faire ? Une moitié du toit vient de s’effondrer, libérant une vague rouge qui l’atteint. Je me contracte, je me recroqueville, je porte les mains à ma tête en même temps que lui.

— Emmenez-la donc ! gémit une fois de plus ma mère.

On m’emporte, bras et jambes ballants. Mais je le vois, sur son pignon, je le vois quand même qui se dresse tout debout, qui lance une dernière bravade :

— C’est le cas de le dire : vous n’y avez vu que du feu !

Il n’y tient plus. Il saute. Et l’autre moitié du toit s’abat à l’endroit où il vient de disparaître. Une immense gerbe d’étincelles jaillit du foyer, monte, monte, s’enfonce au plus profond de la nuit, comme si elles voulaient rejoindre les étoiles, ces étincelles qui ne s’éteignent jamais et vont foutre le feu à l’infini.

Chelles,

Octobre 1953 — février 1954

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