Si, durant ces quarante-huit heures, un tiers — M. Heaume, par exemple, — répétant ce que n’a cessé de déclamer ma mère, était venu me dire : « Il faut en finir, il faut que tu choisisses entre tes parents, Céline… » S’il avait insisté pour que je les sépare, pour qu’ainsi soit évité le drame qui menace à tout instant d’éclater, je ne lui aurais certainement pas cédé, mais j’aurais eu beaucoup de peine à m’indigner. Jamais sans doute je n’avais été plus près d’accorder à mon père le bénéfice de ce choix qu’il ne réclamait pas et de le refuser à ma mère qui, elle, l’exigeait. En toute justice, comment vouer la même estime à cette femme acharnée, pour qui tous les moyens étaient bons, et à cet homme calme, qui se contentait d’éviter les coups sans les rendre ?
Choix secret, choix provisoire, soigneusement tu et sans effet pratique. L’estime n’a rien à voir avec l’amour : je ne sais quel goût d’envelopper une vilaine plaie se mêlait à cette tendresse que j’avais toujours pour ma mère et qui s’avivait à la connaître indigne. N’ai-je pas toujours été pour le plus menacé ? Mon père ne faisait que se défendre, certes, mais quelle forte victime pour un faible bourreau ! Je m’en voulais, je me gourmandais, je criais à la partialité… Rien à faire. Je ne pouvais la détester. Pas plus que je n’aurais pu le détester, lui, si les rôles étaient renversés.
Plus Céline, plus tiraillée que jamais, je me divisais entre eux, complice de personne, sauf peut-être d’une fatalité que je n’osais combattre, puisqu’il fallait pour l’arrêter combattre l’un d’eux. La roue tournait de plus en plus vite. Le ménage Colu, je le sentais, ne finirait pas l’année, ne finirait peut-être pas le mois. Rien ne l’indiquait formellement. Rien. Sauf cette appréhension qui vous noue la gorge et signale l’imminence des catastrophes. L’air s’épaississait toujours. J’étais au centre d’un cercle qui se refermait, se refermait…
Pourtant il n’y avait pas eu de scène, la veille. Après le départ de Clobe, Maman était restée allongée, refusant de paraître au déjeuner. Rentré à midi et quart, avec cette ponctualité étonnante chez un agent d’assurances que ne régit aucun horaire, Papa ne daigna même pas remarquer son absence. Il dit seulement en coupant sa viande : « Fameux, ton rôti ! Je me demande pourquoi ta mère s’obstine à ne pas le piquer à l’ail. À propos, j’ai vu Clobe, au bout de la rue. » Et, cinq minutes plus tard, en pelant une reinette : « J’ai rencontré Julienne aussi. » Pas de commentaire. Pas même un regard pour réclamer une troisième version. Il repartit presque aussitôt, laissant le champ libre à ma mère qui, après avoir grignoté une tartine de saindoux saupoudré de sel fin — son régal, — s’en fut sans dire un mot, le coude bandé, la tête empaquetée dans une bande Velpeau qui retenait sur son oreille un spectaculaire amas d’ouate. Le soir, même comédie. Nouveau forfait de Maman. Nouveau repas en tête à tête avec Papa. Indifférence aussi bien simulée, mais aussi bien dénoncée par cette remarque tombée dans le potage :
— Ce que les gens sont mauvais ! Ta mère a beau dire qu’elle a dégringolé dans l’escalier, tout le monde croit que je l’ai frappée. Besson m’a même dit : « Tu n’y vas pas de main morte ! »
Bien sûr. Je savais bien que ma mère n’était pas sortie pour rien, qu’elle s’était montrée partout : il y a une certaine façon de mentir pour excuser qui est bien plus efficace que de mentir pour accuser.
C’est dans la même intention, j’en jurerais, que, dominant son mal, affichant ses cocards (qui n’avaient fait que croître et embellir), elle eut le courage le lendemain matin d’aller s’occuper des pâtés en croûte et des îles flottantes de la noce Dernoux. Je pensais bien ne pas la revoir avant minuit et rester seule toute la journée. Mais Papa, rentré à midi et quart comme la veille, ne ressortit pas et, son déjeuner expédié, se mit à tourner dans la salle, à la fenêtre de laquelle crevait un jour pauvre, pris dans les mailles des rideaux. Il tourna tout l’après-midi, tandis que je cousais. Il tourna, tourna, monologuant par saccades et ne se préoccupant pas de relier entre elles des phrases que séparaient de longs intervalles de silence et de méditation. « On parle bel et bien de déférer Hippolyte au tribunal pour enfants, tu te rends compte ! » dit-il — par exemple, — comme j’achevais la vaisselle (et je ne pus retenir un geste agacé : en fait d’ennui, ce n’était pas ce qui se faisait de plus grave à la maison). Mais, tandis que ses chaussons râpés décrivaient des cercles autour de la table, l’obscur cheminement de sa pensée tournait aussi autour d’un souci central d’où semblaient rayonner tous les autres. Il ricanait, il s’exclamait : « Et demain la médaille !… Une médaille ! Nous l’avons bien méritée. » Puis le silence l’engloutit pendant une heure. Il ne tournait plus, il arpentait la pièce, de cloison en cloison, retrouvant ce déhanchement du fauve qui oscille en souplesse vers l’autre bout de sa cage, bute de nouveau et repart, inlassablement, comme s’il mesurait sans rime ni raison l’écartement des parois.
Soudain, il s’arrêta, se précipita à la fenêtre : une douzaine de noceux, qui défilaient dans les rues pendant que l’on desservait et que se mitonnait le gueuleton du soir, passaient devant la maison. « Encore un malheureux ! » murmura Papa. Six filles, la poupe en avant, donnant du genou dans la robe longue, et six garçons, coiffés de frais sous la casquette penchée, ratissaient la chaussée de leurs vingt-quatre jambes. Une fille lança : Nous n’irons plus au bois… Mais personne ne suivit. Chacun chantait pour soi. Une autre essaya La Marseillaise… Ma mère n’était pas là, ça se sentait, pour emmener le chœur, qui s’éloigna, torturant d’autres scies.
L’intermède n’avait pas déridé Papa. Au contraire. Tandis que j’ourlais des torchons, il se campa devant ce portrait que j’avais retiré de la poubelle. Une phrase tomba, incomplète :
— Si ce type avait quelque chose dans le ventre, il se manifesterait, il ne laisserait pas…
Deux secousses au cartel électrique, et une autre phrase tâta le silence :
— Qu’est-ce que je t’avais dit ? On se fait pocher l’œil et hop ! chez Clobe.
Et mon père se retourna, marcha sur moi, arrachant son passe-montagne.
— Un mariage, Céline ! Mauvais, mauvais… Qu’en dis-tu ?
Je commençais à m’inquiéter. Il ne me laissa pas le temps de poser mes lèvres sur cette tempe affreuse dont l’artère devait cogner si fort. Il n’attendit même pas ma réponse — inutile. La pièce était devenue trop petite pour son agitation : il s’en alla ricocher d’un bout à l’autre du couloir qui à son tour devint, très vite, insuffisant. J’entendis s’ouvrir la porte du fond : Papa s’enfonça dans le jardin, commença une longue navette sur la petite allée de ciment que martelaient ses pas. Que faisait donc mon aiguille ? Une nuit basse comme le jour qu’elle remplaçait envahissait la pièce. Je me disais : « Lève-toi, rejoins-le, trouve les mots qui conviennent. » Mais ma langue, à moi aussi, s’embarrassait : depuis que je me faisais un devoir de ne jamais interroger les miens, l’art de la question qui délivre comme un coup de scalpel me devenait étranger. Fille silencieuse d’un silencieux, je ne savais pas combattre avec des phrases. Que pouvaient-elles d’ailleurs contre ce qui menaçait ? Dans l’ombre, je ne voyais plus que le reflet d’une casserole d’aluminium pendu à son clou et je n’avais pas envie d’allumer, comme je n’avais pas envie de savoir. Il était bien suffisant de subir cette idée qui commençait à luire, comme la casserole, et dont je ne me débarrasserais pas en fermant les yeux… Là-bas, les talons de mon père sonnaient toujours sur le ciment de l’allée : de plus en plus fort, semblait-il. Allons, ce n’était pas assez ! Il fallait que mon père fît pendant à ma mère, qu’ils fussent égaux et que mon choix, s’il y avait eu choix, fût aussitôt réprouvé. Je me soulevai, écartant les bras comme pour me dépêtrer de tous ces fils qui reliaient brusquement ces détails, ces phrases dont je n’avais pas tenu compte. J’allai me poster sous la gouttière, près du tonneau plein d’eau croupie, d’une eau lasse d’être de l’eau comme j’étais lasse d’être Céline. Il marchait au milieu du jardin. Il remontait. Il arrivait en sifflotant.
— Papa !
Je l’appelai, vainement, cinq ou six fois. Il ne me voyait pas, il ne m’entendait pas, et ceci n’était pas une feinte comme celle de ma mère qui affectait de ne plus voir, de ne plus entendre son mari. Il était vraiment sourd et aveugle à tout ce qui ne se passait pas en lui. Il ne tourna pas autour de moi, il me bouscula, fit volte-face et repartit. La nuit l’absorba, où quatre-vingt-huit fois résonnèrent ses talons dont le bruit allait s’affaiblissant. Puis quatre-vingt-huit pas le ramenèrent des ruchers aux abords de la maison, cet automate, cet étranger qui habitait mon père.
— Papa !
Manœuvre enveloppante. Je m’étais avancée, bien décidée à ne pas me laisser expédier dans les choux de Bruxelles ou les mâches, je m’accrochais à lui des deux bras, regrettant de ne pas en voir dix, vingt, comme les dieux hindous, pour l’immobiliser. Il m’entraînait, agrippée à son cou, il me secouait, il essayait vainement de me détacher, et cet effort même l’arrachait à son obsession. « Eh bien ! Quoi ? » grogna-t-il en s’arrêtant. Mes pieds touchèrent le sol. Ma main gauche aussitôt en profita pour glisser sur son crâne. Fallait-il qu’il fût tourmenté ! Il n’avait pas pensé à remettre son passe-montagne. Il n’y pensait toujours pas. Il fallut que, fouillant ses poches, je retrouve la loque noire et l’en recoiffe. Il protesta, d’une voix trouble :
— Tu ne pouvais donc pas me laisser réfléchir tranquille.
Mais il me suivit, il consentit à retourner dans la salle, à s’installer à califourchon sur une chaise. Je l’en délogeai vingt fois pour l’envoyer au charbon, à l’eau, pour lui faire déboucher une bouteille, pour lui imposer de petites corvées, pour l’occuper à tout prix. Mais je ne pouvais déloger ce qui était dans sa tête. Il faisait semblant d’écouter ce que je babillais (autre manière de l’occuper), il souriait quand je le regardais, mais, dès qu’il ne se croyait plus observé, son visage redevenait tendu. Dur. Disons le mot : méchant. Moi-même, je me fatiguais, je me résignais : plus rien à dire, plus rien à lui faire faire. Comment l’empêcher de se figer dans ce silence, cette immobilité, qu’il fallait sans cesse briser et qui reprenaient sans cesse comme la glace des abreuvoirs dans les hivers très froids ? Le dîner, au seul chant des fourchettes scandant un pauvre appétit, fut une véritable épreuve. Aussitôt après, refusant le fromage, il me quitta comme je le craignais, avec une sorte de hâte et de nerveuses explications :
— Non, je ne t’emmène pas, il ne s’agit pas d’une simple tournée, je ne rentrerai pas avant l’aube. Il faudra faire très attention, cette nuit.
Très attention, oui. J’en étais aussi persuadée. Si persuadée que je négligeai la vaisselle. Mes souliers, mon manteau, vite ! Toute seule comme une vraie chouette, forçant mon courage, je me jetai dans la nuit.