Dans la chaleur, la vapeur, l’odeur du linge chaud et de l’amidon cuit, nos bras nus glissent en cadence, comme des bielles. Julienne tire de long, aplatit à toute allure serviettes et torchons. Maman, qui s’est réservé la jeannette et ses difficultés, travaille surtout de la pointe, triomphe des entournures de manches, des angles de col, des replis de dentelle, par de savants et prestes pivotements du poignet. Avec une régularité d’horloge, toutes les cinq minutes, elle troque son fer contre un des autres fers, qui attend sur les rondelles du centre de la cuisinière, l’approche de sa joue pour l’apprécier, à quelques degrés près, et de la main gauche saisit dans le tas une nouvelle pièce. Quant à moi, qui n’ai droit qu’aux mouchoirs, je travaille au fer électrique, sur une petite table contiguë, torturant d’ailleurs mon « Calormatic », dont je manipule sans cesse le thermostat pour le seul plaisir de voir s’allumer ou s’éteindre la petite lampe rouge. Et le linge repassé s’entasse lentement sur la commode, disposé en deux piles : la pile Colu un peu plus haute que la pile Troche, tandis que s’allonge le silence, à peine troublé par le tintement des repose-fer ou par de brefs pétillements franchissant le crible du cendrier. Pas un mot. Au bout d’une heure, je n’y tiens plus, je me campe devant Julienne et je crie, les bras croisés sur ma combinaison de pilou blanc :
— Vous êtes drôles, aujourd’hui !
Personne ne répond. Ni Julienne, ni Maman qui baisse le nez, bougonne. Je sais ce qu’elle a : Lucien a dû faire allusion à ma présence au feu devant Julienne, qui s’est empressée de s’étonner, de prêcher prudence « pour le bien de cette petite » qu’elle déteste depuis qu’elle se sent percée à jour, surveillée, suivie par mes yeux vairons. D’où ce malaise. Pourquoi n’en sortons-nous pas ? J’aime bien que les malaises finissent au plus vite, même s’ils doivent finir comme les assiettes : par des éclats. Elle ferait mieux de dire, ma mère : « À propos, ne dis pas à ton père que tu ne m’as pas vue en rentrant. Ça ferait des histoires. » Et ce serait fini, car, des histoires, ce n’est pas moi qui lui en ferai. Ici, moi, je suis la seccotine qui, désespérément, cherche à tout recoller, même l’enfer. Mais il y a autre chose dans l’air qui fume plus fort que la patte-mouille : Maman fait une crise de jalousie. Ma course au feu, elle en connaît bien le sens. L’angoisse, la vigilance, la chaleur que cela suppose, elle ne peut pas les supporter. Comment cet homme qui n’existe plus pour elle peut-il m’occuper tant ? Comment puis-je avoir si peur pour lui ? Comment puis-je aimer cet ennemi ? Elle sait bien que je l’aime, elle aussi, mais je m’en aperçois tous les jours un peu plus, la tendresse que je lui voue lui semble souillée par celle que je réserve à mon père. Si encore je me contentais d’avoir un peu d’affection, un peu de pitié, pour lui !… J’ai dans l’oreille une de ses remarques, jetée à Julienne devant moi : « Après tout, c’est sa fille ! » et je vois encore sa tête quand Julienne, toujours à l’affût du mal qu’elle peut nous faire, lui répondit : « Avant tout, c’est sa fille ! » La préférence ! Voilà sa plaie, qui vient de se rouvrir. Une plaie inguérissable, car cette préférence, dès qu’elle ne l’estime plus assurée à mon père, elle en réclame aussitôt le bénéfice. Elle n’admettra jamais ce partage équitable qu’admet fort bien Papa. Il est vrai que lui — et voilà pour moi son auréole, — il est vrai que lui ne la hait pas. Non, mon pauvre père, il ne la hait pas…
J’ai abandonné mon fer et c’est moi, maintenant, qui boude, le nez sur un livre, lorgnant du coin de l’œil ma mère et Julienne qui se sont mises à chuchoter, à chuchoter. L’une en face de l’autre et si semblables avec leurs coudes en l’air, leurs aisselles dévorées par de noirs frissons, leurs seins vivants fortement partagés par ce val tendre qui s’enfonce loin sous la chemise. De grands coups sourds martèlent la table sur laquelle Julienne plaque son fer avec force. Maman commence à repasser un pantalon, et ses lèvres bougent, tandis que fuse l’humide et brûlant refrain de la patte-mouille. De la commode, où il jaunit dans son cadre posé de travers entre les deux piles de linge, un très beau Bertrand Colu de vingt-deux ans, en tenue de fantaisie spéciale pour militaire-qui-doit-une-photo-à-sa-fiancée, écoute patiemment. Moi aussi. Au plus fort de sa crise, Maman ne se retient plus, se laisse exciter par la Troche. On ne chuchote plus, on se moque de ma présence, on se moque de mes oreilles, on feint de les croire complices…
— Et qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? dit Julienne.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Rien n’est changé. Je ne peux toujours pas m’en aller. Bertrand garderait Céline. Ah ! si j’avais quelque chose contre lui… Je ne resterais pas un jour de plus à lui repasser ses pantalons ! Mais qu’est-ce qu’il a, ce fer ?
Le fer s’envole, vient renseigner la pommette de ma mère, qui le remet sur la cuisinière. Le suivant est trouvé trop chaud et refroidi sur la patte-mouille, arrosée de frais, qui fume de plus en plus belle. Ce pantalon n’est qu’un pantalon de papa. Les affaires de Papa se repassent en dernier lieu, s’il reste du temps et du feu. Mais Mme Colu ne sabote jamais aucun travail, elle tient à sa réputation de ménagère de première classe, et n’importe quel pantalon, même celui du diable, même celui de son mari, a droit à un fer ni trop chaud ni trop froid. Lissant un pli parfait, avec un zèle sévère d’infirmière qui se force à soigner un blessé ennemi, elle continue, rageuse et, j’en jurerais, ravie de m’offenser :
— Mais rien, tu penses, rien ! Ce que je trouve le plus odieux, dans cet homme-là, c’est justement que je n’aie rien à lui reprocher, que j’aie toujours l’air de m’acharner sur un mari modèle. Pour tout le monde, le martyr, ce n’est pas moi, c’est lui. Monsieur est la patience même, la douceur, la fidélité, la morale incarnées ! Tu le verrais, tous les soirs… Jamais il ne s’en va se coucher le premier, même s’il n’a plus rien à faire, il reste sur le pas de sa porte, il attend, c’est recta. Il attend que je m’en aille, il me suit des yeux, comme un chien qui, dans un pays où il n’y aurait pas de viande, espérerait quand même son os et, quand je tourne le bouton, il dit : « Bonsoir, chérie. » D’abord, est-ce que ça se dit, chez nous, des bêtises pareilles ? Et puis ça fait des mois, ça fait des années que je ne lui réponds rien. Eh bien ! tu peux me croire, pas une seule fois, pas une seule, il n’a manqué de me le dire son : « Bonsoir, chérie. » Tu l’entendrais ! Il a cent façons de le dire… et, d’après celle qu’il emploie, je suis fixée, je sais si ça va ou si ça ne va pas, si Monsieur a du vague à l’âme, si j’ai fait quelque chose qui ne lui a pas plu… Bonsoir, chérie ! Du grave, du sec, du gentil… Mais toujours Bonsoir et surtout toujours chérie. Chérie, sans ma permission ! Chérie, jusqu’à la gauche !
J’ai pu l’écouter jusqu’au bout. C’est un miracle, mais il faut que ce miracle se prolonge. Jamais elle ne s’était laissé aller jusque-là devant moi. Comme elle doit souffrir ! Je la vois retourner le pantalon d’un geste brusque. Sa voix monte :
— Je lui en ficherai des bonsoir ! Je lui en ficherai des chérie !
— On lui en fichera ! dit Julienne d’une voix creuse, sans ralentir le souple va-et-vient de son bras, dont luit la peau fraîche.
Plus calme que celui de ma mère, son visage n’exprime qu’une aversion têtue, organisée, définitive. L’aversion de la pierre pour l’herbe, de l’huile pour l’eau. Placée juste en face de la commode, elle est forcée de subir la photographie de mon père jeune chaque fois qu’elle lève les yeux et son regard durcit en butant dessus. « Chérie, chérie !… » répète Maman, outrée, écrasant le mot entre ses dents, faisant la grimace comme s’il s’agissait d’une de ces horribles dragées sous lesquelles s’enrobent les pires amertumes de la pharmacopée. Et, soudain, elle sourit, de son plus méchant sourire. Un léger fredon traverse le nez de Julienne. Bonsoir, chérie… La bonne idée ! Les prunelles des deux amies se rencontrent, les fers chôment un instant. Encouragée, Julienne entr’ouvre les lèvres, lâche un filet de voix, à peine modulé, puis ouvre peu à peu la bouche pour chanter bientôt à pleine gorge, utilisant son agréable soprano d’ex-enfant de Marie avec assez de science pour le rendre acide et charger la chanson d’un sens secret :
Bonsoir, chérie, dormez, soyez sage,
Bonsoir, chérie…
Et la chanson se brise net, se disperse en éclats de rires coupants comme des éclats de verre. Déchaînée maintenant, Julienne miaule :
— Soyez sage, hein ! Soyez sage, surtout… Si j’étais à ta place, Eva, je lui chantonnerais ça, le soir, quand il fait le joli cœur, ton Bertrand. Mieux… Je lui sifflerais !
— J’achèterai le disque, dit Maman.
Sa voix est froide, son fer glisse de nouveau. Tiens ! La haine serait-elle, comme l’amour, un bien sur qui la jalousie s’exerce ? Ma mère, qui peut déchirer son mari pendant des heures, s’associe mal aux fureurs de Julienne. Bien sûr, l’origine de celles-ci — soigneusement tue, mais connue de tout le monde à Saint-Leup sauf peut-être de cet innocent de Troche — est plutôt flatteuse pour Maman qui, très impatiente de se débarrasser de mon père, demeure femme et cultive l’ombrageuse satisfaction d’avoir été préférée jadis à Julienne. Elle dit encore, pour masquer ce sentiment :
— Et le bonsoir, il l’aura ! Je ne sais pas quand, mais il l’aura.
Je me lève et Maman se tait, encore frémissante, déjà un peu honteuse. Je me lève. Parce qu’il est bon qu’un abcès crève, parce que cela lui faisait du bien, je l’ai laissée me faire mal. Mais ça suffit. Elle pourrait s’en faire à elle-même. Non, je ne sortirai pas, raide comme la justice, en claquant les portes. Je me suis levée, je m’avance vers elle, douce, douce, douce. Je m’avance, armée de ce seul regard qui est aussi l’arme de mon père et dont il m’a enseigné le maniement. Qu’ils me rassemblent, mes yeux ! Qu’ils soient les deux tampons placés à l’avant d’une locomotive en manœuvre ! Qu’ils la poussent, qu’ils la poussent sur cette voie de garage… Bien sûr qu’on s’aime, toutes les deux ! Maman, Maman, comme c’est malin ! Embrassons-nous, mais sanglotons le moins possible. Julienne se pourlèche…
Sa crise est finie — jusqu’à la prochaine. Dans un silence entrecoupé de soupirs brefs — que la Troche affecte de répéter et qui ressemblent chez elle aux crachements d’air des chats, — nous ne nous occupons plus que du tas de linge frais, très blanc, sur qui saignent les C. T. de coton rouge, les initiales des Colu-Torfoux brodées au point de croix. La grande aiguille du cartel électrique fait un demi-tour et, se poussant par saccades, minute sur minute, se rapproche de la perpendiculaire.
Six heures sonnent, dans le grave au cartel, dans l’aigu à la pendule de ma chambre. Un coup de sonnette vient achever la cacophonie. Il ne peut s’agir de Papa qui a ses clefs. Nous nous précipitons sur nos blouses et, dans une tenue plus décente, Maman et moi allons ouvrir la porte derrière laquelle la médaille de Ralingue et les palmes académiques de M. Calivelle nous attendent.
— Bertrand est là ? demandent-ils ensemble.
Maman ne me laisse pas répondre. Comme je ne lui communique jamais rien de ce que Papa me confie, même quand il s’agit du plus banal détail, elle ignore qu’il est sorti du colonnoir avec moi.
— Colu est à la mairie, dit-elle.
— Il n’y est plus depuis au moins une heure, reprend Ralingue. J’en viens. Le conseil s’est justement réuni dans l’intervalle et a pris une décision que nous devons lui communiquer d’urgence…
— Eh bien ! attendez-le. Ça m’étonnerait qu’il tarde ! conclut ma mère, pointant le doigt dans la bonne direction.
Le jour commence à tomber. Elle allume et s’efface pour laisser passer les deux hommes qui depuis longtemps connaissent les aîtres. Sans hésiter, ils s’enfoncent dans le couloir qui partage la maison — digne reflet du ménage — en deux parties égales : le domaine de Maman comprenant la salle commune et notre chambre, le domaine de Papa, comprenant également une chambre et une sorte de bureau, situé tout au fond. Ralingue ouvre la porte, manie le bouton situé contre le chambranle et referme. J’hésite, mais, comme je trouve tout de même la politesse de ma mère un peu courte, je l’abandonne pour tenir compagnie à nos visiteurs. Un coup de peigne, et me voilà derrière la porte qui n’est pas épaisse.
— Toujours aussi aimable, dit Ralingue.
— On la comprend un peu, dit Calivelle. Si nos femmes étaient scalpées, essorillées, ignobles à voir, je me demande combien de temps nous tiendrions le coup auprès d’elles. Ce ne doit pas être très drôle pour Mme Colu.
— Vous croyez que c’est drôle pour Bertrand ?
Un bon point pour Ralingue. Attendons une seconde pour qu’ils ne supposent pas que j’ai entendu : ça les gênerait. Puis entrons. Ralingue, somnolent, est effondré sur une chaise. Calivelle considère la pièce. Il l’a bien vue cinq ou six fois, mais elle l’étonne encore, et il faut avouer qu’il y a de quoi, « l’antre » — comme je l’appelle — ne ressemblant à rien d’autre. Ni plinthes, ni boiseries, ni parquet, ni papiers peints, ni tapis, ni rideaux. Rien que du carreau et de la chaux. Un téléphone mural, dont les fils ne rencontrent nulle part ceux de l’installation électrique modèle, entièrement faite sous tube. Un bureau, une armoire à dossiers et quatre chaises métalliques. Seul élément combustible : une centaine de livres, rangés toutefois sur des rayons faits de plaques de Saint-Gobain. Professionnellement attiré par l’imprimé, Calivelle s’approche, examine les titres qui proclament tous la préoccupation majeure de leur propriétaire. La lutte contre le feu, Manuel du fumiste, Manuel du pompier, Les pyrogènes, Petit traité de pyrométrie, Les falariques, La théorie plutoniste, Du feu grégeois à la bombe au phosphore, Les supplices du feu, Arts du feu, Dieux du feu (Vulcain, Svarojicht, Agni, Chen-Noung, Nina), Corps réfractaires, Calories et Frigories, Les lampes de sécurité voisinent avec Les légendes de la salamandre, Il Fuoco, de Gabriele d’Annunzio, Le feu, de Barbusse, La rôtisserie de la reine Pédauque, et des formulaires, et des barèmes, et des revues d’assurances, des annuaires, des catalogues de maisons spécialisées dans la vente des ignifuges et du matériel de protection. Au pied de l’étagère gisent deux « Sicli », une crépine, des raccords, des bouts de tuyaux de section différente, des échantillons de laine de verre, d’amiante, de toile coupe-flamme, une pile de dépliants édités par la Croisade de la prudence… Dans la lutte contre le feu, Papa cumule : sergent des pompiers, agent local de la Séquanaise, il représente aussi une firme pour le compte de laquelle il cherche à placer dans toutes les granges ces petits extincteurs rouges, de maniement facile, et une société de produits chimiques qui lance une composition miraculeuse destinée à imprégner le bois des poutres, à le rendre incombustible. Enfin il est le secrétaire de la Ligue des Prudents (trois adhérents à Saint-Leup : Ralingue, Troche et Besson) et chargé comme tel de fulminer contre les campeurs, les jouets en celluloïd, les installations électriques volantes interdites par l’Électricité de France.
— Ça vous intéresse, monsieur Calivelle ?
Surprise ! Pour eux, comme pour moi. Papa sort de sa chambre sur deux silencieuses charentaises.
— Je parie que ma femme et ma fille vous ont dit que je n’étais pas là, explique-t-il (à si haute voix qu’il pourrait bien s’adresser aussi aux occupants de la cuisine). Elles ne m’ont pas entendu rentrer. J’étais si fatigué que, après avoir donné un coup d’œil à mes abeilles, je me suis recouché. Asseyez-vous, je vous en prie.
— Vous avez une curieuse bibliothèque, dit l’instituteur en posant sur une chaise la moitié d’une fesse, selon la méthode qui permet à tous les pions de se retourner aisément pour pincer le chahuteur.
— J’essaie de connaître mon affaire. Tous les problèmes du feu m’intéressent.
— Le feu, le feu ! reprend Calivelle, qui ne déteste pas étaler sa petite culture. Dire que le feu n’est qu’un mot, une apparence, une réaction chimique, une simple accélération du mouvement brownien !… Le feu et Dieu se ressemblent. Ils sont partout et nulle part. On ne peut se passer d’eux et ils n’existent pas.
Papa sursaute.
— Hein ? Que me chantez-vous là ? Le feu n’existe pas ! Vous plaisantez ! On voit que vous n’avez jamais eu affaire à lui. Si vous étiez comme moi…
Déjà il touche à son passe-montagne. Ralingue intervient :
— Parlons de choses sérieuses, dit-il. Tu sais ce qu’il en est, Bertrand. La gendarmerie est sur les dents. Les gens gueulent : ils ont une trouille abominable. Cinq minutes après ton départ, le conseil s’est réuni, et nous sommes tombés d’accord pour l’achat de la sirène et pour celui d’une motopompe à grand rendement, capable d’inonder le sommet du clocher.
Le sergent Colu se retrouve, prend son air compétent :
— J’ai dit ce que j’en pensais. La sirène, bravo ! Mais une pompe sans eau — ou presque, — c’est une ruche sans essaim. Moi, j’aurais d’abord acheté l’essaim.
— Tout à fait mon avis, dit Calivelle.
— La commune fait ce qu’elle peut, dit Ralingue. Si le département nous aide, nous aurons aussi le château d’eau. En tout cas, le vote de principe est acquis, le conseil a nommé une commission — M. Calivelle et moi — pour s’enquérir du type souhaitable, de la marque, des prix. Bien entendu, nous venons…
Papa l’interrompt :
— Je vois !… À la rescousse, Bertrand ! Eh bien ! c’est entendu. Vous n’aurez qu’à signer le rapport. J’ai déjà pensé à la Burton 52.
À peine plus poli que ne l’était ma mère tout à l’heure, il se lève, écourtant l’entretien.
— Je vous soumettrai aussi quelques suggestions pour assurer la sécurité. Il faut absolument que la série noire s’arrête. Ces histoires coûtent très cher à la Compagnie.
— Bah ! fait Ralingue, bonasse. D’un autre côté, ça incite les gens à s’assurer.
— Vous avez là de beaux chandeliers anciens, dit Calivelle, qui n’est plus du tout à la question et lorgne deux Louis XV de cuivre guilloché placés de chaque côté de la cheminée.
Ralingue, qui ne doit pas être féru d’antiquailles, leur jette un coup d’œil distrait, puis s’approche, intrigué. Non par ce qui est au-dessous, mais par ce qui est au-dessus des bobèches. Ce sont nos bougies qui l’intéressent, ces belles bougies d’un brun vivant, un peu marbré, que nous fabriquons nous-mêmes, à la mode ancienne, avec la cire brute du rucher.
— Drôles de chandelles ! dit-il. Je n’en ai jamais vu de pareilles.