Et comme cette décision est sage !
A peine l’avons-nous adoptée qu’un double pas retentit, qui se rapproche.
— Tu tiens la manivelle ? m’enquiers-je-t-il.
— Bien en pognes, me rassure Jérémie.
De mon côté, j’ai, depuis lurette, dégrafé la sangle de toile maintenant le cric. Seule crainte : nos membres ankylosés. Tu ne vois pas qu’on soit relégués à l’état de tas dans cette chignole ? Que, l’instant décisif (ou de Sisyphe) venu, ne puissions plus faire un geste ?
J’invoque le Seigneur, et puis aussi maman, car on ne s’entoure jamais d’assez de précautions.
Les pas stoppent à l’arrière de la Mercedes. Clé dans la serrure.
Santantonio, toujours à la pointe de l’action ! Un surdoué en la matière. Le génie du coup d’éclat à l’état pur. Deux comme lui : y en a un de trop !
A peine le couvercle commence-t-il à se lever que je me dresse comme… Quel est le con qui vient de dire : « un diable dans sa boîte » ? Je ne veux plus entendre de pareils lieux communs, compris ? Quand on lit du Sana, on a sa dignité, bordel !
On entreprend une croisade ! On s’écarte des chantiers battus.
Bon, je disais donc que je me dresse comme la bite d’un collégien à qui Madonna tripoterait les couilles au cinoche.
Le couvercle est soulevé tel un canot par une vague de fond. En même temps je pousse un cri terrific de kamikaze, un truc dans le genre de « hhhhaaaaaaarwhhhh », mais en plus fort. Je suis agenouillé dans la malle, je file un coup de cric mortifiant et déprédatesque dans la figure d’un monsieur auquel je n’ai pas eu l’honneur d’être présenté et qui, sur le coup, se fend la gueule ! De son côté, Jérémie Blanc use de sa manivelle à bon escient.
Son coup est l’écho du mien. Bruit de chaise et de pet dans un temple bouddhiste.
Inscrivez deux allongés de plus au tableau.
Pour ma part, j’ai seringué si fort que mon épaule me brûle.
Nous restons côte à côte, agenouillés dans la malle, à contempler ce qui nous entoure.
Un parc, une esplanade parsemée de graviers, au fond, une grande bâtisse sans grâce, à deux étages. On voit de la lumière en haut. Le ciel est tourmenté, nuageux ; une lueur blême, au bout de l’horizon, annonce l’aurore pour bientôt. Quelle vie de chien ! Je suis pétrifié par l’ankylose. Heureusement que je n’ai eu besoin que de mon hémisphère nord, sinon je restais en rideau comme un trou du cul-de-jatte dans sa caisse à roulettes.
Avec d’infinies précautions, je me risque hors de notre prison mobile. Une jambe, l’autre. Ça flageole, je ne sens plus mes guibolles. Je retombe à genoux. Le guépard de la brousse s’en sort mieux que moi. C’est coriace, ces grosses bêtes ! Quelques exercices d’assouplissement et le voilà prêt à prendre le départ d’un dix mille mètres. Il m’aide à retrouver la verticale ; mieux : me masse les mollets et les cuisses. Ses coups de tranchant de main remettent mon raisin en activité.
— Mieux ? chuchote-t-il.
— Impec. Foutons ces deux zozos à notre place.
Le mien est mal en point et râle. Celui du grand primate est un tout petit peu moins esquinté.
— Pour une fois, se réjouit M. Blanc, je n’ai pas cogné trop lourd.
Les voici au chaud ; emballez, c’est pesé.
— Ils doivent avoir des armes sur eux, note Blanc en les fouillant, sinon ce serait comme un garde-pêche qui ne porterait pas de flanelle pour faire sa ronde !
Ils en ont. Chacun un Colt à museau court. Par ici la bonne soupe !
Toi qui me lis scrupuleusement (et même scrofuleusement quand tu souffres d’une maladie éruptive), tu n’ignores pas que pareille situation s’est moult fois répétée au cours de mon indicible carrière en comparaison de laquelle celle d’Elliott Ness comporte autant de péripéties qu’un ouvroir de dames patronnesses. En combien de circonstances épiques ai-je risqué d’intervenir dans une maison isolée pour y surprendre de sombres et bas filous, gens de sac et de corde, pour qui l’assassinat n’était qu’épisode routinier ?
Nos armes de poing au poing (et au point, je l’espère), nous avançons sur la maison, déterminés, farouches, éclairés de l’intérieur par une indomptable énergie.
Elle est bizarre de conception, cette baraque ; pas du tout comme chez nous autres où un vestibule (voire un hall) sert d’épine dorsale et distribue les différentes pièces. Une porte à double battant fait communiquer le haut du perron avec une grande salle encombrée de machines-outils, d’établis, de caisses, de rayonnages. Bref, c’est d’un vaste atelier qu’il s’agit.
Personne ne s’y trouvant, nous le traversons pour gagner un escalier à rampe de fer, nu et froid, dont les marches sont en pierre.
Nous le gravissons, l’un suivant l’autre, ce qui nous conduit à un autre atelier, tout aussi désert que le premier.
Je crois t’avoir indiqué que la maison comporte deux étages. Mais tu es tellement tête de nœud de linotte que tu l’auras déjà oublié. Un second escadrin, de bois icelui, beaucoup plus étroit que le précédent, mène à une partie burlingue ou habitation.
Parvenu au second niveau, je stoppe pour risquer un œil. Ce qu’il y a d’étrange dans cette crèche, c’est que, malgré ses dimensions, il n’existe qu’une pièce par niveau. Comme je le subodorais, c’est effectivement d’une partie privée qu’il s’agit. Des divans de cuir ravagés, des fauteuils ; dans le fond, un bureau encombré avec un fauteuil pivotant et un meuble comportant des livres et des dossiers.
J’aperçois trois hommes : un très gros, tout chauve, habillé de noir avec une écharpe rouge, plus deux, tellement insignifiants qu’on leur marcherait dessus en les prenant pour deux peaux de banane. Outre le trio, la baronne, lovée dans un fauteuil et qui semble dormir, la joue contre l’accoudoir.
— On y va ! susurré-je dans le plat à barbe de Jérémie. Le premier qui bronche, on l’étale.
Et j’arrive peinardos dans l’immense livinge-rome (Béru dixit) en proférant ces simples paroles, d’une voix posée :
— Soyez gentils de lever les bras, messieurs, nous avons horreur de tirer sur des hommes assis.
Le trio en reste comme ce que tu voudras, mais bien !
— Exécution avant exécution ! insisté-je d’un ton si glacé que les mains d’un serpent passeraient pour des chaufferettes.
Comme s’ils étaient dans un état second, ils s’exécutent.
— Confie-moi ton feu, Jéjé, et va fouiller ces gentlemen en toute tranquillité : je suis capable d’en praliner deux à la fois !
Le Négus a vite souscrit à sa mission. Seuls les sbires étant armés, il s’écarte du groupe en tenant comme moi un riboustin dans chaque main. C’est ce qui s’appelle clarifier une situation.
— Ce qui m’enchante, dis-je aux trois médusés, c’est que vous comprenez le français ; j’ai besoin des subtilités de ma langue pour véhiculer ma pensée. Alors que je vous dise : depuis jeudi de la semaine dernière, je suis embarqué dans l’aventure la plus étonnante de ma carrière. Une folle quantité de tueurs sont aux chausses de cette femme. Jusqu’ici, mon ami et moi devons équarrir à tour de bras pour lui conserver sa liberté. Et le plus hallucinant, c’est que nous ignorons la raison de ce massacre de la Saint-Barthélemy. J’ai vu le coup que nous allions mourir idiots car, chaque fois que nous la délivrons de vos griffes, c’est au prix de la vie de ses kidnappeurs ; si bien que nous continuons de vadrouiller dans le brouillard. Heureusement, vous êtes intervenus une fois de plus. Alors c’est vous qui allez me renseigner. Comme vous l’avez appris, je ne badine pas : si vous vous taisez, vous ne parlerez plus jamais. Il y a là, six genoux d’homme en cercle. A chacune des questions que vous laisserez sans réponse, j’en ferai éclater un. Vous, l’écharpe rouge qui paraissez être le chef, puisque vous n’êtes pas armé, vous allez inaugurer la série. D’accord ?
Il ne me répond rien.
Alors j’appuie le canon d’un de mes outils contre son genou gauche.
— Attention ! Ça c’est déjà une question. Je répète : d’accord ?
Il ne moufte toujours pas. De la sueur perle à son front et sur les ailes de son vilain nez.
Je presse la détente de mon arme, en ayant pris soin (je te le confie mais répète-z’y pas) de la placer obliquement, de manière à ce que la balle ne saccage que la chair pendouillant au-dessous de la rotule. A travers le futal, on n’y verra que du bleu.
L’impact de la balle fait hurler le gros chauve. Ses deux comparses jouent une sévillane avec leurs damiers.
— Deux genoux explosés, c’est dur à récupérer, affirmé-je. Maintenant êtes-vous d’accord pour répondre à mes questions ?
Les deux mains enserrant son genou blessé, il acquiesce.
— A quoi bon s’obstiner quand on sait que la douleur sera la plus forte ? dis-je. Il ne s’agit pas d’une question de courage, mais d’une réaction animale. L’homme n’est pas fait pour être torturé.
Je saisis le dossier d’un fauteuil hébergeant le plus insignifiant des sbires.
— A vous ! Lui, on va le laisser récupérer un peu. Dans quel pays sommes-nous, ici ?
— Roumania, bredouille le gars avec un accent d’Europe centrale à découper au chalumeau.
Je siffle.
— Belle randonnée ! Où, exactement ?
— Craiova.
Les Français ont de grosses carences en géographie, c’est connu. Cependant, comme j’ai passé des heures de mon adolescence devant des planisphères et autres mappemondes, je crois me rappeler que le patelin en question se trouve entre la frontière hongroise et Bucarest.
— Et on fait quoi dans les ateliers qui sont au-dessous de nous ?
Le gars regarde le gros qui continue de comprimer sa blessure. Du trou fait dans son grimpant s’échappe un sang sombre.
J’applique le canon de ma pétoire sur le genou de l’Incolore.
— Réponse immédiate, sinon je tire.
Il supplie :
— Oh non ! Ici on ajuste des armes.
— Quelle sorte d’armes ?
— Ogives.
— Nucléaires ?
— Oui.
— Elles viennent d’où, ces armes ?
— Je ne sais pas.
Je presse plus fort le museau de l’ami Tu-tues sur son maigrichon genou.
— Parole ! Je ne sais pas ! glapit le petit vilain.
— Et où vont-elles ?
— Moyen-Orient.
— Irak ?
— En particulier.
— Trafic important ?
— Je crois.
— Pourquoi êtes-vous tous après cette vieille femme ? Que vient-elle faire dans cette aventure ?
— Je vous jure que je n’en sais rien, je ne l’avais jamais vue avant aujourd’hui.
Il paraît désespéré car il craint que je ne le croie pas et imagine déjà sa rotule émiettée.
— Eh bien, si tu n’en sais rien, ce bon gros chauve va me renseigner !
Et de revenir à l’homme blessé.
— Vous avez entendu ma dernière question, cher unijambiste ? Pourquoi harcelez-vous la baronne Van Trickhül ?
Je ne sais pas si c’est d’entendre son blase, mais la malheureuse femme tombe lourdement de son fauteuil, comme terrassée par une attaque. Elle gît face contre terre, le corps secoué de spasmes nerveux.
Jéjé, qui l’a à la chouette depuis qu’il lui torche le fion, se précipite pour la relever. La baronne est inanimée, le regard ouvert, semblant complètement défuntée.
— Morte ? m’inquiété-je.
— Son cœur bat toujours, annonce le very black, il cogne même fort et vite !
Et soudain, comme il achève ces mots, une détonation sèche se produit et mon revolver tombe de ma main ensanglantée.
C’est nouveau, ça ! Qui vient de défourailler sur moi ? Stupéfait, je regarde le troisième homme qui ne s’est pas encore manifesté. Il est toujours immobile sur son siège, les mains sagement posées sur ses genoux en péril.
Alors je vois.
Et ce que je vois est tellement ahurissant, tellement too much, tellement suprême, qu’une seconde je doute de la réalité de mes sens, de ma vie même !
Tu sais qui vient de tirer ?
Tu donnes ta langue chargée ? Oui ? Pouah ! La baronne, fiston ! Tu me reçois cinq sur cinq ? Oui, mon grand : la mère Van Trickhül en personne.
Elle a secoué le soufflant de Jérémie tandis qu’il lui portait secours et m’a praliné de première. Boulot de pro. La balle m’a tranché la viande entre le pouce et l’indesque (Béru dixit), pourvu qu’un tendon n’ait pas morflé.
La gonzesse belgium appuie maintenant son arme de rencontre sur le bide du négus.
— Calmos, les deux héros ! dit-elle d’une voix qu’on ne lui connaissait pas (d’ailleurs je ne l’ai pratiquement pas entendue parler).
Elle récupère le second pistolet de M. Blanc et le glisse entre ses grosses miches et l’accoudoir du siège.
— Jetez votre autre pétoire, directeur de mon cul ! Vite, avant que je pratique une laparatomie à votre con de nègre ! Et jetez-la loin. Voilà, merci ! Ce qu’ils finissaient par me pomper l’air, ces deux glandeurs ! Notez qu’ils ont eu du bon, à Szentendre !
« Et vous, les trois lavasses, qu’est-ce que vous attendez ? Ma photo ? Comme mazettes, on ne trouve pas mieux ! Prêts à livrer sa propre mère dès qu’on leur fait les gros yeux ! Ne restez pas affalés dans vos fauteuils, bordel ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous en coller une entre les prunelles à chacun ! »
— Je suis blessé ! gémit l’écharpe rouge.
— Pas assez ! rétorque la virago. Vous, les deux valides, allez creuser un trou à deux places pour ces flics de merde. J’aurais voulu les laisser en vie parce que j’ai pour règle de ne jamais buter un poulet, mais la situation a trop dégénéré. Avec ce qu’ils savent maintenant, ils ne sont plus bons qu’à faire des morts. Grouillez-vous ! On a encore du pain sur la planche !
Dociles, les deux suaves s’esbignent.
— Chapeau, baronne ! fais-je après leur décarrade. Pour un coup de théâtre, c’est un coup de théâtre ! L’un des plus beaux de ma carrière.
— Savourez : ce sera le dernier !
— Je pige des tas de trucs, maintenant.
— Bravo !
— La fille blonde, dans la cabane de chantier, elle ne s’est pas suicidée, c’est vous qui lui avez écrasé une capsule de cyanure dans le bec ?
— Comme qui dirait.
— Après quoi vous avez téléphoné à vos gredins pour les informer de ce qu’il se passait et leur donner notre position ; c’est pour cela qu’ils ont si vite retrouvé notre trace ?
— Eh bien, je vois que vos méninges ne fonctionnent pas trop mal, San-Antonio.
— Il y avait deux bandes sur le coup, poursuis-je-t-il ; une qui vous veut du mal et une autre que vous contrôlez parce que c’est la vôtre !
— Passionnant ! ricane la sale vieille morue.
Incroyable, cette brusque mutation qui vient de transformer la respectable dadame de la jet-set belge en Ma Garson des séries noires d’avant-guerre. Elle est bathouze, la baronne, Yvonne ! Vieille virago de bar louche, oui ! Que tu devines mal embouchée et cruelle, menant à la baguette une armée de malfrats. Elle tient pas du tout son feu comme un face-à-main, espère ! Elle a la crosse bien en pogne et son index ne frémit pas sur l’ergot de la détente !
— Vous avez arnaqué une équipe de bandits pour que ça soit la Guerre des Deux roses entre vous ? insisté-je.
— Les affaires sont dures, elle me répond.
Tu parles d’un calme ! D’un monstre aplomb ! Il en faut une dose fumante pour faire sous soi, pour donner à croire qu’on est gâteux !
— Les « autres » vous kidnappent pour vous rançonner ? insisté-je.
— Je ne vais pas me mettre à vous raconter ma vie, monsieur le directeur, vous n’avez plus suffisamment de temps à vivre pour l’entendre.
— Me permettez-vous de vous dire que je trouve cette mise à mort inélégante et beaucoup moins sécurisante pour vous que vous ne le croyez ? Je suis désormais terriblement impliqué dans votre affaire : ma disparition va mettre toutes les polices de France et d’Europe en émoi. Je peux vous garantir que, lentement, un filet sera tressé, qui vous emprisonnera.
— Je compte disparaître bien avant, San-Antonio. Il est temps pour moi de raccrocher, tout est prêt pour que je me fonde dans la nature, et de belle manière ! On me croira morte après ces cruels démêlés, tuée et enterrée quelque part. L’oubli fera vite son œuvre.
— Quelqu’un saura que vous vivez, après ce que vous venez de déclarer.
Je désigne le chauve à l’écharpe rouge.
— Pensez-vous ! dit-elle.
De sa main libre, sans cesser de braquer le bide de Jérémie, elle prend le deuxième pétard et se met à en vider le chargeur dans la poitrine du type. Six bastos, presque à bout portant. Il tressaute à chaque impact, se recroqueville comme s’il avait froid, et meurt entre les bras incompatissants du fauteuil.
— Quel sang-froid ! laissé-je tomber, impressionné par le calme de cette houri. Ainsi, vous faites dans les armes de guerre, madame Van Trickhül ?
— Je fais dans tout ce qui rapporte du blé, mon pote ! J’en ai ramassé des paquets gros comac. Mon empire s’étend au monde entier. Pas une femme n’aura engrangé autant que moi : je vends des armes, du cul, de la came, des œuvres d’art. Je vends même de la mort, parfois !
— Puisque nous allons passer à la casserole, ma belle, racontez-nous un peu l’histoire de ce voyage en Orient-Express. Vous devez bien ça à deux flics qui vous ont sauvé la mise, avant de les zinguer !
— Je ne vous dois rien du tout, mes glandeurs, mais je sais être généreuse, parfois. C’est au cours de ce voyage que j’avais décidé de disparaître. Pour étayer le fait que je me trouvais en danger, j’ai demandé la protection du chef de la police belge, lequel a manigancé ce système de protection avec vous. Il fallait qu’un témoin officiel puisse témoigner à propos de mon rapt. Où je l’ai eu saumâtre, c’est lorsque vous avez décidé de me faire remplacer par une grosse pouffiasse transformée en baronne Van Trickhül. Heureusement que cette dondon est fastoche à manœuvrer. Elle raffole de la bite et il m’a suffi de la faire séduire par un casanova professionnel déguisé en médecin pour qu’elle oublie sa « mission » et se casse avec lui ! Votre manigance à la gomme arrangeait mes bidons ; plus il y aurait de fumaga dans l’aventure, mieux ça se passerait.
— Génial, ma chérie ! Génial. Je dois vous avouer qu’une fois déclenché, je ne m’arrête plus. Des idées me viennent, en trombe, façon chasse d’eau. Si je vous disais par exemple que je nourris une pensée plutôt saugrenue, concernant le beau Cédric Demongeard, votre talentueux amant.
— Vraiment ?
— N’est-ce pas vous qui l’auriez fait mettre à mort ?
Un éclair surpris traverse son regard de vieille salope.
— Comment ça vous est venu, poulet ?
— Le pif, ma bonne mère ! Au moment où vous faites le ménage, il est normal que vous liquidiez vos faiblesses. Sans doute qu’au plus fort de votre passion, vous lui avez confié trop de secrets.
Elle a un vilain sourire qui révèle son absence d’âme.
— C’est bien vu, mon flic ! Très bien vu.
— Par contre, je pige mal que vous l’ayez fait torturer avant liquidation totale.
— Oh ! ça, ce n’était pas par sadisme, mais pour lui faire restituer une chose très importante pour moi que je lui avais confiée.
— Je peux savoir quoi ?
Elle secoue la tête.
— Nein, Herr Direktor ; secret professionnel !
— Et il vous a restitué la « chose » en question ?
Elle se rembrunit.
— Celui qui s’est occupé de lui m’assure qu’il ne l’avait pas, sinon il aurait parlé car il a passé un très sale moment.
— L’ayant vu mort, je ne puis que confirmer ces dires, baronne. Dites-moi : vous êtes réellement baronne ?
— Ayant épousé un baron, je le suis.
— Au fait, je n’ai jamais entendu mentionner votre époux dans ce bigntz.
— Canné depuis vingt piges, mon chou !
— De sa belle mort ?
— Si on peut appeler une « belle » mort le fait de tomber d’une falaise de deux cents mètres sur des rochers, au Mexique.
— Quelqu’un lui a fait rater la marche ?
— Devinez.
— Vous ?
— Pas si bête ! Pourquoi faire soi-même ce qu’on peut faire faire par autrui contre une liasse de dollars ?
— Vous veniez d’où, Léocadia, avant d’épouser ce feu baron ?
— De Nice.
— Vie orageuse ?
— Sur laquelle j’ai tiré un trait. Il faut changer radicalement d’existence tous les vingt-cinq ans. Je m’apprête à le faire pour la seconde fois.
Ce qui sous-entendrait qu’elle a cinquante balais, la mère ; elle oublie les mois de nourrice et les années de guerre ! Ce ne serait pas tous les trente piges qu’elle opère sa mue, la dabuche ?
— Et ça va être comment, la troisième époque, baronne ? Le côté Matrone des Sleepinges, Négresco, Waldorf Astoria ?
— Non, tout cela je viens de le vivre, ça ne m’épate plus.
— Alors ?
— Pour commencer je vais me faire refaire la gueule de la cave au grenier ; et puis, avec le monstre blé que j’ai engrangé, j’irai dans les pays déshérités fonder des dispensaires pour les gosses en péril, les petits scrofuleux, les squelettes vivants qu’on nous montre parfois à la télé et qui font si peur que les gens zappent dare-dare !
Là, ma stupeur atteint le paroxysme du paroxysme. Elle me chambre ou quoi, la vieille ? Pourtant son air grave n’a pas l’air bidon.
Elle murmure d’une voix mélanco :
— J’ai jamais pu avoir de gosse, alors je vais finir ma vie avec ceux des autres. Tu sais, flic, d’être truande n’empêche pas les bons sentiments. Surtout ne me parle pas de rachat, j’en pisserais dans mon froc ! Je ne regrette rien et même tu vois, quand les deux têtes de nœud auront fini leur trou, c’est ma pomme qui te cloquerai une bastos dans le pariétal.
— Merci, soupiré-je, c’est gentil à vous. Mais ça me fait penser à l’histoire du baron qui, se baignant en mer, est attaqué par un requin. Il tire son couteau de sa ceinture pour se défendre, alors le requin dit, d’un air dégoûté : « Un baron ! Du poisson, avec un couteau ? »
Elle rigole.
— Je ne la connaissais pas !
— Je pourrais vous en raconter de meilleures pendant des nuits entières !
— Les oublie pas ; si on se retrouve là-haut un jour…
— Et alors donc, la bande rivale, elle veut quoi de vous ?
— Elle veut ce qu’on m’a dérobé, mon petit béguin ; et comme je ne suis pas en mesure de le lui remettre, c’est la guerre. Mais comment diantre fais-tu pour conserver ta fraîcheur à quelques minutes du trépas ? Tu sais que tu es un phénomène, mec ! Une curiosité pareille, au moment de calancher, chapeau ! Tu restes pro jusqu’à l’ultime seconde !
A cet instant (que j’espérais) Jérémie qui joue « Une aussi longue absence » tente son va-tout en se ruant sur la baronne.
Oh ! le gâchis (Parmentier) !
A nerfs d’acier, nerfs d’airain ! Elle sent tellement les choses, cette gorgone, qu’elle les prévoit. Pile à l’instant de son plongeon, elle lui tire dessus. Jérémie, mon incomparable, lance un cri de douleur et choit au sol où il se tord en comprimant son bas-ventre.
— Bougre de vieille peau ! grondé-je. Ils sont beaux vos principes humanistes !
— Que ne s’est-il tenu tranquille ? objecte-t-elle avec implacabilité.
Sur ce, les deux fossoyeurs reviennent, suants et anxieux. Ils découvrent leur chef naze, Blanc hors d’usage, et croient comprendre qu’il y a eu échange de balles entre eux.
— Descendez déjà celui-là ! ordonne Mamie Meurtre en désignant Blanc.
— Il n’est pas mort ! objecte l’un des péones.
— Eh bien, ça lui fera découvrir ce qu’on peut éprouver quand on est enterré vivant ! Il n’avait qu’à ne pas me feinter ! Faites !
Lors, les dociles coquins se saisissent de mon malheureux Noirpiot, lequel hurle comme un damné de frais. D’après ce que je vois, la balle ne lui a pas traversé le bide, mais le haut de la cuisse et je crois bien qu’elle lui a fait craquer le fémur.
Un désir insensé de tout stopper s’empare de moi. Mais je comprends que si je tente quelque chose à mon tour, cette coriace chienne me plombera dans la fraction de seconde.
Alors quoi ? QUOI ? QUOUAH ? O Seigneur de toutes les miséricordes, inspire-moi et sauve-nous !
Les borniol’s brothers s’engagent déjà dans l’escadrin avec leur charge hurlante.
— Stooooop ! que je hurle.
Tellement fort qu’ils se pétrifient.
Je le jure sur la mémoire de papa, à cet instant encore j’ignore ce que je vais faire ou dire. C’est le vide dans ma tronche. Et puis, croisant le regard mécontent de la baronne, mes cellules grises s’illuminent, l’inspiration jaillit.
Et tu sais ce qui me sort de la clape ?
— Le truc qu’on vous a volé et qui fout la merde dans votre industrie, la mère : c’est moi qui l’ai !
Une lueur rusée, incrédule aussi, passe dans ses prunelles.
Elle ricane :
— C’est tout ce que vous avez trouvé, poulet ?
— N’est-ce pas suffisant ?
— Décrivez-le-moi !
Et le gars mézigue, aussi sec, sans la lâcher des falots :
— Plaquette métallique percée de neuf trous, rangée dans un étui de cuir rouge un peu comme un peigne de poche.
Elle est à moi ! Rien que sa manière de déglutir, comme une oie qu’on gave. Elle assimile la situation, puis, de son ton décontracté :
— En ce cas, mon gars, il va falloir me le rendre.
— O.K. ! Seulement, y a comme un défaut, ma poule.
Je bâille à bouche-que-veux-tu.
— Vous savez, Poupette, que je déteste voyager dans un coffre de bagnole, fût-ce celui d’une Mercedes 500 SEL.
— Arrête de faire le zigoto, flic de merde, et rends-moi ma clé.
— Ah ! parce que c’est une clé ?
— Ne m’oblige pas aux grands moyens pour te faire cracher où elle se trouve ! Pour commencer, je peux découper ton nègre en tout petits morceaux et poivrer les plaies ou fur et à mesure ; je peux vitrioler ta jolie gueule ; je peux…
— D’accord, fais-je, vous pouvez m’infliger tout ça et pire encore, mais il y a une chose que vous ne pourrez pas faire, la vieille, c’est d’aller reprendre votre truc à la noix dans l’un des coffres de sûreté du ministère de l’Intérieur à Paris, où il se trouve présentement, vu que, personnellement, je n’ai pas la moindre idée du coffre dont il s’agit !
Un long silence tombe à brûle-pourpoint.