Ils laissent Brennan devant le Front Page, avec sa cravate qui lui frappe la tête à la manière d’une paume pleine de remords, continuent jusqu’au carrefour de Seward, descendent Peretz, puis tournent juste devant le Palatz Theater, à l’abri de la colline du château de Baranof, pour s’arrêter devant une porte noire au milieu d’une façade de marbre assortie, ornée d’une grande devanture peinte elle aussi en noir.
— Tu n’es pas sérieux ! s’exclame Berko.
— En quinze ans je n’ai jamais vu d’autre shammès au Vorsht.
— Il est neuf heures trente un vendredi matin, Meyer. Il n’y a pas âme qui vive à part les rats.
— Ce n’est pas vrai, objecte Landsman, entraînant Berko vers la porte des artistes et toquant avec ses phalanges, deux coups. Je me suis toujours dit que c’était le lieu où préparer mes crimes, si je me retrouvais un jour avec des crimes qui avaient besoin de préparation.
La lourde porte d’acier s’ouvre dans un grincement, laissant apparaître Mrs Kalushiner, habillée pour aller prier à la synagogue ou travailler à la banque : costume tailleur gris et tennis noires, rouleaux en mousse rose dans les cheveux. À la main, elle tient une tasse en carton remplie d’un liquide qui ressemble à du café ou, peut-être, à du jus de pruneau. Mrs Kalushiner chique du tabac. La tasse est sa fidèle sinon unique compagnie.
— Vous, dit-elle, faisant la grimace comme si elle venait de sentir un goût de cérumen au bout de son doigt.
Puis, à sa manière raffinée, elle crache dans sa tasse. Par la force d’une sage habitude, elle jette un long regard dans les deux sens de la ruelle pour voir quel genre de problème les nouveaux venus apportent avec eux. Elle passe à une inspection rapide et brutale l’Indien géant à la kippa qui prétend entrer dans son établissement. Par le passé, les individus que Landsman a amenés ici, à cette heure-ci de la journée, étaient tous des shtinkers, des indics agités aux yeux de souris, comme Benny « Shpilkès » Plotner, Benny l’impatient, ou Sigmund Landy, le Heifetz des indicateurs. Nul n’a jamais eu moins l’air d’un shtinker que Berko Shemets. Et sauf tout le respect que l’on doit à la kippa et aux franges, impossible que ce soit un intermédiaire ou même un petit malin des rues bas de gamme, pas avec cette gueule d’Indien. Lorsque, après mûre considération, elle ne peut pas caser Berko dans sa taxinomie de personnages interlopes, Mrs Kalushiner crache une deuxième fois dans sa tasse. Puis elle reporte ses regards sur Landsman et soupire. Selon certains calculs, elle lui doit dix-sept services ; selon d’autres, elle devrait lui flanquer un coup de poing à l’estomac. Elle s’écarte pour les laisser entrer.
Le lieu est aussi désert qu’un autobus du centre-ville hors service et empeste deux fois plus. Quelqu’un est passé récemment avec un seau d’eau de Javel pour piquer quelques notes aiguës sur la ligne de basse soutenue de sueur et d’urine du Vorsht. Un nez exercé peut aussi renifler, au-dessus ou au-dessous de tout ça, une odeur du style doublure de manteau, celle des billets de dollars usés.
— Installez-vous là, ordonne Mrs Kalushiner, sans indiquer où elle souhaiterait les voir assis.
Les tables rondes qui encombrent la scène portent des chaises retournées semblables à des bois de cerf. Landsman en attrape deux, et lui et Berko vont s’asseoir loin de la scène, près de la porte d’entrée lourdement verrouillée. Mrs Kalushiner disparaît sans se presser dans l’arrière-salle. Le rideau de perles cliquette derrière elle avec un bruit de dents en vrac dans un seau.
— Sacrée poupée, remarque Berko.
— Un ange, approuve Landsman. Elle ne vient ici que le matin. Comme ça elle ne voit jamais la clientèle.
Le Vorsht est le bar où les musiciens de Sitka se poivrotent à la fermeture des théâtres et des autres boîtes. Bien après minuit, ils viennent s’y retrouver, chapeaux couverts de neige et revers de pantalon trempés, s’entassent sur la petite scène et s’entretuent à coups de clarinettes et de violons. Comme d’habitude, quand des anges se réunissent, ils attirent une foule de démons : gangsters, ganèfs et femmes malchanceuses.
— Elle n’aime pas les musiciens.
— Mais son mari était… Oh ! Je saisis.
Jusqu’à sa mort, Nathan Kalushiner était le patron du Vorsht et le roi de la clarinette aiguë. C’était un joueur et un junkie, et un mauvais garçon à bien des égards, mais il savait jouer comme si un dibbouk l’habitait. Mélomane, Landsman guettait autrefois le petit shkots fou et s’efforçait de le tirer des sales draps dans lesquels le précipitaient son piètre jugement et son âme possédée. Puis, un jour, Kalushiner avait disparu en compagnie de la femme d’un célèbre shtarker russe, ne laissant à Mrs Kalushiner que le Vorsht et le bon vouloir de ses créditeurs. Par la suite, la marée avait rejeté sous les quais de Yakobi des parties de l’anatomie de Nathan Kalushiner, mais pas sa clarinette soprano en ut.
— Et voilà le chien du mec ? demande Berko, montrant la scène du doigt.
À l’endroit où Kalushiner se tenait chaque soir pour souffler dans son instrument est assis un bâtard de terrier frisé, blanc à taches marron, un œil cerné d’une cocarde noire. Il reste juste assis, les oreilles dressées, comme pour écouter l’écho d’une voix ou d’une musique dans sa cervelle. Une chaîne lâche le relie à un anneau d’acier encastré dans le mur.
— Je te présente Hershel, répond Landsman, à qui la mine patiente du chien, son air cabotin de calme endurance font si mal au cœur qu’il détourne les yeux. Il y a cinq ans qu’il attend.
— Touchant.
— Je te crois. Pour être franc, cet animal me donne les chocottes.
Mrs Kalushiner réapparaît, chargée d’une coupelle métallique remplie de pickles de tomates et de concombres, d’une corbeille de petits pains aux graines de pavot et d’un bol de crème aigre, le tout en équilibre sur son bras gauche. Sa main droite, bien sûr, porte son crachoir en carton.
— Magnifiques, les pickles ! lance Berko, et comme cette appréciation ne le mène nulle part, il tente encore : Mignon, le chien.
Ce qui est vraiment touchant, songe Landsman, ce sont les efforts que Berko Shemets est toujours prêt à déployer pour engager la conversation. Plus les gens se ferment comme des huîtres, plus le vieux Berko fait preuve de détermination. C’était vrai de lui déjà quand il était gosse. Il avait déjà cette envie de communiquer avec les autres, particulièrement avec ce produit emballé sous vide de cousin Meyer.
— Un chien est un chien, réplique Mrs Kalushiner, qui jette les pickles et la crème aigre sur la table et largue la corbeille de pains en dernier avant de regagner l’arrière-salle dans un nouveau cliquetis de perles.
— J’ai donc besoin de te demander un service, lance Landsman, le regard rivé sur le chien, qui s’est affalé par terre sur ses genoux arthritiques et repose la tête sur les antérieurs. Et j’espère de tout mon cœur que tu diras non.
— Ce service a-t-il un rapport avec l’« élucidation effective » ?
— Tu vannes le concept ?
— Ce n’est pas nécessaire, rétorque Berko. Le concept se vanne lui-même. – Il pêche une tomate confite dans la coupelle, la trempe dans la crème, puis se la fourre adroitement dans le bec à l’aide de l’index, plisse la figure de gourmandise sous la giclée acide de tomate et de saumure qui en résulte. – Bina a l’air en forme.
— Moi aussi j’ai trouvé qu’elle avait l’air en forme.
— Un peu hommasse.
— Tu as toujours dit ça.
— Bina, Bina. – Berko a un hochement de tête triste, qui réussit mystérieusement à paraître en même temps affectueux. – Dans une vie antérieure, elle a dû être une girouette…
— Je pense que tu te trompes, proteste Landsman. Tu as raison, mais tu te trompes.
— Tu vas me dire que Bina n’est pas carriériste !
— Je ne dis pas ça.
— Elle l’est, Meyer, elle l’a toujours été. C’est une des choses qui m’ont toujours déplu chez elle. Bina est une petite maligne. Elle est dure, elle est politique. Elle est considérée comme loyale, et des deux côtés de la barrière, et ça, ce n’est pas à la portée du premier venu. Elle est à cent pour cent de l’étoffe des inspecteurs. Dans n’importe quelle force de police, dans n’importe quel pays du monde…
— Elle était la première de la classe, acquiesce Landsman. À l’académie de police.
— Mais tu as obtenu plus de points qu’elle à l’examen d’entrée.
— Tiens, oui, s’étonne Landsman. C’est vrai. J’en ai déjà parlé ?
— Même les marshals américains sont assez futes-futes pour remarquer Bina Gelbfish, déclare Berko. Si elle cherche à s’assurer une place dans la police de Sitka après la rétrocession, je ne l’en blâmerai pas.
— Tu es convaincant, concède Landsman. Seulement je ne marche pas. Ce n’est pas pour ça qu’elle a accepté ce poste. Ou ce n’est pas la seule raison.
— Et pourquoi, alors ?
Landsman hausse les épaules.
— Je ne sais pas. Peut-être qu’elle manque de trucs à faire qui aient du sens…
— J’espère que non. Ou, ni vu ni connu, elle va se remettre avec toi.
— Pourvu que non !
— Quelle horreur !
Landsman feint de cracher trois fois par-dessus son épaule. Puis, à l’instant précis où il se demande si cette coutume a quelque chose à voir avec la manie de chiquer du tabac, Mrs Kalushiner revient, traînant le grand déambulateur de son existence.
— J’ai des œufs durs, annonce-t-elle d’un air menaçant. J’ai des bagels, du gigot en gelée…
— Juste quelque chose à boire, madame K., dit Landsman. Berko ?
— De l’eau piquante, répond Berko. Avec un zeste de citron.
— Vous voulez manger, rétorque-t-elle.
C’est tout sauf une question.
— Pourquoi pas ? dit Berko. D’accord, apportez-moi deux œufs.
Mrs Kalushiner se tourne vers Landsman, qui croise le regard de Berko, lequel le défie de commander une slivovitz. La fatigue de Berko, son impatience et son irritation contre son coéquipier et ses problèmes sont palpables. Il est temps qu’il se ressaisisse, non ? qu’il trouve quelque chose qui vaille la peine de vivre et s’en accommode une fois pour toutes.
— Un Coca-Cola, s’il vous plaît, dit Landsman.
C’est peut-être la première fois que Landsman ou quiconque a réussi à surprendre la veuve de Nathan Kalushiner. Elle lève un sourcil gris acier, puis leur tourne le dos. Berko tend la main pour saisir un des concombres confits, le secoue pour le débarrasser des grains de poivre et des clous de girofle dont sa peau verte tachetée est constellée. Il le croque entre ses dents et fronce le sourcil d’un air béat.
— Il faut une pisse-vinaigre pour avoir de bons pickles, commente-t-il. – Et puis, d’un ton dégagé, taquin : Tu es sûr de ne pas vouloir une autre bière ?
Landsman rêve d’une bière, il en sent déjà le goût caramélisé dans son arrière-bouche. En attendant, celle qu’Ester-Malke lui a offerte doit d’abord évacuer son corps, mais Landsman reçoit le signal qu’elle a plié bagage et est prête à prendre congé. La proposition ou la requête qu’il est résolu à adresser à son coéquipier lui semble maintenant l’idée la plus stupide qu’il ait jamais eue, et certainement pas une raison de vivre. Mais elle devra faire l’affaire.
— Je t’emmerde, dit-il, se levant de table. J’ai besoin de pisser.
Dans les toilettes pour hommes, Landsman découvre le corps d’un guitariste électrique. D’une table au fond du Vorsht, Landsman a souvent admiré ce Yid et son jeu. Il a été un des premiers à importer la technique et la gestuelle des guitaristes de rock anglais et américains dans les bulgars et les freylekhs de la musique de danse juive. Il a en gros le même âge que Landsman et vient du même milieu, lui aussi a grandi à Halibut Point. Dans ses moments de vanité, Landsman s’est comparé ou plutôt a comparé sa mission d’inspecteur aux riffs intuitifs et flamboyants de ce gars apparu mort ou évanoui dans le box, sa main d’or dans la cuvette des W.-C. Le malheureux porte un costume trois-pièces en cuir noir avec un nœud papillon rouge. Ses doigts légendaires ont été dépouillés de leurs bagues, qui ont laissé des marques spectrales. Un portefeuille traîne sur le sol carrelé, vide et béant.
Le musicien émet un ronflement. Landsman recourt à ses talents intuitifs et flamboyants pour chercher son pouls carotidien. L’air ambiant vibre du rayonnement de l’alcool presque jusqu’à l’incandescence. Le portefeuille a été délesté de son argent et de ses papiers d’identité, semble-t-il. Landsman palpe le musicien et trouve un demi-litre de vodka canadienne dans la poche gauche de sa veste de cuir. Ils lui ont pris son fric, mais pas sa gnole. Landsman n’a aucune envie de boire, il ressent presque un haut-le-cœur à l’idée d’ingurgiter cette saloperie, une sorte de muscle moral qui se contracte. Il risque un coup d’œil au plafond plein de toiles d’araignée de son âme. Il ne peut s’empêcher de remarquer que cette réaction de dégoût pour ce qui est, somme toute, une marque populaire de vodka canadienne a un rapport avec son ex-femme, avec son retour à Sitka et le fait qu’elle ait l’air si forte, si chaude et si fidèle à elle-même. Sa vision quotidienne va être un supplice, comme Dieu torturant Moïse avec une vue de Sion du haut du mont Pisgah chaque jour de sa vie.
Landsman débouche la bouteille de vodka, avale une bonne lampée bien tassée. Ça brûle comme un mélange de solvant et de lessive. Le flacon contient encore plusieurs centimètres quand il a fini de boire, mais lui-même est plein de remords cuisants de haut en bas. Tous les vieux parallèles qu’il se plaisait à établir autrefois entre le guitariste et son être se retournent contre lui. Après un bref mais violent combat intérieur, Landsman décide de ne pas jeter la bouteille dans la poubelle, où elle ne serait utile à personne. Il l’enfouit dans la poche douillette de sa propre déchéance. Il tire le musicien hors du box et lui essuie soigneusement la main droite. Enfin il soulage le besoin qui l’a conduit là. À la musique de l’urine au contact de l’eau et de la porcelaine, le musicien ouvre les yeux.
— J’ai la pêche, informe-t-il Landsman depuis le sol.
— C’est sûr, mon grand, répond Landsman.
— Surtout ne préviens pas ma meuf.
— Je m’en garderai bien, lui assure Landsman.
Mais le Yid est déjà retombé dans les pommes. Le policier traîne le musicien jusque dans l’entrée de service et le laisse allongé sur le sol, un bottin sous la tête en guise d’oreiller. Puis il retourne à sa table et à Berko Shemets et boit poliment une gorgée de son verre de sirop qui fait des bulles.
— Mmm, fait-il. Du Coca.
— Alors, reprend Berko. Ce service…
— Ouais, profère Landsman.
Sa confiance en lui renaissante et ses intentions, sa sensation de bien-être, sont une illusion produite par une gorgée de méchante vodka, c’est clair. La pensée que, du point de vue, disons, de Dieu, toute confiance humaine est une illusion, et toute intention une blague, l’aide à rationaliser la situation.
— Un grand service.
Si Berko sait où Landsman veut en venir, Landsman n’est pas encore prêt à y aller.
— Toi et Ester-Malke, reprend-il, vous avez fait une demande de séjour.
— C’est ça, ta grande question ?
— Non, c’est juste l’amorce.
— Nous avons fait une demande de permis de travail. Dans le district, tout le monde a demandé une carte de séjour, à moins d’aller au Canada ou en Argentine ou ailleurs. Bon Dieu, Meyer, tu ne l’as pas fait ?
— Je sais que j’en avais l’intention, répond Landsman. Je l’ai peut-être fait, je ne m’en souviens pas.
Cette information est trop difficile à traiter pour Berko, et ce n’est pas la raison pour laquelle Landsman les a traînés jusqu’ici.
— Je l’ai fait, d’accord ? s’énerve Landsman. Maintenant je m’en souviens, sûr et certain. J’ai rempli mon formulaire 1-999 et le reste.
Berko hoche la tête comme s’il croyait au mensonge de Landsman.
— Vous projetez de vous incruster dans les parages alors, poursuit ce dernier, de rester à Sitka…
— À condition d’obtenir les papiers nécessaires.
— Il y a lieu de croire que tu ne les auras pas ?
— C’est une question de quotas. On dit que ce sera moins de quarante pour cent.
Berko secoue la tête, ce qui est à peu près le geste national du moment quand il s’agit de savoir où les autres Juifs de Sitka vont aller ou ce qu’ils vont faire après la rétrocession. En réalité, absolument aucune garantie n’a été donnée – le chiffre de quarante pour cent n’est qu’une rumeur de plus à la fin des temps – et il y a des radicaux aux yeux hagards qui soutiennent que le vrai nombre des Juifs à être autorisés à rester en qualité de résidents légaux du nouvel État agrandi d’Alaska après l’entrée en vigueur de la rétrocession avoisinera plutôt dix, voire cinq pour cent. Ce sont les mêmes gens qui passent leur temps à appeler à la résistance armée, à la sécession, à une déclaration d’indépendance et ainsi de suite. Landsman a prêté très peu d’attention aux controverses et aux rumeurs, à la question pourtant cruciale de son petit univers.
— Et le vieux ? demande Landsman. Il ne lui reste plus de jus ?
Depuis quarante ans – ainsi que l’a révélé la série de papiers de Dennis Brennan –, Hertz Shemets se servait de son poste de directeur local du programme de surveillance nationale du F.B.I. pour jouer sa propre partie privée sur le dos des Américains. Le Bureau fédéral l’avait recruté dans les années 1950 pour lutter contre les communistes et la gauche yiddish, laquelle, bien que pleurnicharde, était puissante, endurcie, aigrie, méfiante à l’égard de ses hôtes et, dans le cas des anciens Israéliens, pas spécialement ravie d’être là. La tâche de Hertz Shemets consistait à contrôler et à infiltrer la population rouge ; il lui avait réglé son compte. Il avait donné les socialistes à manger aux communistes, puis les staliniens aux trotskistes et enfin les sionistes hébreux aux sionistes yiddish et, une fois passée l’heure des amuse-gueule, il avait essuyé la bouche de ceux encore debout et les avait poussés à s’entre-dévorer. À partir de la fin des années 1960, Hertz avait été lâché contre le mouvement radical naissant chez les Tlingits et, le moment venu, il avait encore sorti ses griffes et découvert ses crocs.
Mais, comme l’avait montré Brennan, ces activités n’étaient qu’une couverture pour le véritable programme de Hertz : obtenir un statut permanent pour le district, un S.P., ou même, dans ses rêves les plus fous, la création d’un État. Landsman se souvient avoir entendu son oncle dire à son père, dont l’âme garda jusqu’à son dernier jour une teinture de sionisme romantique : « Assez d’errance, assez d’expulsions et d’émigration, assez de rêves sur l’année prochaine au pays des dromadaires. Il est temps pour nous de prendre ce que nous pouvons et de ne plus bouger. »
Chaque année, en l’occurrence, l’oncle Hertz détournait donc jusqu’à la moitié de son budget d’exploitation pour corrompre les gens qui le lui avaient accordé. Il soudoyait des sénateurs, distribuait des pots-de-vin à des membres du Congrès et surtout entortillait de riches Juifs américains dont il regardait l’influence comme une menace pour ses plans. À trois reprises, des projets de loi sur le statut permanent virent le jour avant d’expirer, deux en commission, un dans un corps à corps acharné au sol. Un an après ce combat chtonien, l’actuel président de l’Amérique apparut victorieusement sur une tribune qui présentait l’entrée en vigueur longtemps différée de la rétrocession, promettant de rendre « l’Alaska aux habitants de l’Alaska, pure et sauvage ». Puis Dennis Brennan avait chassé Hertz sous un rondin.
— Le vieux ? répète Berko. Celui qui se cache dans sa réserve indienne de poche ? Avec sa chèvre ? Et un réfrigérateur rempli de viande d’élan ? Ouais, il est une putain d’éminence grise dans les couloirs du pouvoir. Quoi qu’il en soit, tout semble normal.
— C’est vrai ?
— Ester-Malke et moi, on a déjà obtenu tous les deux des permis de travail de trois ans.
— C’est bon signe.
— À ce qu’on dit.
— Évidemment, tu ne voudrais rien faire qui mette en danger ton statut ?
— Non.
— Désobéir aux ordres, emmerder quelqu’un, manquer à ton devoir…
— Jamais.
— C’est réglé, alors. – Landsman plonge la main dans la poche de son veston et en sort le jeu d’échecs. – T’ai-je déjà parlé du mot qu’a laissé mon père avant de se suicider ?
— J’ai entendu dire que c’était un poème.
— Disons des vers de mirliton, corrige Landsman. Six lignes en yiddish adressées à une femme anonyme.
— Oh, oh !
— Non, non, rien d’osé. C’était, quoi ! une expression du regret de ses insuffisances. De la déception que lui causait son échec. Une déclaration de dévouement et de respect. Un touchant aveu de gratitude pour le réconfort que cette inconnue lui avait apporté et, par-dessus tout, pour la faculté d’oubli que sa compagnie lui avait procurée au fil de ces longues et cruelles années.
— Tu l’as mémorisé.
— Oui. Mais j’ai remarqué une chose qui m’a tracassé. Alors je me suis forcé à l’oublier.
— Et qu’as-tu remarqué ?
Landsman ignore sa question ; Mrs Kalushiner arrive avec les œufs durs, six en tout, écalés et disposés sur un plan présentant six creux ronds, chacun de la taille d’un gros œuf. Sel, poivre, un pot de moutarde.
— Peut-être que si on le détachait de sa laisse, reprend Berko, tendant le pouce vers Hershel, il sortirait se chercher un sandwich ou autre chose.
— Il aime sa laisse, réplique Mrs Kalushiner. S’il n’est pas attaché, il ne dort pas.
Et elle repart.
— Ça me soûle, dit Berko, regardant toujours Hershel.
— Je vois ce que tu veux dire.
Berko sale un œuf et mord dedans. Ses dents laissent des crénelures dans le blanc bouilli.
— Alors ton poème, continue-t-il, les vers…
— Donc, naturellement, explique Landsman, tout le monde a supposé que la destinataire des vers de mon père était ma mère. À commencer par ma mère.
— Elle correspondait à la description.
— C’était l’avis général. Voilà pourquoi je n’ai jamais confié à personne mes déductions. Dans ma première affaire officielle de shammès junior.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que si on réunit les premières lettres de chacun des six vers du poème, elles forment un nom, Caissa.
— Caissa ? Quel genre de nom est-ce là ?
— Je crois que c’est du latin, répond Landsman. Caissa est la déesse des joueurs d’échecs.
Il ouvre le couvercle du jeu d’échecs de poche qu’il a acheté au drugstore de Korczak Platz. Les pièces sont restées comme il les a disposées dans l’appartement des Taytsh-Shemets plus tôt le matin même, et telles que les a laissées l’homme qui se faisait appeler Emanuel Lasker. Ou son assassin, ou encore la blanche Caissa, la déesse des joueurs d’échecs, qui passait par là pour dire adieu à un autre de ses infortunés adorateurs. Les noirs réduits à trois pions, leur paire de cavaliers, un fou et une tour. Les blancs gardant toutes leurs figures plus deux pions, dont l’un à un coup de la promotion. Ce qui donne un curieux air de désordre à la partie, comme si le jeu qui menait à ce coup avait été chaotique.
— Si ç’avait été autre chose, Berko, suggère Landsman, s’excusant les paumes tournées vers le ciel : un jeu de cartes, une grille de mots croisés, une carte de bingo…
— Je te suis, répond Berko.
— Mais il a fallu que ce soit une putain de partie d’échecs inachevée !
Berko fait tourner l’échiquier et l’étudie une ou deux minutes, puis lève les yeux vers Landsman. « Maintenant tu vas me demander quelque chose », disent ses grands yeux sombres.
— Donc, comme je te l’ai dit, j’ai besoin de te demander un service.
— Non, rétorque Berko, ce n’est pas vrai.
— Tu as entendu la dame, tu l’as vue classer le dossier. Au début, ce truc était merdique. C’est Bina qui l’a rendu officiel.
— Tu ne le penses pas.
— S’il te plaît, Berko, ne commence pas maintenant à montrer du respect pour mon jugement, proteste Landsman. Pas après toute la peine que je me suis donnée pour le saper !
Berko regarde le chien de plus en plus fixement. Brusquement, il se lève, se dirige vers la scène. Il monte pesamment les trois marches de bois et s’immobilise en baissant les yeux vers Hershel, puis il lui tend sa main à flairer. Le chien se redresse péniblement en position assise et, avec sa truffe, lit la sténographie contenue sur le dos de la main de Berko : bébés, gaufres, l’habitacle d’une Super Sport 1971. Berko s’accroupit lourdement à côté de lui et décroche le mousqueton de la laisse du collier. Il saisit la tête du chien dans ses énormes mains et plonge ses yeux dans ceux de l’animal.
— Ça suffit comme ça, dit-il. Il ne reviendra plus.
Le chien regarde Berko, en apparence sincèrement intéressé par cette nouvelle. Puis il saute tant bien que mal sur ses pattes arrière, boitille jusqu’aux marches et descend prudemment. Dans un cliquètement d’ongles, il traverse le sol cimenté en direction de la table où est installé Landsman et lève les yeux comme pour avoir une confirmation.
— L’emès si je mens, Hershel, dit Landsman au chien. On a recouru aux empreintes dentaires.
Le chien semble considérer cette possibilité ; puis, à la vive surprise de Landsman, il prend le chemin de la porte. Berko décoche un regard de reproche à Landsman : « Que t’avais-je dit ? » Il jette un coup d’œil vers le rideau de perles, puis fait coulisser le verrou, tourne la clé et ouvre la porte. Le chien sort en trottant comme si une affaire urgente l’attendait ailleurs.
Berko retourne s’asseoir, pareil à qui vient de libérer une âme de la roue du karma.
— Tu as entendu la dame, nous avons neuf semaines, dit-il. À prendre ou à laisser. Nous pouvons bien nous permettre de perdre un ou deux jours à paraître occupés pendant que nous fourrons notre nez dans le macchabée junkie de ta taule.
— Tu vas avoir un bébé, proteste Landsman. Vous serez bientôt cinq.
— J’entends ce que tu dis.
— Ce que je dis, c’est que nous allons mettre cinq Taytsh-Shemet dans la merde si quelqu’un cherche des raisons pour refuser des cartes de séjour à certains, comme on le répète partout. Et une de ces raisons, c’est un blâme récent pour avoir agi en violation directe des ordres d’un officier supérieur, sans parler d’un absolu mépris de la politique du service, si idiote et lâche soit-elle.
Berko cligne des yeux et lance une autre tomate cerise dans sa bouche. Il la croque, puis soupire :
— Je n’ai eu ni frère ni sœur. Tout ce que j’ai eu, c’étaient des cousins. Les trois quarts étaient des Indiens, qui n’ont jamais voulu me connaître. Deux étaient juifs. Un de ces Juifs, que son nom soit béni, est mort. Ça ne me laisse plus que toi.
— Je t’en sais gré, Berko, répond Landsman. Je veux que tu saches ça.
— Putain de merde ! s’exclame Berko en bon anglo-américain. On va à l’Einstein Club d’échecs, non ?
— Ouais, dit Landsman. J’ai pensé que c’est par là qu’on devrait commencer.
Avant qu’ils aient eu le temps de se lever ou de tenter de régler la question avec Mrs Kalushiner, un grattement suivi d’un long gémissement sourd se font entendre à la porte d’entrée. À ce son, humain et désespéré, Landsman sent se dresser les poils de sa nuque. Il va à la porte et laisse entrer le chien, qui regrimpe sur la scène, à l’endroit où il a usé la peinture du plancher, et s’assied les oreilles dressées pour guetter le bruit d’un avertisseur disparu, attendant patiemment qu’on lui remette sa laisse.