En haut des escaliers, Bina sort une lampe porte-clés de son fourre-tout en vachette et la passe à Landsman – cette lampe vante les services d’un salon funéraire de Yakobi, ou serait-ce une allégorie ? –, puis elle déplace des dossiers, une liasse de documents judiciaires, une brosse à cheveux en bois, un boomerang momifié qui a peut-être été autrefois une banane dans un sac en Ziploc, un exemplaire de People, et finit par exhumer un souple harnais noir évocateur de jeux sexuels S.M., équipé d’une espèce de cylindre métallique. Elle plonge la tête au milieu et coiffe ses cheveux du filet noir intégré. Quand elle se redresse et tourne enfin le visage, une lentille argentée brille puis vacille, balayant Landsman de son faisceau. Landsman sent les ténèbres imminentes, il sent le mot même de « souterrain » s’enfoncer dans sa cage thoracique.
Ils descendent les marches, traversent la salle des objets trouvés. La marte empaillée leur fait de l’œil au passage. L’anneau de corde pendille à la porte du vide sanitaire. Landsman tente de se remémorer s’il l’a rattaché ou non au crochet avant sa peu glorieuse retraite du mardi précédent. Il s’arrête pour fouiller dans sa mémoire, et puis renonce.
— Je passe la première, dit Bina.
Elle se met à quatre pattes sur ses genoux nus et s’introduit dans le vide sanitaire. Landsman hésite. Son pouls rapide, sa bouche sèche et son système neurovégétatif sont prisonniers de l’exaspérante routine de sa phobie, mais le poste à galène qui est distribué à chaque Juif pour capter les messages du Messie vibre à la vue de la croupe de Bina, de sa longue courbe galbée comme une sorte de lettre d’alphabet magique, de rune dotée du pouvoir de repousser la dalle de pierre sous laquelle il a enseveli son désir pour elle. Meyer est transpercé par la conscience que, si puissantes que soient les transes dans lesquelles celle-ci le plonge encore, il ne sera plus jamais autorisé, merveille des merveilles, à mordre dedans. Puis Bina disparaît dans l’obscurité, ainsi que le reste de son corps, et Landsman reste en plan. Il marmonne tout seul, tente de se raisonner, se met au défi de la suivre. Puis Bina l’appelle :
— Allez, tu viens ?
Et Landsman obéit.
Du bout des doigts, elle saisit un arc de cercle du disque de contreplaqué, soulève celui-ci et le fait passer à Landsman, son visage tremblotant à la lueur de sa lampe de mineur avec une gravité espiègle qu’il ne lui a pas vue depuis des années. Quand ils étaient gosses, il grimpait dans sa chambre la nuit, entrant et sortant furtivement par la fenêtre pour dormir avec elle ; c’était exactement son expression quand elle remontait le châssis à guillotine.
— Mais il y a une échelle ! s’écrie-t-elle. Meyer, tu ne l’as pas descendue quand tu es venu ce soir-là ?
— Eh bien, non, j’étais en quelque sorte… Je n’étais pas vraiment…
— Ouais, O.K., l’interrompt-elle doucement. Je sais.
Elle descend un échelon d’acier après l’autre ; une fois de plus Landsman la suit. Il entend son grognement au moment où elle se laisse glisser, le raclement métallique de ses chaussures, puis il tombe dans les ténèbres. Elle le rattrape et réussit à moitié à l’aider à garder l’équilibre. Sa lampe frontale jette des taches de lumière de-ci, de-là, traçant un croquis rapide du tunnel.
C’est une autre tubulure d’aluminium, perpendiculaire à celle par laquelle ils viennent de descendre. Debout, Landsman effleure la voûte de son chapeau. La galerie, qui se termine derrière eux par un rideau de terreau noir, s’enfonce droit devant eux, sous Max Nordau Street, en direction du Blackpool. L’air est glacé et sublunaire, avec un goût de fer. Un plancher de contreplaqué a été posé et, tandis qu’ils le font résonner sous leurs pas, leurs lumières mettent en évidence des empreintes de bottes : quelqu’un est déjà passé par là.
Alors qu’ils estiment être à peu près au milieu de Max Nordau, ils rencontrent une autre conduite courant d’est en ouest et reliant leur galerie au réseau creusé en prévision des fortes probabilités d’une future annihilation. Des galeries donnant dans des galeries, des dépôts, des bunkers.
Landsman pense à la cohorte de Yids qui avaient débarqué avec son père, ceux qui n’étaient pas brisés par la souffrance et l’horreur mais, bizarrement, montraient plutôt de la détermination. Les anciens partisans, les résistants, les terroristes communistes, les saboteurs sionistes de gauche – la « racaille », ainsi qu’on les appelait dans les journaux du Sud – qui étaient arrivés à Sitka après la guerre avec leurs âmes vulcanisées et avaient livré aux côtés des Ours polaires comme Hertz Shemets leur combat bref et condamné d’avance pour le contrôle du district. Ils sentaient, ces hommes audacieux et ravagés, ils sentaient comme ils sentaient le goût de leur langue dans leur bouche, que leurs sauveurs les trahiraient un jour. Ils avaient pénétré sans crier gare dans ces contrées sauvages qui n’avaient jamais vu de Juif et avaient commencé à se préparer pour le jour où ils seraient raflés, poussés à déguerpir, contraints à résister. Puis, un à un, ces hommes et ces femmes informés et en colère avaient été cooptés, choisis, engraissés, opposés les uns aux autres, ou s’étaient vu limer les dents par l’oncle Hertz et ses innombrables opérations.
— Pas tous, dit Bina, dont la voix, comme celle de Landsman, carambole sur les parois d’aluminium de la conduite. Certains se sont sentis bien ici. Ils ont commencé un peu à oublier, ils se sentaient chez eux.
— Je suppose que ça se passe toujours comme ça, répond Landsman. L’Égypte, l’Espagne, l’Allemagne…
— Ils ont faibli, la faiblesse est humaine. Ils avaient leur vie. Viens.
Ils suivent le plancher jusqu’au moment où ils arrivent à une autre conduite qui s’ouvre au-dessus de leurs têtes, garnie elle aussi d’échelons.
— Tu passes devant cette fois-ci, décide Bina. À moi de mater tes fesses, pour changer !
Landsman se hisse sur l’échelon le plus bas, puis grimpe jusqu’en haut. Une lumière chiche filtre d’un interstice ou d’un trou du couvercle qui ferme ce bout du boyau. Landsman pousse contre la trappe, elle résiste. Une épaisse planche de contreplaqué qui ne bouge pas d’un pouce. Il y donne un coup d’épaule.
— Que se passe-t-il ? s’impatiente Bina sous les pieds de Landsman, éblouissant celui-ci avec le faisceau tremblant de sa lampe.
— C’est bloqué, répond Landsman. Il doit y avoir quelque chose de posé dessus. Ou alors…
En tâtonnant pour trouver le trou, sa main effleure quelque chose de froid et de dur. Il a un mouvement de recul, puis ses doigts se remettent au travail et décryptent la sensation d’une tige métallique, non, d’un câble tendu au maximum. Il braque sa lampe. Un câble à nœuds caoutchouté sort de la fente au-dessus, serré à fond, pour venir se fixer au dernier degré de l’échelle en dessous.
— Qu’y a-t-il, Meyer ? Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
— Ils ont bien fermé derrière eux afin que personne ne puisse les suivre en bas, répond Landsman. Ils l’ont fermé avec un beau bout de corde.