11.

Quand les jeunes chapeaux noirs se font ramasser par la police, tantôt ils deviennent arrogants et vibrants de colère et revendiquent leurs droits de citoyens américains, tantôt ils s’effondrent en larmes. Dans l’expérience de Landsman, les hommes ont tendance à pleurer quand ils vivent depuis longtemps avec un sentiment de justice et de sécurité et qu’ils s’aperçoivent soudain qu’un gouffre a toujours bâillé juste sous leurs bottes fourrées. Ça fait partie du boulot du flic de tirer le beau tapis qui masque les précipices du sol. Landsman se demande si ce n’est pas ce qui se passe avec Saltiel Lapidus. Les larmes ruissellent sur ses joues, un filet de morve scintillante pend de sa narine droite.

— Mr Lapidus se sent un peu triste, lance Berko, mais il ne veut pas nous dire pourquoi.

Landsman fouille la poche de son pardessus à la recherche de son paquet de Kleenex, trouve par miracle un mouchoir. Lapidus hésite, puis accepte son offre et se mouche avec émotion.

— Je vous jure, je ne connaissais pas cet homme, dit Lapidus. J’ignore où il habitait, qui il était. Je ne sais rien, je le jure sur ma vie. Nous avons joué aux échecs quelquefois. Il gagnait toujours.

— Vous pleurez pour le salut de l’humanité alors, réplique Landsman, tâchant de ne pas être trop sarcastique.

— Tout à fait exact, acquiesce Lapidus, roulant en boule le mouchoir dans son poing avant de lancer cette fleur froissée dans le caniveau.

— Vous allez nous embarquer ? s’enquiert Fishkin. Parce que si c’est le cas, alors je veux appeler un avocat. Et si ce n’est pas le cas, vous devez nous laisser partir.

— Un avocat chapeau noir, articule Berko, et c’est une forme de plainte ou de supplique qu’il adresse à Landsman : Pauvre de moi !

— Partez alors, dit Landsman.

Berko confirme d’un signe de tête. Les deux hommes s’éloignent dans la ruelle en faisant crisser la neige sale sous leurs pas.

— Nu, je suis énervé, peste Berko. J’avoue que ce type me scie les nerfs.

Landsman hoche la tête et gratte la barbe naissante de son menton d’une manière qui est censée exprimer une profonde réflexion, mais son cœur et ses pensées sont encore imprégnés du souvenir des parties d’échecs qu’il a perdues contre des hommes qui étaient déjà âgés trente ans plus tôt.

— As-tu remarqué le vieux beau là-dedans ? lance-t-il. Près de la porte. Alter Litvak. Il traîne dans les parages de l’Einstein depuis des années. Il jouait contre mon père, contre le tien aussi.

— Je connais son nom. – Berko jette un regard par-dessus son épaule vers la porte de secours en acier qui est devenue la grande entrée de l’Einstein Club. – Héros de guerre, Cuba.

— Le gars n’a plus de voix, il doit tout écrire. Je lui ai demandé où je pourrais le trouver si j’avais besoin de lui parler, et il m’a écrit qu’il allait à Madagascar.

— C’est une nouveauté.

— C’est ce que je lui ai dit.

— Connaissait-il notre Frank ?

— Pas bien, m’a-t-il répondu.

— Personne ne connaissait notre Frank, reprend Berko. Mais tout le monde est très triste qu’il soit mort. – Il boutonne son pardessus sur sa bedaine, remonte son col, enfonce plus fermement son chapeau sur sa tête. – Même toi.

— Je t’emmerde, répond Landsman. Ce Yid n’était rien pour moi.

— Peut-être était-il russe ? Ce qui expliquerait les échecs. Et le comportement de ton pote Vassily. Peut-être Lebed ou Moskowits sont-ils derrière ce meurtre…

— S’il est russe, ça n’explique pas de quoi nos deux chapeaux noirs ont eu si peur, réfléchit tout haut Landsman. Ces deux-là savent que dalle sur Moskowits. Des shtarkers russes, un meurtre monté par des gangsters, ça ne signifie pas grand-chose pour ton bobover moyen.

Il se palpe encore deux ou trois fois le menton, puis prend une décision. Il lève les yeux vers la lumineuse bande de ciel gris qui s’étend au-dessus de l’étroite ruelle derrière l’hôtel Einstein.

— Je me demande à quelle heure le soleil se couche ce soir.

— Pourquoi ? Nous allons donner un coup de pied dans la fourmilière du Harkavy, Meyer ? Je ne crois pas que Bina va beaucoup aimer ça, si nous commençons par ameuter les chapeaux noirs.

— Tu ne crois pas, hein ? – Landsman sourit en sortant le ticket de nettoyage de sa poche. – Alors nous ferions mieux d’éviter le Harkavy.

— Oui, oui. Tu as ton petit sourire.

— Tu n’aimes pas ce sourire ?

— Simplement j’ai remarqué que ce qui suit, c’est en général une question à laquelle tu as l’intention de répondre toi-même.

— Que dis-tu de celle-là ? Quel genre de Yid, Berko, dis-moi, quel genre de Yid peut faire chier dans son froc un sociopathe d’ex-taulard russe et mettre les larmes aux yeux du chapeau noir le plus pieux de Sitka ?

— Tu veux que je dise un verbover, je le sais, répond Berko.

Après ses études à l’académie de police, la première affectation de Berko a été le 5e district, le Harkavy, où ont échoué les verbovers, avec les trois quarts de leurs frères chapeaux noirs, après l’arrivée en 1948 de leur neuvième rebbè, beau-père du modèle actuel, suivi du reste pitoyable de sa cour. C’était une mission de ghetto classique : tenter d’aider et de protéger une population qui vous dédaigne et vous méprise, vous ainsi que les autorités que vous représentez. Ça s’était terminé quand le jeune demi-indien avait pris une balle dans l’épaule, à cinq centimètres du cœur, lors du massacre Shavuos au restaurant de la laiterie Goldblatt.

— Je suis sûr que c’est ce que tu veux que je dise.

Voilà comment Berko avait jadis expliqué à Landsman le gang sacré connu sous le nom des Hassids de Verbov : ses membres ont commencé, là-bas en Ukraine, chapeaux noirs parmi les autres chapeaux noirs, à mépriser la racaille et le brouhaha du monde séculier et à garder leurs distances derrière les murs imaginaires de leur ghetto de rites et de foi. Puis toute la secte a brûlé dans les feux de l’Extermination, ne laissant qu’un noyau dur et compact de quelque chose de plus noir que n’importe quel chapeau. Ce qui restait du neuvième rebbè verbover a émergé de ces bûchers avec onze disciples et, dans sa famille, seulement la sixième de ses huit filles. Il s’est élevé dans les airs tel un bout de papier calciné et a volé jusqu’à cette bande étroite coincée entre les monts Baranof et le bout du monde. Et là, il a trouvé moyen de recréer le détachement des chapeaux noirs à l’ancienne mode. Il a porté sa logique à sa fin ultime, comme le font les mauvais génies dans les romans de gare. Il a construit un empire criminel qui a profité du tohu-bohu insensé régnant derrière les murs théoriques sur des êtres si imparfaits, si corrompus et si fermés à l’idée de rédemption que seule une courtoisie d’ordre cosmique avait conduit les verbovers à les considérer comme un tant soit peu humains.

— J’ai eu la même pensée, bien sûr, confesse Berko. Que j’ai immédiatement rejetée. – Il plaque ses mains énormes sur son visage et les y laisse un moment avant de les abaisser lentement, en tirant sur ses joues jusqu’à ce qu’elles dépassent son menton telles les bajoues d’un bouledogue. – Pauvre de moi ! Meyer, tu veux donc que nous fassions une descente sur l’île Verbov ?

— Merde, non ! s’exclame Landsman en anglo-américain. C’est vrai, Berko. Je déteste cet endroit. Si nous devons aller sur une île, je préférerais aller à Madagascar.

Toujours plantés dans la ruelle derrière l’hôtel Einstein, ils pèsent les nombreux arguments contre et ceux, plus rares, qui peuvent être invoqués pour énerver les personnages les plus puissants de la pègre au nord du 55e parallèle. Ils tentent de produire d’autres explications à l’étrange comportement des patsers de l’Einstein Club.

— On ferait mieux d’aller voir Itzik Zimbalist, suggère finalement Berko. Tous les autres là-bas, parler à un chien serait tout aussi utile. Et puis un chien m’a déjà brisé le cœur aujourd’hui !

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