Ils avaient un pilote à eux, un bon, un ancien combattant de Cuba du nom de Frum, qui faisait la navette avec Sitka. Frum avait servi sous les ordres de Litvak, à Matanzas et dans la débâcle sanglante de Santiago. Il était à la fois fidèle et sans foi ni loi, cocktail de traits de caractère prisé de Litvak, qui se trouvait dans l’obligation de combattre de tous côtés la déloyauté parfois volontaire des croyants. Le pilote Frum, lui, ne croyait que les indications de ses instruments de bord. Il était discret, méticuleux, compétent, silencieux, coriace. Quand il déposait une cargaison de nouvelles recrues à Peril Strait, les gars descendaient de son avion avec une idée du genre de soldat qu’ils voulaient devenir.
Envoyez Frum, écrivit Litvak après qu’ils eurent reçu de l’assistant logistique, Mr Cashdollar, la nouvelle d’une naissance miraculeuse dans l’Oregon. Frum partit un mardi. Mercredi – comment, répétaient les croyants, cela pourrait-il être un simple hasard ? – Mendel Shpilman déboulait dans le cabinet des merveilles de Buchbinder au septième étage de l’hôtel Blackpool, en disant qu’il ne lui restait qu’une bénédiction et qu’il était prêt à l’utiliser pour lui-même. Le pilote Frum était déjà à mille huit cents kilomètres de là, dans un ranch à la périphérie de Corvallis, où Fligler et Cashdollar, qui étaient venus en avion de Washington, avaient du mal à trouver un accord avec l’éleveur de la bête rousse magique.
Certes, il existait d’autres pilotes disponibles pour transporter Shpilman à Peril Strait, mais c’étaient des étrangers ou des néophytes. On ne pouvait pas avoir confiance en un étranger, et Litvak redoutait que Shpilman ne déçoive un néophyte et n’excite ainsi les mauvaises langues. Shpilman était mal en point, selon le Dr Buchbinder. Il était agité et grincheux, ou somnolent et apathique, et ne pesait que 55 kilos. Vraiment, il n’avait pas grand-chose d’un Tsaddik Ha-Dor.
Dans un délai aussi bref, il restait un pilote qui avait la considération de Litvak, une autre personne absolument sans foi, mais posée et fiable, et qu’unissaient à lui d’anciens liens auxquels il osait accrocher ses espoirs. D’abord, il tenta d’en chasser le nom de ses pensées, mais celui-ci ne cessait de lui revenir. Il craignait que leurs tergiversations ne les amènent une fois de plus à perdre la trace de Shpilman ; à deux reprises déjà, le Yid était revenu sur sa promesse d’aller à Peril Strait se soumettre au traitement de Roboy. Litvak avait donc ordonné de localiser ce pilote fiable et sans foi et de lui proposer la mission. Il ou plutôt elle l’avait acceptée pour mille dollars de plus que ce que Litvak avait eu l’intention de payer.
— Une femme, disait le médecin, déplaçant la tour de sa reine, coup qui ne lui donnait aucun avantage que puisse voir Litvak.
Dans l’idée de Litvak, le Dr Roboy présentait un vice répandu chez les croyants : une faiblesse pour la stratégie aux dépens de la tactique. Trop concentré sur l’objectif pour se soucier de la séquence de coups intermédiaire, il était enclin à jouer pour jouer.
— Ici, dans cet endroit.
Ils se trouvaient dans le bureau du premier étage du bâtiment principal, ayant vue sur le détroit, le village indien surpeuplé, avec ses filets et ses planches fendillées, et l’avancée du ponton flambant neuf pour hydravions. Le bureau était celui de Roboy, avec un poste de travail dans un coin pour Moish Fligler quand il était là et qu’on pouvait le tenir assis. Alter Litvak, lui, préférait se passer du luxe d’une table, d’un bureau, d’une maison. Il dormait dans les chambres d’invités, les garages, sur le canapé des autres. Son poste de travail était une table de cuisine, son bureau le terrain d’entraînement, l’Einstein Club ou l’arrière-boutique de l’Institut Moriah.
Nous avons ici des hommes qui sont moins virils, écrivit Litvak sur son bloc-notes. J’aurais dû la recruter avant
Il contraignit son adversaire à un échange de fous, ouvrant une soudaine brèche au centre des blancs. Il vit alors qu’il avait deux manières de le mettre échec et mat en moins de quatre coups. La perspective de la victoire l’assommait ; il se demanda s’il avait jamais aimé les échecs. Litvak reprit son stylo et griffonna une insulte, même si, en près de cinq ans, il s’était avéré impossible de faire marcher Roboy :
Si nous en avions cent comme elle à cette heure je nettoierais ta pendule sur une terrasse donnant sur le mont des Oliviers
— Hum ! fit le Dr Roboy, maniant un pion en scrutant le visage de Litvak qui, lui, scrutait le ciel.
Sombre parenthèse enserrant l’échiquier, le Dr Roboy tournait le dos à la fenêtre, son long visage prognathe rendu flasque par l’effort qu’il faisait pour entrevoir les sombres perspectives de son proche avenir aux échecs. Derrière lui, le ciel d’Occident n’était que marmelade et fumée. Les monts froissés, avec leurs plis verts qui semblaient noirs, et les violets qui semblaient tout aussi noirs, et leurs crevasses bleu vif de neige immaculée. Au sud-ouest, l’air d’une photo noir et blanc H.D. d’elle-même collée au firmament, une lune pleine se levait de bonne heure, grise et bien dessinée.
— Chaque fois que vous regardez par la fenêtre, déclara Roboy, je crois que c’est parce qu’ils sont arrivés. J’aimerais que vous arrêtiez, vous me rendez nerveux. – Il renversa son roi, s’éloigna de l’échiquier et déplia son grand corps de mante une articulation après l’autre. – Je ne peux plus jouer, excusez-moi. Vous avez gagné. Je suis trop tendu.
Il se mit à aller et venir avec raideur dans le bureau.
Je ne vois pas ce qui vous inquiète tant vous avez la part belle
— Croyez-vous ?
Il doit racheter Israël vous n’avez qu’à le racheter lui
Roboy cessa de faire les cent pas et se tourna face à Litvak, qui reposa son stylo et s’apprêta à remettre les pièces dans leur coffret d’érable.
— Trois cents gars sont prêts à mourir pour lui, dit Roboy, maussade. Trente mille verbovers misent leur vie et leur fortune sur cet homme. Ils se déracinent, mettent leurs familles en péril. Si d’autres suivent, c’est de millions qu’il faut alors parler. Je suis content que vous preniez la situation à la blague. Je suis content que cela ne vous rende pas nerveux de regarder par la fenêtre pour scruter le ciel en le sachant enfin en route.
Litvak s’interrompit dans son rangement pour jeter un nouveau regard par la fenêtre. Des cormorans, des goélands, une douzaine de fantastiques variations du canard de base privées de nom en yiddish. À tout moment, avec ses ailes déployées à contre-jour sur le soleil couchant, n’importe lequel d’entre ces oiseaux pouvait être pris pour un Piper Super Cub arrivant du sud-ouest à basse altitude. Si, regarder le ciel rendait également Litvak nerveux. Mais, par définition, leur tentative n’était pas de celles qui attiraient les hommes possédant le talent d’attendre.
J’espère qu’il est le Ts H-D j’espère vraiment
— Non, je ne vous crois pas, déclara Roboy. C’est un mensonge. Vous êtes là-dedans juste par intérêt, par stratégie.
Après l’accident qui avait pris à Litvak sa voix et sa femme, c’était le Dr Rudolf Buchbinder, le dentiste fou d’Ibn Ezra Street, qui lui avait refait la mâchoire, restauré le palais à coups d’acrylique et de titane. Et quand Litvak s’était retrouvé dépendant des analgésiques, c’était encore le dentiste qui l’avait envoyé chez un vieil ami à lui, le Dr Max Roboy. Bien des années plus tard, quand Cashdollar avait demandé à son correspondant de Sitka de l’aider à accomplir la mission d’inspiration divine du président de l’Amérique, Litvak avait pensé sur-le-champ à Buchbinder et à Roboy.
Cela leur avait pris beaucoup plus de temps, sans compter la toute dernière once de khutspah que possédait Litvak, pour intégrer Heskel Shpilman dans leur plan. Pilpul et marchandage sans fin par l’intermédiaire de Baronshteyn. Résistance farouche des carriéristes du département de la Justice qui voyaient dans Shpilman et Litvak – à juste titre – un caïd et un homme de main. Enfin, après des mois d’annulations et de fausses alertes, un rendez-vous avec le gros homme des bains turcs de Ringelblum Avenue.
Un mardi matin, des flocons mouillés qui tombaient en spirale, douze centimètres de neige fraîche par terre. Trop fraîche, trop tôt pour les chasse-neige. Au carrefour de Ringelblum et de Glatshteyn, un marchand de châtaignes, son auvent rouge sous un manteau blanc, sifflements et flamboiements du gril, sillons parallèles des roues de sa voiture encadrant la bouillasse neigeuse de ses empreintes de pas. Un silence si ouaté qu’on entendait la minuterie cliqueter dans la boîte des feux de signalisation, ainsi que les vibrations du bipeur sur la hanche du vigile posté à la porte. Des deux vigiles, ces grands ours roux qui montaient la garde autour du corps du rebbè verbover.
Pendant que, de la porte, les biks Rudashevsky faisaient signe à Litvak de les suivre dans l’escalier de béton aux marches recouvertes de vinyle, puis au fond du puits de mine d’un couloir menant à la porte d’entrée des bains turcs, leurs visages serrés comme des poings abritaient une petite flamme. Méchanceté, pitié, la lueur d’un farceur, d’un bourreau ou d’un prêtre s’apprêtant à révéler le dieu cannibale. Quant au vieux caissier russe dans sa cage grillagée et au garçon de salle dans son bunker de serviettes blanches bien pliées, pour autant que sache Litvak, ces Yids ne voyaient absolument rien. Ils gardaient la tête baissée, aveuglés par la peur et la discrétion. Ils étaient ailleurs, en train de boire un café à la Polar-Shtern, ou encore chez eux couchés dans leur lit avec leur femme. Les bains n’étaient même pas ouverts à cette heure-ci. Il n’y avait personne, absolument personne, et l’employé qui fit glisser sur le comptoir une paire de serviettes usées destinées à Litvak était un fantôme servant un linceul à un mort.
Litvak se déshabilla et accrocha ses vêtements à deux patères d’acier. Il sentait déjà la marée montante des bains, une odeur de chlore et d’aisselles aux relents salés qui, à la réflexion, venaient peut-être de l’usine de saumure du rez-de-chaussée. L’obligation de se dévêtir ne pouvait pas l’atteindre, si tel était le but. Ses cicatrices étaient nombreuses, dans certains cas horribles, elles produisaient toujours leur effet. Il entendit un léger sifflement de celui des deux Rudashevsky qui surveillait le vestiaire. Le corps de Litvak était un parchemin marqué par la souffrance et la violence dont ils pouvaient seulement espérer faire l’exégèse la plus dépouillée. Il sortit son bloc-notes de la poche de son veston pendu à la patère.
Ce que vous voyez vous plaît ?
Les Rudashevsky ne réussirent pas à s’entendre sur une réponse appropriée. L’un inclina la tête, l’autre la secoua. Ils échangèrent des réponses, à la satisfaction d’aucun des deux. Puis ils abandonnèrent Litvak et l’envoyèrent, par la porte de verre embuée, affronter le corps dont ils avaient la garde dans la salle de vapeur.
Ce corps, son horreur et sa splendeur, nu comme un œil géant énucléé, injecté de sang. Litvak ne l’avait vu qu’une fois auparavant, il y avait bien des années, couronné d’un feutre mou, enroulé telle la tripe d’un Pinar del Río dans une cape noire qui balayait les pointes de ses élégantes bottines noires. À présent, sa masse émergeait de la vapeur, un bloc de calcaire humide, moucheté d’un lichen de poils noirs. Litvak avait l’impression d’être un avion pris dans la brume et secoué par des courants ascendants face à une montagne inattendue. Le ventre gros de triplés d’éléphant, les seins formés et pendants, chacun surmonté de la lentille rosée d’un mamelon. Les cuisses, d’énormes pains halla marbrés et pétris à la main. Perdu dans les ombres les séparant, un énorme ombilic de chair d’un brun grisâtre.
Litvak abaissa la carapace non isolée de sa personne vers la banquette de carrelage brûlant en face du rabbi. La fois où il avait croisé Shpilman dans la rue, les yeux de celui-ci étaient dissimulés dans l’ombre portée par le cadran solaire du bord de son chapeau. En ce moment, ils étaient rivés sur Litvak et son corps ravagé. C’étaient des yeux, se dit Litvak, pleins de bonté, ou que leur patron avait formés à l’usage de la bonté. Ils déchiffraient les cicatrices de Litvak, la bouche violette et froncée sur son épaule droite, les balafres de velours rouge sur sa hanche, le creux de sa cuisse gauche assez profond pour contenir une once de gin. Ils exprimaient leur sympathie, leur respect, et même leur reconnaissance. La guerre de Cuba était célèbre pour son inutilité, sa brutalité et son gâchis. Ses vétérans avaient été mis de côté à leur retour. Personne ne leur avait offert de pardon, d’écoute, une chance de guérison. Heskel Shpilman, lui, offrait les trois à Litvak et à son cuir tanné par la guerre.
— On m’a expliqué la nature de votre handicap, ainsi que la teneur de votre proposition, dit le rebbè, dont la voix efféminée, défléchie par la vapeur et les carreaux de porcelaine, semblait provenir d’ailleurs que de la timbale de sa poitrine. Je vois que vous avez apporté votre bloc et un stylo, malgré ma consigne très stricte que vous ne deviez rien garder sur vous.
Litvak tendit les articles offensants, perlés de vapeur. Il sentait le gonflement, le gondolage des pages de son bloc.
— Vous n’en aurez pas besoin.
Les mains ailées de Shpilman se perchèrent sur le rocher de son ventre ; il ferma les yeux, privant Litvak de leur sympathie, réelle ou feinte, et le laissant mijoter une ou deux minutes dans la vapeur. Litvak avait toujours haï le shvits. Mais cet établissement du vieil Harkavy, profane et sordide, était le seul endroit que le rebbè verbover avait pu trouver pour traiter une affaire privée loin de son tribunal, de son gabè, de son monde.
— Je n’ai aucune intention de vous demander un complément de réponse ou d’enquête.
Litvak inclina la tête et s’apprêta à se lever. Sa raison lui disait que Shpilman ne se serait pas donné la peine de le convier à cet entretien nudiste et unilatéral s’il avait eu l’intention de le rembarrer. Mais il sentait instinctivement que sa démarche était condamnée, et que Shpilman l’avait convoqué à Ringelblum Avenue pour lui opposer son refus avec toute l’autorité éléphantesque de sa personne.
— Je veux que vous sachiez, monsieur Litvak, que j’ai accordé beaucoup de considération à votre proposition. Je me suis efforcé de suivre sa logique sous tous les angles. Commençons par nos amis du Sud. S’il s’agissait d’une simple demande de quelque chose, d’une spécialité ou d’une ressource tangible… de pétrole, par exemple. Ou s’ils étaient poussés par un intérêt plus purement stratégique pour la Russie ou la Perse. Dans les deux cas, ils n’ont manifestement pas besoin de nous. Aussi difficile que puisse être la conquête de la Terre promise, notre présence physique, notre volonté de nous battre, nos armes ne changent pas grand-chose à leur plan de bataille. J’ai étudié leurs déclarations de soutien à la cause juive en Palestine, ainsi que leur théologie, et, dans la mesure du possible, en me fondant sur les rapports de rabbi Baronshteyn, j’ai voulu me former un jugement sur les Gentils et leurs visées. Et je peux seulement en conclure que, quand ils disent souhaiter voir Jérusalem retrouver sa souveraineté juive, ils sont sincères. Leur dialectique, les prétendus prophéties et apocryphes dont la prétendue autorité sous-tend ce souhait, tout cela me paraît peut-être risible. Et même abominable. Je plains les Gentils pour leur croyance puérile dans le retour imminent de celui qui n’est en premier lieu jamais parti, encore moins arrivé. Mais je suis certain qu’eux, de leur côté, nous plaignent pour notre propre messie tardif. Comme pilier fondateur d’un partenariat, une pitié réciproque n’est pas à dédaigner.
« Quant à votre point de vue dans cette affaire, c’est facile, n’est-ce pas ? Vous êtes un soldat à vendre. Vous appréciez le défi et la responsabilité de la tactique, je comprends ça. Vous aimez vous battre, et vous ne détestez pas tuer, tant que les morts ne se comptent pas parmi vos hommes. Et, oserais-je dire, après toutes ces années avec Shemets – et maintenant à votre compte –, vous avez depuis longtemps l’heur de sembler plaire aux Américains.
« Pour les verbovers, les risques sont énormes. Notre communauté entière pourrait disparaître dans cette aventure. Être anéantie en l’espace de quelques jours, si vos troupes sont mal préparées ou, plus simplement, surpassées en nombre, ce qui ne semble pas invraisemblable. Mais si nous restons ici, eh bien alors nous sommes finis aussi. Éparpillés aux quatre vents. Nos amis du Sud ont été clairs là-dessus. C’est ça, le « bâton ». La rétrocession ou avoir le feu au derrière, non ? Une Jérusalem restaurée ou le seau d’eau glacé. Quelques-uns de nos jeunes gens préconisent de résister ici, de les mettre au défi de nous déloger. Mais c’est de la démence.
« D’un autre côté, si nous acceptons, et que vous réussissiez, nous aurons recouvré un trésor d’une valeur si inestimable – je parle de Sion, bien sûr – que cette seule pensée ouvre dans mon âme une fenêtre depuis longtemps fermée. Je dois protéger mes yeux de l’éclat de la lumière.
Il porta le dos de sa main gauche à ses yeux. Sa fine alliance était engloutie dans la chair de son annulaire comme un fer de hache perdu dans l’aubier d’un arbre. Litvak sentit son pouls dans sa gorge, comme un pouce pinçant à loisir la corde la plus grave d’une harpe. Vertiges, sensation de gonflement dans les pieds et dans les bras. « Ce doit être la chaleur », songea-t-il. Il prit de petites et timides aspirations d’air brûlant et embaumé.
— Je suis ébloui par cette vision, reprit le rebbè. Peut-être aussi aveuglé par elle, à ma manière, que les protestants. Le trésor est si précieux, si infiniment exquis…
Non. Ce n’étaient pas ou pas seulement la chaleur et la puanteur du shvits qui accéléraient le pouls de Litvak et lui tournaient la tête. Il ne doutait pas de la sagesse de son instinct : Shpilman allait décliner sa proposition. Mais à mesure que cette probabilité se rapprochait, une nouvelle éventualité commença à l’étourdir, à lui fouetter le sang. C’était l’excitation d’un coup éblouissant.
— Pourtant, ça ne suffit pas, poursuivait le rebbè. J’attends le Messie comme je n’attends rien d’autre au monde. – Il se leva, et sa bedaine dégoulina sur ses hanches et son bas-ventre tel le lait bouillant déborde d’une casserole. – Mais j’ai peur, j’ai peur de l’échec. J’ai peur de la possibilité de grosses pertes chez mes Yids et de la destruction totale de tout ce à quoi nous œuvrons depuis soixante ans. Il ne restait plus que onze verbovers à la fin de la guerre, Litvak. Onze. J’ai promis à mon beau-père sur son lit de mort que jamais plus je ne permettrais pareille destruction.
« Et enfin, sincèrement, j’ai peur que tout cela ne soit en pure perte. Nombreux et convaincants sont les enseignements qui déconseillent absolument toute action en vue de hâter la venue du Messie. Jérémie les condamne, ainsi que les Trois Serments de Salomon. Oui, bien sûr, je voudrais voir mes Yids installés dans une nouvelle patrie, avec des assurances financières des États-Unis, des propositions d’assistance et d’accès à tous les vastes nouveaux marchés que créerait votre succès dans cette opération. Et j’aspire au Messie comme j’aspire à plonger, après cette fournaise, dans les eaux sombres et glacées de la mikvè de la salle d’à côté. Mais, que Dieu me pardonne ces mots, j’ai peur. Si peur que même un avant-goût du Messie sur mes lèvres ne me suffit pas. Et vous pouvez leur dire ça à Washington. Dites-leur que le rebbè verbover a peur. – L’idée de sa peur paraissait presque le transporter par sa nouveauté, tel un adolescent qui pense à la mort, ou une putain rêvant à la probabilité d’un amour pur. – Comment ?
Litvak avait levé l’index de la main droite. Il avait quelque chose – autre chose – à proposer au rebbè. Une clause additionnelle au contrat. Il ne savait pas comment il allait la formuler ou si celle-ci était même formulable. Mais, alors que le rebbè s’apprêtait à tourner son dos massif à Jérusalem et à l’énorme complexité du marché que montait Litvak depuis des mois, il sentit la chose grandir en lui à la façon d’une intuition aux échecs, notée d’un double point d’exclamation. Il ouvrit tant bien que mal son bloc, scribouilla deux mots sur la première page vierge mais, dans sa précipitation et sa panique, il eut la main lourde et la pointe de son stylo déchira le papier humide.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Shpilman. Vous avez autre chose à me proposer ?
Litvak inclina la tête une fois, deux fois.
— Autre chose que Sion ? Le Messie ? Une maison, une fortune ?
Litvak se leva et traversa le carrelage à pas de loup pour venir se planter juste devant le rebbè. Des hommes nus témoignant de leurs corps abîmés. Chacun des deux, à sa manière, abandonné, seul. Litvak tendit le bras et, avec la force et l’inspiration que lui donnait cette solitude, traça deux mots du bout du doigt dans la vapeur condensée sur un des carreaux blancs.
Le rebbè les lut, puis leva les yeux, des gouttes d’eau perlèrent sur les lettres, qui disparurent.
— Mon fils, murmura le rebbè.
C’est plus qu’un jeu, écrivait à présent Litvak dans le bureau de Peril Strait, pendant que lui et Roboy guettaient l’arrivée de ce fils rebelle et non racheté. Je préfère me battre pour décrocher un prix si incertain qu’il soit que d’attendre de voir de quels rogatons je serai peut-être nourri
— Il y a un credo quelque part là-dedans, j’imagine, dit Roboy. Il y a peut-être encore de l’espoir pour vous.
En échange de leur procurer des effectifs, un messie, et de financer leurs rêves les plus fous, la seule chose que Litvak avait demandée à ses associés, clients, employeurs et partenaires dans cette entreprise était de ne jamais attendre de lui qu’il croie aux inepties auxquelles eux-mêmes croyaient. Alors qu’ils voyaient le fruit des vœux divins dans une génisse rousse nouveau-née, lui voyait le produit d’un million de dollars du contribuable dépensés secrètement en semence de taureau et insémination artificielle. Dans l’holocauste final de cette petite vache rousse, ils voyaient la purification d’Israël et l’accomplissement d’une promesse vieille d’un millénaire ; Litvak, lui, voyait au mieux un coup nécessaire dans une antique partie : la survie des Juifs.
Oh je n’irais pas si loin
On frappa à la porte ; Micky Vayner passa la tête.
— Je viens vous faire penser à quelque chose, monsieur, dit-il dans son bon hébreu américain.
Litvak regarda fixement le visage rose aux paupières desquamées et au menton rond de bébé.
— Cinq minutes avant le crépuscule, vous m’aviez demandé de vous servir de pense-bête.
Litvak alla à la fenêtre. Le ciel était strié du rose, du vert et du gris phosphorescent d’un flanc de saumon. Sans aucun doute, il apercevait une étoile ou une planète au-dessus de leurs têtes. D’un signe de tête, il remercia Micky Vayner. Puis il referma le coffret des échecs et rabattit le fermoir.
— Que se passe-t-il au crépuscule ? s’enquit Roboy, avant de se tourner vers Micky Vayner : Quel jour est-on aujourd’hui ?
Micky Vayner haussa les épaules ; à sa connaissance, selon le calendrier lunaire, on était un jour ordinaire du mois de nissan. Bien que, à l’exemple de ses jeunes camarades, il ait été conditionné à croire dans la restauration du royaume biblique de Judée et dans le destin de Jérusalem comme capitale éternelle des Juifs, il n’était pas plus strict ou plus exigeant dans ses observances religieuses qu’un autre. Les jeunes Juifs américains de Peril Strait observaient les principaux jours fériés et, dans leur majorité, appliquaient les interdits alimentaires. Oui, ils portaient la calotte et les châles de prière, mais se coupaient la barbe selon les normes militaires. Ils évitaient de travailler et de s’entraîner le jour du shabbat, bien qu’il y eût des exceptions. Au bout de quarante ans en tant que soldat profane, Litvak pouvait bien avaler ça. Même après l’accident, avec sa Sora partie, avec le vent qui sifflait dans le trou qu’elle avait laissé dans sa vie, avec sa soif de signification et sa faim de sens, avec sa tasse vide et son plat nettoyé, Alter Litvak n’aurait jamais pu prendre place parmi de vrais religieux. Il n’aurait pas pu vivre heureux parmi les chapeaux noirs, par exemple. En réalité, il ne supportait pas les chapeaux noirs et, depuis son rendez-vous aux bains turcs, il avait réduit au minimum ses rapports avec les verbovers alors que ceux-ci préparaient en secret un pont aérien pour émigrer en masse en Palestine.
Aujourd’hui ce n’est rien, écrivit-il encore, avant de rempocher le bloc et de sortir de la pièce. Appelez-moi dès qu’ils arrivent
Une fois dans sa chambre, Litvak retira ses prothèses dentaires et les mit dans un verre avec un tintement de dés. Il délaça ses bottillons, s’assit pesamment sur un lit pliant. Chaque fois qu’il s’aventurait à Peril Strait, il dormait dans cette chambrette – désignée sur plan comme un débarras – au fond du couloir où donnait aussi le bureau de Roboy. Il pendit ses affaires à la patère de la porte, fourra sa trousse sous le lit.
Adossé au mur glacé de parpaings peints, Litvak fixait la paroi, au-dessus de l’étagère métallique où était posé le verre contenant ses appareils. Il n’y avait pas de fenêtre, Litvak s’imagina donc une étoile précoce, un canard sauvage tournoyant dans le vide, la lune de la photo. Le ciel virant lentement à la couleur d’une arme à feu. Et un avion surgissant du sud-est à basse altitude, avec à son bord l’homme qui, dans le plan de Litvak, était à la fois un prisonnier et de la dynamite, une tour et une grande gueule, le centre de la cible et la flèche.
Litvak se releva lentement avec un grognement de douleur. Il avait des vis dans les hanches qui le faisaient souffrir ; ses genoux crissaient et craquaient à la manière des pédales d’un vieux piano. Une vibration métallique permanente résonnait dans les gonds de sa mâchoire. Il passa la langue dans les zones vides de sa bouche, avec leur consistance de mastic gras. Il était habitué à la souffrance et à la casse, mais, depuis l’accident, son corps ne semblait plus lui appartenir. C’était un ensemble de pièces rapportées clouées les unes aux autres. Une maison d’oiseaux, confectionnée avec des chutes de bois et accrochée à un poteau, où son âme battait des ailes telle une chauve-souris affolée. Il était né, comme tout Juif, dans le mauvais monde, le mauvais pays, au mauvais moment, et maintenant il vivait aussi dans le mauvais corps. Finalement, c’était peut-être ce sentiment d’injustice, ce poing enfoncé dans le ventre juif, liant Alter Litvak à la cause des Yids, qui avait fait de lui leur général.
Il alla à l’étagère métallique scellée au mur sous la fenêtre imaginaire. À côté du verre exposant la preuve matérielle du génie de Buchbinder, il y en avait un second. Celui-là contenait quelques grammes de paraffine durcie autour d’un bout de cordon blanc. Litvak avait acheté cette bougie dans une épicerie moins d’un an après la disparition de sa femme, avec l’intention de l’allumer pour l’anniversaire de sa mort. Bon nombre de ses anniversaires avaient passé désormais, et Litvak avait instauré son rituel personnel. Chaque année, il sortait sa bougie yortsayt pour la regarder en pensant l’allumer. Il s’imaginait le timide vacillement d’une flamme. Il se voyait couché dans le noir avec la lueur de la bougie du souvenir dansant au-dessus de sa tête, dessinant un alef bays d’ombres au plafond de sa petite chambre. Il se représentait le verre vide au bout de vingt-quatre heures, la mèche consumée, la paraffine brûlée, la pièce métallique noyée au fond du reste de cire. Et après ça… mais là, son imagination avait tendance à le lâcher.
Litvak fouilla dans les poches de son pantalon de costume à la recherche de son briquet, juste pour avoir encore le choix, la possibilité de découvrir, s’il parvenait à se décider, ce que pourrait signifier l’acte de mettre le feu à la mémoire de sa femme. Le briquet en question était un Zippo en acier, gravé d’un côté de l’insigne des Rangers en traits noirs usés et, de l’autre, profondément cabossé à l’endroit où il avait dévié un bout menaçant de l’auto ou de la chaussée, ou encore de l’arania, l’empêchant ainsi de transpercer le cœur de son propriétaire. Par égard pour sa gorge, Litvak ne fumait plus ; le briquet n’était qu’une manie, un trophée de sa survie, un grigri ironique qui ne quittait jamais sa table de chevet ou son pantalon. Mais voilà qu’il était introuvable. Il se palpa de la tête aux pieds avec la méthode penaude d’un vieil homme. Il se repassa le film de la journée, remontant mentalement jusqu’au matin même où, comme tous les autres matins, il avait fourré le briquet dans sa poche. Ou non ? Tout d’un coup, il ne se souvenait plus d’avoir pris son Zippo ce matin-là, ni de l’avoir posé sur l’étagère la veille en allant se coucher. Peut-être l’oubliait-il depuis plusieurs jours. Il pouvait être resté à Sitka, dans sa chambre sur cour de l’hôtel Blackpool, il pouvait être n’importe où. Litvak s’accroupit par terre, tira sa trousse de dessous le lit et retourna son contenu, le cœur battant. Pas de briquet, ni d’allumettes non plus. Seulement une bougie dans un verre à whisky et un homme qui ne savait pas l’allumer même quand il avait du feu. Litvak se tourna vers la porte au moment même où il entendait quelqu’un approcher. Des coups légers. Il glissa la bougie yortsayt dans la poche de son veston.
— Reb Litvak, chuchota Micky Vayner. Ils sont là, monsieur.
Litvak remit ses dentiers, fourra sa chemise dans la ceinture de son pantalon.
Je veux tout le monde dans ses quartiers je ne veux pas qu’on le voie pour le moment
— Il n’est pas prêt, ajouta Micky Vayner un peu dubitativement, demandant à être rassuré.
Il ne connaissait pas Mendel Shpilman, ne l’avait jamais vu. Il avait seulement entendu des histoires sur les lointains miracles de son enfance et avait peut-être capté l’âcre relent de marchandises avariées qui flottait parfois dans les airs après la mention du nom de Shpilman.
Il n’est pas bien mais nous le guérirons
Il n’était pas essentiel à leur doctrine, ni nécessaire au succès du plan de Litvak, que Micky Vayner ou aucun des Juifs de Peril Strait croie que Mendel Shpilman était le Tsaddik Ha-Dor. Un messie qui vient réellement n’est bon pour personne. Un espoir comblé est déjà une demi-déception.
— Nous savons que c’est juste un homme, répondit respectueusement Micky Vayner. Nous le savons tous, reb Litvak. Juste un homme, rien de plus, et ce que nous faisons dépasse les hommes.
Ce n’est pas pour l’homme que je m’inquiète, écrivit Litvak. Tous à vos quartiers
Pendant qu’il attendait sur le ponton des hydravions et regardait Naomi Landsman aider Mendel Shpilman à descendre de la cabine de son Super Cub, Litvak se dit que s’il n’avait pas su à quoi s’en tenir, il les aurait pris pour de vieux amants. Une familiarité brusque émanait de la manière dont elle lui agrippait le bras, sortait son col de chemise des revers de son veston rayé froissé, enlevait un ruban de cellophane de ses cheveux. Elle épiait son visage, uniquement son visage, pendant que lui dévisageait Roboy et Litvak ; elle montrait la tendresse d’un ingénieur traquant les fissures, l’usure du matériel. Il semblait inconcevable qu’ils ne se connaissent, d’après les renseignements de Litvak, que depuis moins de trois heures. Trois heures, c’était tout ce qu’il avait fallu à Naomi pour sceller son destin à celui de Mendel.
— Bienvenue, dit le Dr Roboy, posant à côté d’un fauteuil roulant, la cravate flottant au vent.
Gold et Turteltoyb, un gars de Sitka, sautèrent à leur tour de l’appareil sur le ponton, le second assez lourdement pour le faire résonner à la manière d’un téléphone raccroché brutalement. Les flots léchaient les pilots, l’air sentait les filets moisis et les flaques d’eau saumâtre dans les sentines des vieux rafiots. Il faisait presque nuit, et tous semblaient plus ou moins verdâtres à la lumière des projecteurs du ponton, sauf Shpilman dont le visage était blanc comme une plume, et aussi creux.
— Vous n’aviez pas besoin d’envoyer un avion, déclara Shpilman d’une voix désabusée de comédien, à la diction excellente, étudiée, avec les douces et graves intonations de sa mélancolique Ukraine. Je suis parfaitement capable de voler tout seul.
— Oui, enfin…
— Vision à rayons X, à l’épreuve des balles, toute la panoplie. Pour qui est le fauteuil roulant ? Pour moi ?
Il ouvrit les bras, joignit sagement les pieds et examina lentement sa personne, l’air d’être prêt à se formaliser de ce qu’il allait trouver. Costume rayé mal coupé, pas de chapeau, cravate nouée à la diable, un pan de chemise hors du pantalon, quelque chose d’adolescent dans ses boucles rousses indisciplinées. Impossible de voir une survivance de son monstrueux père dans cette silhouette mince et frêle ou dans ce visage endormi. Ou alors, peut-être, un air de famille autour des yeux. Shpilman se tourna vers sa pilote, feignant d’être surpris, pour ne pas dire blessé, par l’insinuation selon laquelle il serait affaibli au point d’avoir besoin d’un fauteuil roulant. Mais Litvak vit qu’il en rajoutait pour masquer le choc réel qui était le sien.
— Tu m’avais dit que j’avais l’air en forme, Miss Landsman, lança Shpilman, la taquinant, faisant appel à elle, l’implorant.
— Tu es magnifique, mon grand, le rassura la sœur de Landsman.
Elle portait un jean avec les jambes enfoncées dans de hautes bottes noires, une chemise en oxford blanche d’homme et un vieux gilet de tir du commissariat central de Sitka avec LANDSMAN écrit sur la poche.
— Vraiment, tu es top !
— Oh ! tu racontes des histoires, espèce de menteuse.
— Tu vaux trois mille cinq cents dollars à mes yeux, Shpilman, dit la sœur de Landsman, non sans indulgence. Et si on s’arrêtait là ?
— Je n’aurai pas besoin de votre fauteuil roulant, docteur, déclara Shpilman d’un ton dénué de reproche. Mais merci de penser à moi.
— Êtes-vous prêt, Mendel ? lui demanda le Dr Roboy avec une amabilité sentencieuse.
— Parce que j’ai besoin d’être prêt ? repartit Mendel. Si j’ai besoin d’être prêt, il nous faudra peut-être repousser ça de quelques semaines…
Sans y avoir été invités, les mots jaillirent de la gorge de Litvak à la manière d’une sorte de tourbillon de poussière verbal, d’un emmêlement de sable et de rafales. Des sons horribles, façon globules de caoutchouc brûlant plongés dans un seau de glace.
— Vous n’avez pas besoin d’être prêt, dit Litvak, vous avez seulement besoin d’être ici.
Ils eurent tous l’air choqué, horrifié. Même Gold, qui aurait pu lire tranquillement une B.D. à la lumière d’une torche humaine. Shpilman se tourna lentement, un sourire calé au coin des lèvres tel un bébé à califourchon sur une hanche.
— Alter Litvak, je présume, articula-t-il en tendant la main à Litvak avec un froncement de sourcils, affectant une dureté virile d’une manière qui parodiait et la dureté et la virilité, ainsi que son propre manque relatif de ces deux qualités. Quelle poigne ! Oy, une main de fer.
Sa main à lui était douce, chaude, pas sèche non plus, celle d’un éternel écolier. Quelque chose en Litvak lui résista, résista à sa chaleur et à sa douceur. Il était lui-même épouvanté par l’écho ptérosaurien de sa propre voix, le simple fait d’avoir parlé. Épouvanté de voir qu’il y avait chez Mendel Shpilman quelque chose, dans son visage bouffi et son costume mal coupé, dans son sourire d’enfant prodige et son effort courageux pour cacher qu’il avait peur, qui l’avait poussé à parler pour la première fois depuis des années. Litvak savait que le charisme était une qualité bien réelle quoique indéfinissable, une énergie chimique dégagée par certains infortunés ; comme toute énergie ou tout talent, il était amoral, sans rapport avec la bonté ou la méchanceté, le pouvoir, l’utilité ou la force. En serrant la main chaude de Shpilman, Litvak sentit que sa tactique était juste. Si Roboy pouvait remettre le jeune homme sur pied, celui-ci pourrait inspirer et mener, non seulement quelques milliers de croyants armés ou trente mille arnaqueurs au chapeau noir en quête de nouveaux territoires, mais toute une nation perdue et errante. Le plan de Litvak allait marcher parce qu’il y avait quelque chose en Mendel Shpilman qui donnait envie de parler à un homme au larynx lésé. C’était à ce quelque chose présent en Mendel que quelque chose en Litvak résistait, s’opposait. Il eut une forte envie de broyer cette main d’écolier dans la sienne, de briser ses os.
— Quoi de neuf, Yid ? lança la Landsman à Litvak. Il y a longtemps…
Avec un signe de tête, Litvak serra la main de la Landsman. Il était tiraillé, comme il l’avait toujours été, entre sa tendance naturelle à admirer un représentant talentueux d’un métier difficile et son soupçon que cette fille était une lesbienne, catégorie humaine que, par principe, il n’arrivait pas à comprendre.
— Très bien alors, dit-elle.
Elle s’accrochait toujours à Shpilman et, comme le vent forcissait, elle se rapprocha encore de lui pour lui jeter un bras sur l’épaule, le tirant contre elle, l’étreignant. Elle scruta les physionomies verdâtres des hommes qui attendaient qu’elle leur remette sa cargaison.
— Tu iras bien, hein ?
Litvak griffonna sur son bloc, puis passa celui-ci à Roboy.
— Il est tard, intervint Roboy. Et il fait nuit. Permettez-nous de vous héberger pour la nuit.
Un moment, l’aviatrice sembla envisager de rejeter son offre, puis elle inclina la tête.
— Bonne idée, dit-elle.
Au pied du long escalier tournant, Shpilman marqua une halte pour embrasser du regard les particularités de l’ascension et la plate-forme de l’ascenseur incliné, et il parut avoir une inquiétude – un séisme précurseur, une brutale compréhension de tout ce qu’on attendait de lui dorénavant. Avec une certaine théâtralité, il s’écroula dans le fauteuil de Roboy.
— J’ai oublié ma cape à la maison, gémit-il.
Une fois qu’ils furent parvenus en haut, il resta dans son fauteuil et laissa à la Landsman le soin de le pousser à l’intérieur du bâtiment principal. La fatigue du voyage ou la décision qu’il avait finalement prise – ou encore la baisse du taux d’héroïne dans son sang – commençait à se faire sentir. Mais quand ils atteignirent la chambre du rez-de-chaussée qui avait été préparée à son intention – un lit, un bureau, une chaise et un beau jeu d’échecs anglais –, il reprit du poil de la bête. Il plongea la main dans la poche de son costume froissé et en sortit un paquet cartonné noir et jaune vif.
— Nu, je crois comprendre qu’un mazl-tov est tout indiqué ? lança-t-il, distribuant une demi-douzaine d’appétissants cigares Cohiba.
Alors qu’ils n’étaient même pas allumés et qu’un bon mètre les séparait de ses narines, leur parfum suffisait à faire miroiter à Litvak des promesses de repos bien mérité, de draps propres, d’eau chaude et de femmes brunes, d’heureux lendemains de batailles brutales.
— On me dit que c’est une fille.
Le laps d’un instant, personne ne comprit de quoi il parlait, puis tous éclatèrent nerveusement de rire, sauf Litvak et Turteltoyb, dont les joues virèrent à la couleur du bortsch. Comme tous les autres, Turteltoyb savait que Shpilman ne devait être informé des détails du plan, y compris de la génisse nouveau-née, que sur ordre de Litvak.
Litvak fit tomber le cigare de la douce main de Shpilman. Il foudroya Turteltoyb du regard, aveuglé par les vapeurs rouge sang de sa fureur. Brusquement, la certitude qu’il avait eue sur le ponton, selon laquelle Shpilman servirait leurs besoins, se retourna. Un homme tel que Shpilman, un talent tel que le sien ne pouvait jamais servir personne ; il pouvait seulement être servi, en premier lieu par son propriétaire. Pas étonnant que le pauvre type ait cherché à lui échapper depuis si longtemps.
Ouste
Ils lurent son message et, un à un, quittèrent la pièce ; la dernière fut la sœur de Landsman, qui ne manqua pas de demander où elle allait dormir avant de dire à Mendel, sur un ton plein de sous-entendus, qu’elle le verrait le lendemain matin. Sur le moment, Litvak eut la vague idée qu’elle lui fixait peut-être un rendez-vous amoureux, mais, voyant en elle une lesbienne, il élimina cette possibilité avant d’avoir eu le temps de la prendre en considération. Il ne vint pas à l’esprit de Litvak que la Juive, dans son esprit d’aventure, posait déjà les jalons de l’audacieuse évasion que Mendel n’avait pas encore décidé de tenter. La sœur de Landsman gratta une allumette, tira sur son cigare pour l’allumer, puis sortit à son tour nonchalamment.
— N’en veuillez pas au gamin, reb Litvak, dit Shpilman dès qu’ils furent seuls. Les gens ne peuvent pas s’empêcher de me confier des choses. Mais je crois que vous l’avez remarqué. Je vous en prie, prenez un cigare, allez ! Ils sont très bons.
Shpilman ramassa le Cohiba que Litvak lui avait arraché des doigts. Comme Litvak n’acceptait ni ne refusait, le Yid le porta à la bouche de ce dernier, l’inséra délicatement entre ses lèvres. Le cigare resta pendu là, exhalant ses effluves de jus de viande, de liège et de prosopis, des odeurs de con qui remuaient de vieux désirs. Il y eut un cliquetis, suivi d’un grattement, puis Litvak se pencha songeusement en avant et avança le bout du cigare dans la flamme de son briquet Zippo. Il reçut le choc fugace que créait un miracle. Puis il sourit et hocha la tête pour remercier, éprouvant une bouffée de soulagement devant la tardive arrivée d’une explication logique : il avait dû oublier son briquet à Sitka, où Gold ou Turteltoyb l’avait trouvé avant de l’emporter dans leur vol pour Peril Strait. Shpilman l’avait emprunté et, avec ses manies de junkie, l’avait empoché après avoir allumé une papiros. Oui, il était bon.
Le cigare prit avec un grésillement et s’enflamma. Quand Litvak leva les yeux des braises rougeoyantes, Shpilman le fixait avec ses étranges yeux mosaïques, mouchetés d’or et de vert. Il était bon, se répéta Litvak. Le cigare était vraiment très bon.
— Allez-y, dit Shpilman, qui glissa de force le Zippo dans la main de Litvak. Allez, reb Litvak, allumez la bougie. Vous n’avez pas de prière à dire, il n’y a rien à faire ou à sentir. Contentez-vous de l’allumer, allez.
Pendant que le monde perdait sa logique sans grand espoir de retour, Shpilman mit la main à la poche du veston de Litvak et en sortit le verre de cire avec sa mèche. Litvak ne trouva aucune explication à ce tour de passe-passe ; il prit la bougie des doigts de Shpilman et la posa sur une table. Il actionna la pierre à briquet d’un mouvement du pouce, sentit la chaleur intense de la main de Shpilman posée sur son épaule. Le poing de son cœur commença à relâcher son étreinte, comme cela se reproduirait peut-être quand viendrait le jour où il mettrait enfin les pieds dans la maison où il était fait pour demeurer. C’était une sensation terrible. Il ouvrit la bouche.
— Non, articula-t-il d’une voix où, à son grand étonnement, résonnait une note humaine.
D’un coup sec, il referma son briquet et écarta la main de Shpilman avec une telle violence que le Yid perdit l’équilibre, tituba et se cogna la tête à l’étagère métallique. La force du coup fit voltiger la bougie qui s’écrasa sur le carrelage. Le verre se cassa en trois gros morceaux, le cylindre de cire se fendit en deux.
— Je ne veux pas, croassa Litvak. Je ne suis pas prêt. Mais quand il abaissa les yeux vers Shpilman, étalé par terre, étourdi, avec une entaille qui saignait à la tempe droite, il sut que c’était déjà trop tard.