Landsman tient contre lui un bébé de sexe masculin. Le bébé crie, sans raison grave. Ses vagissements serrent agréablement le cœur du policier. Il se sent soulagé de découvrir qu’il a un bel enfant qui embaume les gaufres et le savon. Il presse ses petons dans une main, évalue le poids du gros père qu’il tient dans les bras, à la fois négligeable et énorme. Il se tourne vers Bina pour lui annoncer la bonne nouvelle : tout ça était une erreur. Voici leur petit garçon. Mais il n’y a pas de Bina à qui l’annoncer, juste le souvenir de l’odeur de la pluie dans ses cheveux. Là-dessus il se réveille et s’aperçoit que le bébé en pleurs est Pinky Shemets, qu’on est en train de changer ou qui émet une protestation contre une chose ou une autre. Landsman cligne des yeux, et le monde fait intrusion sous la forme d’un revêtement mural en batik ; il se sent évidé par la perte de son fils comme si c’était la première fois.
Landsman occupe le lit de Berko et d’Ester-Malke, couché sur le côté face au mur, avec son paysage de lin teint représentant des jardins balinais et leurs oiseaux sauvages. Quelqu’un l’a déshabillé, lui laissant son caleçon. Il s’assied. La peau de sa nuque le picote, puis une corde de douleur se tend. Landsman palpe l’emplacement de sa blessure. Ses doigts tombent sur un pansement, un rectangle fripé de gaze et de sparadrap. Tout autour, un drôle de carré de cuir chevelu rasé. Des souvenirs s’empilent alors les uns sur les autres avec le claquement des photographies du lieu du crime fraîchement sorties de l’appareil macabre du Dr Shpringer. Un technicien facétieux des services des urgences, une radio, une injection de morphine, l’apparition d’un tampon imbibé de Bétadine. Avant ça, la lumière d’un réverbère zébrant le plafond en vinyle blanc d’une ambulance. Et avant ça, avant le transport en ambulance. La neige fondue violette. La vapeur émise par des entrailles humaines répandues sur le sol. Un frelon contre son oreille. Un geyser rouge sortant du front de Rafi Zilberblat, un message chiffré composé de trous sur une surface de plâtre vierge. Landsman refoule le souvenir de ce qui s’est passé sur le parking du Big Mâcher, si brutalement qu’il revit en rêve l’angoisse de la perte de Django Landsman.
— Pauvre de moi, murmure Landsman en s’essuyant les yeux.
Il donnerait une glande, un organe mineur pour une papiros.
La porte de la chambre s’ouvre ; Berko entre, portant un paquet de Broadway presque entier.
— T’ai-je déjà dit que je t’aime ? lance Landsman, sachant fort bien que non.
— Tu ne me l’as jamais dit, Dieu merci ! répond Berko. Je les ai trouvées chez la voisine, la mère Fried. J’ai invoqué une saisie de la police.
— Je te suis éperdument reconnaissant.
— Je note l’adverbe.
Berko note aussi que Landsman a pleuré ; un de ses sourcils se lève, reste en suspens, puis redescend lentement comme une nappe se posant sur une table.
— Bébé va bien ? demande Landsman.
— Les dents.
Berko décroche un cintre d’une patère fixée au recto de la porte de la chambre. Sur le cintre sont suspendus les vêtements de Landsman, propres et brossés. Berko palpe la poche du blazer de Landsman et en sort une pochette d’allumettes. Puis il vient se planter devant le lit et tend les papiros et les allumettes.
— Honnêtement, je n’ai aucune idée de ce que je fais ici, déclare Landsman.
— C’est une idée d’Ester-Malke, elle connaît ton amour des hôpitaux. Ils ont dit que tu n’avais pas besoin de rester.
— Assieds-toi.
Il n’y a pas de chaise dans la pièce. Landsman se pousse de côté ; Berko s’installe sur le bord du lit, déclenchant l’alarme chez les ressorts.
— Ça t’est vraiment égal si je fume ?
— Pas vraiment, non. Va près de la fenêtre.
Landsman bascule hors du lit. En remontant le store de bambou, il est surpris de voir qu’il tombe des cordes. L’odeur de la pluie pénètre par l’entrebâillement de cinq centimètres de la fenêtre, ce qui explique le parfum des cheveux de Bina dans son rêve. Baissant les yeux vers le parking de l’immeuble, Landsman remarque que la neige a fondu sous les trombes d’eau. La lumière le déconcerte aussi.
— Quelle heure est-il ?
— Quatre heures trente… deux, répond Berko sans consulter sa montre.
— Quel jour est-on ?
— Dimanche.
Landsman ouvre complètement la fenêtre et pose la fesse gauche sur le rebord. La pluie tombe sur sa tête endolorie. Il allume sa papiros, inhale à fond la fumée et tente de décider si cette information le dérange ou non.
— Il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé, dit-il. De dormir toute une journée.
— Tu devais en avoir besoin, observe platement Berko. – Puis, après un regard oblique en direction de Landsman : À propos, juste pour information, c’est Ester-Malke qui t’a enlevé ton pantalon.
Landsman secoue la cendre de sa cigarette par la fenêtre.
— On m’a tiré dessus.
— Égratigné. Les toubibs ont dit que c’était comme une brûlure, ils n’ont pas eu besoin de recoudre.
— Ils étaient trois. Rafaël Zilberblat, un mickey que j’ai pris pour son frère et une poule. Le frère m’a piqué ma voiture, mon portefeuille, ma plaque et mon sholem. Je suis resté en rade là-bas.
— C’est ainsi que les faits ont été reconstitués.
— J’ai voulu appeler au secours, mais le petit Yid à face de rat m’a subtilisé aussi mon shofar.
La mention du téléphone de Landsman fait sourire Berko.
— Quoi ? demande Landsman.
— Alors ton mickey roule tranquillement. Sur l’Ickes Highway, en route vers Yakobi, Fairbanks, Irkoutsk.
— Oui, oui.
— Ton téléphone sonne, ton mickey répond.
— Et c’est toi ?
— Bina.
— Ça, ça me plaît.
— Deux minutes au téléphone avec le Zilberblat, et elle obtient ses coordonnées, son signalement, le nom de son chien quand il avait onze ans. Deux latkès le ramassent cinq minutes plus tard devant Krestov. Ta voiture t’attend, ton portefeuille contenait toujours son argent.
Landsman feint de s’intéresser à la manière dont la braise transforme le tabac sec en flocons de cendre.
— Et ma plaque et mon arme ? s’inquiète-t-il.
— Ah !
— Ah !
— Ta plaque et ton arme sont actuellement entre les mains de ton officier supérieur.
— A-t-elle l’intention de me les rendre ?
Berko tend le bras pour lisser le creux que Landsman a laissé à la surface du lit.
— J’étais en service commandé, reprend Landsman dont la voix semble geignarde même à ses propres oreilles. J’ai eu un tuyau sur Rafi Zilberblat. – Il hausse les épaules et passe ses doigts sur le bandage de sa nuque. – Je voulais juste discuter avec le Yid.
— Tu aurais dû m’appeler d’abord.
— Je ne voulais pas te déranger un dimanche.
Ce n’est pas une excuse, et elle se révèle encore plus boiteuse que ne s’y attendait Landsman.
— Nu, je suis un con, reconnaît Landsman. Et un mauvais policier en plus.
— Règle numéro un.
— Je sais. J’ai eu juste envie d’agir sans attendre. Je ne pensais pas que les choses allaient tourner ainsi.
— Quoi qu’il en soit, reprend Berko, le mickey, le petit frère, s’appelle Willy Zilberblat. Il a avoué au nom de son défunt frère. Oui, il affirme que Rafi a tué Viktor, avec la moitié d’une paire de ciseaux.
— Tu vois ?
— Toutes choses égales d’ailleurs, je dirais que Bina a des raisons d’être contente de toi sur ce coup-là. Tu l’as résolu avec beaucoup d’efficacité.
— La moitié d’une paire de ciseaux…
— N’est-ce pas ingénieux ?
— Simple, au moins.
— Et la poule qui a été traitée si rudement… c’était toi aussi ?
— Oui, c’était moi.
— Bravo, Meyer. – Aucun sarcasme ne transparaît dans la voix ou la physionomie de Berko. – Tu as envoyé une balle à Yacheved Flederman.
— Non, je n’ai pas fait ça !
— Tu as eu une sacrée journée.
— L’infirmière ?
— Nos collègues de l’escouade B sont ravis de tes exploits.
— Celle qui a tué le vieux chnoque… comment s’appelle-t-il ?… Herman Pozner ?
— C’était leur seule affaire non élucidée de l’an dernier. Ils la croyaient au Mexique.
— Merde ! s’exclame Landsman en anglo-américain.
— Tabatchnik et Carpas ont déjà glissé un mot en ta faveur à Bina, à ce que j’ai cru comprendre.
Landsman écrase sa papiros contre le mur extérieur de l’immeuble puis, d’une chiquenaude, envoie le mégot sous la pluie. Tabatchnik et Carpas sont vraiment plus forts que Landsman et Shemets. Sans contestation possible.
— Même quand j’ai du pot, dit-il, ce n’est pas de pot… – Il soupire. – Des échos en provenance de l’île Verbov ?
— Pas un bruit.
— Rien dans les journaux ?
— Pas dans le Licht ni dans le Rut. – Titres des principaux quotidiens des chapeaux noirs. – Aucune rumeur qui me soit revenue. Personne n’en parle, rien, silence radio.
Landsman descend de son rebord de fenêtre pour se diriger vers le téléphone posé sur la table de chevet. Il compose un numéro qu’il a mémorisé il y a des années, pose une question, obtient une réponse, raccroche.
— Les verbovers ont enlevé le corps de Mendel Shpilman tard hier soir.
Pépiant tel un oiseau robot, le téléphone tressaille dans la main de Landsman, qui le tend à Berko.
— Il a l’air en forme, déclare ce dernier au bout d’un moment. Oui, il aura besoin d’un peu de repos, j’imagine. Très bien. – Il abaisse le combiné et le regarde fixement, couvrant le micro avec son pouce. – Ton ex-femme.
— J’entends que tu es en forme, dit Bina à Landsman, une fois celui-ci en ligne.
— C’est ce qu’on me dit, répond Landsman.
— Prends du recul, suggère-t-elle. Change-toi les idées.
La teneur de ses mots met une seconde à arriver jusqu’à lui, son ton est si gentil et si calme.
— Tu ne ferais pas ça, murmure-t-il. Bina, je t’en prie, dis-moi que ce n’est pas vrai.
— Deux morts, sous les balles de ton arme. Pas de témoin, à part un gosse qui n’a pas vu ce qui s’est passé. C’est automatique. Suspension avec traitement, en attendant le rapport d’enquête.
— Ils me tiraient dessus. J’avais un tuyau fiable, je me suis avancé l’arme au holster, discret comme une souris. Et puis ils ont commencé à me canarder…
— Et, bien sûr, tu auras l’occasion de donner ta version. Dans l’intervalle, je vais conserver ta plaque et ton arme dans le joli sac en plastique rose zippé Hello Kitty où les trimbalait Willy Zilberblat, O.K. ? Et toi, tu n’as qu’à essayer de te rétablir, d’accord ?
— Cette affaire peut prendre des semaines pour se décanter, objecte Landsman. Le temps que je sois réintégré, il n’y aura peut-être plus de commissariat central à Sitka. La suspension ne se justifie pas ici, et tu le sais. Vu les circonstances, tu peux me garder en activité pendant que l’enquête suit son cours et continuer à gérer cette affaire complètement dans les règles.
— Il y a règles et règles, rétorque Bina.
— Ne sois pas énigmatique, proteste-t-il avant de s’écrier en anglo-américain : Putain, où veux-tu en venir ?
Pendant deux longues secondes Bina ne répond pas.
— J’ai eu un appel de l’inspecteur principal Vayngartner, avoue-t-elle. Hier soir, peu après la tombée de la nuit.
— Je vois.
— Il me dit qu’il vient de recevoir un appel, sur son téléphone personnel, exactement. Et j’ai l’impression que son honorable correspondant était un tantinet contrarié par certains comportements que l’inspecteur Meyer Landsman a pu afficher dans son voisinage vendredi soir. Créant du désordre sur la voie publique, manquant de respect envers les autochtones, agissant sans mandat ni autorisation…
— Et Vayngartner a répondu quoi ?
— Il a dit que tu étais un bon inspecteur, mais que tu étais connu pour avoir des problèmes.
Voilà la phrase qui peut te servir d’épitaphe, Landsman !
— Alors qu’as-tu répondu à Vayngartner quand il t’a appelée pour plomber ton samedi soir ? demande-t-il.
— Mon samedi soir ? Mon samedi soir est pareil à un burrito passé au micro-ondes. Difficile de plomber quelque chose qui commence si mal ! En l’occurrence, j’ai expliqué à l’inspecteur-chef Vayngartner que tu venais de te faire tirer dessus.
— Et qu’est-ce qu’il a dit ?
— Il a dit qu’à la lumière de ces éléments nouveaux, il se verrait peut-être contraint de reconsidérer d’anciennes convictions athées. Et que je devais mettre tout en œuvre pour m’assurer de ton confort et que, dans l’avenir immédiat, tu te reposes. Voilà donc ce à quoi je m’emploie. Tu es suspendu jusqu’à nouvel ordre, avec maintien de ton traitement.
— Bina, Bina, s’il te plaît. Tu sais comment je suis…
— Oui, je sais.
— Si je ne peux pas travailler… Tu ne peux pas…
— Il le faut. – La température de sa voix chute si brutalement que des cristaux de glace tintent au bout de la ligne. – Tu sais que je n’ai pas le choix dans une situation pareille.
— Tu veux dire quand des gangsters tirent les ficelles pour empêcher une enquête sur un homicide de progresser ? C’est de ce genre de situation que tu parles ?
— Moi j’obéis à l’inspecteur principal, explique Bina comme si elle parlait à un âne, sachant fort bien qu’il n’y a rien que Landsman ne haïsse davantage que d’être pris pour un imbécile. Et toi tu m’obéis.
— Je regrette que tu aies appelé mon portable, dit Landsman au bout d’un moment. Il aurait mieux valu que tu me laisses crever.
— Ne sois pas si mélodramatique, ironise Bina. Oh ! Et puis libre à toi !
— Et que suis-je censé faire maintenant, à part te remercier de me couper les couilles ?
— Ça dépend de toi, inspecteur. Tu pourrais peut-être essayer de penser à l’avenir, pour changer.
— L’avenir, répète Landsman. De quoi parles-tu ? De voitures volantes ? D’hôtels sur la lune ?
— Je parle de ton avenir.
— Tu veux aller sur la lune avec moi, Bina ? J’ai appris qu’ils acceptent encore des Juifs.
— Salut, Meyer.
Elle raccroche. Meyer coupe la communication de son côté et reste une minute sans bouger pendant que Berko l’observe du lit. Une dernière bouffée de colère mêlée d’enthousiasme remonte en lui, tel un bouchon de saletés d’un tuyau purgé, après quoi il se sent vide.
Il se rassied sur le lit, se glisse sous les couvertures, se tourne face au décor balinais du mur et ferme les yeux.
— Hé, Meyer ! tente Berko, mais Landsman demeure silencieux. Tu as l’intention de squatter mon lit encore longtemps ?
Landsman ne voit pas l’intérêt de répondre à sa question. Au bout d’une minute, Berko s’arrache d’un bond au matelas et se met debout. Landsman sait que son ami évalue la situation, jauge la profondeur de l’eau noire qui sépare les deux coéquipiers, cherche le bon argument.
— Pour ce que ça vaut, dit Berko à la fin, Bina aussi est venue te voir aux urgences.
Landsman n’a gardé aucun souvenir de cette visite ; il s’est effacé, comme la pression d’un pied de bébé contre sa paume.
— Tu planais complètement, poursuit Berko, tu délirais à fond.
— Est-ce que je me suis ridiculisé avec elle ? parvient à lui demander Landsman d’une petite voix.
— Oui, acquiesce Berko, je crains que oui.
Là-dessus, il se retire de sa propre chambre, laissant Landsman résoudre tout seul la question, s’il en trouve la force, de savoir jusqu’où il peut encore s’enfoncer.
Landsman les entend parler de lui avec les chuchotements réservés aux dingues, aux connards et aux importuns. Jusqu’à la fin de l’après-midi. Au moment du dîner. Pendant le tumulte du bain et du talquage de fesses, et du début à la fin d’une histoire pour endormir les enfants qui exige de Berko Shemets qu’il cacarde comme une oie. Landsman, toujours couché sur le côté avec sa balafre brûlante à la nuque, a une conscience en pointillé de l’odeur de pluie venue de la fenêtre, des murmures et des cris de la petite famille dans la pièce voisine. À chaque heure qui passe, cinquante kilos de sable de plus coulent par un petit trou dans son âme. D’abord il ne peut plus lever la tête du matelas, puis il a l’impression de ne plus pouvoir ouvrir les yeux. Une fois les paupières fermées, ce qui arrive n’est jamais vraiment le sommeil, et les pensées qui le hantent, bien qu’affreuses, n’appartiennent jamais tout à fait au rêve.
En pleine nuit, Goldy entre en trombe dans la pièce. Son pas est lourd et maladroit, celui d’un bébé monstre. Il ne se contente pas de grimper sur le lit, il roule les couvertures à la manière d’un fouet qui bat une pâte à crêpes. On dirait qu’il fuit quelque chose, paniqué, mais quand Landsman lui parle, lui demande ce qui ne va pas, le petit garçon ne répond pas. Il a les yeux clos et son cœur bat régulièrement. Quel que soit le péril qui le menaçait, il a trouvé refuge dans le lit de ses parents. Le gamin dort profondément, il embaume la pomme coupée qui commence à surir. Il plante ses orteils dans le bas du dos de Meyer avec précision et sans merci. Il grince des dents, avec un bruit de cisailles émoussées sur une plaque de tôle.
Au bout d’une heure de ce genre de traitement, vers quatre heures trente, c’est le bébé qui se met à couiner sur son balcon. Landsman entend Ester-Malke qui essaie de le consoler. D’habitude, elle le prend dans son lit, mais pas ce soir, et elle met une éternité à calmer le petit père. Le temps que la mère entre dans la chambre avec son bébé dans les bras, il émet des sons nasillards, se tait peu à peu et dort presque déjà. Ester-Malke cale Pinky entre son frère et Landsman, puis ressort.
Réunis dans le lit de leurs parents, les frères Shemets entonnent un concert de sifflements, de gargouillis et de suçotements de valves intérieures à rendre jalouses les grandes orgues du temple Emanu-El. Les garçons exécutent une série de manœuvres, un kung-fu du sommeil qui cantonnent Landsman à l’extrême bord du lit. Ils le griffent, le poignardent de leurs orteils, grognent et marmonnent. Ils mâchonnent la fibre de leurs rêves. Vers le petit matin, une puanteur cruelle s’échappe de la couche du bébé. C’est la pire nuit que Landsman ait passée sur un matelas, ce n’est pas peu dire.
La cafetière électrique commence ses expectorations aux alentours de sept heures. Quelques milliers de molécules de vapeur de café envahissent la chambre et viennent chatouiller les poils du pif de Landsman. Il perçoit le traînement des pantoufles sur le tapis de l’entrée. Il combat de toutes ses forces la conscience de la présence d’Ester-Malke dans l’embrasure de la porte de sa chambre, en train de le maudire et de regretter le moindre élan de charité qu’elle a jamais éprouvé pour lui. Il s’en moque. Pourquoi ne s’en moquerait-il pas ? Finalement, Landsman comprend que, dans sa bataille pour se moquer de tout, se cachent les ferments paradoxaux de la défaite : donc, d’accord, il ne s’en moque pas. Il ouvre un œil. Ester-Malke, adossée au montant, serre les bras autour d’elle, contemplant l’état de dévastation d’un endroit qui fut jadis son lit. Quel que soit le nom de l’émotion inspirée à une mère par le tableau charmant de ses enfants, celle-ci le dispute dans son expression avec l’horreur et la consternation devant le spectacle de Landsman en caleçon.
— J’ai besoin que tu sortes de là, chuchote-t-elle. Rapidement et de manière durable.
— Très bien, dit Landsman.
En dressant l’inventaire de ses blessures, de ses douleurs et de la coloration dominante de ses états d’âme, il se lève. Malgré les affres de la nuit, il se sent curieusement bien. Plus présent, bizarrement, dans son corps, dans sa peau et dans sa tête. Bizarrement encore, peut-être un peu plus réel. Il n’a pas partagé son lit avec un autre être humain depuis plus de deux ans. Il se demande si ce n’est pas là une pratique qu’il n’aurait jamais dû abandonner. Il décroche ses vêtements de la patère et se rhabille. Ses chaussettes et sa ceinture à la main, il suit Ester-Malke dans le couloir.
— Bien que la banquette ait ses avantages, poursuit Ester-Malke. Par exemple, elle ne supporte pas les bébés ni les enfants de quatre ans.
— Vous avez un sérieux problème d’ongles des pieds chez vos rejetons, dit Landsman. Et puis quelque chose, peut-être une loutre de mer, est en train de pourrir dans la couche du petit dernier.
Une fois dans la cuisine, elle sert à chacun une tasse de café. Puis elle va à la porte d’entrée et ramasse le Tog sur le paillasson, où l’on peut lire CASSE-TOI. Landsman se perche sur son tabouret de bar et scrute la pénombre du séjour où la masse de son coéquipier se dresse du sol à la manière d’une île. La banquette disparaît sous des épaves de couvertures.
Landsman s’apprête à dire à Ester-Malke qu’il ne mérite pas des amis comme eux, quand elle revient dans la cuisine en parcourant le journal et le devance :
— Pas étonnant que tu aies eu tant besoin de dormir.
Elle se heurte à la porte. Une nouvelle extraordinaire, terrible ou incroyable fait la une.
Landsman cherche ses lunettes de lecture dans la poche de son blazer. La monture est cassée au beau milieu, chaque verre séparé de son pendant. Deux monocles au bout de leur branche, une vraie paire de lunettes. Du tiroir sous le téléphone, Ester-Malke sort le chatterton du même jaune qu’un signal de danger ; elle rattache les verres ensemble et les rend à Landsman. Le renflement de ruban a la grosseur d’une noisette. Il attire même le regard du porteur, le faisant loucher.
— Je parie que ça en jette, dit-il, ramassant le journal.
Deux gros articles dominent les nouvelles du Tog de ce matin. Le premier est le compte rendu d’une supposée fusillade qui s’est soldée par deux morts sur le parking désert d’une ancienne succursale de Big Mâcher. Les auteurs étaient un inspecteur de la brigade des homicides opérant en solitaire, Meyer Landsman, quarante-deux ans, et deux suspects recherchés depuis longtemps par les services de police de Sitka en relation avec deux meurtres en apparence sans rapport. L’autre papier a pour titre : P’TIT TSADDIK RETROUVÉ MORT DANS UN HÔTEL DE SITKA.
Le texte d’accompagnement évoque un tissu de miracles, d’évasions et de mensonges grossiers sur la vie et la mort de Menachem-Mendel Shpilman, tard dans la nuit de jeudi, à l’hôtel Zamenhof de Max Nordau Street. Selon le bureau de médecine légale – le médecin légiste ayant lui-même émigré au Canada –, les conclusions préliminaires sur la cause du décès se résument à ce qu’on appelle par euphémisme « un accident lié à l’usage de drogues ».
« Bien que peu connu du monde extérieur, écrit l’envoyé du Tog, dans la société fermée des religieux, Mr Shpilman était considéré, pendant la plus grande partie de sa jeunesse, comme un surdoué, un prodige, un “saint maître”. En fait, comme le possible Rédempteur promis depuis longtemps. Durant l’enfance de Mr Shpilman, l’ancien domicile familial, situé S. Ansky Street dans le Harkavy, était souvent assailli de visiteurs et de solliciteurs ; les dévots et les curieux venaient d’aussi loin que Beyrouth ou Buenos Aires pour voir le petit génie né le fatidique neuvième jour du mois d’av. Lors des nombreuses occasions où le bruit a couru qu’il allait “déclarer son royaume”, beaucoup espéraient être présents et prenaient des dispositions dans ce but. Mais Mr Shpilman n’a jamais fait aucune déclaration. Vingt-trois ans plus tôt, le jour prévu pour son mariage avec une fille du rebbè shtrakenzer, il a disparu et, au cours de la longue déchéance de sa vie récente, la promesse qu’il incarnait est complètement tombée dans l’oubli. »
La « menue paille » apportée par le bureau de médecine légale est le seul élément de l’article qui ressemble à une explication de la mort du défunt. D’après le journaliste, la direction de l’hôtel et la division centrale de la police se sont refusées à tout commentaire. À la fin du papier, Landsman apprend qu’il n’y aura pas de service funèbre à la synagogue, juste des obsèques au vieux cimetière Montefiori, qui seront célébrées par le père du défunt.
— Berko m’a dit qu’il avait renié son fils, lance Ester-Malke qui lit par-dessus son épaule. Il a dit que le vieux ne voulait plus avoir aucun rapport avec le gamin. Je pense qu’il a changé d’avis.
La lecture du journal provoque chez Landsman un pincement d’envie tempéré de pitié envers Mendel Shpilman. Meyer s’est débattu de nombreuses années sous le poids des attentes paternelles, mais il ignore quel effet cela produit de combler celles-ci ou de les dépasser. Isidor Landsman, il le sait, aurait adoré engendrer un fils aussi doué que Mendel. Meyer ne peut s’empêcher de songer que, s’il avait été capable de jouer aux échecs aussi bien que lui, son père aurait peut-être éprouvé le sentiment d’avoir une raison de vivre, un petit messie pour le racheter. Landsman repense à la lettre qu’il lui a envoyée, dans l’espoir d’arracher sa liberté au fardeau de cette vie et de ces attentes. Il pèse les années passées à croire qu’il avait causé un chagrin fatal à Isidor Landsman. Jusqu’à quel point Mendel Shpilman se sentait-il coupable ? Avait-il cru ce qu’on racontait sur lui, à son don ou à sa vocation innée ? Dans sa tentative de se libérer de ce fardeau, Mendel a-t-il senti qu’il devait tourner le dos, non seulement à son père, mais à tous les Juifs du monde ?
— Je ne crois pas que rabbi Shpilman change jamais d’avis, répond Landsman. Il faudrait que quelqu’un en change pour lui, je crois.
— Qui, alors ?
— Si je devais donner mon avis ? Je crois que ce serait peut-être la mère.
— Bravo. Fais confiance à une mère pour ne pas laisser les autres jeter son fils comme une bouteille vide.
— Fais confiance à une mère, répète Landsman.
Il examine la photo de Mendel Shpilman parue dans le Tog : à quinze ans, la barbe clairsemée et les papillotes au vent, il préside avec sang-froid une conférence de jeunes talmudistes maussades qui grouillent autour de lui. « Le Tsaddik Ha-Dor en des temps meilleurs », dit la légende.
— À quoi penses-tu, Meyer ? demande Ester-Malke, avec une intonation dubitative.
— À l’avenir.